In Memoriam : Dom Jean Claire (1920-2006)

Nous remercions dom Louis Soltner, historien de l'abbaye S. Pierre de Solesmes, de nous permettre d'utiliser ce travail biographique au profit de nos amis et internautes, retraçant la vie de dom Jean Claire, maître de choeur émérite de Solesmes et personnalité marquante du chant grégorien de ces trente dernières années. 

 

DOM JEAN CLAIRE (1920 – 2006)

Le retour à Dieu de Dom Jean Claire, le 25 avril dernier, tout en attristant ses nombreux amis, a suscité de leur part une même réaction, dont témoignent les lettres de condoléances reçues par l'abbaye Saint-Pierre : celui qui a travaillé toute sa vie en vue de ta beauté de la liturgie, est enfin entré dans la liturgie céleste, où son âme sera éternellement comblée. "Jamais je ne me suis occupé d'autre chose que de liturgie solennelle" : ces mots du bénédictin de Solesmes le résument tout entier.

Son nom était connu de tous les grégorianistes et liturgistes : sa bibliographie, en annexe du recueil de mélanges qui lui fut offert en 1995 sous le titre Requirentes modos musicos, compte 80 numéros, pour la plupart des articles, s'étendant sur plus de 40 années.

Né à Tarbes le 31 janvier 1920, au sein d'une famille originaire des Hautes-Pyrénées, il est très tôt attiré par tout ce qui est religieux, à commencer par les offices de la cathédrale. « Je n'ai jamais pensé à autre chose même au moment des pires difficultés, je n'ai jamais varié. » Sa vocation musicale est aussi précoce : au piano, à 6 ans, il compose de petits airs que son professeur s'empresse d'écrire. «J'ai commencé, dira-t-il en 1995, à accompagner les chants à l'église à 13 ans, et je n'ai jamais cessé depuis ».

 

 


Petit chanteur à la cathédrale de Tarbes, puis à Saint-Joseph des Brotteaux à Lyon, enfin à N.-D. de Guingamp, il se heurte à un refus quand il fait part à son père, colonel, de son désir d'entrer au séminaire de Tarbes. Inscrit au lycée Janson de Sailly à Paris, il s'oriente vers la philosophie : à 19 ans il est en possession de sa licence. Au Lycée Louis-le-Grand, préparant l'Ecole Normale Supérieure, il a découvert Pascal, qui demeurera jusqu'à sa mort son maître à penser ; il lui consacre son diplôme d'études supérieures (Expérience et raisonnement selon Pascal), plus tard remanié sous le titré : Pascal, philosophe chrétien (Rome, 1963).

Entre temps, ayant entendu parler de Solesmes et des premiers disques de 1930, il vient à l'abbaye en catimini et en est ébloui. Attiré par la splendeur de la liturgie et par le sérieux de la pensée théologique de l'abbaye, sa décision est prise, mais il lui faudra attendre des années deux ans pour rétablir une santé fragilisée au point de vue pulmonaire, deux autres de professorat au Collège Sainte-Barbe.

Sur le conseil de l'Abbaye et de son père spirituel, moine de Sainte-Marie de Paris, il s'inscrit aux cours de l'Institut Grégorien fondé sous l'égide de Solesmes en 1923 et incorporé ensuite à la faculté de théologie de l'Institut Catholique de Paris. Il travaille spécialement l'accompagnement avec Henri Potiron (+ 1972), maître de chapelle de Montmartre. Il fonde une chorale d'élèves à Sainte-Barbe, dirige la "schola paroissiale" de Saint-Thomas d'Aquin, participe aux grandes heures grégoriennes du 40ème anniversaire du Motu proprio de Pie X, et finalement annonce à son père, effondré, son entrée à Solesmes pour le 11 octobre 1944. Il fera profession le 12 octobre 1946, en la solennité de la Dédicace de l’église de Solesmes, et sera ordonné prêtre le 19 août 1951.

