Deux attitudes face aux rubriques de la forme ordinaire : l’obligation kantienne ou l’epikeia aristotélicienne

http://www.newliturgicalmovement.org/2018/01/two-attitudes-toward-ordinary-form.html

Peter Kwasnewski nous propose sur le site « New Liturgical Movement » une intéressante réflexion sur ce qu’il est convenu d’appeler la « réforme de la réforme ». Vous le trouverez ici traduit de l’Anglais, avec quelques notes en rouge du traducteur, pour une meilleure mise en contexte.

Notons tout de suite que les idées développées ci-dessous semblent répondre à un certain nombre de notions déjà abordées sur ce site notamment en ce qui concerne les « néo rubricistes » :


Au cours des années passées au NLM [New Liturgical Movement, ou « nouveau mouvement liturgique »], divers auteurs ont publié des articles sur la manière dont la forme ordinaire pourrait être «enrichie» ou «améliorée», généralement en adaptant ou en important des pratiques du rite romain ‘traditionnel’. Parfois, cela a pris la forme de modestes recommandations : que les propres rubriques de la FORM (forme ordinaire du rite de la messe) soient effectivement suivies (par exemple, sur l’orientation, ou sur l’utilisation des propres [de la messe chantée. Mais aussi sur notre site : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe-la-lecon-de-benoit-xvi-a-vienne/ ou notre série « chanter la messe : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe/ ]), et qu’un célébrant exerce une phronesis liturgique bien informée (c’est-à-dire une prudence ou une sagesse pratique) dans le choix des options. D’autres fois, les propositions ont été plus complètes, par exemple celle du P.. Richard Cipolla’s “A Primer for a Tradition-Minded Celebration of the OF Mass.”. De telles propositions ont tendance à être accueillies avec deux réactions très contrastées: un accueil chaleureux de la part des partisans de « l’enrichissement mutuel», ou une réprimande sévère de ceux qui les voient comme un encouragement à fomenter la désobéissance aux nouveaux livres liturgiques et aux documents qui en contrôlent l’usage.

Je soutiens que nous pouvons trouver un moyen d’avancer dans ce débat en considérant le contraste entre la notion kantienne de devoir et la notion aristotélicienne d’epikeia, souvent traduite par : « équité ».

Pour Kant, le devoir est quelque chose d’absolu: à la mode germanique, il ne faut jamais déroger aux strictes dispositions de la loi. En fait, la seule façon de savoir que nous sommes vertueux est de supprimer toute motivation subjective ou tout jugement personnel sur ce qu’il convient de faire et de se soumettre à l’objectivité des lois. Dans cette perspective, il n’y a pas de place pour aller au-delà de la lettre de la loi afin de réaliser plus parfaitement la propre intention de la loi de promouvoir le bien commun. Si un feu rouge ou un signal de passage pour piétons est rouge, il faut toujours s’y arrêter, peu importe les circonstances.

En revanche, pour Aristote, les lois formulées, aussi nécessaires qu’elles le sont pour la vie sociale, souffrent du défaut inhérent d’avoir été universellement érigées (comme pour incarner une perspective rationnelle intemporelle et sans souci du lieu où elles ont été édictées) et donc incapables de répondre à certains besoins immédiats. Alors que la justice est sûrement fondée sur le respect de la loi, elle est perfectionnée par une vertu supplémentaire appelée epikeia, par laquelle on juge bien du moment et de la manière d’adapter la loi à des circonstances spécifiques. L’epikeia est la vertu de voir passé le phrasé de la loi au bien qu’il a l’intention de sauvegarder ou de promouvoir, de sorte que l’on puisse faire ce qui va le mieux sauvegarder ou promouvoir ce bien – même si cela implique parfois de s’écarter de la loi. Par conséquent, si le feu de circulation est rouge, mais qu’une personne est grièvement blessée en tant que passager, on regarde dans les deux sens, puis on traverse la lumière rouge pour atteindre l’hôpital. [1]

À la lumière de ce bref aperçu, il me semble que les gens viennent à la loi liturgique et les rubriques de l’une des deux positions:

  1. Le kantien: « Dis le noir, fais le rouge ». Pas plus et rien de moins. [pour rappel, le rouge est la « rubrique » dans les livres liturgiques, qui indique le comportement à observer (gestuelle notamment) des ministres et autres intervenants dans la liturgie]
  2. L’aristotélicien: « Dis le noir, fais le rouge, en accord avec les exigences de la liturgie et le modèle de la tradition. » En d’autres termes, vous devez faire et dire les choses qui sont requises, et vous abstenir de faire ou de dire ce qui est interdit, mais au-delà il y a une sage liberté de pratiquer l’unité avec sa tradition catholique, en lui laissant dicter la façon dont la liturgie devrait être célébrée. Un ami prêtre a décrit cette vue comme « traditionalisme libéral classique. » [2]

(Pour être complet, il y a une troisième position que l’on pourrait identifier: le libéral ou le progressiste. Le clergé qui l’épouse, [ou les fidèles…] aussi bien intentionné soit-il, ne dit pas toujours le noir ni le rouge, mais abuse de ses positions pour improviser et faire des trucs au fur et à mesure – par exemple, prononcer arbitrairement des prières à voix haute qui sont censées être silencieuses.)

Maintenant, il me semble que la position kantienne s’aligne avec ceux qui se verraient comme, ou que d’autres appelleraient, des « conservateurs », alors que la vision aristotélicienne s’alignerait avec ceux qui seraient plus susceptibles d’être qualifiés de « traditionalistes », dans la limite de ce que nous pouvons faire de ces étiquettes inadéquates. Chacune de ces vues semble s’inscrire dans un engagement fondamental. Le kantien valorise l’autorité et son autorité sur toutes les autres considérations, y compris la tradition, qui n’est pas considérée comme ayant une valeur normative et probante. L’aristotélicien travaille avec de multiples critères, considérant l’acte moral comme un complexe d’éléments internes et externes, qui incluent, certes, autorité et loi, mais s’étendent aussi au droit naturel, au précédent, à la coutume et à la discretio dans un sens bénédictin. [La discretio, pour S. Benoît est une notion fondamentale et assez large : elle s’apparente à l’alliance de la modération et de la justice dans le comportement notamment éthique, moral et bien sûr … liturgique. C’est une notion qu’on ne traduirait évidemment pas par « discrétion » en langue française. Je pense personnellement que c’est très proche de l’acception aristotélicienne de l’epikeia dont parle l’auteur de l’article. Cela mériterait même une promotion : « pour une plus grande discretio dans les usages liturgiques ». On pourrait aussi noter au passage, justement, qu’avec la réforme liturgique qui a suivi le Concile Vatican II, un parti pris de discretio a été retenu dans la rédaction des rubriques liturgiques; probablement justement pour favoriser le recours à l’épikeia au sens où l’entend l’auteur de l’article. C’est à dire que la relative brièveté des rubriques de la part du législateur liturgique romain vise à pousser les ordinaires (c’est à dire les évêques et autres supérieurs de communautés religieuses à prendre en compte à plein leur rôle de promoteur de la liturgie dans leur diocèse ou couvent / monastère). Ce site a publié plusieurs articles allant dans ce sens.

L’évêque étant l’ « intendant général des mystères de Dieu dans l’Eglise locale confiée à [ses] soins, le modérateur, le promoteur et le gardien de la vie liturgique » (Mgr Ranjith) dans son diocèse, il est la seule personne à pouvoir et à devoir faire appliquer la loi liturgique dans son diocèse ; pour aller encore plus loin, il devrait, en tant qu’ordinaire, mettre en œuvre un « coutumier liturgique » proposant et imposant un choix parmi les options disponibles dans le rite romain (prières eucharistiques, célébration des mémoires ad libitum, variantes des rites pénitentiels, etc..).]

(Le progressiste, pour sa part, prend pour premier principe la supériorité du futur sur le passé: il suppose l’infériorité, la cruauté ou la corruption de la tradition, exalte la valeur de la science humaine comme guide de la pureté originelle et du besoin contemporain, et a donc tendance à s’irriter, s’il n’attaque pas violemment, les contraintes de l’ancienne coutume et de la loi actuelle.)

La première approche kantienne souffre d’une sorte de vide mécaniste: on reconnaît un devoir strict envers un principe extrinsèque mais ne fait pas de place au principe intrinsèque de l’intelligence pour interpréter la situation et agir de manière appropriée [3]. Que cela ne puisse pas fonctionner pour la FORM est attesté par le fait que toutes sortes de décisions doivent être prises pour lesquelles il n’y a aucune disposition dans les rubriques (contrairement à l’usus antiquior, où l’Église, tirant parti de la sagesse des siècles, a soigneusement spécifié ce qui doit être fait, permettant au célébrant de se livrer plus librement au rite dans sa perfection). [Pour contrebalancer cette affirmation un peu trop péremptoire il faudrait souligner qu’au début du XXème siècle, énormément d’usages qui relèvent du cérémonial et non des rubriques ont été introduites dans le corpus de ces dernières, rendant la liturgie « fixiste » et supprimant des usages locaux pourtant tout à fait légitimes, qui ne blessaient pourtant pas l’unité du rite. Je vois personnellement l’alourdissement des rubriques et l’éviction des liturgistes comme le prémisse de la crise liturgique qui apparaît dans l’immédiat après guerre…] C’est pourquoi les livres de Msgr Elliott Ceremonies of the Modern Roman Rite and Ceremonies of the Liturgical Year sont des livres si utiles – et tellement détestés par les libéraux. [Pour une adaptation française des principes développés par Msgr Eliott, on se reportera avec profit au site « ceremoniaire » et surtout à :  « cérémonial de la Sainte Messe à l’usage ordinaire des paroisses » ] Il s’appuie sur la richesse des rubriques classiques pour donner plus de dignité à la célébration de la FORM. Bien qu’il ne soit pas aussi audacieux que le Primer publié par le NLM [le « New liturgical Movement » http://www.newliturgicalmovement.org/ « nouveau mouvement liturgique »], il présuppose toujours la même attitude «libérale classique» de faire ce qui est conforme à la tradition.

Permettez-moi d’offrir un exemple concret. Si les architectes du Novus Ordo n’ont pas cru en transsubstantiation ou s’ils ont compris la Présence Réelle d’une manière hérétique est un point discutable. Ce qui est par contre incontestable, c’est qu’ils ont réprimé les pratiques que des siècles de vénération du Saint-Sacrement avaient suscitées, et que cette suppression a eu pour effet, en pratique, de diminuer la conscience du clergé de l’impénétrabilité des mystères sacrés qu’ils promeuvent et la foi du peuple en la Présence Réelle. Un prêtre, par conséquent, possédant un bon sens liturgique, comprenant pourquoi une génuflexion devrait être faite immédiatement après la consécration, pourquoi les doigts sont désormais maintenus ensemble, et pourquoi, pendant les ablutions, les doigts devraient être lavés sur le calice avec du vin et l’eau, fera simplement tout cela comme dignum et justum, [Ce sont les paroles de l’introduction de la préface dans le rite romain. Notons au passage que nous avons parlé de cette question de la double purification dans un des articles de ce site, mentionné plus haut : https://www.scholasaintmaur.net/lindex-et-le-pouce-wdtprs-encore-deritualiser-la-liturgie/ ] la bonne et juste chose à faire. De cette façon, il est plus en accord avec l’esprit et la volonté du législateur suprême, qui est obligé ex officio de préserver et de promouvoir à la fois la tradition liturgique et la révérence maximale envers le Corps et le Sang du Christ. De cette manière, l’intention authentique du législateur est reprise et renforcée, quel que puisse être le législateur particulier dans sa fragilité humaine.

Ceci étant dit, l’approche aristotélicienne est conseillée à un prêtre enraciné dans la tradition et sachant donc quand et comment apporter des éléments traditionnels à la FORM. En revanche, il est dangereux, pourrait-on dire, pour un prêtre qui opère à partir d’une formation liturgique imparfaite ou fragmentaire de tenter d’appliquer l’épikeia, car il peut introduire des éléments non traditionnels, non liturgiques, avec les meilleures intentions. [4] Pour poser la question pratiquement, le prêtre qui sera le plus capable d’exercer l’epikeia dans la FORM sera celui qui connaît bien la célébration et les rubriques de l’usus antiquior. En effet, c’était précisément la source du Primer : son auteur est un prêtre qui depuis des années a offert à la fois la FERM [forme extraordinaire du rite de la Messe] sous ses trois formes (Basse, Haute et Solennelle) et la FORM dans une herméneutique de continuité.

