Spiritualité du Carême.

Bonjour à tous, à ceux à ce que je connais déjà et puis à ceux qui viennent pour la première fois. Je dois demain après-midi – sur commande uniquement ! – vous parler sur la musique du carême et de la semaine sainte et ce soir remplacer un prêtre qui est très lié à votre groupe. Je vais donc vous parler du sens spirituel liturgique et théologique du carême.

J’en suis ravi, mais ce ne sera pas sans doute non plus peut-être très construit, puisque ça a été fait assez rapidement. Il y a des choses que vous pouvez trouver dans les livres et dans la prédication, dans les homélies etc… donc ça je ne vais pas le redire mais je vais plutôt vous présenter un peu ce que j’en retire après quelques années de pratique, j’ai un peu moins peur du carême qu’autrefois. Alors, pour déblayer le terrain, le mot carême vient de Quadragesima en latin qui a évolué vers carême en France, quaresima en Italien, quaresma en Espagnol, qui signifie simplement quarantaine. C’est une manière de compter le temps ; on a quarante jours de jeûne normalement avant Pâques. Quand on rajoute les dimanches où on ne jeûne pas, on arrive à un jour qui était mercredi dernier, qui est la tête, le début du jeûne. Mais, le début du carême lui-même c’est aujourd’hui, le premier dimanche : il ouvre le carême en tant qu’itinéraire spirituel. Les premiers jours, le mercredi des cendres, comme j’avais entendu dire une fois, c’est plutôt une sorte de « mise à la diète » pendant quelques jours avant de pouvoir aborder les questions spirituelles. Alors je vais laisser toute l’imagerie de côté, toute l’imagerie du carême, toutes ces expressions : « avoir une face de carême », « long comme un jour de carême ». Je laisse tout cela de côté pourrait aller vers cette me paraît le plus essentiel et, ayant vu ce qui est le plus essentiel, on pourra revenir après peut-être si on a le temps ou si vous avez des questions sur la pratique du carême, par rapport à ce sens spirituel et théologique.

La première chose que je dirais du carême, c’est – excusez le mot savant – c’est un « Kairos ». Dans la Grèce ancienne, on deux mots pour désigner le temps. Le premier est bien connu : « Chronos », qui a donné chronomètre, c’est le temps qui passe, qui se déroule. Et puis il y a une autre manière de parler du temps, c’est le moment en tant qu’il est risqué, qu’il est une opportunité, il est à saisir ou à ne pas saisir :l’occasion, l’opportunité. Le carême est certainement un « Kairos ». On aura cela dans l’Evangile de demain, sinon au moins l’année où on lit Saint Luc : à la fin de l’Évangile de la tentation au désert le diable s’écarta de lui jusqu’au moment : « Kairos ». C’est à dire un moment favorable ; l’épître, la première lecture du mercredi des cendres – que je vous cite passage – c’est la seconde lettre de Saint-Paul aux Corinthiens : laissez-vous réconcilier avec Dieu. L’écriture dite en effet « au moment favorable je t’ai exaucé, au jour du salut je suis venu à ton secours. Or c’est maintenant le jour favorable c’est maintenant le jour du salut. Ce qui est dit et fait dans la liturgie c’est divin. Il n’y a pas de compromis. Si la Parole de Dieu nous dit « c’est aujourd’hui le jour du salut » dans la liturgie, c’est que c’est aujourd’hui. Ce n’est pas une manière éthérée, symbolique seulement de parler. Ca se fait là. On retrouve cette idée là, c’est une idée très favorable, parce que le moment du salut, moi je le veux bien, tout de suite je me sens attiré – on retrouve donc cette idée dans un autre texte que l’Eglise lit ou chante pendant le carême : la deuxième préface du Carême. Souvent pour comprendre la vérité le sens théologique de quelque chose, il faut aller lire, voir ou écouter comment l’Eglise prie en ce jour-là. On voit alors à ce moment-là comme l’Eglise pense. « Tu offres à tes enfants ce temps de grâce pour qu’ils retrouvent la pureté du cœur ». » : Un « Kairos », une occasion vitale à ne pas manquer ; voilà ce que c’est le carême, la première chose : quand on entre en contact avec la liturgie de l’Eglise, on trouve cela. Plus précisément, une occasion favorable de quoi ?

