Deux attitudes face aux rubriques de la forme ordinaire : l’obligation kantienne ou l’epikeia aristotélicienne

http://www.newliturgicalmovement.org/2018/01/two-attitudes-toward-ordinary-form.html

Peter Kwasnewski nous propose sur le site « New Liturgical Movement » une intéressante réflexion sur ce qu’il est convenu d’appeler la « réforme de la réforme ». Vous le trouverez ici traduit de l’Anglais, avec quelques notes en rouge du traducteur, pour une meilleure mise en contexte.

Notons tout de suite que les idées développées ci-dessous semblent répondre à un certain nombre de notions déjà abordées sur ce site notamment en ce qui concerne les « néo rubricistes » :


Au cours des années passées au NLM [New Liturgical Movement, ou « nouveau mouvement liturgique »], divers auteurs ont publié des articles sur la manière dont la forme ordinaire pourrait être «enrichie» ou «améliorée», généralement en adaptant ou en important des pratiques du rite romain ‘traditionnel’. Parfois, cela a pris la forme de modestes recommandations : que les propres rubriques de la FORM (forme ordinaire du rite de la messe) soient effectivement suivies (par exemple, sur l’orientation, ou sur l’utilisation des propres [de la messe chantée. Mais aussi sur notre site : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe-la-lecon-de-benoit-xvi-a-vienne/ ou notre série « chanter la messe : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe/ ]), et qu’un célébrant exerce une phronesis liturgique bien informée (c’est-à-dire une prudence ou une sagesse pratique) dans le choix des options. D’autres fois, les propositions ont été plus complètes, par exemple celle du P.. Richard Cipolla’s “A Primer for a Tradition-Minded Celebration of the OF Mass.”. De telles propositions ont tendance à être accueillies avec deux réactions très contrastées: un accueil chaleureux de la part des partisans de « l’enrichissement mutuel», ou une réprimande sévère de ceux qui les voient comme un encouragement à fomenter la désobéissance aux nouveaux livres liturgiques et aux documents qui en contrôlent l’usage.

Je soutiens que nous pouvons trouver un moyen d’avancer dans ce débat en considérant le contraste entre la notion kantienne de devoir et la notion aristotélicienne d’epikeia, souvent traduite par : « équité ».

Pour Kant, le devoir est quelque chose d’absolu: à la mode germanique, il ne faut jamais déroger aux strictes dispositions de la loi. En fait, la seule façon de savoir que nous sommes vertueux est de supprimer toute motivation subjective ou tout jugement personnel sur ce qu’il convient de faire et de se soumettre à l’objectivité des lois. Dans cette perspective, il n’y a pas de place pour aller au-delà de la lettre de la loi afin de réaliser plus parfaitement la propre intention de la loi de promouvoir le bien commun. Si un feu rouge ou un signal de passage pour piétons est rouge, il faut toujours s’y arrêter, peu importe les circonstances.

En revanche, pour Aristote, les lois formulées, aussi nécessaires qu’elles le sont pour la vie sociale, souffrent du défaut inhérent d’avoir été universellement érigées (comme pour incarner une perspective rationnelle intemporelle et sans souci du lieu où elles ont été édictées) et donc incapables de répondre à certains besoins immédiats. Alors que la justice est sûrement fondée sur le respect de la loi, elle est perfectionnée par une vertu supplémentaire appelée epikeia, par laquelle on juge bien du moment et de la manière d’adapter la loi à des circonstances spécifiques. L’epikeia est la vertu de voir passé le phrasé de la loi au bien qu’il a l’intention de sauvegarder ou de promouvoir, de sorte que l’on puisse faire ce qui va le mieux sauvegarder ou promouvoir ce bien – même si cela implique parfois de s’écarter de la loi. Par conséquent, si le feu de circulation est rouge, mais qu’une personne est grièvement blessée en tant que passager, on regarde dans les deux sens, puis on traverse la lumière rouge pour atteindre l’hôpital. [1]

