Les « lectures » à la messe: cultuelles ou catéchétiques ?

Je vous propose ici la traduction d’un article intéressant tiré du blog «  The hermeneutic of continuity » : http://the-hermeneutic-of-continuity.blogspot.com/2017/08/the-readings-at-mass-worship-or.html

Il reprend ex ante la controverse du récent article de Peter Kwasniewski sur le soi-disant « abus liturgique » au dernier pèlerinage de Chrétienté. Il le replace, précisément dans le contexte d’une suggestion faite par le Cardinal Sarah – le prélat même qui a célébré cette messe lors du lundi de Pentecôte 2018, de proposer un lectionnaire unique pour les deux formes du rite romain :

http://the-hermeneutic-of-continuity.blogspot.com/2017/07/cardinal-sarah-reconciliation-and.html

Cet article pourra encore éclairer la fameuse question débattue du statut de la lectio à la Messe, et du lien imprescriptible entre la bible et la liturgie – « canonisé » par le Concile Vatican II  dans la constitution dogmatique Dei verbum. Bien plus, en conclusion, cet article sera le prétexte à reposer la question de l’office même du lector dans la liturgie ainsi que celui du ministère qui lui est attaché, à savoir le traditionnel sous-diaconat.

Comme d’habitude, je propose des mises en gras et des commentaires.

L’office du sous-diacre dans le missel de Paul VI (1970, soit après Vatican II). Ce n’est donc pas le missel de Paul VI qui aurait cessé de mentionner l’office liturgique du sous-diacre, mais ses éditions ultérieures….


Les « lectures » à la messe: cultuelles ou catéchétiques ?

Après mon post sur le Cardinal Sarah, la réconciliation et le lectionnaire, http://the-hermeneutic-of-continuity.blogspot.co.uk/2017/07/cardinal-sarah-reconciliation-and.html [Peut-être faudra-t-il également proposer une traduction commentée de cet article dans nos pages…] Peter Kwasniewski m’a aimablement envoyé un scan de son article « La Réforme du Lectionnaire » qui a été publié dans son livre Liturgy in the twenty-first century http://amzn.to/2vLqtbA. Au début, je pensais simplement résumer quelques-uns des points principaux de ce dernier, mais il m’est apparu que plusieurs principes étaient importants et méritaient d’être discutés plus avant, alors j’en examinerai quelques-uns en temps utile.

Le premier est le plus important. Et Kwasniewski dit à juste titre que c’est ce point auquel il faudrait réfléchir avant d’envisager un nouveau lectionnaire [NDT : commun aux deux formes du rite romain.]. Il s’agit de la question du but ou de la fonction de la lectio [NDT : pour mieux mettre en valeur l’idée de ce raisonnement je traduirai « reading » par lectio.] des Écritures à la messe. Comme il le dit :

« Est-ce un moment d’instruction pour le peuple, ou est-ce un élément du culte de latrie offert par le Christ et son Corps mystique à la Très Sainte Trinité ? »

Il affirme que ce que nous pouvons appeler le « but doxologique » est premier.

Cette question détermine toute discussion ultérieure sur le choix des passages à retenir, la façon dont ils sont distribués, et comment sont traités ces textes dans la liturgie sacrée. Inversement, les changements apportés à la manière de présenter ces derniers donnent une forte indication de l’attitude sous-jacente d’envisager le rôle de l’Écriture à la messe. 

Par exemple, peu avant le deuxième Concile du Vatican (le 24 juillet 1961), la Sacrée Congrégation des Rites a établi que le sous-diacre était autorisé à faire face au peuple lors de la messe de la Grand-Messe (une possibilité peu utilisée dans les célébrations de l’usus antiquior). [C’est justement ce que dénonce Kwasniewski dans son article sur le pèlerinage de Chartres. Apparemment cette possibilité date de 1961, donc quel que soit la pertinence de ses doléances, un usage liturgique se référant au millésime de 1962 permet tout à fait de procéder comme cela a été fait lors du dernier lundi de Pentecôte à Chartres. Savoir si c’est bienvenu d’exercer cette option dans ces circonstances est évidemment un autre débat…] De nos jours, si le ministre dans le rite moderne, laïc ou clerc, devait lire la « première lecture » face à l’autel, il serait probablement considéré comme « grossier »… Parce qu’il y a une perte totale du sens que les Écritures sont principalement proclamées pour la gloire à Dieu.