Il n’y a pas de document magistral sur cette «méta-question». L’Instruction Redemptionis Sacramentum et d’autres documents disent, bien sûr, que le prêtre doit obéir aux rubriques, et que les fidèles ont droit à une liturgie célébrée selon ces dernières, etc., mais les deux approches kantienne et aristotélicienne sont déjà d’accord sur ce point. La confusion dans l’Église latine résulte aujourd’hui, au moins en partie, de l’importation de la culture « antinomienne » des années 1960 dans le sanctuaire même, sous la forme d’une liturgie ouverte avec des options, des inculturations, des adaptations et un code très appauvri des rubriques. [Ou en tout cas une incompréhension de ces dernières, soit par désintérêt, légèreté, manque de professionnalisme, soit par néo-rubricisme, causé par la perte du sens de la liturgie ou pire au fait que le ministre n’a jamais eu contact avec une liturgie digne de ce nom et donc est devenu absolument incapable d’interpréter correctement les rubriques. On se rappellera avec intérêt de cette citation de Mgr Aillet dans l’Homme nouveau :

Il s’agit de former à une vie liturgique qui soit donnée au sein même du séminaire. Pas seulement par une étude de la liturgie, mais d’abord par une spiritualité liturgique, un usage pratique des rites liturgiques. La liturgie est d’abord une vie plus qu’un objet d’étude. Or, on assiste trop souvent à une réduction de la liturgie à une espèce de discipline intellectuelle (…, qui la réduit) à l’histoire des rites. Il n’a pas assez été fait de la liturgie le lieu d’une expérience de la foi. Or, la liturgie, c’est la célébration de la foi. C’est une expérience concrète du Mystère de la foi. C’est ce vaste champ qui s’ouvre devant nous. (Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron – Interview, 4 juillet 2009)]

Quels que soient ses mérites sociaux ou ses démérites, « l’antinomianisme » est une philosophie liturgique non durable. C’est précisément pour cette raison que les jeunes membres du clergé sont friands de recevoir le type de conseils que leur offrent les livres de Msgr Elliott [cf ; en Français : https://www.ceremoniaire.net/guide/ceremonial-2002/ ] et le Primer du NLM.

La description d’Israël par Ezéchiel –  » Tu as été jetée à terre, le jour de ta naissance, comme si l’on avait horreur de toi (en mépris de ton âme).  Passant auprès de toi, Je te vis foulée aux pieds dans ton sang, et Je te dis, lorsque tu étais couverte de ton sang : Vis ; oui, Je te dis (encore) : Vis dans ton sang. Je t’ai fait croître comme l’herbe des champs » (Ez 16: 5-6; traduction : Glaire) – pourrait bien nous rappeler du triste spectacle d’une liturgie tellement épuisée de sacralité, qui a tant besoin de grandir et de rejoindre le monde des liturgies historiques actuelles (si une telle réunification est même possible – une question théorique qu’on laissera pour une autre occasion). Naturellement, le clergé et les laïcs qui aiment la tradition catholique, et qui sont, d’une manière ou d’une autre, confinés à l’usage de la FORM, [je dirais même : réduits à une forme « infra-ordinaire » de la liturgie romaine] veulent faire quelque chose pour lutter contre la perte du sacré et le défaut de rites et de rubriques appropriés. Nous devons reconnaître qu’il existe diverses solutions plausibles et défendables. L’une d’elle, comme cet article le défend, est de dire le Noir et faire le Rouge avec une epikeia qui se sert des moyens traditionnels par lesquels le Noir acquiert une plus grande résonance et le Rouge réalise une plus grande dignité. [NB : « say the Black, do the Red », c’est le slogan d’un autre site web anglophone souvent cité das nos pages : wdtprs pour « what does the prayer really says ? », c’est à dire : « qu’est ce la prière veut vraiment dire ? », qui avait pour objectif initial de proposer une traduction la plus fidèle possible des prières de la Messe. Pour rappel c’est aussi un objectif de notre site web frère : https://www.societaslaudis.org/ ]

NOTES

[1] Voir Éthique à Nicomaque, livre V, ch. 10, pour un traitement plus complet d’Aristote de cette vertu.

[2] Je dis cela alors que ça reste un peu coincé dans ma bouche… Mes vues actuelles sur le libéralisme classique en tant que philosophie sociopolitique sont bien connues. Il suffit de dire que, suivant la lignée de Grégoire XVI, de Pie IX et de Léon XIII, je n’en suis pas un fan.

[3] Le prêtre est un instrument ou un outil, mais il est, comme dit saint Thomas, un outil intelligent. Autrement dit, le Seigneur se sert de lui selon sa propre nature en tant qu’animal rationnel.

[4] Il y a aussi des problèmes théoriques plus importants qui vont au-delà de la portée de cet article. D’une part, ceux qui ont conçu la FORM ont probablement voulu raviver le fantasme d’une liturgie de l’Église primitive en roue libre avec des prières ex tempore, mais il n’y avait aucune pensée de la formation liturgique qui serait nécessaire pour parvenir à célébrer avec une telle virtuosité. Ensuite, la formation elle-même présuppose une tradition liturgique spécifique, alors que la FORM et ses options sont éclectiques entre les traditions. Comment quelqu’un est-il supposé savoir si cet ensemble d’oraisons romaines (découpées) va mieux avec cette Préface alexandrine (bowdlerisée [note : cf. wikipedia : Thomas Bowdler (11 juillet 1754 – 24 février 1825) est un médecin anglais qui publia une version expurgée des œuvres de William Shakespeare, version qu’il considérait plus appropriée pour les femmes et les enfants. Il publia de la même façon une version d’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain d’Edward Gibbon. Ses versions expurgées furent l’objet de critiques et moqueries sous le verbe bowdlerise ou bowdlerize (ou le nom bowdlerisation / bowdlerization). Ce terme sert de nos jours à désigner en anglais une censure prude de littérature, d’un film ou d’un programme de télévision, par exemple « a bowdlerised movie ». On peut comparer, en France, l’expression ad usum Delphini (« à l’usage du Dauphin »), désignant les éditions des classiques latins entreprises, sous la direction de Bossuet et de Huet, pour le Dauphin, fils de Louis XIV, et dont on avait retranché les passages trop crus.] ), ou ce chant ou un autre chant en latin, en anglais ou en espagnol? Le choix prudent a du sens dans une structure stable et cohérente. Ceci, encore une fois, est la raison pour laquelle la FERM est le seul guide possible pour stabiliser et harmoniser l’usus recentior [« l’usage le plus récent » ; comprendre : la FORM.].

L’article 299 de l’IGMR et l’orientation

On est très surpris de voir dans Zénit ou dans d’autres publications « mainstream » ces derniers jours une explication de la « bonne » interprétation de l’article 299 de l’Institutio Generalis Missalis Romani (IGMR) par des gens qui n’ont ni mandat, ni compétence, ni qualification. Et même ni légitimité, ni intelligence, ni éducation. Disons les choses explicitement : depuis quand le directeur de salle de presse se permet-il de faire la leçon à un cardinal préfet sur des sujets qui relèvent de sa propre compétence ? C’est proprement ahurissant. Parce qu’attention : ce Cardinal n’a rien énoncé de contraire à la foi ou aux mœurs, n’a rien organisé qui affaiblirait le souci de l’Eglise d’annoncer l’Evangile, n’a remis en cause aucune doctrine ni aucune discipline. Il a proposé en vertu de sa responsabilité de promoteur de la liturgie au plan mondial, aux évêques, d’appliquer concrètement ce que le Missel romain actuel préconise. Tout simplement. Pourtant, tout se passe comme si on assistait à une sorte de « recadrage » violent. Car oui en fait, la réalité c’est que proposer la liturgie telle qu’elle est, sans ajout ni retrait c’est beaucoup trop…

Quand le pape François lui-même célèbre « face à l’orient ». Et oui…. A quand un recadrage de la salle de presse du Vatican par le souverain Pontife ?

Rappelons que l’« IGMR » est le texte introductif du missel romain de 2002 (paru sous Jean-Paul II). C’est ce texte qui explicite la façon de célébrer la liturgie de la Sainte Messe dans sa forme ordinaire. L’IGMR actuelle comprend les mots suivants (article 299) :

« Altare maius exstruatur a pariete seiunctum, ut facile circumiri et in eo celebratio versus populum peragi possit, quod expedit ubicumque possibile sit. »

Que l’on pourrait traduire de la façon suivante :

« Il convient que le maître autel soit construit séparé du mur, ce qui est utile, chaque fois que cela est possible, afin que l’on puisse facilement en faire le tour et que la célébration face au peuple puisse avoir lieu ».

Or la salle de presse du Vatican laisse entendre que le missel mentionnerait par les deux mots « quod expedit » que la célébration face au peuple devrait être préférable à la célébration face à l’orient. Ce qui est bien sûr erroné. La Congrégation pour le culte divin a publié cette clarification (Prot. No. 2036/00/L) concernant l’article 299 :

« La Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements a été interrogée sur l’article 299 de l’Institutio Generalis Missalis Romani afin de déterminer si son contenu constitue une norme selon laquelle la position du prêtre versus absidem (face à l’abside) doit être exclue. La Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements après une sérieuse réflexion et à la lumière des normes liturgiques répond : NEGATIVEMENT. le mot expedit ne constitue pas une stricte obligation mais une suggestion QUI SE RÉFÈRE À LA CONSTRUCTION DE L’AUTEL a pariete seiunctum (détaché du mur).»

Cf : http://www.adoremus.org/12-0101cdw-adorient.html

Cf: http://benoit-et-moi.fr/2016/actualite/liturgie-pas-de-reforme-de-la-reforme.html

Merci au forum catholique et au blog d’Yves Daoudal.

Voir aussi notre article de 2009 qui soulevait la même question (avec une traduction de l’anglais d’une réflexion publiée sur New Liturgical Movement).

http://www.scholasaintmaur.net/la-loi-toujours-applicable-de-la-celebration-versus-deum/

Et aussi :

http://www.scholasaintmaur.net/on-lattendait-depuis-plusieurs-mois/

La question ne devrait donc plus se poser en ces termes, et ce depuis 15 ans au moins. On assiste à un véritable recul avec cette déclaration mal à propos du P. Lombardi. C’est effrayant. Et le plus marquant c’est bien l’incise finale : « la forme extraordinaire ne doit pas prendre a place de la forme ordinaire ». On le pressent depuis longtemps, on percevait l’ombre fuyante de cette idée jusqu’à maintenant mais elle se dévoile désormais au grand jour : la « libéralisation » de la forme extraordinaire n’est donc possible qu’à l’expresse condition de pouvoir continuer à dégrader la liturgie ordinaire au niveau d’un « rite infra-ordinaire » qui surtout ne doit plus rien à faire avec le rite romain.

Cardinal Sarah – l’action silencieuse du cœur

Plusieurs sites internet ont proposé des extraits du livre ou d’articles récemment parus sous la plume du Cardinal Sarah, préfet de la congrégation du culte divin. Nous avons le plaisir de vous proposer l’intégralité du texte traduit en Français de l’article paru dans l’Osservatore Romano du 12 juin 2015.


Le Cardinal Sarah. (Oui, la soutane blanche lui va bien…)

L’ACTION SILENCIEUSE DU CŒUR

Article du Préfet de la Congrégation du Culte Divin, S. E. le cardinal Robert Sarah, paru le 12 juin 2015 dans l’ « Osservatore Romano ».

Cinquante années après sa promulgation par le Pape Paul VI, va-t-on enfin lire la constitution du concile Vatican II sur la Sainte Liturgie ? « Sacrosanctum Concilium », de fait, n’est pas un simple catalogue de « recettes » de réforme, mais vraiment et à proprement parler la « grande charte » de toute action liturgique.

Dans cette constitution, le concile nous donne une magistrale leçon de méthode. En effet, loin de se contenter d’une approche extérieure et disciplinaire de la liturgie, le concile veut nous faire contempler ce qu’elle est dans son essence. La pratique de l’Eglise dérive toujours de ce qu’elle reçoit et contemple dans la révélation ; la pastorale ne peut se déconnecter de la doctrine.

Dans l’Eglise, « ce qui relève de l’action est ordonné à la contemplation » (cf. Sacrosanctum Concilium, n°2) La constitution conciliaire nous invite à redécouvrir l’origine trinitaire de l’action liturgique. En effet, le concile établit une continuité entre la mission du Christ Rédempteur et la mission liturgique de l’Eglise. « De même que le Christ fut envoyé par le Père, ainsi lui-même envoya ses apôtres », afin que, « par le sacrifice et les sacrements autour desquels gravite toute la vie liturgique » ils exercent « l’œuvre du salut » (cf. n°6).

Mettre en œuvre la liturgie n’est donc rien d’autre que mettre en œuvre l’action du Christ. La liturgie est, dans son essence, actio Christi : « L’œuvre de la rédemption des hommes et de la parfaite glorification de Dieu » (n°5). C’est lui, le grand prêtre, le vrai sujet, l’acteur véritable de la liturgie. (cf. n°7). Si ce principe vital n’est pas accueilli dans la foi, on risque de faire de la liturgie une œuvre humaine, une autocélébration de la communauté.