 

 Un retour au centre ; dans l’année liturgique, dans la vie de l’Eglise, comme dans tout organisme vivant, il y a un cœur et de ce cœur part l’énergie du vivant. Et le cœur de l’année liturgique c’est la vigile pascale. Si on devait tout enlever de l’année liturgique, si on devait retourner comme au commencement, on trouverait la célébration d’un mystère qui est au cœur et à la racine et qui nourrit tous les autres tout au long de l’année : c’est la vigile pascale. Le carême, c’est la préparation de la vigile Pascale. Ce n’est pas un exercice d’athlétisme ; c’est tout orienter, c’est une progression de six semaines vers cet élément central, la solennité (c’est à dire qui se produit une fois par an) la vigile pascale. On aura mis six semaines pour monter, et on prendra sept semaines pour redescendre ; en bon alpiniste, on descend un peu plus lentement qu’on ne monte. On aura le temps pascal qui sera un peu plus long, le deuxième versant de cette vigile pascale. Alors, la vigile pascale c’est un peu un spectacle pour nous, ça garde une allure de spectacle ; nous avons oublié toute la profondeur existentielle de ce moment, puisque c’est le moment où nous avons été baptisés ; et souvent, je pense, pour la plupart de nos avons été baptisés il y a longtemps. Pire, on a pu être baptisés, dans nos milieux, quand nous étions tous petits – en tout cas moi ! ; je n’ai aucun souvenir de baptême ! Et donc c’est dommage que l’évènement central de ma vie je ne puisse même pas m’en souvenir ! Alors, le carême, c’est l’occasion de revenir à cet événement là. La petite commémoration, – à moins qu’il y ait un baptême dans la communauté, mais – la petite commémoration que l’on fait dans la nuit Pascale pour la rénovation des promesses du baptême, c’est tout petit, c’est une formule juridique ; alors, le carême c’est une occasion de revenir au cœur, au moment où nous sommes nés. Je ne sais pas si il y a des chimistes parmi nous mais on parle des vertus des gaz à l’état naissant. En chimie on dit qu’au moment il naît, le gaz a une énergie plus forte. Au moment de notre naissance tout est donné, tout se fait au moment de notre baptême. La vigile Pascal est comme l’occasion d’un nouveau baptême ou en tout cas – on ne peut pas renouveler le baptême – de revivre un retour à l’essentiel en tant que c’est un don de Dieu : c’est Dieu qui l’a fait – et en tant que cela nous engage, parce que le baptisé c’est quelqu’un qui a fait un choix radical – dans la racine – entre la lumière et l’obscurité, entre la vie et la mort. Choix – je sais – qui est à gérer tous les jours, mais dans la racine il est fait là : au moment du baptême nous sommes lavés, nous sommes renouvelés complètement. Nous sommes comme dit Saint Paul « une créature nouvelle ». Donc lors du carême il y a un retour à l’essentiel, un retour au cœur et donc une démarche baptismale, comme si nous devions être baptisés la nuit pascale, même si, encore une fois que nous avons été déjà baptisés. Ce sera spécialement intéressant cette année ; il y a des années où c’est plus marqué. C’est l’année A où les évangiles des trois dimanches centraux du carême sont des évangiles de préparation au baptême ; premier dimanche carême, Jésus au désert : le jeûne, la notion de quarantaine. Deuxième dimanche carême, la transfiguration : Jésus dévoile un instant sa gloire pour donner à ses disciples la force de vivre les horreurs de la passion avec l’espérance. Au centre du carême, trois dimanches fondamentaux qui sont plus anciens que tout ce qui vient de précéder :