Quand on donne un cours aux lecteurs, ils sont souvent envoyés par leur curé qui veut améliorer la « Lecture de la lettre de St Paul aux Philippiens » [En Anglais, ce passage est plus significatif. En effet, le lectionnaire anglophone fait commencer la lectio par « Une lecture de la lettre de Saint Paul aux Philippiens », formulation qui rend la chose plus banale voire vulgaire que ce que nous utilisons en Français…] suivie d’une récitation marmonnée avec des erreurs de formulation et des mauvais résultats. [Ajoutons l’idée qu’on a l’impression qu’on donne des cours de diction aux « lecteur.se.s » justement parce que le problème principal, c’est la qualification de ces dernier.e.s … Or non pas du tout. On devrait donner des cours à toute personne qui doit remplir la fonction de lector parce que c’est un office liturgique, qui est une délégation de la part du célébrant et fait pleinement partie du sacrifice. Évidemment il est mieux de joindre à cette compétence une qualification, mais c’est bien la compétence qui prime. Pour ne pas faire de contre-sens sur ce que j’affirme ici comprenons bien le mot compétence dans le sens « d’aptitude légale » comme le propose le Larousse :

 https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/compétence/17648

et non comme le sens familier avec lequel ce mot est trop souvent employée de « personne qualifiée ». Cette compétence légale est clairement affirmée par Paul VI dans son Motu proprio Ministeria quaedam qui réserve se ministère aux hommes -masculins (viri), pour des raisons évidentes ; de la même façon qu’il n’y a pas de ministres ordonnés féminins il n’y aucune femme compétente pour proclamer des lectures. Je le redis, non on ne devrait pas voir de lecteuses à la messe, sauf nécessité. Lorsque cette tolérance fut introduite, il était d’ailleurs mentionné dans Notitiae que si la lectio devait être faite par une femme, alors, cette dernière aurait à être faite hors du sanctuaire. Précisément parce que le lieu de la lectio est fortement connecté à l’autel. Or dans beaucoup d’endroits, il faut que ce soit M. Untel qui fasse la première lecture, puis Melle Unetelle qui se présente à l’ambon, pour chanter le psaume responsorial (le psaume responsorial se chante t’il ? Vraie question… Mais c’est un autre sujet), et enfin, pour respecter la parité, il faut que ce soit l’inévitable Mme Michu qui fasse la seconde lecture avant que le prêtre ou le diacre vienne lire l’Évangile…. On se souvient de l’évènement fondateur du comité de la jupe… Lorsque justement l’archevêque de Paris a utilisé un argumentaire sur la qualification des lecteuses qui n’a pas eu l’heur de plaire à Anne et Christine…. Je sais, cet argumentaire pourra sembler à beaucoup un combat d’arrière-garde, et déjà perdu, surtout au moment où tout le monde nous annonce l’ordination prochaine de diaconesses. Et pourtant…. Oui je suis un affreux mysogine, mais j’assume.] Le but est de donner aux Écritures plus de vie, plus de sens, afin que les gens dans les bancs puissent s’approcher de l’idéal du liturgiste, et écouter sans leurs missels, et tout comprendre.

Très souvent, [au cours de ces formations mises en œuvre en général au niveau du diocèse, par le service de pastorale liturgique] on donne comme consigne d’entrer en contact visuel, comme si c’était discours ou une conférence. Un étudiant à Rome m’a dit il y a quelques années que le maître des cérémonies du pape leur a [justement] demandé de ne pas essayer d’établir un contact visuel, car c’était une distraction par rapport à ce qu’ils étaient censés faire en proclamant un texte sacré. C’est reconnaître qu’il y a un but plus profond à la lectio des Écritures que de rendre public un passage instructif à des fins didactiques. Si nous rendons gloire à Dieu par ce que nous disons ou chantons solennellement, pourquoi ressentirions-nous le besoin de regarder quelqu’un d’autre, et pourquoi ce quelqu’un d’autre devrait penser que nous avons à le regarder ?