Au contraire, l’œuvre propre de l’Eglise consiste à entrer dans l’action du Christ, à s’inscrire dans cette « œuvre » que le Père lui a donné à faire. C’est pourquoi « la plénitude du culte divin est entrée chez nous », car c’est « son humanité, dans l’unité de la personne du Verbe, qui fut l’instrument de notre salut ». (n°5). L’Eglise, Corps du Christ, doit donc devenir à son tour un instrument dans les mains du Verbe.

C’est là la signification ultime de ce concept-clef de la constitution conciliaire : l’actuosa participatio. Une telle participation consiste pour l’Eglise à devenir un instrument du Christ-Prêtre, afin de participer à sa mission trinitaire. L’Eglise participe activement à l’œuvre liturgique du Christ dans la mesure où elle en est l’instrument. En ce sens, l’expression « communauté célébrante » n’est pas dépourvue d’ambiguïté, et requiert un emploi prudent (cf. Redemptoris sacramentum, n°42). La participatio actuosa ne doit pas non plus être comprise comme la nécessité de faire quelque chose. Sur ce point l’enseignement du concile a été souvent déformé. Il s’agit en effet de nous laisser prendre par le Christ, qui nous associe à son sacrifice. C’est pourquoi la « participation » liturgique doit être comprise comme une grâce du Christ, « qui s’associe toujours l’Eglise » (S.C., n°7). C’est à lui d’avoir l’initiative et la primauté. L’Eglise « l’invoque comme son Seigneur et passe par Lui pour rendre son culte au Père éternel ». (n°7)

Le prêtre doit donc devenir cet instrument qui laisse transparaître le Christ. Comme l’a rappelé il y a peu le pape François, le célébrant n’est pas le présentateur d’un spectacle, il ne doit pas rechercher la sympathie de l’assemblée en se posant devant elle comme son interlocuteur principal. Entrer dans l’esprit du concile signifie au contraire s’effacer, renoncer à être le point focal.

Contrairement à ce qui est parfois soutenu, il est tout à fait conforme à la constitution conciliaire, et tout à fait opportun que, pendant le rite pénitentiel, le chant du Gloria, les oraisons et la prière eucharistique, tous, prêtre et fidèles, se tournent ensemble vers l’Orient, pour exprimer leur volonté de participer à l’œuvre du culte et de la rédemption accomplie par le Christ. Cette manière de faire pourrait être opportunément mise en œuvre dans les cathédrales, où la vie liturgique doit être exemplaire (cf. n°47).

Bien entendu, il y a d’autres parties de la messe dans lesquelles le prêtre, agissant in persona Christi capitis, entre dans un dialogue nuptial avec l’assemblée. Mais ce face à face n’a d’autre but que de conduire à un tête à tête avec Dieu, tête à tête qui, au moyen de la grâce de l’Esprit-Saint, deviendra un cœur à cœur. Le concile propose ainsi d’autres moyens pour favoriser la participation : « les acclamations des fidèles, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques, et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles ». (n°30)

Une lecture trop rapide, et surtout trop humaine, a porté à conclure qu’il fallait que les fidèles soient constamment occupés. La mentalité occidentale contemporaine, modelée par la technique et fascinée par les médias, a voulu faire de la liturgie une œuvre de pédagogie efficace et rentable. Dans cet esprit, on a cherché à rendre les célébrations « conviviales ». Les acteurs liturgiques, animés de motivations pastorales, cherchent souvent à faire œuvre didactique en introduisant dans les célébrations des éléments profanes et spectaculaires. Ne voit-on pas parfois fleurir les témoignages, les mises en scène et les applaudissements ? On croit ainsi favoriser la participation des fidèles mais on réduit en fait la liturgie à un jeu humain.

« Le silence n’est pas une vertu, ni le bruit un péché, disait Thomas Merton, mais le tumulte, la confusion, le bruit continu de la société moderne ou de certaines liturgies eucharistiques sont révélateurs de l’atmosphère de ses péchés les plus graves, de son impiété, de son désespoir. Un monde de propagande, d’argumentation infinie, d’invectives, de critiques, ou simplement de bavardages, est un monde dans lequel la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. La messe devient un tapage confus, la prière un bruit extérieur et intérieur. » (Thomas Merton, Le signe de Jonas, Paris, Albin Michel, 1955, p. 322)

Le risque est bien réel de ne laisser aucune place à Dieu dans nos célébrations. Nous encourrons la tentation des hébreux dans le désert : ils ont cherché à se créer un culte à leur mesure et à leur hauteur ; n’oublions pas qu’ils ont fini prosternés devant l’idole du veau d’or.

Il est temps de se mettre à l’écoute du concile. La liturgie est « principalement le culte de la divine majesté » (n°33). Elle a une valeur pédagogique dans la mesure où elle est complètement ordonnée à la glorification de Dieu et au culte divin. La liturgie nous place réellement en présence de la transcendance divine. La vraie participation signifie renouveler en nous cet «émerveillement» que saint Jean Paul II tenait en grande considération. (cf. Ecclesia de eucharistia, n°6). Cet émerveillement sacré, cette crainte joyeuse, requiert notre silence face à la divine majesté. On oublie toujours que le « silence sacré » est un des moyens indiqués par le concile pour favoriser la participation.

Si la liturgie est œuvre du Christ, est-il nécessaire que le célébrant y introduise ses propres commentaires ? Nous devons nous rappeler que, lorsque le missel autorise une intervention, celle-ci ne doit pas devenir un discours profane et humain, un commentaire plus ou moins subtil sur l’actualité, ou des salutations mondaines aux personnes présentes, mais une très brève exhortation à entrer dans le mystère (cf. PGMR, n°50). Quant à l’homélie, elle est elle-même un acte liturgique qui possède ses propres règles. La participatio actuosa à l’œuvre du Christ présuppose de laisser le monde profane pour entrer dans « l’action sacrée par excellence » (SC n°7). De fait, « prétendrions-nous, avec une certaine arrogance, de rester dans l’humain pour entrer dans le divin ? » (R. Sarah, Dieu ou rien, p. 178)

En ce sens il est regrettable que le sanctuaire de nos églises ne soit pas un lieu strictement réservé au culte divin où l’on pénètre en habits profanes, comme si l’espace sacré n’était pas clairement délimité par l’architecture. Et parce que le concile enseigne que le Christ est présent dans sa parole lorsque celle-ci est proclamée, il est également nocif que les lecteurs n’aient pas une tenue appropriée qui montrent qu’ils ne prononcent pas une parole humaine mais une parole divine.

La liturgie est une réalité fondamentalement mystique et contemplative, et, en conséquence, hors de portée de notre action humaine. Même la « participation » est une grâce de Dieu. C’est pourquoi elle présuppose de notre part une ouverture au mystère célébré. Ainsi, la constitution recommande la pleine compréhension des rites (cf. n°34) mais dans le même temps prescrit que les fidèles « sachent dire ou chanter ensemble, en langue latine, les parties de la messe qui leur reviennent ». (n°54)

En effet, la compréhension des rites n’est pas une œuvre de la raison humaine laissée à elle-même, qui devrait tout saisir, tout comprendre, tout dominer. La compréhension des rites sacrés est celle du sensus fidei , où la foi vive s’exerce à travers le symbole, et qui connaît plus par syntonie que par concept. Cette compréhension suppose que l’on s’approche du mystère avec humilité.

Aura-t-on le courage de suivre le concile jusqu’à ce point ? Une telle lecture, illuminée par la foi, est pourtant fondamentale pour l’évangélisation. En effet, « elle montre l’Eglise à ceux qui sont dehors comme un signal levé devant les nations, sous lequel les enfants de Dieu dispersés se rassemblent dans l’unité » (n°2). La liturgie doit cesser d’être un lieu de désobéissance aux prescriptions de l’Eglise.

Plus spécifiquement, elle ne peut plus être une occasion de déchirure entre chrétiens. Les lectures dialectiques de Sacrosanctum Concilium, l’herméneutique de la rupture, dans un sens ou dans l’autre, ne sont pas le fruit d’un esprit de foi. Le concile n’a pas voulu rompre avec les formes liturgiques héritées de la tradition, il a voulu plutôt les approfondir. La constitution établit que « les formes nouvelles [sortiront] des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique ». (n°23)

En ce sens, il est nécessaire que ceux qui célèbrent selon l’usus antiquior le fassent sans esprit d’opposition, et donc dans l’esprit de Sacrosanctum Concilium. De la même manière, ce serait une erreur que de considérer la forme extraordinaire du rite romain comme dérivant d’une autre théologie que celle du rite réformé. Il serait d’ailleurs souhaitable que dans une prochaine édition du missel le rite pénitentiel et l’offertoire de l’usus antiquior soient placés en annexe, de manière à souligner que les deux formes liturgiques s’éclairent l’une et l’autre, en continuité et sans opposition.

Si nous vivons dans cet esprit, alors la liturgie cessera d’être le lieu des rivalités et des critiques, pour nous faire enfin participer activement à cette liturgie « qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem, à laquelle nous tendons comme des voyageurs, où le Christ siège à la droite de Dieu comme ministre du sanctuaire » (n°8).

(traduction abbé B. Martin)

Unité du rite romain

Vu sur Benoit et Moi et sur Proliturgia, une excellente réflexion liturgique de la part du Cardinal Ratzinger, qui en dit long sur ce qui guidera ensuite l’esprit du motu proprio de 2007 sur l’usage de la forme extraordinaire du rite. Extrait d’une lettre avec un professeur de liturgie de l’institut Saint Anselme de Rome :

« Je ne voudrais pas entrer dans tous les détails de votre lettre, bien qu’il ne serait pas difficile de répondre aux différentes critiques de mes arguments.

Cependant, je considère très important ce qui concerne l’unité du Rite romain. Cette unité n’est pas menacée aujourd’hui par les petites communautés qui font usage de l’indult (autorisation de célébrer avec l’ancien missel romain – n.d.l.r.-) et sont fréquemment traités comme des lépreux, comme des personnes qui font quelque chose d’irrévérencieux, voire plus encore, d’immoral ; non, si l’unité du Rite romain est menacée c’est pas la créativité liturgique sauvage, fréquemment encouragée par des liturgistes (…).

Je répète ce que j’ai dit lors de mon interversion : que la différence entre le Missel de 1962 et la messe fidèlement célébrée selon le Missel de Paul VI est beaucoup plus petite que la différence entre les différentes applications dénommées « créatives » du Missel de Paul VI.

Dans cette situation, la présence du Missel précédent peut se transformer en un rempart contre les altérations liturgiques lamentablement fréquentes, et être de cette façon un soutien à la réforme authentique. S’opposer à l’usage de l’Indult de 1984 au nom de l’unité du Rite romain est, selon mon expérience une attitude très éloignée de la réalité.

Par ailleurs, je regrette quelque peu que vous n’ayez pas perçu, lors de mon intervention, l’invitation adressé aux « traditionalistes » à s’ouvrir au Concile, à venir à la rencontre de la réconciliation, dans l’espoir de surmonter, avec le temps, la brèche entre les deux Missels. » (Source : « Benoît-et-moi« )

Retour au temps « Per annum »

Le temps « per annum » ou « dans l’année » est appelé aussi « ordinaire », c’est-à-dire que la prière de l’Église se remet en ordre à compter du lundi qui suit la célébration du Baptême du Seigneur. Cette période liturgique entre le temps de Noël et le Carême est assez particulière, dans le sens où le prochain temps liturgique est assez proche (le Carême) mais la couleur liturgique retourne en vert, les formulaires liturgiques les plus proche du Carême en fonction de la date de Pâques sont célébrés soit dans le froid de l’hiver soit dans la renaissance du printemps… Ce qui il faut bien le constater… Peut troubler ! L’usage ancien d’un temps de la septuagésime corrigeait à merveille ce problème : il n’était pas (et n’est toujours pas dans la forme extraordinaire du rite romain) un « temps de préparation au temps de préparation » à Pâques. Il exprime merveilleusement bien le passage progressif d’une contemplation de la crèche – avec l’étape charnière du 2 février (Présentation au Temple, moment où l’on changera l’antienne mariale Alma Redemptoris en Ave Regina Caelorum ) – jusqu’au sommet de la Passion. En bref, il est légitime, mais apparemment plus vraiment légal. Quelques signes forts le caractérisaient : le passage au violet ainsi l’abandon de l’alléluia, avec même le marqueur spécial de cet abandon qui consistait à chanter le Ite Missa Est et le Benedicamus Domino suivi du double alléluia, comme à Pâques (et son octave).

Bref, vous comprenez bien que cela vaut la peine, même en avec la forme ordinaire, de marquer un peu – a minima, le temps de la septuagésime, c’est-à-dire la 7ème semaine avant Pâques. Et bien : nous venons de voir que la réforme de la réforme n’est pas morte, http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/on-lattendait-depuis-plusieurs-mois/ donc cela valait la peine de militer un tout petit peu pour ce qui est probablement une faute de goût du calendrier romain d’après la réforme liturgique. Bien sûr ce n’est peut être pas la seule :

http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/pentecote-une-ou-plusieurs/

http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/pentecote-loctave-supreme/

En attendant que tout cela évolue dans le bon sens, un réflexion sur les cycles liturgiques :

La liturgie, célébration et transmission de la vérité historique du salut.