 Voilà le jeûne : c’est donc du côté du motif que Dieu regarde le jeûne. Le jeûne est en lien avec le prochain ; mais il n’est pas qu’en lien avec le prochain. Non : on ne jeûne pas seulement – comme on a pu essayer de nous le faire croire il n’y a pas si longtemps – pour partager. C’est vrai que si on jeûne, on a du surplus, don on partage. Mais on ne jeûne pas seulement pour partager ! Pourquoi jeûner ? Saint-Benoît disait : « il faut aimer le jeûne ». Vous voyez, moi le jeûne, j’aime beaucoup, mais le problème c’est que quand je jeûne, j’ai faim ! Et bien on jeûne pour avoir faim. Tout simplement. C’est pour cela qu’on doit rester proportionné. On a tous plus ou moins à 18 ou 20 ans passé un jour ou deux sans manger ; on se fait plaisir… Non ! Le but c’est d’avoir faim. Cette privation partielle de nourriture amène cette faim. Pourquoi ? Parce que nous sommes gavés, parce que nous avons tout. Ou plutôt, nous croyons avoir tout… Comment aurions-nous soif de la parole de Dieu, comment aurions-nous faim de guérison intérieure, comment pourrions non seulement imaginer qu’on puisse se renouveler ? Le jeûne est fait pour nous faire sentir que nous avons besoin, que nous sommes précaires. Habituellement, nous vivons presque dans la prospérité. Le jeûne amène – encore une fois, de façon équilibrée – une sensation nouvelle dans l’équilibre corps / âme. Manger un peu moins pour beaucoup d’entre nous ça fait pas de mal et donc on se sent un peu plus libre. Et c’est là que vient le lien avec la prière. On a un petit peu plus de temps puisqu’on passe un peu moins de temps à table, et l’estomac est moins lourd ; et l’esprit est un peu plus léger ; donc ce n’est pas un exercice athlétisme. En soi, le jeûne n’a aucune valeur morale ; il a une valeur hygiénique, mais en fonction de ses motifs il entre pleinement dans la démarche du carême. Il faut ajouter une petite question : la mortification. C’est quand même un mot qui fait peur – à moi en tout cas ! On a un très beau texte dans l’épître aux Ephésiens qui dit : montrons, exhibons (au sens positif du terme) notre corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu. C’est un texte qu’on lit souvent pendant le carême. Nous portons toujours la mort de Jésus en nous, donc le jeûne ou d’autres privations qu’on peut pratiquer – si on est fumeur, par exemple c’est le moment d’apprendre à se libérer de la dépendance, tout ce qu’apporte la vie quotidienne, les contrariétés, les sautes d’humeur du prochain, les nôtres, tout ce qui peut se produire et qui qui nous dérange – peut être assumé comme une mortification, d’une mise à l’épreuve, d’une croissance de notre maîtrise. C’est aux antipodes de toute forme de masochisme. Un chrétien ne peut pas aimer la souffrance, sous aucun prétexte, pour aucune raison, en aucune manière et ne peut pas y prendre du plaisir. C’est vrai qu’il peut y avoir une petite fierté d’être capable de jeûner – ça ne va pas très loin. La mortification est tout à l’opposé d’un plaisir dans une souffrance ; elle est l’association avec les épreuves que Jésus a vécues et sa passion, et puis c’est tout. Enfin l’aumône, pour en dire un mot … Là je vous dirai simplement que les mots sont piégés : on va vous parler de partage ou bien on va vous parler d’aumône, ou bien de solidarité ; et puis à l’une des choses vous allez dire oui, à l’autre non. Peu importe : ce sont des mots qui ont convenu à une époque. Le mot renvoie à cette phrase du prophète Isaïe que je vous ai citée tout à l’heure : « ne te dérobe pas à ton semblable ». Le mot aumône a pris une connotation méprisante. Le mot solidarité est à la limite du politique, surtout depuis la Pologne ; le mot partage fait un peu nunuche. De toutes façons, l’injonction du carême c’est : « ne te dérobe pas à ton semblable ». Et c’est en connexion avec le jeûne et la prière. Voilà si vous avez des questions, je peux vous dire quelques mots en plus. Cet après-midi j’ai été appelé au téléphone par un abbé bénédictin, et il me dit « le carême va bien » ? Et il me répond « parce que moi, j’y suis toujours rentré à reculons ». Vous savez, mis à part les deux premières années au monastère où tout est beau et merveilleux, depuis des années je rentrais dans le carême à reculons… Surtout n’y pensons pas avant, on baisse la tête pendant qu’on passe dedans, et puis on oublie après… C’est tout à fait autre chose. C’est ce que j’ai essayé d’évacuer de ce que je vous ai dit – j’ai oublié l’essentiel : pour l’Eglise, le carême est un temps de joie ; le quatrième dimanche évidemment, c’est la joie… Et si on y rentre à reculons,  il faut réexaminer, il y a quelque chose qu’on n’a pas vu quelque part. Parce que je ne vois pas quelqu’un qui aurait peur de voir venir le printemps…

          un dimanche où on célèbre la vie qui se manifeste dans une source, l’eau qui lave, qui purifie : rencontre de Jésus et la Samaritaine ;

–    la lumière qui est venue dans le monde et dissipe les ténèbres :la guérison de l’aveugle né

 

la puissance : Jésus capable de ressusciter un mort, son ami Lazare ; la vie a vaincu la mort.