Remarquez que dans le rite moderne, nous parlons presque toujours des « lectures ». [NB : « readings » en Anglais. Alors que le terme liturgique c’est lectio, comme souligné plus haut. La vernacularisation en Français comme en Anglais nous pousse à considérer ce rite comme quelque  chose de nécessairement lu, alors que l’appellation ancienne qui est conservée dans certaines œuvres, c’est « leçon« . Cf. les « leçons de Ténèbres de Couperin »… Qui se chantent, évidemment…] Si, dans une cathédrale, un séminaire ou une paroisse non conventionnelle, l’épître ou l’évangile était chanté, il serait probablement décrit sans ironie comme étant une « lecture chantée ». Dans la liturgie traditionnelle, la messe solennelle, avec le chant des prières publiques, incluant évidemment et régulièrement l’épître et l’évangile, a été considérée comme le stéréotype dont la Messe lue ou « basse » est surtout une version réduite. Dans le rite moderne, il y a une échelle mobile de solennité avec l’option de chanter plus ou moins des prières publiques, mais cela est très rarement appliqué aux « lectures ». [« Les grandes impressions de l’Église doivent se chanter », disait Dom Guéranger. Et évidemment la lectio en fait partie ! Dans les bonnes maisons, la péricope évangélique l’est souvent, et c’est réalisable même en Français ! Cela se fait très souvent à Rome, et parfois même en Grec, par un sous-diacre… Il faudrait étendre cela davantage au moins aux cathédrales et aux grandes basiliques pour redonner le caractère de latrie à la lectio. Rien ne l’empêche, à part la qualification du lector. Cela aurait pour mérite au passage de renforcer le caractère proprement ministériel – comprendre de service public – de cette fonction. Il est en effet extrêmement choquant à partir du moment où l’on considère qu’effectivement la lectio est partie prenante du sacrifice (et c’est Vatican II qui le dit dans Sacrosanctum concilium) de voir systématiquement se lever une personne de l’assemblée, quelquefois qualifiée, mais pourtant sans aucune compétence et entrer – en civil – dans le sanctuaire et proclamer la lecture. Un non-sens total pour peu que l’on se pose la question…

Ajoutons encore que dans le rite romain lorsque la rubrique mentionne par exemple « dicit » – « il dit » elle sous-entend bien que le ministre chante. De la même façon la fin de la préface mentionne le chant des anges au Sanctus par le mot « dicentes ». Tout devrait être chanté, et donc bien sûr la lectio.]

La proposition bienvenue et sincère du Cardinal Sarah de partager le lectionnaire entre les deux formes du Rite romain a été pertinente et a permis de mettre ces questions en évidence. L‘usus antiquior, en préservant les rituels associés à l’épître et à l’évangile, a également préservé la possibilité de récupérer l’idée que les Écritures à la messe n’ont pas un but principalement éducatif mais font partie intégrante d’un rituel totalement centré sur le culte divin. Cette focalisation « doxologique » est elle-même instructive pour les gens de toutes les langues, de tous les niveaux intellectuels et de toutes les classes sociales ; elle transcende toute tentative verbale d’enseignement ou d’explication. Nous avons vraiment besoin de régler la question suivante : qu’est-ce que la proclamation liturgique des Écritures, avant même d’entreprendre toute tentative de concevoir un lectionnaire partagé.

[Ajoutons en effet que partager le lectionnaire entre FERM et FORM permettrait probablement à la FERM d’être davantage célébrée dans les paroisses ordinaires. En effet, on peut difficilement demander au clergé de préparer deux sermons / homélies distinctes pour le même dimanche. C’est un obstacle insurmontable dans la plupart des cas à l’application du Motu proprio Summorum Pontificum de 2007. On comprend mal pourquoi certaines branches du mouvement « tradi » font une « fixette » là-dessus.

Par ailleurs, cette question de théologie de la liturgie a été me semble t-il réglée par l’enseignement du Cardinal Vanhoye, reproduit in extenso dans la publication récente de notre site dont j’ai fait  référence plus haut.

Abus liturgique au pèlerinage de Chrétienté

Pour aller plus loin dans la réflexion je propose un lien vers un article plus ancien de notre site web, qui parle de la question débattue de la sacramentalité du sous-diaconat et qui pousse la réflexion vers un certain nombre de développements sur toutes ces questions :

http://www.scholasaintmaur.net/sacramentalite-du-sous-diaconat-et-consequences/

Vous trouverez sur la page indiquée également tous les liens de notre site web consacrés au lectorat et questions afférentes en lien avec la question des ministères féminins.