À la lumière de ce bref aperçu, il me semble que les gens viennent à la loi liturgique et les rubriques de l’une des deux positions:

  1. Le kantien: « Dis le noir, fais le rouge ». Pas plus et rien de moins. [pour rappel, le rouge est la « rubrique » dans les livres liturgiques, qui indique le comportement à observer (gestuelle notamment) des ministres et autres intervenants dans la liturgie]
  2. L’aristotélicien: « Dis le noir, fais le rouge, en accord avec les exigences de la liturgie et le modèle de la tradition. » En d’autres termes, vous devez faire et dire les choses qui sont requises, et vous abstenir de faire ou de dire ce qui est interdit, mais au-delà il y a une sage liberté de pratiquer l’unité avec sa tradition catholique, en lui laissant dicter la façon dont la liturgie devrait être célébrée. Un ami prêtre a décrit cette vue comme « traditionalisme libéral classique. » [2]

(Pour être complet, il y a une troisième position que l’on pourrait identifier: le libéral ou le progressiste. Le clergé qui l’épouse, [ou les fidèles…] aussi bien intentionné soit-il, ne dit pas toujours le noir ni le rouge, mais abuse de ses positions pour improviser et faire des trucs au fur et à mesure – par exemple, prononcer arbitrairement des prières à voix haute qui sont censées être silencieuses.)

Maintenant, il me semble que la position kantienne s’aligne avec ceux qui se verraient comme, ou que d’autres appelleraient, des « conservateurs », alors que la vision aristotélicienne s’alignerait avec ceux qui seraient plus susceptibles d’être qualifiés de « traditionalistes », dans la limite de ce que nous pouvons faire de ces étiquettes inadéquates. Chacune de ces vues semble s’inscrire dans un engagement fondamental. Le kantien valorise l’autorité et son autorité sur toutes les autres considérations, y compris la tradition, qui n’est pas considérée comme ayant une valeur normative et probante. L’aristotélicien travaille avec de multiples critères, considérant l’acte moral comme un complexe d’éléments internes et externes, qui incluent, certes, autorité et loi, mais s’étendent aussi au droit naturel, au précédent, à la coutume et à la discretio dans un sens bénédictin. [La discretio, pour S. Benoît est une notion fondamentale et assez large : elle s’apparente à l’alliance de la modération et de la justice dans le comportement notamment éthique, moral et bien sûr … liturgique. C’est une notion qu’on ne traduirait évidemment pas par « discrétion » en langue française. Je pense personnellement que c’est très proche de l’acception aristotélicienne de l’epikeia dont parle l’auteur de l’article. Cela mériterait même une promotion : « pour une plus grande discretio dans les usages liturgiques ». On pourrait aussi noter au passage, justement, qu’avec la réforme liturgique qui a suivi le Concile Vatican II, un parti pris de discretio a été retenu dans la rédaction des rubriques liturgiques; probablement justement pour favoriser le recours à l’épikeia au sens où l’entend l’auteur de l’article. C’est à dire que la relative brièveté des rubriques de la part du législateur liturgique romain vise à pousser les ordinaires (c’est à dire les évêques et autres supérieurs de communautés religieuses à prendre en compte à plein leur rôle de promoteur de la liturgie dans leur diocèse ou couvent / monastère). Ce site a publié plusieurs articles allant dans ce sens.

L’évêque étant l’ « intendant général des mystères de Dieu dans l’Eglise locale confiée à [ses] soins, le modérateur, le promoteur et le gardien de la vie liturgique » (Mgr Ranjith) dans son diocèse, il est la seule personne à pouvoir et à devoir faire appliquer la loi liturgique dans son diocèse ; pour aller encore plus loin, il devrait, en tant qu’ordinaire, mettre en œuvre un « coutumier liturgique » proposant et imposant un choix parmi les options disponibles dans le rite romain (prières eucharistiques, célébration des mémoires ad libitum, variantes des rites pénitentiels, etc..).]