Cimetière de SolesmesA partir de 1953, il est secrétaire de la Revue grégorienne, où il publiera une trentaine d'articles, dont les plus connus, les derniers, révélèrent ses découvertes concernant la modalité. Avec te chanoine Jeanneteau – sans doute son meilleur répondant en matière grégorienne – il mettait en lumière la liaison vitale entre le mot et les cordes modales, améliorant ainsi la compréhension de la composition grégorienne. L'année 1964 vit malheureusement le décès du périodique Solesmien : l'ouverture au chant en langue populaire démobilisa un certain nombre d'abonnés. Pour survivre, il aurait fallu pouvoir expliquer comment réaliser une alliance entre répertoire grégorien et répertoire français. Cela, Dom Claire ne pouvait le faire, tant l'esthétique grégorienne l'avait totalement envahi, au point de déprécier exagérément l'emploi de la langue vernaculaire en liturgie. Mais jamais il ne fut tenté de rejeter les nouveaux livres liturgiques pour en rester aux formes de 1962. Il se montra ferme sur ce point et aida beaucoup d'hésitants.

De 1964 à 1968, il est consulteur du Consilium ad exsequendam Constitutionem de Sacra Liturgia; et c'est à ce titre qu'avec Dom Cardine, Dom Hourlier et d'autres il travaille à la nouvelle répartition des pièces du répertoire grégorien en harmonie avec les textes liturgiques du Missel de Paul VI. Sa parfaite connaissance des divers genres de récitatifs sidérera ses collègues. Parallèlement, de 1964 à 1967, il sera membre de la Commission des musiciens experts auprès de l'épiscopat français, mais s'en retirera assez vite.

Successeur de Dom Mocquereau à la tête du grand chœur de Solesmes, Dom Joseph Gajard était depuis plus d'un demi-siècle l'oracle universellement révéré en matière grégorienne. Son grand âge néanmoins l'empêchait de donner toute sa mesure. La qualité des chantres sauvait la situation, mais le problème de la succession ne s'en posait pas moins. Dom Claire fut officiellement nommé en 1971 maître de chœur, directeur de la Paléographie musicale et des Etudes Grégoriennes.

Il entendit maintenir le style solesmien, tout en y introduisant prudemment, intelligemment, les améliorations suggérées par les études paléographiques, que Dom Cardine avait tant fait avancer. C'était tenir la balance égale entre la fidélité au passé, qui a élaboré les principes fondamentaux du style solesmien, et l'exploitation du présent, en vue d'une fidélité plus grande aux données traditionnelles des manuscrits, de mieux en mieux connus. Dom Claire se proposait de laisser après lui une liste de points qu'il n'avait pu introduire, parce que cela aurait été imprudent, les esprits n'étant pas mûrs, mais qui pourraient l'être plus tard.

Son analyse musicale bénéficiait de son ~ l sens esthétique ; avec bon sens et finesse il sut – dans la ligne même de Dom Gajard, mais de manière différente – faire saisir le message des neumes, et, comme toujours, stimuler le Chœur, tenté de s'alourdir. Comme son prédécesseur, surtout pour les commentaires spirituels, il se sentait plus à l'aise face à des auditoires différents de sa propre communauté.

Pour la cause grégorienne, il eut à répondre à des appels multiples : monastères de moines et de moniales, sessions grégoriennes Sénanque, Paris ( Abbaye de la Source )de Fontevraud, d'Ozon et autres, congrès, réunions de musiciens, conférences dans les universités, etc. Ses voyages le menèrent dans presque tous les pays d'Europe occidentale, ainsi qu'en Israël, au Canada et aux Etats-Unis (invité à la California State University de Los Angeles), mais il déclina les invitations au Japon, où Solesmes compte de nombreux amis.

 

Il donna des émissions à la radio de Suisse Romande, dans le sillage de Pierre Carraz. De 1978 à 1989, il assura un enseignement régulier, avec le chanoine Jeanneteau, pour le compte du Ministère de la Culture, à Sénanque, à Paris. Il s'agissait en effet de former des professeurs pour les chaires de grégorien, fondées en principe dans chaque conservatoire en 1973. Mention spéciale doit être ici accordée au Chœur Grégorien de Paris, dont il appuya la fondation avec Dom Hourlier, ainsi qu'au Chœur Grégorien du Mans ; la liste serait encore longue, Nantes, etc.