Ici un diacre chante l’Évangile sur un évangéliaire tenu par … un sous-diacre (forme ordinaire du rite romain).

Pour rappel, celui qui proclame (chante) les lectures à la messe, dans le rite romain, c’est le sous-diacre…. Et le sous diaconat est un ministère universel dans l’Église, quel que soit le rite (occidental ou oriental). Et en fait – renseignements pris – Paul VI, s’il l’a supprimé en tant qu’ordre majeur, – et s’est conformé en cela à l’usage de l’Orient – n’avait pas apparemment l’intention de le supprimer en tant qu’ordre mineur, que le rite romain désigne désormais comme « ministères institués » (c’est dire qui ne relèvent pas du sacrement de l’ordre) c’est-à-dire tel qu’ils sont en Orient, justement…]

Lisez aussi :

2 Replies to “Les « lectures » à la messe: cultuelles ou catéchétiques ?”

  1. La question posée ici rejoint les nombreux articles de ce blog concernant les ordres mineurs et ministères institués – lectorat, acolytat…
    Sans être liturgiste chevronné, ni fin connaisseur de la matière, il me semble que la réflexion sur ces ordres mineurs, largement tombés en désuétude par leur restriction aux seuls futurs prêtres, devrait s’inspirer de l’usage qu’en font les communautés religieuses (Frère Portier, Soeur Sacristine, mais aussi Cellérier…). C’est dans ces mêmes communautés d’ailleurs que l’on rencontre des « diacres permanents », non dans le sens que l’on y donne ordinairement (ordination d’un laïc marié en dépit du lien fort entre ordre et célibat), mais religieux appelés au diaconat en tant que tel.
    Et au fond, c’est l’ensemble des services de paroisse qui pourraient être ainsi rehaussés et sanctifiés par l’institution de tels ministères. Les laïcs qui, après la confirmation, souhaitent mettre durablement leur charisme au service de l’Eglise et de leur paroisse, pourraient ainsi être institués :
    – lecteur au service de la Parole dans l’action liturgique (hommes seuls), ou catéchistes pour l’enseignement hors liturgie (hommes et femmes)
    – acolytes (grands enfants de choeurs, cérémoniaires) pour les hommes, ou sacristains pour l’entretien des vases sacrés et l’embellissement de l’église (ménage, fleurs,…)
    – portier dédié à l’ouverture et la surveillance de l’église, mais aussi à l’accueil des gens de passage
    – chantre, ou au moins maître de chœur, dont l’action pleinement liturgique (exprimer la Parole selon le chant propre de l’Eglise) n’est pas pour autant réservé aux hommes ni aux clercs
    – cellérier, responsable du patrimoine de la paroisse, et notamment de la conservation des bâtiments, ce qui donnerait un peu de relief au pâle « conseil économique »
    – responsable des actions caritatives (comme pouvaient par exemple les mener les anciennes confréries de pénitents), ce qui permettrait de reléguer les Croix-Rouge et autres Malte en France officiellement a-confessionnels, ou déjouer les réseaux de faux-mendiants (si, si, ça existe !) par une aumône personnelle, efficace et vraiment apostolique
    – et pourquoi pas, pour donner suite à l’ancien ordre mineur d’exorciste, et repousser les assauts sécularistes du démon, laïc en charge d’un apostolat direct, que ce soit à travers la culture (visites de l’eglise, concerts) ou l’apostolat de rue ou de porte-à-porte.
    L’enjeu est multiple : déjouer les menées subversives vers l’ordination des femmes ; s’adjoindre des laïcs compétents, formés et disposant des grâces nécessaires ; diversifier et pérenniser un tissus de bonnes volontés pour un engagement dans la durée ; faire face à l’effondrement du nombre de prêtres dans les prochaines années, en n’assumant que ce qu’ils ne sont pas les seuls à pouvoir réaliser (célébrer la messe et dispenser les sacrements)…

    1. Bonjour,

      Etes-vous certain que nous avons besoin d’un nouveau cléricalisme ?
      L’article de dom Botte montrait très justement que le lectorat et l’acolytat peuvent être parfaitement remplis par les laïcs, et le sont effectivement. La responsabilité d’associations caritatives est très
      bien remplie par des laïcs.
      Il faut au contraire de repréciser le rôle des prêtres et clarifier le rôle des diacres ainsi que celui des laïcs pour que chacun soit à sa juste place.

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