(Le progressiste, pour sa part, prend pour premier principe la supériorité du futur sur le passé: il suppose l’infériorité, la cruauté ou la corruption de la tradition, exalte la valeur de la science humaine comme guide de la pureté originelle et du besoin contemporain, et a donc tendance à s’irriter, s’il n’attaque pas violemment, les contraintes de l’ancienne coutume et de la loi actuelle.)

La première approche kantienne souffre d’une sorte de vide mécaniste: on reconnaît un devoir strict envers un principe extrinsèque mais ne fait pas de place au principe intrinsèque de l’intelligence pour interpréter la situation et agir de manière appropriée [3]. Que cela ne puisse pas fonctionner pour la FORM est attesté par le fait que toutes sortes de décisions doivent être prises pour lesquelles il n’y a aucune disposition dans les rubriques (contrairement à l’usus antiquior, où l’Église, tirant parti de la sagesse des siècles, a soigneusement spécifié ce qui doit être fait, permettant au célébrant de se livrer plus librement au rite dans sa perfection). [Pour contrebalancer cette affirmation un peu trop péremptoire il faudrait souligner qu’au début du XXème siècle, énormément d’usages qui relèvent du cérémonial et non des rubriques ont été introduites dans le corpus de ces dernières, rendant la liturgie « fixiste » et supprimant des usages locaux pourtant tout à fait légitimes, qui ne blessaient pourtant pas l’unité du rite. Je vois personnellement l’alourdissement des rubriques et l’éviction des liturgistes comme le prémisse de la crise liturgique qui apparaît dans l’immédiat après guerre…] C’est pourquoi les livres de Msgr Elliott Ceremonies of the Modern Roman Rite and Ceremonies of the Liturgical Year sont des livres si utiles – et tellement détestés par les libéraux. [Pour une adaptation française des principes développés par Msgr Eliott, on se reportera avec profit au site « ceremoniaire » et surtout à :  « cérémonial de la Sainte Messe à l’usage ordinaire des paroisses » ] Il s’appuie sur la richesse des rubriques classiques pour donner plus de dignité à la célébration de la FORM. Bien qu’il ne soit pas aussi audacieux que le Primer publié par le NLM [le « New liturgical Movement » http://www.newliturgicalmovement.org/ « nouveau mouvement liturgique »], il présuppose toujours la même attitude «libérale classique» de faire ce qui est conforme à la tradition.

Permettez-moi d’offrir un exemple concret. Si les architectes du Novus Ordo n’ont pas cru en transsubstantiation ou s’ils ont compris la Présence Réelle d’une manière hérétique est un point discutable. Ce qui est par contre incontestable, c’est qu’ils ont réprimé les pratiques que des siècles de vénération du Saint-Sacrement avaient suscitées, et que cette suppression a eu pour effet, en pratique, de diminuer la conscience du clergé de l’impénétrabilité des mystères sacrés qu’ils promeuvent et la foi du peuple en la Présence Réelle. Un prêtre, par conséquent, possédant un bon sens liturgique, comprenant pourquoi une génuflexion devrait être faite immédiatement après la consécration, pourquoi les doigts sont désormais maintenus ensemble, et pourquoi, pendant les ablutions, les doigts devraient être lavés sur le calice avec du vin et l’eau, fera simplement tout cela comme dignum et justum, [Ce sont les paroles de l’introduction de la préface dans le rite romain. Notons au passage que nous avons parlé de cette question de la double purification dans un des articles de ce site, mentionné plus haut : https://www.scholasaintmaur.net/lindex-et-le-pouce-wdtprs-encore-deritualiser-la-liturgie/ ] la bonne et juste chose à faire. De cette façon, il est plus en accord avec l’esprit et la volonté du législateur suprême, qui est obligé ex officio de préserver et de promouvoir à la fois la tradition liturgique et la révérence maximale envers le Corps et le Sang du Christ. De cette manière, l’intention authentique du législateur est reprise et renforcée, quel que puisse être le législateur particulier dans sa fragilité humaine.