L’année liturgique dans ses deux grands cycles, est avant tout la mise en exergue d’événements historiques qu’elle actualise.

Dans le cycle de Pâques, avec la semaine sainte puis l’octave pascal, la liturgie nous fait revivre, heure par heure, chacun des événements dramatiques de la passion et de la résurrection du Christ. Dans le chant solennel de la passion selon S. Jean par trois diacres le vendredi saint, nous relevons des détails toponymiques et chronologiques précis. Dans la semaine sainte, les rites l’Église actualisent l’entrée du Christ à Jérusalem, les palmes à la main ; le lavement des pieds des apôtres et la table de la cène le jeudi saint ; les Ténèbres de Son agonie au jardin des Oliviers ; les détails de Sa passion et de Sa mort le vendredi saint. Le samedi saint, c’est auprès du tombeau que l’Église veille, avec Marie, brisée mais confiante dans la certitude de foi de la résurrection, et révèle la signification du Sabbat d’Israël, avant la Vigile pascale au cœur de la nuit, où elle conduit les catéchumènes de la mort à la vie dans la fontaine du baptême. Dans le répons bref du temps pascal, l’Église reprend dans sa prière les mots de l’apôtre Pierre définissant au Cénacle le premier dogme chrétien, sans lequel notre foi est vaine : Le Seigneur est vraiment ressuscité. Et ce premier acte magistériel pétrinien est corroboré dans la liturgie par le témoignage historique des disciples d’Emmaüs : et il est apparu à Simon. La liturgie est la servante de l’histoire du salut ; elle transmet dans une fraîche authenticité les fondements avérés de la foi de l’Église.

Le Cycle liturgique de la nativité : une école de recherche d’un Dieu historiquement présent et agissant dans notre monde.

L’heureuse réforme de la semaine sainte a largement fait pénétrer dans la piété des croyants la célébration solennelle du Mystère pascal. Mais dans l’autre cycle, celui de Noël, le chrétien pénètre d’une autre façon dans la Foi grâce à la relation étroite des célébrations avec les saisons et le cosmos.

Au solstice d’hiver qui marque la nativité du Christ, correspond le solstice d’été, dans la nuit du 24 juin, ; la liturgie place la nativité de Jean-Baptiste au cœur de la nuit au moment où la lumière de chaque journée commence à diminuer ; il faut que Jean diminue, afin que le Christ grandisse, tout comme les jours introduits par le solstice d’hiver le 24 décembre : Noël est par excellence une fête de lumière comme le rappelle l’antienne d’entrée de la messe de l’Aurore : Lux fulgebit. A ce cycle liturgique solaire, il faut rattacher la fête de l’Annonciation (9 mois avant Noël, le 25 mars) et celle de la Visitation – qui célèbre la rencontre du précurseur et du rédempteur dans le sein maternel le 31 mai, c’est à dire au 9ème mois de grossesse d’Elisabeth et au 3ème de la Vierge. Nous sommes émerveillés par ces récits si incarnés, mais en même temps si mystiques et si emprunts d’une expérience réelle une authenticité historique ! Cette proximité avec l’aspect le plus prosaïque de notre quotidien a consacré pendant des siècles l’attachement de la piété populaire. La noël d’été du 24 juin fut autrefois une célébration majeure de la liturgie papale en sa cathédrale S. Jean (baptiste) de Latran. Dans l’antiquité tardive, ce fut une fête triple : célébration de vigiles populaires à trois nocturnes, avec les fameux feux de la S. Jean, messe d’aurore, messe du jour.

Dans notre siècle où on insiste sur l’écologie, combien notre prière gagnerait à être affermie par l’ancrage dans ce cycle liturgique saisonnier ! On continue pourtant à reprocher à l’Église d’avoir christianisé des fêtes païennes. Or, dès l’époque apostolique, l’Église connaît la valeur d’un culte dont l’essence est d’être justement profondément ordinaire, c’est à dire en conformité avec l’ordre des choses voulu par Dieu, et dont les religions préchrétiennes avaient parfois une intuition : Vatican II parle ainsi des semences de verbe contenues dans les cultes païens. Par la prière liturgique, l’événement historique passé et unique du salut est commémoré mais rendu proche dans notre quotidien, si bien que celui qui cherche Dieu, Le trouve, blotti dans l’instant présent, étroitement uni à l’ordinaire de nos vies. C’est pour cela que les textes liturgiques utilisent le présent d’actualisation. Bien plus, les Hodie – aujourd’hui – des antiennes du Magnificat, que l’on rencontre le jour de Noël :

Aujourd’hui, le Christ est né; aujourd’hui, le Sauveur est apparu; aujourd’hui sur la terre, chantent les anges,

ne sont pas des exceptions dans les formulaires liturgiques ; ils sont plutôt par excellence la règle de la composition du propre des grandes célébrations ; à l’Epiphanie, l’Eglise reprend cet Hodie trois fois dans l’antienne du Magnificat, pour insister sur une réalité historique non pas unique, mais triple, que la liturgie célèbre en un seul et même mystère :

Aujourd’hui, l’étoile des mages les conduit à la crèche, aujourd’hui lors des noces, l’eau est changée en vin, aujourd’hui le Christ voulut être baptisé par Jean, pour notre salut.

Alors que la dévotion populaire commémore la visite des mages, cette antienne rappelle que le 6 janvier célèbre les trois théophanies, manifestations historiques de la divinité du Christ. Dans une concision et une beauté que rehausse la mélodie, le mystère chrétien est actualisé et transmis.

L’action présente et actuelle du Dieu transcendant, célébrée par la liturgie

Au 6 janvier répond une autre fête : le 6 août, exactement 7 mois après : la Transfiguration, qui elle aussi célèbre la manifestation divine du Christ. L’Occident n’a malheureusement pas donné à cette fête l’éclat qu’elle a en Orient, où elle a rang de premier ordre, alors qu’elle n’est que « fête du Seigneur » dans notre liturgie romaine. En nous mettant à l’école orientale, nous saurions sans doute purifier notre perception par trop naturaliste des interventions actives de Dieu dans notre histoire passée et présente. Car la manifestation glorieuse au Thabor n’est plus seulement gratuite, comme à la Crèche, à Cana, ou au Jourdain, mais pédagogique. Elle s’adresse aux trois apôtres, à l’heure où le Christ se prépare à monter à Jérusalem pour y subir Sa passion et y mériter notre rédemption. Dieu s’engage historiquement dans le drame de l’homme, en manifestant Sa transcendance tout en allant, dans le même mouvement, au bout des conséquences de Son incarnation.

La liturgie en son entier est la transfiguration de notre vie terrestre, que le Christ, en visitant Son peuple, a restauré dans sa dignité et sa grandeur. Cette présence divine agissante se perpétue dans la liturgie à partir de l’événement passé jusqu’à aujourd’hui, par les sacrements, qui sont autant de rencontres avec le Christ. C’est pourquoi la liturgie ne manque jamais de proclamer le contexte historique de la Révélation. Le chant solennel du martyrologe de Noël établit ainsi l’ensemble des informations historiques disponibles concernant les événements proches et lointains de la naissance du sauveur. Et ce récit historique, chanté ordinairement peu avant minuit, lors de la célébration de Noël le 24 décembre, a un pendant théologique, dans lequel il prend sa signification de foi : le chant diaconal de l’Exsultet de la nuit pascale, qui désigne la nuit même que nous célébrons : haec nox est – c’est cette nuit même et rappelle dans le même présent d’actualisation l’inextricable union du cosmos, des réalités invisibles et visibles dans la louange ininterrompue qu’ils adressent au créateur.


Il enveloppe ensuite, dans une sublime mélodie – qui est celle de la préface romaine, que Mozart lui même aurait voulu composer ! – l’évocation de l’ensemble de l’économie du salut, de la faute originelle – dans son fondement historique – à l’avènement du 8ème jour qui ne finit jamais, tout comme la flamme du cierge pascal que l’on n’éteindra pas. « Heureuse faute qui nous valut un tel rédempteur ! »

La réforme de la réforme est bien vivante (L’Homme Nouveau)

Sur le site de l’homme nouveau vous pourrez consulter un article intéressant, avec une photo qui nous concerne directement puisqu’elle a été prise il y a un an lors de la célébration de la messe de la Toussaint à Villars les Dombes (1er novembre 2012).

Vous pouvez consulter cet article ici : http://www.hommenouveau.fr/771/religion/la-reforme-de-la-reforme-est-bien-vivante.htm


 

Nous le commentons ci-dessous.


 

La réforme de la réforme est bien vivante

Rédigé par Henri Saint-Martin le 22 octobre 2013 dans Religion

 

La réforme de la réforme est bien vivante

Dans son carnet La messe à l’endroit (Éditions de L’Homme Nouveau, collection « Hora Decima »), l’abbé Claude Barthe disait – il le disait sous Benoît XVI – que l’on ne devait pas attendre des lois et règlements venant d’en haut pour opérer la réforme de la réforme, mais qu’elle était l’affaire des prêtres de terrain :

« la réforme de la réforme consiste essentiellement dans des choix entre les diverses possibilités laissées par le nouveau missel. Très concrètement, c’est l’aspect systématique des bons choix qui fera la réforme de la réforme ».

[Concrètement, la référence fait ici est cléricale. Ce sont les prêtres qui sont supposés faire la « réforme de la réforme ». Or chacun sait que les prêtres, de nos jours, dans les paroisses ordinaires, ne peuvent pas faire grand-chose s’ils ne sont pas appuyés par des laïcs motivés : le chœur grégorien notamment, mais aussi les servants de messe, par exemple.]

 

Une floraison d’ouvrages sur la question

À plus forte raison est-ce vrai sous le Pape François, où l’on n’a plus l’exemple romain des cérémonies pontificales et de leurs petits coups de pouce réformateurs.

[Il est certain que sous Benoît XVI un certain nombre de détails liturgiques, mis en œuvre par le pape lui-même, avait mis en marche une certaine vision du cérémonial. On pense par exemple aux chandeliers sur l’autel, au placement du prêtre par rapport à l’autel, au chant des lectures en grec et latin, à la réintroduction des cardinaux diacres, ainsi que d’autres détails notamment vestimentaires du pontife romain, dont nous sous sommes faits écho dans nos pages. Aujourd’hui tout n’a évidemment pas été abandonné, mais alors que l’on constatait une progression lente mais continue vers un ars celebrandi sobre et juste, ce ne semble plus être le charisme particulier du pape actuel. Un jésuite, comme nous le faisions remarquer, n’est en aucun cas un liturgiste…]

De fait, les parutions de livres en ce sens continuent sous le nouveau pontificat, par exemple du père Giorgio Farè, Le due forme del rito romano (Cantagalli, 2013) ; de Daniele Nigro, I diritti di Dio. La liturgia dopo il Vaticano II (Sugarco, 2013, avec une préface du cardinal Burke). On peut faire entrer dans cette ligne, le petit livre tout récemment paru de Thierry Laurent, La liturgie de la messe geste après geste. Commentaire pastoral de la messe en sa forme ordinaire (Le Laurier, 116 p., 10 €).

 

Une préface du cardinal Cañizares

L’abbé Thierry Laurent, prêtre du diocèse de Paris, a commencé son ministère sacerdotal dans le diocèse de Saint-Denis, et il vient d’être nommé aumônier du collège Stanislas, à Paris. Muni d’une préface extrêmement sentie du cardinal Cañizares, Préfet de la Congrégation pour le Culte divin – « L’abbé Thierry Laurent nous a procuré beaucoup de joie… » –, il décrit, analyse, commente chaque rite. Et d’abord les choisit, car comme on le sait la nouvelle forme ordinaire est largement une liturgie à la carte, dans laquelle rien n’interdit, au contraire, d’opter pour le meilleur :

« La messe peut débuter par l’aspersion d’eau bénite de tous les fidèles… L’autel est consacré… Il renferme les reliques des saints… », etc.

[Notre conviction est qu’en réalité, la messe ne devrait justement pas être un réservoir à option à discrétion du prêtre, mais les options devraient justement être fixées dans le coutumier promulgué par chaque ordinaire. Il n’est pas normal qu’on doive faire « le choix des options » avant chaque célébration… ]

Avec d’utiles rappels : « Le lecteur est en priorité celui qui est institué pour cela » (sur le croquis correspondant, c’est un clerc en surplis). Dans cette messe ordinaire, où selon les illustrations, l’autel est bâti sur trois marches, les chandeliers sont posés sur l’autel de part et d’autre de la croix, la messe est dite face au Seigneur, les fidèles s’agenouillent (par exemple, pour réciter le Confiteor !).