 

Ces trois Évangiles, ces trois réunions qui ont lieu dimanche depuis peu de temps, depuis Vatican II seulement, depuis des siècles avaient été rejetés en semaine parce qu’il n’y avait plus de baptême d’adulte et qu’on allait pas interroger inutilement le gamin là bas pour qu’il récite le Credo devant tout le monde. Donc les scrutins ont été rejetés en semaine. Vatican II a voulu remettre en avant la marche baptismale ; donc on va pouvoir se dire que c’est nous aussi qui sommes rencontrés dans la Samaritaine. C’est nous aussi ; vous savez elle court et elle dit « j’ai vu un homme qui m’a dit tout ce que j’avais fait ». Il y a une candeur, une simplicité… Nous pouvons faire la même chose. Le brave aveugle né, Jésus dit à Jésus : « le Fils de l’homme, qui est il que je l’adore tout de suite ? ». Voyez cette fraîcheur. Jésus aussi qui dit à Marthe si tu crois, tu verras la gloire de Dieu, ton frère ressuscitera ». Ce n’est pas supportable d’entendre qu’un proche qui est mort depuis quatre jours, d’entendre dire qu’il ressuscitera. Le baptême, c’est cette radicalité là ; je vous renvoie aux Évangiles des trois dimanches centraux du carême. Mais ce n’est pas seulement de démarche baptismale ; il n’y a pas que ces candidats au baptême, cette Samaritaine, cet aveugle né, cet ami de Jésus, Lazare, qui peuplent le carême. Il y a d’autres personnages qui sont tout aussi sympathiques pour moi, mais moins « politiquement corrects », moins attractifs. Le baptême est loin, et on a déchu il y a une démarche pénitententielle ; c’est à dire il y a des gens qui sur ce chemin de l’idéal – baptisés – et n’ont pas tenu le coup. Au début de l’Eglise ça a été un drôle de problème. Il y a eu une très grave controverse en particulier en Afrique du Nord avec Saint-Cyprien : quand quelqu’un pêche gravement après son baptême, qu’est ce qu’on fait ? Parce que normalement, on devrait pas, mais ça arrive : il y a l’Évangile de ce matin où Jésus à une parole radicale qu’il faut savoir se redire et se redire les uns aux autres, parfois quand on n’a pas le moral ou on n’est pas fier de ce qu’on a fait. Jésus appelle un publicain, et un publicain, au niveau social, c’était au niveau des prostituées . Les publicains et les prostituées, comme personnes vénales, étaient les rebuts de la société. Jésus dit à un publicain de le suivre. « Suis moi ;  et abandonnant tout, il se leva et le suivit ». Les gens se demandent quel est ce rabbi qui  « ce ne se sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pêcheurs ». Selon le moment de notre vie, il faut entendre les deux versants de la phrase. « Je suis venu appeler les pêcheurs » – pour qu’ils se convertissent, quand même ! Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit… ! Je vous renvoie à cette série de conférenes ou ce livre du Père Bro, ancien conférencier à Notre-Dame, dominicain, un de nos amis d’ailleurs – qui s’appelait « on demande des pêcheurs ». Parce que c’est ça le problème : quand on est se pêcheur, on n’est pas fier de soi ! On n’est plus reluisant, on n’est plus attractif, on déchoit de sa propre image ; et donc, si on va au fond de notre cœur, et bien – en tout cas moi, c’est comme ça – on n’a pas trop envie d’être pêcheur. Dans ce cas-là, ce serait comme un malade qui va attendre d’être guéri pour voir le médecin ; c’est de ce niveau-là… Jésus est venu pour des pêcheurs. Alors on va rencontrer pendant le carême des personnages qui sont comme la Samaritaine – ce n’est pas très brillant – mais surtout les deux fils, la parabole des deux fils qui sont aussi laids moralement l’un que l’autre. Celui qui part en dilapidant le capital de son père, et celui qui reste à la maison – j’allais dire l’intégriste – qui reste à la maison et qui ne voudrait pas que son frère rentre. Ce n’est pas plus louable. Nous sommes ces gens là ; et ces gens  ont besoin que le père leur dise : « tu es pêcheur ». La manière dont Dieu s’adresse aux pêcheurs est une manière étonnante. Parce que nous sommes pêcheurs, nous avons une déchéance par rapport à notre image et pourquoi ? Comment nous, nous traitons les pêcheurs ? Comment nous, nous traitons celui qui agit mal ? Nous projetons sur Dieu cette manière de regarder le pêcheur, alors que dans la nuit pascale l’Eglise va oser chanter, – vous allez me dire c’est en latin alors ne comprend pas ? – l’Eglise va chanter « O Felix Culpa » pendant l’éloge du cierge pascal, pendant la bénédiction solennelle qui est chantée au début de la vigile pascale. L’Eglise va donc chanter « bienheureuse la faute nous a valu un tel rédempteur » ! Encore une fois, ce n’est pas un encouragement au péché ; quand l’Eglise regarde l’histoire, elle dit que la faute d’Adam, elle est devenue bienheureuse. On peut comprendre cela à la manière d’une réparation ; la miséricorde de Dieu répare le pêcheur, mais ne le répare pas à l’identique. Quand on est tombé, et relevé par Dieu, le résultat est meilleur que ce qui avait été fait au départ. Ce n’est pas du même niveau. Donc il y a une démarche pénitentielle. Avec d’autres personnages comme la femme adultère : remarquez comme Jésus ne couvre pas son péché ! il s’arrange avec les Juifs qui veulent la lapider : « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». du coup, ils s’en vont, les plus vieux en premier, (donc je commence à sortir parmi les premiers !) et puis à la fin il lui dit : « Femme, personne ne t’a condamné ? » Il ne lui dit pas « tu as bien fait, recommence au plus vite »… Voyez le respect de la personne, l’amour que Dieu met en regardant le pêcheur. Et il y en a encore quelques autres, que vous rencontrerez au cours de l’Evangile. Donc le carême est un retour au centre, avec une démarche baptismale, une démarche pénitentielle et bien sûr, puisque le centre, c’est la vigile pascale, une marche vers la Pâques.