Ceci étant dit, l’approche aristotélicienne est conseillée à un prêtre enraciné dans la tradition et sachant donc quand et comment apporter des éléments traditionnels à la FORM. En revanche, il est dangereux, pourrait-on dire, pour un prêtre qui opère à partir d’une formation liturgique imparfaite ou fragmentaire de tenter d’appliquer l’épikeia, car il peut introduire des éléments non traditionnels, non liturgiques, avec les meilleures intentions. [4] Pour poser la question pratiquement, le prêtre qui sera le plus capable d’exercer l’epikeia dans la FORM sera celui qui connaît bien la célébration et les rubriques de l’usus antiquior. En effet, c’était précisément la source du Primer : son auteur est un prêtre qui depuis des années a offert à la fois la FERM [forme extraordinaire du rite de la Messe] sous ses trois formes (Basse, Haute et Solennelle) et la FORM dans une herméneutique de continuité.

Il n’y a pas de document magistral sur cette «méta-question». L’Instruction Redemptionis Sacramentum et d’autres documents disent, bien sûr, que le prêtre doit obéir aux rubriques, et que les fidèles ont droit à une liturgie célébrée selon ces dernières, etc., mais les deux approches kantienne et aristotélicienne sont déjà d’accord sur ce point. La confusion dans l’Église latine résulte aujourd’hui, au moins en partie, de l’importation de la culture « antinomienne » des années 1960 dans le sanctuaire même, sous la forme d’une liturgie ouverte avec des options, des inculturations, des adaptations et un code très appauvri des rubriques. [Ou en tout cas une incompréhension de ces dernières, soit par désintérêt, légèreté, manque de professionnalisme, soit par néo-rubricisme, causé par la perte du sens de la liturgie ou pire au fait que le ministre n’a jamais eu contact avec une liturgie digne de ce nom et donc est devenu absolument incapable d’interpréter correctement les rubriques. On se rappellera avec intérêt de cette citation de Mgr Aillet dans l’Homme nouveau :

Il s’agit de former à une vie liturgique qui soit donnée au sein même du séminaire. Pas seulement par une étude de la liturgie, mais d’abord par une spiritualité liturgique, un usage pratique des rites liturgiques. La liturgie est d’abord une vie plus qu’un objet d’étude. Or, on assiste trop souvent à une réduction de la liturgie à une espèce de discipline intellectuelle (…, qui la réduit) à l’histoire des rites. Il n’a pas assez été fait de la liturgie le lieu d’une expérience de la foi. Or, la liturgie, c’est la célébration de la foi. C’est une expérience concrète du Mystère de la foi. C’est ce vaste champ qui s’ouvre devant nous. (Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron – Interview, 4 juillet 2009)]

Quels que soient ses mérites sociaux ou ses démérites, « l’antinomianisme » est une philosophie liturgique non durable. C’est précisément pour cette raison que les jeunes membres du clergé sont friands de recevoir le type de conseils que leur offrent les livres de Msgr Elliott [cf ; en Français : https://www.ceremoniaire.net/guide/ceremonial-2002/ ] et le Primer du NLM.

La description d’Israël par Ezéchiel –  » Tu as été jetée à terre, le jour de ta naissance, comme si l’on avait horreur de toi (en mépris de ton âme).  Passant auprès de toi, Je te vis foulée aux pieds dans ton sang, et Je te dis, lorsque tu étais couverte de ton sang : Vis ; oui, Je te dis (encore) : Vis dans ton sang. Je t’ai fait croître comme l’herbe des champs » (Ez 16: 5-6; traduction : Glaire) – pourrait bien nous rappeler du triste spectacle d’une liturgie tellement épuisée de sacralité, qui a tant besoin de grandir et de rejoindre le monde des liturgies historiques actuelles (si une telle réunification est même possible – une question théorique qu’on laissera pour une autre occasion). Naturellement, le clergé et les laïcs qui aiment la tradition catholique, et qui sont, d’une manière ou d’une autre, confinés à l’usage de la FORM, [je dirais même : réduits à une forme « infra-ordinaire » de la liturgie romaine] veulent faire quelque chose pour lutter contre la perte du sacré et le défaut de rites et de rubriques appropriés. Nous devons reconnaître qu’il existe diverses solutions plausibles et défendables. L’une d’elle, comme cet article le défend, est de dire le Noir et faire le Rouge avec une epikeia qui se sert des moyens traditionnels par lesquels le Noir acquiert une plus grande résonance et le Rouge réalise une plus grande dignité. [NB : « say the Black, do the Red », c’est le slogan d’un autre site web anglophone souvent cité das nos pages : wdtprs pour « what does the prayer really says ? », c’est à dire : « qu’est ce la prière veut vraiment dire ? », qui avait pour objectif initial de proposer une traduction la plus fidèle possible des prières de la Messe. Pour rappel c’est aussi un objectif de notre site web frère : https://www.societaslaudis.org/ ]