 

Le canon romain

On encense l’autel au début de la messe et à l’offertoire. La prière eucharistique est aussi qualifiée de canon (et c’est la première prière eucharistique, le canon romain, que Thierry Laurent choisit de commenter), listes de saints comprises, lesquelles sont, elles aussi facultatives.

 

« Pour manifester un plus grand respect et une plus grande adoration, je peux recevoir le Christ à genoux sur la langue. (…) Il est donc recommandé de le recevoir directement en moi, sur la langue, car telle est la règle commune ». Les mots latins usuels abondent, de même que les parallèles : « Dans la messe en forme extraordinaire, on fait toujours, dans la messe en forme ordinaire, au choix du célébrant… »

[Précisément, c’est peut être ce « au choix du célébrant » qui devrait être supprimé pour fonder de façon saine la reforma reformae. Ce devrait être au choix de l’ordinaire, en conformité avec les usages légitimes locaux approuvés… etc.]

La description du rite est systématiquement suivie d’une explication mystique prise dans les commentaires patristiques et médiévaux, ce qui est peut-être l’innovation la plus remarquable de ce travail pastoral.

 

L’Offertoire traditionnel

Et comme, lors de l’offertoire, le prêtre prie « secrètement comme le Christ à Gethsémani », rien ne lui interdit de se servir des prières de l’offertoire traditionnel.

 

En encourageant l’auteur, le cardinal Cañizares pousse « les jeunes prêtres » à poursuivre un tel travail « à l’égard des enfants », comme s’il était évident que seule une nouvelle génération de clercs s’adressant à de nouvelles générations de fidèles peut l’accomplir. [Il est en effet certain que beaucoup de choses deviendront possibles lorsque les chrétiens d’un certain âge, persuadés d’être « formés », auront rejoint… Le cercueil. Il n’y a en effet rien de pire, dans la mise en oeuvre d’un cérémonial, qu’un prêtre, un diacre, une religieuse ou un laïc qui a suivi une « formation » à la liturgie et qui se complaît dans un néo rubricisme sans aucun recul] S’il n’est pas besoin de dire que cette interprétation de la messe ordinaire (comme on interprète un texte, une partition de musique et un livret de théâtre) doit beaucoup au patron que représente la célébration traditionnelle, il faut ajouter qu’une telle interprétation recrée un milieu vital extrêmement favorable au développement de la messe en forme extraordinaire au sein même des paroisses.

Le chant grégorien aujourd’hui : difficultés, défi, évangélisation

Suite de notre série « origine et actualité du chant grégorien ». 1er article ici et 2ème article ici, 3ème article ici.

Graduale Triplex 1979. répons Ingrediente de la procession des Rameaux Avec la notation Sangalienne sous la portée.

On se rend bien compte de la difficulté que nous avons aujourd’hui par rapport au poids théologique et rituel que peut emporter avec lui le répertoire du chant grégorien. L’urgence est donc de rendre vivant, actuel, quotidien le répertoire grégorien non pas par attrait pour un certain « sound reverberatif » même si – au moins dans un premier temps – il paraît plus roboratif que certaines chansonnettes qu’on entend aujourd’hui dans les églises, mais pour ce qu’il est : le cant de l’Eglise en prière, celle de l’« Épouse, chérie de l’Époux et toujours exaucée ». Il nous faut donc aller plus loin, retrouver le caractère universel et transhistorique de ce répertoire romano-franc, au sujet duquel, une fois l’idéologie dépassée, tout le monde arrive à se mettre d’accord.

Les mélodies grégoriennes de forme ornée sont irremplaçables. Et elles sont caractéristiques. De certains Introïts émane un charme qui créée le climat de la célébration, liée au temps liturgique et à la fête. (…) Certains graduels, offertoires, ou communions sont des perles précieuses qui alimentent profondément la piété des fidèles.(…) Chantés comme il faut, avec sentiment et compétence par une schola ou même par un chantre vraiment qualifié, dans le silence recueilli et méditatif de l’assemblée, ils émeuvent profondément et unissent à Dieu. Lorsque l’on a toutes les possibilités de bien exécuter ce répertoire, ce serait une erreur de l’abandonner pour des mélodies plus simples ou populaires » (P. Annibale Bunigni, secrétaire du Consilium pour l’application de la réforme liturgique de Vatican II)

Le chant grégorien, il n’y a rien de plus sérieux. La raison pour laquelle nous écarterons les arguments de ceux qui nous expliquent qu’en fin de compte, le rite et / le chant, ce n’est pas le plus important, est parfaitement résumée dans l’intervention de Benoît XVI au collège des Bernardins :

« Il y a encore un autre pas à faire. La Parole de Dieu elle-même nous introduit dans un dialogue avec Lui. Le Dieu qui parle dans la Bible nous enseigne comment nous pouvons Lui parler. En particulier, dans le Livre des Psaumes, il nous donne les mots avec lesquelles nous pouvons nous adresser à Lui. Dans ce dialogue, nous Lui présentons notre vie, avec ses hauts et ses bas, et nous la transformons en un mouvement vers Lui. Les Psaumes contiennent en plusieurs endroits des instructions sur la façon dont ils doivent être chantés et accompagnés par des instruments musicaux. Pour prier sur la base de la Parole de Dieu, la seule labialisation ne suffit pas, la musique est nécessaire. Deux chants de la liturgie chrétienne dérivent de textes bibliques qui les placent sur les lèvres des Anges : le Gloria qui est chanté une première fois par les Anges à la naissance de Jésus, et le Sanctus qui, selon Isaïe 6, est l’acclamation des Séraphins qui se tiennent dans la proximité immédiate de Dieu. Sous ce jour, la Liturgie chrétienne est une invitation à chanter avec les anges et à donner à la parole sa plus haute fonction. À ce sujet, écoutons encore une fois Jean Leclercq : « Les moines devaient trouver des accents qui traduisent le consentement de l’homme racheté aux mystères qu’il célèbre : les quelques chapiteaux de Cluny qui nous aient été conservés montrent les symboles christologiques des divers tons du chant » (cf. Dom Jean Leclerc,. L’Amour des lettres et le désir de Dieu Initiation aux auteurs monastiques du Moyen Âge, p. 229).

Pour saint Benoît, la règle déterminante de la prière et du chant des moines est la parole du Psaume : Coram angelis psallam Tibi, Domine – en présence des anges, je veux te chanter, Seigneur (cf. 138, 1). Se trouve ici exprimée la conscience de chanter, dans la prière communautaire, en présence de toute la cour céleste, et donc d’être soumis à la mesure suprême : prier et chanter pour s’unir à la musique des esprits sublimes qui étaient considérés comme les auteurs de l’harmonie du cosmos, de la musique des sphères. À partir de là, on peut comprendre la sévérité d’une méditation de saint Bernard de Clairvaux qui utilise une expression de la tradition platonicienne, transmise par saint Augustin, pour juger le mauvais chant des moines qui, à ses yeux, n’était en rien un incident secondaire. Il qualifie la cacophonie d’un chant mal exécuté comme une chute dans la regio dissimilitudinis, dans la ‘région de la dissimilitude’. Saint Augustin avait tiré cette expression de la philosophie platonicienne pour caractériser l’état de son âme avant sa conversion (cf. Confessions, VII, 10.16) : l’homme qui est créé à l’image de Dieu tombe, en conséquence de son abandon de Dieu, dans la ‘région de la dissimilitude’, dans un éloignement de Dieu où il ne Le reflète plus et où il devient ainsi non seulement dissemblable à Dieu, mais aussi à sa véritable nature d’homme. Saint Bernard se montre ici évidemment sévère en recourant à cette expression, qui indique la chute de l’homme loin de lui-même, pour qualifier les chants mal exécutés par les moines, mais il montre à quel point il prend la chose au sérieux. Il indique ici que la culture du chant est une culture de l’être et que les moines, par leurs prières et leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui leur est confiée, à son impératif de réelle beauté. De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés, est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas là l’œuvre d’une « créativité » personnelle où l’individu, prenant comme critère essentiel la représentation de son propre moi, s’érige un monument à lui-même. Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement avec les « oreilles du cœur » les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, les formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit, en même temps, authentiquement digne de l’homme et qui proclame hautement cette dignité. »

Nous ferons donc du chant grégorien non seulement parce que c’est beau, que c’est juste, et que c’est ce que demande l’Église, mais parce que nous y trouverons notre voie d’humanité. Trouver notre voie par notre voix… Saint Exupéry, qui rappelons-le était non croyant, semble même faire écho au S. Père sur ce sujet, dans sa Lettre au général « X » (1943).

« Ah général, il n’y a qu’un problème, un seul, de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle. Des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. Si j’avais la foi, il est bien certain que, passée cette époque de « job nécessaire et ingrat », je ne supporterais plus que Solesmes. On ne peut plus vivre de Frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés. »

Évidemment, ce texte est de plus en plus d’actualité, même si on ne la référence au frigidaire et à la belote serait revue si ce texte était écrit aujourd’hui…

La question du chant liturgique en général et du chant grégorien en particulier n’est pas aussi simple que ce qu’on veut nous faire croire… Pour percevoir ce qu’est le chant grégorien, il faut le pratiquer dans son ensemble, les pièces ornées comme les récitatifs, en imbiber le quotidien, et remettre son souffle et son corps, et donc son cœur et son âme à sa vraie place sous le regard de Dieu.

« De fait, la meilleure école pour comprendre et pénétrer les secrets d’un répertoire demeure la pratique régulière de ce répertoire : (…) Alors pourquoi cette résistance face à la volonté de restaurer en totalité ou en partie – selon les circonstances – la messe célébrée sous sa forme latine et grégorienne ? Les générations nouvelles seraient-elles plus ignorantes que celles qui les ont précédées ? (…)

Le chant grégorien n’a pas à devenir une musique de conservatoires ou de concerts, ou de disques : il n’a pas à être momifié pour être présenté dans des musées. Il doit demeurer vivant, redevenir vivant au sein de nos assemblées ; c’est en l’entendant et en le chantant au cours des liturgies qu’il pourra nourrir les fidèles au point que ceux-ci se sentiront davantage encore faire partie du peuple de Dieu.

Il est grand temps de sortir de notre torpeur : les exemples lumineux doivent venir des cathédrales, des grandes églises, des monastères et des couvents, des séminaires et des maisons de formation religieuse… Ainsi les plus petites paroisses seront-elles « contaminées » à leur tour par la suprême beauté du chant de l’Église. Ainsi, le pouvoir de persuasion du chant grégorien va-t-il rayonner pour aller jusqu’à conforter le peuple dans son authentique sens de la foi catholique. Et l’esprit du chant grégorien inspirera les nouvelles compositions, tout en guidant les efforts faits en vue de l’inculturation à travers un véritable Sensus Ecclesiae. (…) C’est le bon moment pour agir : n’attendons plus. (Mgr Miserachs Grau, 2005, directeur de l’institut pontifical de musique sacrée, Rome).

Pratiquer au quotidien le chant grégorien, c’est en particulier le pratiquer dans l’office divin, qui rappelons-le n’est pas un sacrement, et donc n’a pas nécessairement besoin d’un ministre ordonné pour être mis en œuvre (même si c’est préférable). L’office divin st donc atteignable pour tous et chacun, y compris dans chacune de nos maisons, au quotidien.

En conclusion de la première partie (fiches 1 à 4)

Lorsqu’on fait un parcours historique du répertoire du chant grégorien et de ses notations, on se rend compte qu’on est en présence d’une réalité somme toute assez mouvante, ce qui est tout de même le comble pour un répertoire dont la réputation est d’être une sorte de paradigme de tradition.

Ne serait-ce qu’au point de vue de l’évolution des « notations » :un répertoire composé sans aucune référence à la musique écrite (chose tout à fait impensable à l’époque) puis passage progressif de l’écriture neumatique à la portée, puis réforme profonde du chant à l’époque baroque, puis « reinventio » du répertoire.