C’est une marche avec le Christ vers Pâques ; cette pâque qui est aussi la nôtre. Parce que vous connaissez cette phrase de l’Évangile : « le serviteur n’est pas plus grand que son maître » (c’est le discours après la Cène). Donc, si Jésus a suivi un itinéraire pascal, c’est à dire cet itinéraire d’abaissement, de mort et de résurrection, nous sommes appelés à vivre la même chose. Et le carême, il est justement de nous mettre dans ce chemin, de faire cette route que nous ne serions pas capables de faire par nous-mêmes. Et je dis « chemin » parce que vous avez peut être déjà fait l’expérience que quand on chemine avec quelqu’un de bien des manières, ça peut être en randonnée, en pèlerinage, en allant à l’école tous les matins ou au travail – on entre dans une certaine intimité qui se passe souvent de paroles, parce qu’on est souvent ensembles et on arrive à une connaissance intérieure. Et je crois que le premier bienfait du carême, c’est de nous amener à l’intimité avec le Christ en marchant avec lui, en partageant comme nous pouvons. Nous n’aurons probablement pas – en tout cas je le souhaite à personne – à vivre des souffrances et des épreuves du même niveau que celle que le Christ a souffert.

 

Mais il y a moyen, dans les petits choses qui ne sont envoyées chaque jour par la Providence, il y a moyen de les vivre en intimité avec le Christ, alors que peut être au cours de l’année on l’oublierait… On va les vivre en union, par une petite participation à ce que Jésus a vécu dans son chemin, et pèlerinage, dans sa montée vers Jérusalem. C’est un thème qu’on trouve dans la liturgie ancienne : le carême est une montée à Jérusalem. On trouve dans certaines liturgies anciennes que le psaume qu’on chante à la messe chaque dimanche c’est un des psaumes qu’on appelle les psaumes « des montées » – de 121 à 127. Les psaumes sont chantés par les pèlerins qui montent vers Jérusalem. L’un des plus fameux est « je me suis réjoui quand on m’a dit allons à la Maison du Seigneur ». Le carême, c’est donc une montée vers Jérusalem. Je pensais à ça en réfléchissant à ça pour vous : et c’est un chemin de gloire où petit à petit, d’étape en étape, la véritable personnalité de ce Jésus, de ce rabbi mystérieux, se révèle et devient de plus en plus « lourde » parce que vous savez, la gloire a du poids. C’est un peu un aperçu poétique : le psaume dit : 120 123 125 « Jérusalem, les montagnes l’entourent ». Et bien vous allez voir que tous les dimanches de carême, on les passe sur une montagne, ou à peu de choses près. Le premier dimanche, c’est une montagne qui se trouve dans le désert de Judée, elle s’appelle aujourd’hui le « Jebel Quarantal », c’est à dire le Mont de la Quarantaine, le Mont de la Tentation. Il y a un monastère grec sur la paroi, et tout en haut se situe le lieu où se serait tenu ce dialogue entre Jésus et le tentateur. C’est la montagne de l’épreuve. La semaine suivante, c’est une autre montagne à l’autre bout du pays, le Mont Thabor. C’est la montagne où on aperçoit la gloire du Dieu. Le troisième dimanche, c’est le mont Garisin, au centre du pays, au plein cœur de la Samarie, et aux pied de cette montagne jaillit la source. On sait que Jacob lui-même avait déjà puisé ce puits. Et puis le quatrième dimanche de Carême on se trouve au Mont Sion, pour célébrer la lumière avec la guérison de l’aveugle né. Le cinquième dimanche, c’est le dimanche de Lazare, de l’autre côté ; pour ceux qui sont allés à Jérusalem c’est de l’autre côté de la vallée et le mont des Oliviers où vivait Lazare, Marthe et Marie, et où a lieu la résurrection de Lazare. Le dernier dimanche c’est une montagne, la plus petite de toutes, et la plus pointue qu’on ait, elle est haute comme cette maison, c’est le Golgotha. La montagne où l’amour se révèle. Vous voyez les symboles baptismaux sont là en permanence : l’épreuve, la source, la lumière, la vie, l’amour.