NOTES

[1] Voir Éthique à Nicomaque, livre V, ch. 10, pour un traitement plus complet d’Aristote de cette vertu.

[2] Je dis cela alors que ça reste un peu coincé dans ma bouche… Mes vues actuelles sur le libéralisme classique en tant que philosophie sociopolitique sont bien connues. Il suffit de dire que, suivant la lignée de Grégoire XVI, de Pie IX et de Léon XIII, je n’en suis pas un fan.

[3] Le prêtre est un instrument ou un outil, mais il est, comme dit saint Thomas, un outil intelligent. Autrement dit, le Seigneur se sert de lui selon sa propre nature en tant qu’animal rationnel.

[4] Il y a aussi des problèmes théoriques plus importants qui vont au-delà de la portée de cet article. D’une part, ceux qui ont conçu la FORM ont probablement voulu raviver le fantasme d’une liturgie de l’Église primitive en roue libre avec des prières ex tempore, mais il n’y avait aucune pensée de la formation liturgique qui serait nécessaire pour parvenir à célébrer avec une telle virtuosité. Ensuite, la formation elle-même présuppose une tradition liturgique spécifique, alors que la FORM et ses options sont éclectiques entre les traditions. Comment quelqu’un est-il supposé savoir si cet ensemble d’oraisons romaines (découpées) va mieux avec cette Préface alexandrine (bowdlerisée [note : cf. wikipedia : Thomas Bowdler (11 juillet 1754 – 24 février 1825) est un médecin anglais qui publia une version expurgée des œuvres de William Shakespeare, version qu’il considérait plus appropriée pour les femmes et les enfants. Il publia de la même façon une version d’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain d’Edward Gibbon. Ses versions expurgées furent l’objet de critiques et moqueries sous le verbe bowdlerise ou bowdlerize (ou le nom bowdlerisation / bowdlerization). Ce terme sert de nos jours à désigner en anglais une censure prude de littérature, d’un film ou d’un programme de télévision, par exemple « a bowdlerised movie ». On peut comparer, en France, l’expression ad usum Delphini (« à l’usage du Dauphin »), désignant les éditions des classiques latins entreprises, sous la direction de Bossuet et de Huet, pour le Dauphin, fils de Louis XIV, et dont on avait retranché les passages trop crus.] ), ou ce chant ou un autre chant en latin, en anglais ou en espagnol? Le choix prudent a du sens dans une structure stable et cohérente. Ceci, encore une fois, est la raison pour laquelle la FERM est le seul guide possible pour stabiliser et harmoniser l’usus recentior [« l’usage le plus récent » ; comprendre : la FORM.].

12 commentaires sur “Deux attitudes face aux rubriques de la forme ordinaire : l’obligation kantienne ou l’epikeia aristotélicienne