Si on essaie de toucher la réalité du répertoire grégorien au travers des publications (antiphonaires et graduels) on a alors : les deux principales notations neumatiques (Laon et Saint Gall), puis manuscrits sur portées, puis les différentes éditions imprimées. L’édition médicéenne, dont nous avons montré la faible valeur, puis Graduels de dom Pothier, antiphonaire de 1912, antiphonaire monastique de 1934 (avec légitimation mais non « canonicité ») des épisèmes et points (dits « signes rythmiques de Solesmes »), puis avènement des éditions triplex (la première version étant le « graduel neumé » de dom Cardine à partir duquel a été tiré le Graduale Triplex de 1979, à partir d’une édition du graduel vatican de 1908 sur lequel l’édition « commerciale » de 1961 a ajouté les fameux signes rythmiques, sans aucune réflexion mélodique), puis les éditions du psalterium monasticum (1981) et du liber hymnarius de 1983 (le second étant un livre officiel du rite romain) qui revoient déjà de façon assez forte le système de notation impliquant une certaine évolution des règles interprétatives), puis de l’Antiphonale Monasticum de 2005, des Heures grégoriennes de 2008, et de l’Antiphonale romanum de 2009. Les dernières éditions en particulier proposent des graphies précises pour les uncinus, strophae, salicus ; les barres, demi barres et quart de barre sont beaucoup mieux placées et on un sens musical (ce qui n’est pas du tout le cas sur le Graduale romanum de 1908 et ses succédanés), sans parler de cette œuvre musicologique mais inutilisable dans une « vraie » liturgie qu’est le Graduale novum de 2011. Bref, aujourd’hui, lorsqu’on parle de la « notation carrée » du chant grégorien, on est face à une réalité multiforme. Nous verrons donc, dans les prochaines fiches, la relation que nous pouvons établir entre les partitions modernes, les manuscrits et l’interprétation.

Sacra Liturgia 1, Rome, Juin 2013

Le P. Abbé Dom Jean Charles Nault, osb (abbaye Saint Wandrille).


La pratique spécifique de la liturgie monastique peut nous aider à mieux saisir la place de la liturgie dans toute évangélisation. La tentation d’« instrumentalisation » de la liturgie existe toujours. Mais n’est-ce pas précisément parce qu’elle « ne sert à rien » qu’elle peut se révéler de la plus grande « utilité » dans la nouvelle évangélisation ?

À partir de l’évocation de la liturgie comme réalisation du Mystère pascal, et du rapprochement ente les rites de la profession monastique et ceux de l’initiation chrétienne, cette contribution souhaite mettre en lumière comment le baptême, en tant que participation au Mystère pascal, introduit le baptisé dans une dépendance vis-à-vis de Dieu qui se vit dans la durée et qui est le lieu de l’accueil du salut comme pure grâce.

Msgr. Stefan Heid


Avec sa réforme liturgique et les changements nécessaires, le Concile Vatican II a voulu mettre l’espace sacré de l’église en conformité avec la norma patrum de l’idéal chrétien primitif. C’est la raison pour laquelle dans l’après Concile, résultats de l’études des Pères et la recherche en archéologie chrétienne ont pris une grande importance.

En fonction de ces résultats, l’autel est devenu le centre de l’attention, et on a considéré qu’il devait être séparé du mur d’abside. La demande pour la célébration versus populum a alors émergé. On a prétendu que le Christianisme n’utilisait pas un autel, mais seulement des tables de repas profane. Les justifications de ces revendications devraient être examinées et analysées de façon critique en fonction de la norma patrum. La comparaison entre table et autel a alors un rôle central.

La thèse, c’est que S. Paul utilisait déjà une table sacrée ou un autel pour le repas du Seigneur, qui était analogue aux autels saints de l’antiquité. Les Chrétiens développèrent leur propre type d’autel à partir de cette table sacrée, qui semblait ce qui allait être la meilleure possible pour le sacrifice, et qui ne peut en aucun cas être dérivée en forme ou en fonction d’une ex table de repas.

Gabriel M. Steinschulte


La musique, comme une communication non verbale, fait partie de l’humanité depuis son commencement ; célébrer ou supplier sans musique est impensable. Chaque texte connecté à la musique est lié à des effets de sa musique. C’est la raison pour laquelle la foi et la musique se répondent mutuellement selon l’antique proverbe : lex credendi – lex orandi, et selon ce qui est constaté à travers l’histoire de l’Église.

Quiconque désire l’avènement d’une nouvelle évangélisation a besoin de prendre en compte une nouvelle et adéquate expression musicale, puisque l’expression moderne de la musique semble être liée à la désévangélisaiton et au relativisme musical. L’histoire de la primitive Église, peut servir pour ce développement.

Nous avons besoin de revenir aux sages principes du Concile Vatican II, à ses textes et aux priorités qu’il donne, et non à ses intentions supposées. La nouvelle évangélisation la musique qui lui est afférente présuppose une possibilité d’une prise de conscience différente dans les régions ex-chrétiennes de l’occident sécularisé, une réflexion à nouveaux frais pour tous ceux qui sont co-responsables de l’état des choses moderne.

Il y a un véritable besoin d’une nouvelle offensive dans la sphère de l’éducation à la musica sacra, en particulier pour tous les prêtres et religieux dans leur formation théologique, historique, ethnologique, psychologique et évidemment artistique. Cantare amantis est. (S. Augustin).

SE Mgr Peter Elliott


L’Eucharistie comme sacrifice et sacrement a la priorité absolue sur la liturgie. Ce principe est dérivé de Sacramentum Caritatis, et couvre l’ars celebrandi, qualifié par le pape Benoît XVI de « célébration conforme de la liturgie ». Cependant, une approche cartésienne qui séparerait ce qui est externe de la spiritualité profonde minerait l’intégration de l’action et le l’intériorité du prêtre. Pratique et expérience doivent être fondées sur la compréhension et la connaissance, à la fois de tout le rite et de ses détails. La continuité de notre tradition recouvre à la fois la forme ordinaire et la forme extraordinaire lorsque l’ars celebrandi est compris comme un artisanat qui est transmis au travers des générations. Le prêtre devrait être un bon artisan liturgique, un artisan du culte divin. La réflexion sur l’orient chrétien met en lumière les problèmes en occident, qui proviennent du didactisme, de l’idéalisme et de la théâtralité des Lumières. Exiger la beauté dans la préparation de la liturgie permet de renforcer l’ars celebrandi, qui a une forte dimension pastorale et évangélisatrice.

En répondant au Synode sur l’Eucharistie dans son exhortation aposotlique Sacramentum Caritatis, le pape Benoît XVI a poursuivi l’œuvre eucharistique qui a caractérisé les dernières années du Bienheureux Jean-Paul II. Je crois que Sacramentum caritatis pourrait être bien exprimé par un principe fort : l’Eucharistie comme Sacrifice et Sacrement devient prioritaire sur la liturgie. Cela fournit une correction de la compréhension du mot « liturgie » dans les traditions chrétiennes occidentales, qui est à travers une distinction assez cartésienne, une distinction entre les éléments extérieurs visibles (rites, rituels, cérémonies, musique, symboles etc.) et l’esprit intérieur du culte.

Après une réflexion sur le mystère eucharistique dans les premiers chapitres de Sacramentum caritatis, le pape émérite a déceloppé la dimension liturgique de l’Eucharistie autour de l’action, et introduit l’expression de ars celebrandi, c’est-à-dire de « l’art de célébrer » ou, comme il l’a qualifié, de l’art de la célébration conforme ». Comme auditeur au synode de 2005, j’ai entendu des évêques accueillir chaleureusement ces mots.

Sous le chapeau de l’ars celebrandi, il a présenté l’évêque comme un liturgiste : « L’2vêque – célébrant par excellence », celui qui par exemple, dans sa cathédrale, sonne le ton et les standards pour les liturgies de son Église particulière. Il a répété ce message dans une allociution aux évêques français.

Dans Sacramentum Caritatis, le pape émérite a appelé à un respect pour les rites qui sont donnés par l’Église, donc, « l’ars celebrandi est le fruit de l’adhésion de la foi aux normes liturgiques dans toute leur richesse… » Ce thème était déjà présent dans ses écrits comme cardinal. La liturgie nous est « donnée », comme un don de Dieu, un don à l’Église. Dieu nous réunit pour le culte, nous ne nous réunissons pas nous –mêmes pour une quelconque activité que nous contrôlerions ou même que nous manipulerions. Alors que la liturgie est profondément influencée par les cultures humaines, elle n’st pas sujette à la culture.

Quelques têtes connues.

… en plus de celles, de Mgr Rey et de Mgr Aillet, et du TRP abbé de S. Wandrille qui interviennent comme conférenciers.


Dom Louis-Marie de Geyer d’Orth, abbé de Ste Madeleine du Barroux

Damien Poisblaud. La France est donc bien représentée….

Prochaines

Sacra Liturgia 2013 – Discours d’introduction de Mgr Dominique Rey

Du 25 au 28 juin à Rome se déroule une conférence internationale sur la liturgie, « Culmen et fons vitae et missionis Ecclesiae » à l’Université Pontificale, Santa Croce. La grande salle de conférence dotée d’installations de traduction simultanée en anglais, français, allemand, italien et espagnol permet de participer de manière idéale à l’événement. La conférence est ouverte au clergé et aux religieux, étudiants en théologie et laïcs. La conférence débutera par les Vêpres solennelles et se terminera avec les premières vêpres solennelles des saints Pierre et Paul, suivies de l’exposition du Très Saint Sacrement, du Te Deum et de la bénédiction.

Les deux premiers jours de la conférence comporteront deux célébrations solennelles de la messe qui seront organisées, l’une à partir du Missale Romanum 2002, et l’autre du Missale Romanum de 1962.

Le célébrant et le prédicateur à la Sainte Messe selon le Missale Romanum 2002 – 18h30 Mercredi 26 Juin: Solennité de saint Josémaria Escriva – S.E.R. le Cardinal Antonio Cañizares Llovera.

Le célébrant et le prédicateur dans la Sainte Messe selon le Missale Romanum 1962 – 18h30 Jeudi 27 Juin: Messe votive De Ssmo Eucharistiae Sacramento – S.E.R. le Cardinal Walter Brandmüller.

Les participants ont la possibilité de célébrer la fête des saints Pierre et Paul avec le Saint-Père dans la basilique Saint-Pierre, le matin du samedi 29 Juin.

 

Intervenants :

S.E.R. le Cardinal Antonio Cañizares Llovera

Le Cardinal Walter Brandmüller

Le Cardinal Malcolm Ranjith

Le Cardinal Raymond Leo Burke

Mgr Alexander Sample

Mgr Dominique Rey

Mgr Marc Aillet CSM

Mgr Peter J. Elliott

Le Père Abbé Jean-Charles Nault OSB

Abbot Michael John Zielinski OSB Oliv.

Mgr Ignacio Barreiro Carámbula

Mgr Andrew Burnham

Mgr Stefan Heid

Mgr Andrew Burnham

Père Uwe Michael Lang, Cong. Orat.

Fr Paul Gunter OSB

Dr Guido Rodheudt

Don Nicola Bux

Dom Alcuin Reid

Professor Tracey Rowland

Dr Gabriel Steinschulte

Professor Miguel Ayuso

Mr Jeffrey Tucker

http://sacraliturgia2013-france.com/

 

Sacra Liturgia 2013 – Discours d’introduction de Mgr Dominique Rey


Mgr Dominique Rey

Introduction – Sacra Liturgia 2013 (Rome 25-28 juin 2013)

25 juin 2013

 

 

Messieurs les cardinaux,

Messeigneurs,

Chers amis,

C’est une grande joie pour moi de vous accueillir dans cette université pontificale de la Sainte-Croix pour Sacra Liturgia 2013. Plus de 35 pays sont ici représentés. Bienvenue à tous !

Notre travail, en réalité, a déjà commencé avec la célébration solennelle des Vêpres dans la basilique de Saint-Apollinaire. Nous l’avons fait à dessein, car avant de débattre sur la sainte liturgie, nous devons nous immerger dans la vie liturgique de l’Église. La réalité de la liturgie dans laquelle nous sommes introduits au moment de notre baptême, précède toute étude de la liturgie. Être liturgique vient d’abord, parler de la liturgie suit.


Célébration des vêpres pour l’ouverture du Congrès

Et pourtant, il importe d’en parler et d’étudier la liturgie! Ici, dans l’aula magna, nous écouterons de nombreux experts et responsables en ce domaine. Je suis particulièrement reconnaissant envers Leurs Éminences les cardinaux Ranjith et Burke, et envers mes frères évêques, qui donnent de leur temps pour nous enseigner. De même, je tiens à remercier Leurs Éminences les cardinaux Canizares et Brandmueller qui célébreront la messe et prêcheront pour nous. Je remercie également tous nos intervenants, en particulier ceux qui sont venus de très loin pour nous communiquer leur savoir avec perspicacité.


Mgr Rey et le cardinal Ranjith

Sacra Liturgia 2013 fut inspiré par l’enseignement liturgique et l’exemple de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI. Il nous a enseigné l’importance de l’ars celebrandi, nous rappelant que «tout ce qui touche à l’Eucharistie devrait être marqué par la beauté» (Sacramentum Caritatis, n. 41). Il nous a démontré qu’il ne doit y avoir aucune opposition entre les formes anciennes et nouvelles du rite romain – qui ont toutes les deux leur place dans l’Église de la nouvelle évangélisation. Il nous a assuré que, dans l’Église catholique, d’autres traditions liturgiques peuvent être accueillies comme des « dons précieux » et autant de « trésors à partager » (cf. Anglicanorum cœtibus, § 5, III). C’est pour cette raison que je suis particulièrement heureux de relever que l’ordinaire de l’ordinariat Notre-Dame de Walsingham, Msgr Keith Newton, sera présent parmi nous.