 

Il reste une intuition qui me vient en lisant toujours des textes liturgiques pour personnaliser cet itinéraire – parce que là on reste un spectateur : comment ça se passe à l’intérieur de nous ? Le Carême, c’est le temps de devenir fils – et fille … Je suis frappé que le premier dimanche de carême dans l’Évangile, trois fois, le diable s’adresse à Jésus en lui disant : « si tu es le fils de Dieu ». Le deuxième dimanche de Carême, le père se révèle au Thabor par sa voix et s’adresse à tout le monde en disant « celui-ci est mon fils » ; que le troisième dimanche, Jésus va dire à la « Tu me demandes comment il faut prier, si c’est à Jérusalem ou ici : l’essentiel c’est adorer le Père ». Le sixième dimanche (année B), les derniers mots de la Passion selon saint Marc : un païen qui ne connaît rien à tout cela et voyant ce qui s’est passé dit « vraiment cet homme était le fils de Dieu ». C’est comme ça que nous considère la liturgie ; aussi si je  reprends la première préface du carême : Chaque année tu accordes aux chrétiens de se préparer aux fêtes pascales dans la joie d’un cœur purifié, de sorte qu’en se donnant davantage à la prière en témoignant plus d’amour pour le prochain, fidèles aux sacrements qui les ont fait renaître, ils soient comblés de la grâce et tu réserves à tes fils ». Et on trouverait tout au long de la liturgie et des lectures des allusions à cela. Je pense que c’est tout un itinéraire de vie spirituelle, qui vaut pour tout le monde à tout âge. Les fils, c’est pas seulement les petits bambins ! Cet itinéraire constitue le mystère même de Dieu ; quand on cherche à comprendre et à aborder le mystère des profondeurs de Dieu, on y découvre que c’est le mystère d’une paternité et d’une filiation ; et c’est à cela que nous sommes appelés parce que si nous entrons en union, en amitié avec Dieu, quelle que soit la manière parlons de ces sujets là, nous allons entrer dans ces mystères. Et il va falloir nous situer d’un côté. Entrer dans le mystère de Dieu, ça veut donc dire – car on ne peut pas remplacer le Père, – « devenir fils », devenir plus fils. Je pense que c’est une dimension que Jésus lui même – et là je cite même l’Ecriture – tout Fils qu’il étai, nous dit l’épître aux Hébreux – a appris l’obéissance. Et on va lire ce texte le vendredi saint avant de chanter la Passion ; il y a là un programme qui à mon avis a une actualité de toujours, c’est sûr, mais une actualité plus terrible aujourd’hui encore : nous n’avons pas eu – enfin, la plupart d’entre nous – un père parfait ; et il est à craindre que nous ne serons pas ou que nous ne sommes pas des pères parfaits ; et donc nous parcourons la vie avec un handicap qui n’est pas facile toujours à formuler… Nous aurons du mal à devenir des fils ; quelque chose en nous dans la relation entre le fils et le père est comme blessé, est incomplet, est très variable selon les personnes . Et pourtant c’est à cela que nous sommes appelés.