Au plus haut niveau scientifique, il jouissait de l'estime des professeurs et étudiants, donnant son temps sans compter à ceux qui préparaient leur thèse. Plus d'un pourrait souscrire à ce qu'écrit l'un d'eux : « Il a été un homme lumineux d'intelligence et de clairvoyance musicale. Suivre une leçon avec lui était un moment privilégié. On ne pouvait qu'être marqué par sa dextérité intellectuelle à comprendre profondément le langage de nos mélodies, à en saisir les arcanes et à(es tisser avec l'ensemble de la liturgie et de l'histoire. Son brio était souverain. » Servie par une excellente mémoire, sa culture charmait ses interlocuteurs. Quant au style, il avait une classe incontestable, avec une netteté d'expression que dénotait à elle seule l'écriture manuelle, ignorant les ratures. Dans les commissions, au terme des débats, c'est souvent à lui que l'on confiait le soin de résumer, et d'exprimer les conclusions. Avec tout cela, une modestie de vrai savant, ne cherchant pas à faire étalage de sa science et ne parlant guère de ses travaux.

 

 

Sensible et passionné, il ne comptait plus ses amis, qui tous appréciaient la cordialité de son accueil souriant. Les choses cependant pouvaient parfois se gâter, la froideur succéder à la sympathie, pour des motifs difficiles à cerner ; plusieurs en ont souffert, tout en lui pardonnant.

Des distinctions lui advinrent au cours des dernières décennies : Chevalier de l'Ordre national des Lettres et des Arts (1979), membre de l'Académie du Maine (1982), Vice-Président de la Plainsong and Medieval Music Society (1983), docteur honoris causa de l'Institut Pontifical de Musique sacrée de Rome (1986).

Nuit de Noël - Office des vigiles - AA1329Parmi les enregistrements de chant grégorien qu'il dirigea à l'abbaye presque chaque année, le CD de Noël reçut en 1984 le Grand Prix de l'Académie du Disque français. Homme de prière, de doctrine très sûre, il prêcha d'assez nombreuses retraites à des communautés religieuses, notamment aux moniales et aux Servantes des Pauvres d'Angers.

Après 25 années de direction, en 1996, il obtint du P. Abbé un successeur : ce fut Dom Richard Gagné, de St Benoît-du-Lac au Canada, qui prit le relais en conservant les mêmes principes. Dom Claire continua néanmoins d'accompagner le chant au petit orgue du chœur. Handicapé vocalement depuis ses ennuis pulmonaires, il n'avait jamais pu faire partie de la schola solesmienne ; sa contribution à la beauté des offices, dès sa jeunesse monastique, avait consisté en cet art de l'accompagnement, qu'il avait affiné jadis avec Potiron, puis avec D. Cardine. Accompagnement très discret, qu'il considérait pourtant comme un "mal nécessaire" ; le grégorien est né bien avant l'orgue, c'est vrai, mais moines et fidèles savent que celui-ci confère au chant une atmosphère plus festive. Quand, en 2004, le P. Claire demanda au P. Abbé d'être relevé de cette charge, il savait qu'après lui l'accompagnement serait de moins en moins fréquent, perspective qui ne pouvait que l'attrister.

C'est alors qu'en quelques mois, pour ne pas dire en quelques semaines, sa santé s'altéra et qu'il sembla plonger dans la grande vieillesse. La marche, puis la parole se dérobèrent. Il passa six mois à l'hôpital de Sablé, après quoi, étendu dans sa chambre d'infirmerie, trouvant les nuits bien longues, mais certainement très abandonné à la volonté de Dieu, il attendit le passage du Seigneur. Il rendit le dernier soupir le 25 avril, à la date même de la mort de Dom Gajard, son illustre prédécesseur – dont il avait contesté certaines interprétations musicales… La coïncidence n'échappa à personne. On rendit hommage à l'homme de science comme à l'homme de cœur.

Dom Louis Soltner, osb.

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