Je souhaite que cette conférence soit un hommage à la vision et aux réalisations liturgiques de notre bien-aimé évêque émérite de Rome, Benoît XVI : Que Dieu le récompense pour tout ce qu’il nous a donné et lui accorde santé et longue vie!

Le pape Benoît XVI avait lancé l’année de la Foi, pendant laquelle nous nous réunissons, pour commémorer le 50e anniversaire du Concile Vatican II. Notre Saint-Père, le Pape François, a poursuivi cette initiative. Dès le départ, ce fut mon souhait que nous nous rencontrions ici, à Rome, pendant l’année de la Foi, afin d’être proches de Pierre, de lui manifester notre communion avec lui et de prier avec lui en la grande fête des saints Pierre et Paul. Que nous ayons l’occasion de le faire avec notre nouveau Saint-Père est une bénédiction de la Providence.

Il y a cinquante ans, en juin 1963, la première session du Concile Vatican II se terminait. Au bienheureux Jean XXIII venait de succéder le vénérable Paul VI, qui a poursuivi les travaux du concile. C’est Paul VI qui promulgua sa constitution sur la sainte liturgie Sacrosanctum concilium, le 4 décembre 1963, à la fin de la deuxième session du concile.

Cinquante ans plus tard, nous devons relire Sacrosanctum concilium. La réforme liturgique qui a suivi la promulgation de la constitution nous a beaucoup enrichis, en particulier dans sa promotion de la participation à la liturgie. Mais elle a aussi provoqué des controverses, tant par ses réformes officielles, que par sa traduction dans les langues vernaculaires, ou bien par ses mises en œuvre locales disparates.

Nous devons reconnaître, comme l’a fait le Bienheureux Jean-Paul II, qu’il y eut à la fois des « lumières » et des « ombres » dans la vie liturgique de l’Église au cours des 50 dernières années (cf. Ecclesia de Eucharistia, n. 10). Nous devons nous réjouir des progrès légitimes qui ont été accomplis. Nous devons aussi tenir compte des leçons que nous enseignent les erreurs commises durant ces cinquante dernières années. C’est pourquoi nous devons reconsidérer la constitution liturgique et redécouvrir sa véritable signification. Peut-être devons-nous, à travers ce que le cardinal Ratzinger a appelé une « réforme de la réforme », corriger certaines pratiques ou récupérer certains éléments que nous avons perdus. Peut-être que certains aspects nécessiteraient d’être travaillées selon la dynamique d’enrichissement mutuel que suggérait Benoît XVI.


Par-dessus tout, nous devons promouvoir un authentique renouveau liturgique dans toute sa richesse et sa diversité catholiques. Nous devons promouvoir la liturgie telle que l’Église nous la donne, ce que les Pères et les Papes du Concile Vatican II ont désiré.

Ce travail liturgique ne peut pas être laissé de côté comme s’il s’agissait d’une préoccupation marginale. La liturgie n’est pas une question périphérique pour l’Église. Comme le cardinal Ratzinger l’écrivait en 1997: « la vraie célébration de la sainte Liturgie est le centre de tout renouvellement de l’Église. » Et comme Sacrosanctum concilium nous l’enseigne, la sainte Liturgie est le «Culmen et fons », « la source et le sommet » de la vie et la mission de toute l’Église (cf. n. 10).

Chers amis, la liturgie n’est pas un passe-temps pour les spécialistes. Elle est au centre de tous nos engagements en tant que disciples de Jésus-Christ. Cette réalité profonde ne peut pas être surestimée. Nous devons reconnaître la primauté de la grâce dans notre vie chrétienne, et nous devons respecter le fait que, pour un chrétien, c’est dans la sainte Liturgie que la rencontre avec le Christ se réalise de la manière la plus haute.

En tant qu’évêque il est de mon devoir de faire tout mon possible pour promouvoir la nouvelle évangélisation engagée par le bienheureux Jean-Paul II. Je tiens à affirmer très clairement que la nouvelle évangélisation doit être fondée sur la célébration fidèle et féconde de la sainte liturgie telle que nous la recevons de l’Église dans sa tradition orientale et occidentale.

Pourquoi? Parce que c’est dans la liturgie que nous recevons l’action salvifique de Jésus-Christ dans son Église aujourd’hui d’une manière que nous ne rencontrons nulle part ailleurs. Dans la liturgie, le Christ nous touche, nous nourrit et nous guérit. Il nous renforce et nous conduit par des grâces particulières. Quand nous prions liturgiquement, nous le faisons en communion avec toute l’Église, des présents, des absents, des vivants ou des morts. Bien sûr, il y a d’autres pratiques spirituelles bonnes et de grande valeur, mais aucune ne bénéficie de l’objectivité et de l’efficacité singulière de la liturgie (cf. Sacrosanctum concilium, n. 7).

La nouvelle évangélisation n’est pas une idée ni un programme : c’est une nécessité que chacun de nous parvienne à connaître plus profondément la personne du Christ et, ce faisant, devienne davantage capable de conduire les autres vers Lui. Pour cela, le meilleur moyen est de commencer par la sainte Liturgie, et si elle n’est pas célébrée correctement de quelque manière que ce soit, ou si je n’y suis pas convenablement préparé, cette rencontre avec le Christ sera entravée, la nouvelle évangélisation en souffrira.


C’est pourquoi notre célébration de la liturgie est si importante. Nous devons laisser le plus de place possible à l’action du Christ dans la liturgie, et non pas la limiter. Si je change ou refonde la liturgie de l’Église selon mes propres désirs ou une idéologie subjective, comment puis-je être sûr que ce que je fais est en vérité son œuvre? Alors que, si je célèbre fidèlement ce que l’Église nous a donné – et que je le célèbre aussi magnifiquement que possible – je puis être assuré de me mettre au service de l’action du Christ, d’être un ministre de ses mystères sacrés et non pas un obstacle sur son chemin (cf. Mt 16, 23). Chacun d’entre nous, ministres ordonnés, religieux et laïcs, est appelé à cette fidélité et à ce respect pour le Christ, pour son Église et pour ses rites liturgiques.

Et c’est pourquoi la formation liturgique est cruciale. Je dois obtenir « de l’intérieur » en quelque sorte, la conviction que le Christ est en effet à l’œuvre dans les rites sacrés de l’Église. Je dois me plonger dans cette dynamique privilégiée et découvrir ses chemins. Cela m’amènera à la personne de Jésus Christ, encore et encore. Et cela me permettra de porter le Christ aux autres.

La formation, la célébration liturgique et la mission de l’Église sont toutes les trois intrinsèquement liées. C’est pourquoi nous sommes ici : pour examiner cette relation et examiner sa signification et son importance pour l’Église au début du XXIe siècle. Si nous le faisons bien, nous construirons vraiment des bases très-solides pour la nouvelle évangélisation.

Sacra Liturgia 2013 n’aurait pas pu avoir lieu sans le soutien de nombreuses personnes. Je suis grandement reconnaissant envers le recteur de la belle basilique de St-Apollinaire, Mgr Pedro Huidobro, de bien vouloir nous accueillir. Je suis également profondément reconnaissant envers nos nombreux soutiens pour leur aide matérielle : les Chevaliers de Colomb, Ignatius Press, CIEL Royaume-Uni, Granda, The Cardinal Newman Society, Human Life International, De Montfort Musique, Arte Poli, Una Voce international, Ars Sacra, La Nef, Libreria Leoniana et Editions Artège. Pour l’accueil qui nous a été réservé ici à l’université pontificale Santa Croce, pour ses excellentes installations, nous sommes tous redevables. De même, je remercie l’équipe des organisateurs et des bénévoles qui ont tant fait pour préparer cet événement.

Chers amis, nous sommes ici pour écouter, apprendre et partager les uns avec les autres, mais nous sommes aussi ici pour prier – ici dans la basilique de Saint-Apollinaire et aussi avec le Saint Père, le Pape François, dans la basilique Saint-Pierre samedi. Si nous nous acquittons bien de tout cela, nous nous rapprocherons du Christ que nous adorons dans la sainte liturgie, et nous serons en mesure de devenir les évangélisateurs dont notre monde a tant besoin.

Que Dieu bénisse nos efforts!

Je vous remercie

Texte : Agoramag. Photos : wdtprs, Thine own Service

Veillons : Plaidoyer pour une liturgie longue et nocturne.

Non dormiámus sicut céteri, sed vigilémus et sóbrii simus. (1 Thes 5,6)

 

Un office de « Matines » ou de « Vigiles » : une réflexion sur la célébration nocturne de la Noël d’été 2013, nativité de S. Jean Baptiste

Le mot « vigile » vient du latin vigilare : éveiller. La vigile au singulier, désigne la veille d’un jour. Tandis que les vigiles au pluriel désignent les vigiliae matutinae, la prière de l’Église célébrée la nuit. Cet office des Vigiles (appelé longtemps « matines ») prolonge la pratique du Christ et des premiers chrétiens qui priaient longuement de nuit. Il n’était pas rare qu’en un temps où le dimanche n’était pas jour de repos chômé, les fidèles passent une grande partie de la nuit en prière, jusqu’à l’aube où était célébré le sacrifice eucharistique, avant qu’ils ne regagnent chacun son travail.


Les Vigiles sont un office particulier, parce qu’il est nocturne, et que la nuit est ambiguë. C’est le temps du repos de la nature, grâce au silence et à l’obscurité ; c’est aussi le temps du repos du corps de l’homme mais aussi celui de son cœur, qui demeure inquiet (sans repos), tant qu’il ne repose pas en Dieu (Saint Augustin).

Quand les premiers moines, en Égypte, voulurent vivre une prière aussi constante que possible, ils élurent le psautier biblique, pris dans l’ordre numérique des psaumes, comme le tissu conjonctif de leur prière, notamment nocturne. C’est ainsi que les frères avaient coutume de se réunir à la tombée du jour ou un peu plus tard pour une très longue veillée, où étaient chantées (il vaudrait mieux dire cantilées) par l’un d’eux des séries de douze psaumes, ponctués de Gloire au Père, où tout le monde se levait et se prosternait face contre terre. Certains chantaient ainsi tout le psautier (les 150 psaumes), d’autres le répartissaient sur la semaine.

Dans les églises séculières (notamment les cathédrales et les basiliques), on se réunissait aussi de nuit pour la prière. Saint Ambroise en 386, entraînant son peuple à veiller dans la basilique porcienne à Milan pour résister aux troupes impériales qui menaçaient d’occuper l’édifice, lui fit chanter pour la première fois les psaumes en alternance.

Saint Jean Cassien, un auteur monastique du début du Ve siècle, indique le déroulement des Vigiles, qui comporte dès cette époque, outre des psaumes, de longues lectures (« leçons ») prises dans les différents livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. On y ajoutera par la suite d’autres prises dans les auteurs ecclésiastiques, déjà qualifiés de « Pères », c’est à dire jouissant d’une autorité certaine dans l’Église.

Saint Benoît, le Père des moines d’Occident au VIe siècle, indique dans sa Règle le détail des psaumes affectés à chaque jour et mentionne trois « nocturnes » (au moins pour les jours de fête), qui partagent l’office de nuit : le premier composé de six psaumes précédant quatre leçons scripturaires (composé de texte de la bible) suivies chacune d’un répons, le second encore de six psaumes introduisant quatre leçons patristiques (composé de textes tirés de Pères e l’Église), le troisième de trois cantiques de l’Ancien Testament faisant fonction de psaumes avant un commentaire de l’Évangile divisé lui aussi en quatre leçons tirées d’un auteur patristique. Cet office, avec son commencement (l’invitatoire et l’hymne du jour) et sa conclusion (Te Deum, évangile du jour, Te decet laus, et la collecte du jour) forme un ensemble impressionnant qui donne son poids et son sérieux à la prière nocturne.

L’Office qui va être celui des chanoines desservant cathédrales et collégiales suit à peu près le même schéma, avec des nuances où chacun met la fierté de son usage propre. Les laïcs fondent parfois des confréries pour soutenir la prière de nuit des chanoines en y assistant eux-mêmes.

Les Vigiles, à partir du Moyen Age et dans la suite, ne sont plus seulement une récitation, même chantée, c’est un véritable office liturgique, avec tout un ballet d’exécutants qui interviennent selon un déroulement savamment prévu. Les jours solennels, de somptueuses chapes sont revêtues par les chantres tandis qu’ils chantent l’invitatoire et le 3ème nocturne. Les premiers mots de chaque antienne
sont entonnés à tour de rôle par chacun des membres du chœur en commençant par le premier de chaque côté. Autour du lutrin en forme d’aigle placé au centre, où sont chantées les leçons et les répons, se succèdent chantres et lecteurs, en commençant cette fois-ci par les plus jeunes. Au moment de l’Évangile, le célébrant revêt la chape à son tour et, entouré de lumières et précédé de l’encens, il se rend à l’ambon d’où est chanté le texte évangélique…

La grâce de l’office des vigiles tient à cette heure où tout repose et où l’on veille pour louer Dieu dans le silence de la nuit. Tout part de la prière silencieuse qui l’a normalement précédé et tout conduit à un recueillement qui se prolonge ensuite, pendant de longues minutes, après la dernière note chantée. Moment d’attention donnée aux choses de Dieu, dans une souveraine gratuité…

Le psaume 15 dit : « même la nuit mon cœur m’instruit. » car le Seigneur nous instruit pendant la nuit : c’est le cas dans les songes. Le psaume 62 dit :

« Je songe à Toi sur ma couche, au long des veilles je médite sur Toi. ».