 

Pour en terminer, pour revenir à la pratique, une petite évocation des moyens traditionnels du carême : comment entrer dans cette démarche baptismale, pénitentielle, qu’elle soit vue comme une marche vers la Pâque ou qu’elle soit vue comme une découverte et un approfondissement de la filiation ? L’Eglise propose – depuis Jésus, tout simplement – trois moyens concrets : la prière, le jeûne, et l’aumône.

Alors je dis tout de suite que le premier est plus important que tous les autres, et deuxièmement et qu’il ne faut pas les séparer tous les trois ; car ce ne sont pas trois possibilités. il faut faire les trois. Il faut mettre en oeuvre les trois, en synergie : la prière je n’insiste pas ; c’est la prière liturgique autant que la fréquentation des sacrements, autant que la prière personnelle. Il n’y a pas – et c’est certainement la grande richesse que nous a apportée Mère Cécile Bruyère : de rappeler la continuité, et plus que cela la symbiose entre la prière liturgique et la prière personnelle. Il n’y a pas un saut entre les deux. Les sacrements sont bien sûr dans la prière liturgique.

Le jeûne : qu’est-ce que c’est que le jeûne exactement ? Ce n’est pas manger du homard le vendredi.. Un jeune non baptisé qui est passé ici : on a parlé, etc… Il disait » moi ce qui m’a toujours énervé chez les catholiques c’est que dans certaines familles, comme c’est vendredi de carême, on mange des poissons raffinés… Je comprends : si c’est l’image qu’il en avait… ! Qu’est-ce que c’est ? C’est se priver de nourriture de façon substantielle. Alors ça dépend des cas. Si vous devez faire 200 km en voiture, ce n’est pas le moment ! Il faudra le faire après le voyage, peut être. Ca se fait selon la santé de chacun, selon le régime de vie de chacun ; mais c’est une privation substantielle et ce n’est pas parce qu’on jeûne qu’on a fait un progrès spirituel. On peut jeûner pour maigrir, pour être un athlète, pour toutes sortes de raisons… Cela fait pas de nous des saints. Il y a une privation concrète de nourriture, mais ce qui fait la valeur du jeûne ce sont les motifs… Ces motifs ont été rappelés ce matin à la Messe : la première lecture de la messe d’hier et celle d’aujourd’hui rappellent les motifs du jeûne ; et ce n’est même pas le nouveau testament, c’est l’Ancien Testament qui le dit dans le livre d’Isaïe. Le prophète parle au nom de Dieu et dit « dénonce à mon peuple ses fautes : ils viennent me consulter jour après jour, ils veulent connaître mes chemins, ils me demandent de leur faire justice, ils voudraient que Dieu se rapproche : pourquoi jeûner si tu ne le vois pas ? Pourquoi nous mortifier si tu l’ignores ? Le prophète répond : oui, mais le jour où vous jeûnez, vous savez bien trouver votre intérêt. Vous traitez durement ceux qui travaillent pour vous ; votre jeûne se passe en querelles, en disputes, en coups de poing sauvages. Ce n’est pas en jeûnant comme vous le faites aujourd’hui que vous ferez entendre là-haut votre voix… Est-ce cela le jeûne qui me plaît, est-ce là votre jour de pénitence ? Courber la tête comme un roseau, couché sur le sac et la cendre, appelles-tu cela un jeûne ? Un jour bien accueilli par le Seigneur, quel est donc le jeûne qui me plaît ? N’est ce pas de faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du jour, rendre la liberté aux opprimés, briser les jougs, n’est ce pas partager ton pain avec ceux qui ont faim ? Recueillir chez toi le malheureux sans-abri, couvrir ce que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable. Alors ta lumière brillera comme l’aurore.

Et n’est que la première moitié, et ce matin, on avait la deuxième moitié :

Si tu t’abstiens de voyager le jour du sabbat, de traiter tes affaires pendant le jour qui m’est consacré, si tu appelles le sabbat « mes délices », si le jour du Seigneur, tu le vénères en évitant démarches, affaires, alors tu trouveras tes délices dans le Seigneur.

Voilà le jeûne : c’est donc du côté du motif que Dieu regarde le jeûne. Le jeûne est en lien avec le prochain ; mais il n’est pas qu’en lien avec le prochain. Non : on ne jeûne pas seulement – comme on a pu essayer de nous le faire croire il n’y a pas si longtemps – pour partager. C’est vrai que si on jeûne, on a du surplus, donc on partage. Mais on ne jeûne pas seulement pour partager ! Pourquoi jeûner ? Saint-Benoît disait : « il faut aimer le jeûne ». Vous voyez, moi le jeûne, j’aime beaucoup, mais le problème c’est que quand je jeûne, j’ai faim ! Et bien on jeûne pour avoir faim. Tout simplement. C’est pour cela qu’on doit rester proportionné. On a tous plus ou moins à 18 ou 20 ans passé un jour ou deux sans manger ; on se fait plaisir… Non ! Le but c’est d’avoir faim. Cette privation partielle de nourriture amène cette faim. Pourquoi ? Parce que nous sommes gavés, parce que nous avons tout. Ou plutôt, nous croyons avoir tout… Comment aurions-nous soif de la parole de Dieu, comment aurions-nous faim de guérison intérieure, comment pourrions non seulement imaginer qu’on puisse se renouveler ? Le jeûne est fait pour nous faire sentir que nous avons besoin, que nous sommes précaires. Habituellement, nous vivons presque dans la prospérité. Le jeûne amène – encore une fois, de façon équilibrée – une sensation nouvelle dans l’équilibre corps / âme. Manger un peu moins pour beaucoup d’entre nous ça fait pas de mal et donc on se sent un peu plus libre. Et c’est là que vient le lien avec la prière. On a un petit peu plus de temps puisqu’on passe un peu moins de temps à table, et l’estomac est moins lourd ; et l’esprit est un peu plus léger ; donc ce n’est pas un exercice athlétisme. En soi, le jeûne n’a aucune valeur morale ; il a une valeur hygiénique, mais en fonction de ses motifs il entre pleinement dans la démarche du carême. Il faut ajouter une petite question : la mortification. C’est quand même un mot qui fait peur – à moi en tout cas ! On a un très beau texte dans l’épître aux Ephésiens qui dit : montrons, exhibons (au sens positif du terme) notre corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu. C’est un texte qu’on lit souvent pendant le carême. Nous portons toujours la mort de Jésus en nous, donc le jeûne ou d’autres privations qu’on peut pratiquer – si on est fumeur, par exemple c’est le moment d’apprendre à se libérer de la dépendance, tout ce qu’apporte la vie quotidienne, les contrariétés, les sautes d’humeur du prochain, les nôtres, tout ce qui peut se produire et qui qui nous dérange – peut être assumé comme une mortification, d’une mise à l’épreuve, d’une croissance de notre maîtrise. C’est aux antipodes de toute forme de masochisme. Un chrétien ne peut pas aimer la souffrance, sous aucun prétexte, pour aucune raison, en aucune manière et ne peut pas y prendre du plaisir. C’est vrai qu’il peut y avoir une petite fierté d’être capable de jeûner – ça ne va pas très loin. La mortification est tout à l’opposé d’un plaisir dans une souffrance ; elle est l’association avec les épreuves que Jésus a vécues et sa passion, et puis c’est tout. Enfin l’aumône, pour en dire un mot … Là je vous dirai simplement que les mots sont piégés : on va vous parler de partage ou bien on va vous parler d’aumône, ou bien de solidarité ; et puis à l’une des choses vous allez dire oui, à l’autre non. Peu importe : ce sont des mots qui ont convenu à une époque. Le mot renvoie à cette phrase du prophète Isaïe que je vous ai citée tout à l’heure : « ne te dérobe pas à ton semblable ». Le mot aumône a pris une connotation méprisante. Le mot solidarité est à la limite du politique, surtout depuis la Pologne ; le mot partage fait un peu nunuche. De toutes façons, l’injonction du carême c’est : « ne te dérobe pas à ton semblable ». Et c’est en connexion avec le jeûne et la prière. Voilà si vous avez des questions, je peux vous dire quelques mots en plus. Cet après-midi j’ai été appelé au téléphone par un abbé bénédictin, et il me dit « le carême va bien » ? Et il me répond « parce que moi, j’y suis toujours rentré à reculons ». Vous savez, mis à part les deux premières années au monastère où tout est beau et merveilleux, depuis des années je rentrais dans le carême à reculons… Surtout n’y pensons pas avant, on baisse la tête pendant qu’on passe dedans, et puis on oublie après… C’est tout à fait autre chose. C’est ce que j’ai essayé d’évacuer de ce que je vous ai dit – j’ai oublié l’essentiel : pour l’Eglise, le carême est un temps de joie ; le quatrième dimanche évidemment, c’est la joie… Et si on y rentre à reculons,  il faut réexaminer, il y a quelque chose qu’on n’a pas vu quelque part. Parce que je ne vois pas quelqu’un qui aurait peur de voir venir le printemps…

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