De la même façon, c’est pendant la nuit que Paul et Silas louent le Seigneur en prison. La veille a la signification d’une d’une présence intime à Dieu, et même d’une union à Dieu-époux. C’est pendant son sommeil que Dieu a tiré Ève de son côté, et c’est aussi la nuit que l’homme et la femme ne font qu’une seule chair. C’est le temps de l’intimité de l’amour. « Je dors mais mon cœur veille » dit le cantique des cantiques ; et c’est par une grâce spéciale de Dieu qu’il y a repos du corps et du cœur.

Mais le démon s’oppose à l’action de Dieu spécialement pendant ce temps privilégié. C’est pourquoi la veille est le lieu d’un combat spirituel contre les ténèbres et le sommeil, c’est à dire le péché qui rend opaque à la grâce de Dieu. L’épisode de Samuel, appelé par Dieu pendant la nuit, montre qu’il faut se réveiller, pour pouvoir écouter la Parole de Dieu :

« Parle, Seigneur, Ton serviteur écoute. »:

il faut un engagement de notre volonté.

« Ne réveillez pas mon époux avant qu’il ne le veuille (Cantique 2, 7). »

L’agonie à Gethsémani est une prière de Vigiles, et c’est aussi un combat. L’office des Vigiles a donc une dimension ascétique, parce que le démon a sur nous un pouvoir de lassitude, pour nous décourager de prier. Mais Dieu regarde avec bienveillance tous ceux qui ont le courage de prendre sur leur sommeil pour prier.

La veille est donc le mémorial de la Pâque du Christ, mais aussi celui de la Pâque juive : Le livre de l’Exode au chapitre 12, au verset 19 dit :

« Au milieu de la nuit, le Seigneur frappa tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte »

et au verset 42 :

« Cette nuit durant laquelle le Seigneur a veillé pour les faire sortir d’Égypte doit être pour tous les Israélites une veille pour le Seigneur, pour leurs générations. »

C’est cette articulation qui est l’axe de toute veille chrétienne. Sagesse 18, 13 :

« Alors qu’un silence paisible enveloppait toutes choses et que la nuit parvenait au milieu de sa course rapide, du haut des cieux, Ta Parole toute-puissante s’élança du trône royal. »

Ces versets sont lus dans l’Église comme une prophétie appliquée à la nuit de Pâques, puisque l’Exode est la sortie d’Égypte, et le passage au désert vers la terre promise, mais aussi la Pâque du Christ, Sa mort, Sa résurrection et Son entrée dans la gloire.

La grande Vigile est donc celle de Pâques. C’est la première qui est célébrée par l’Église, puis vient ensuite progressivement celle de Noël et de la Pentecôte, et celle de chaque dimanche.

Nous vivons dans l’attente de la réalisation des promesses du Christ, de Sa seconde venue dans la gloire avec les anges et les saints. Dans cette attente, l’office liturgique des Vigiles nous encourage à veiller pour être prêts, les lampes à la main, lorsqu’Il viendra. Cette vigilance est rappelée par Jésus par la parabole des dix vierges, ou celle du voleur, dont les péricopes sont lues lors des dimanches qui précèdent la célébration, à la fin de l’année liturgique, de la solennité du Christ-Roi dont le caractère eschatologique est fortement marqué. Ces appels sont répercutés dans les épîtres :

2 Pierre 3, 10 : « Il viendra, le Jour du Seigneur, comme un voleur. »

1 Thessaloniciens 5, 1-8 : « Quant aux temps et moments, vous n’avez pas besoin, frères, qu’on vous en écrive. Vous savez vous-mêmes parfaitement que le jour du Seigneur arrive comme un voleur en pleine nuit. »

Et c’est par la Foi que nous dissipons les Ténèbres, puisque Saint Paul nous dit que parce que nous avons la foi, nous sommes enfants de lumière. Dans la veille, il s’agit alors de rejoindre Dieu qui ne dort pas. Alors que lors de la nuit, chacun dort ou s’enivre, et ne pense pas au Seigneur, le Chrétien, lui, veille, et reste sobre, et résiste, fort dans la foi, au diable, qui comme un lion qui rugit, rôde et cherche à le dévorer. (cf. 1 Pierre 5,8)

C’est parce que nous avons une prière communautaire que l’Église organise de façon précise la liturgie des Vigiles. L’office des Vigiles antique à 12 psaumes et 12 leçons a été allégé au siècle dernier, mais la présentation générale de la liturgie des heures recommande de conserver à l’office de lectures son caractère nocturne (n°72). Elle indique qu’on peut utiliser l’office de lectures pour célébrer les Vigiles, en faisant suivre les lectures par les trois cantiques, l’Évangile et le Te Deum (n°73). Les vigiles sont spécialement recommandées pour les grandes fêtes de l’année liturgique afin de marquer la spiritualité de la veille et de l’écoute de la Parole.


Venite Adoremus

 

Un ordo et un cérémonial : aucune solution parfaite.

Motivés par l’idée d’une veille liturgique, nous avions trois choix possibles :

  • L’office de Lectures de Liturgia Horarum
  • L’office des Matines de la forme extraordinaire du rite
  • L’office des Vigiles du rite monastique.

Chacune de ces options participe de la même réalité liturgique, avec cependant des différences substantielles. Chacune d’entre elles avait ses avantages et ses inconvénients. La première était à coup sûr la plus naturelle, celle qui était dans « l’ordre des choses ». Elle peut de plus être célébrée pour les dimanche et solennités de façon « protracta », ou allongée. Plusieurs difficultés – notamment pratiques – cependant : nous disposons des mélodies des hymnes, de l’invitatoire et du Te Deum, mais pas (ou peu…) des répons et des antiennes. A cela s’ajoute que cette célébration de l’avis de spécialistes liturgiques est à la fois court (une heure maximum : Invitatoire, hymne, 3 psaumes et leur antienne, deux – longues – leçons et deux répons, auxquels on peut ajouter 3 cantiques avec une antienne, le Te Deum et le chant de l’Évangile) et n’est pas vraiment conçu pour être célébré de façon solennelle au chœur, mais est davantage un instrument de piété individuelle, dans le contexte liturgique de la « récitation » du bréviaire, clairement sur le modèle du bréviaire de Quinones d’après le Concile de Trente.

La deuxième solution possible aurait été d’adopter l’ordo dit « extraordinaire », avec la répartition des psaumes datant du début du XX° siècle (sous S. Pie X). Outre le fait que cette répartition n’est pas traditionnelle (au sens où ce n’est pas celle du Moyen Age ou de l’antiquité tardive), opter seulement pour l’office nocturne d’une logique « extraordinaire » alors que nous pratiquons pour le reste de la liturgie (y compris « des heures ») la forme ordinaire aurait probablement été incongru, si l’on regarde la cohérence de l’office en son entier.

La troisième solution, celle que nous avons retenue, a ses avantages et ses inconvénients. Le premier avantage est que c’est un ordo « ordinaire » qui se prête bien à une intégration dans une cohérence liturgique avec l’usage des hymnes, invitatoires, et oraisons du rite romain post-conciliaire (dont nous avons les partitions, comme mentionné, via Liber hymnarius (1983), qui est partie prenante de l’Antiphonale romanum, le livre officiel de la liturgie romaine pour le chant de l’office divin). Il existe un livre, le responsorial monastique de 1895, qui fournit l’ensemble de la musique (y compris les antiennes) pour les occasions où un office de ce type peut être chanté (dimanches, solennités et autres fêtes). Comme expliqué dans un autre article, nous avons également largement puisé dans le site Gregofacsimil, qui propose une restitution des répons de l’office de nuit. On y adjoint facilement les psaumes grâce au Psalterium monasticum de 1983 (qui même si ce n’est pas un livre officiel, contient des ressources intéressantes) et les 12 leçons afférentes, très riches en contenu dans le lectionnaire monastique. Cet ordo est éminemment traditionnel, puisqu’il est conforme à la règle de Saint Benoît qui impose les 12 psaumes nombre de psaumes en dessous duquel selon une antique tradition (la « règle de l’ange », nombre de psaumes en dessous duquel il est impensable de descendre). Pour plus de détails sur l’évolution de l’office de nuit, on lira avec intérêt cette page : par l’abbé Jean-Pierre Herman. Une célébration entièrement chantée de cet ordo donne un office long au minimum de 2 heures 30 (pour la S. Jean Baptiste 2013, l’office a en l’occurrence duré près de 3 heures).

En conformité avec la règle ancienne romano-franque de deux grandes parties à l’office nocturne : une partie ascétique avec une longue psalmodie et une partie solennelle avec le chant de l’Évangile par l’évêque dans sa cathédrale– dont en réalité, l’office de Lectures de Liturgia Horarum porte la trace. L’office est présidé par l’officiant en chape, et l’alternance de la psalmodie entre les 4 chantres et le reste du chœur, entre le Domine Labia mea aperies à l’hymne, puis de l’antienne du 3ème nocturne au Benedicamus Domino. Une façon pour nous d’intégrer dans le cursus de l’idée de Liturgia Horarum, mais sans renier l’héritage des siècles …

Cet ordo a aussi des inconvénients : la répartition des psaumes de nuit dans la règle de saint Benoît n’a aucun lien avec celle retenue dans l’office romain d’après le concile. Il est donc tout à fait possible d’avoir le même jour, à quelques heures d’intervalle, à deux reprises le même psaume chanté, une fois comme office diurne, et une autre fois comme office nocturne.

Il n’y a donc aujourd’hui donc aucune solution parfaite pour user de la tradition de la prière nocturne, dans un cadre paroissial, ou en tout cas aucune solution parfaitement authentique et juste ; celle que nous avons retenue a d’ailleurs, il faut le reconnaître essentiellement été motivée par des contraintes qui ne sont pas uniquement guidés par des motifs théologico-liturgiques. L’intérêt artistique tout d’abord : chanter 12 répons est extrêmement motivant pour une chorale grégorienne… Intérêt pédagogique ensuite : chanter 12 psaumes et 3 cantiques permet également de proposer aux débutants une véritable initiation à la modalité, à la prosodie latine, et au solfège grégorien, puisque chacun des psaumes est accompagnée d’une antienne, dont la difficulté technique est bien moindre que celle des répons. Par ailleurs, le fait de chanter 12 leçons courtes permet justement de revenir à l’origine de l’art grégorien, qui est ne l’oublions pas, l’amplification progressive des récitatifs, mais aussi de les répartir entre chantres.


Te Decet laus

 

Une liturgie à déployer plus souvent pendant l’année

Cette expérience, si elle demeure à améliorer, oblige à faire entrer en cohérence ce que nous pratiquons au niveau du chant liturgique grégorien et la raison profonde de le faire. Nous ne chantons pas tous les jours, comme les moines, l’office des Vigiles, parce que nous n’avons pas cette occasion de nous retrouver en commun. Et pourtant, en le faisant « avec toutes les options », quelques rares fois dans l’année, nous expérimentons et même nous goûtons l’ascèse et l’effort que cela demande, ainsi que l’accomplissement au plan de la prière que cela apporte.

Nous reprenons donc rendez-vous avec la cathédrale du Puy et la chapelle des Pénitents, comme en 2012, pour une liturgie dans cet esprit pour les 14 et 15 septembre (fête de l’Exaltatio Crucis, qui est un premier ordre là bas, avec 1ères vêpres, Vigiles au rite monastique et messe chantée le lendemain), mais aussi pour l’ouverture de la nouvelle années liturgique, soit le premier dimanche de l’Avent 2013. En attendant que cela devienne une habitude… ordinaire !

Cette expérience a également des conséquences en ce qui concerne l’interprétation : chanter 3 heures sans arrêt, ce n’est pas chanter cinq fois deux minutes pour le propre de la Messe. Cela oblige concrètement à rétablir les rapports du psychique avec la voix, à repositionner le corps comme expression d’une louange vocale, et non plus comme simplement un « accessoire de piété », que l’on met à genoux pour mieux aider notre esprit à faire oraison… Par une liturgie longue et fatigante, nous le remettons là où il aurait du rester : réconcilié avec l’esprit et l’âme baptisée, dont il est l’instrument de la gloire.


A chacun sa bougie