  1. Pour prolonger la réflexion, il me semble qu’on pourrait rattacher davantage le devoir kantien à la FERM, et l’epikeia aristotélicienne à la FORM. En effet, la FERM est née dans un contexte moderne (or Kant est considéré par beaucoup comme le maître de la modernité); et lorsqu’on regarde le missel de 1962, on constate que tout y étant écrit, le prêtre n’a qu’à suivre les rubriques sans avoir à se préoccuper de leur bien-fondé et sans avoir besoin d’un ars celebrandi très développé. Ce qui a au moins le mérite de garantir partout une célébration correcte des Saints Mystères. La FORM au contraire, résulte d’un retour aux temps antiques (vrai ou supposé et sans doute les deux à la fois). Elle est donc beaucoup moins codifiée, et nécessite donc une vraie formation liturgique et doctrinale. Ce n’est pas seulement dû à la « défaillance » supposée de la foi des réformateurs; le Concile lui-même, ainsi que Paul VI, font état de la nécessité de la formation au détriment de la codification. C’est donc un retour à une approche « intelligente » au sens étymologique, de la Sainte Liturgie (comme on la retrouve en Orient).

    • Jérôme dit :

      Disons que la FERM correspond à des siècles de pratique dont l’abondance de rubriques témoigne de la compréhension d’encadrer les faiblesses de l’homme, aussi bien formé soit-il. C’est une approche réaliste. Par ailleurs, l’abondance de rubrique favorise la piété et l’intériorité du prêtre qui peut se laisser guider en toute sécurité.

      La FORM est le résultat d’une vision utopiste. Mais comme toutes les utopies, elle s’effondre par manque de fondations. Le contraire d’une approche réaliste.

      Aujourd’hui, après cinquante ans de pratique, on sait maintenant ce qui marche et ce qui ne marche pas.

      • Disons plutôt que l’abondance des rubriques de la FERM est la conséquence d’une vision « moderne » de la liturgie: tout doit absolument être couché par écrit de manière à ce que le prêtre sache ce qu’il doit faire… sans pour autant savoir pourquoi il doit le faire. D’où le fait que ce sont des prêtres formés à coup de néoscolastique suarezienne et de Missel de saint Pie V qui ont tout fichu en l’air (ce qui montre donc que ça n’a pas « marché »…).
        La FORM quand à elle, procède d’une vision « antique » de la liturgie. Des rubriques (qui, soit dit en passant, suffisent à garantir une liturgie correcte), mais surtout une formation et une réelle intelligence de la sainte liturgie.
        Théologiquement, c’est bien meilleur. Reste à savoir si c’était prudent, on pourrait effectivement en discuter… Ou alors, on peut militer et agir pour qu’une vraie intelligence de la liturgie se diffuse. C’est ce que fait ce site; c’est ce que je fais, à la mesure de mes moyens.

        • Jérôme dit :

          Bonjour,

          Je dois encore vous contredire sur la question des rubriques.
          Historiquement, les rubriques ne décrivent pas ce qu’il faut faire, mais ce qui se fait. Autrement dit, il existe une pratique préalable à l’existence de ces rubriques.
          De même, le cérémonial des évêques apparu au moment du Concile de Trente ne décrit pas ce qui doit être fait, mais décrit les cérémonies telles qu’elles se déroulent au moment où est rédigé le cérémonial.

          Deuxièmement, attendre qu’une intelligence de la liturgie se diffuse est une utopie post-conciliaire. D’abord parce qu’on ne peut pas escompter que les formateurs en liturgie soient tous de même qualité. De plus, on ne peut pas attendre que tous les prêtres aient le bon goût liturgique. En définitive, il faut tenir compte de la faiblesse de l’homme.
          Les rubriques permettent de pallier tout déficience de formation. Vous l’avez très bien quand vous décrivez les conséquences de la suppression de rubriques.

          Ce qui fait ce site est très bien, tout comme ProLiturgia. Mais, il faut reconnaître que rien n’a avance dans la FORM et que le nouveau mouvement liturgique a lieu ailleurs.

          • admin dit :

            La question de la difficulté des rubriques ne peut pas se résoudre avec un simple commentaire. La question est complexe, et personne n’a réussi à tirer le meilleur de l’inextricable. La posture post conciliaire sur les rubriques renonce justement à imposer un comportement universel en liturgie, et se réduit donc à un « plus petit commun dénominateur ». Encore une fois et je crois que nous l’avons largement commenté sur ce site web, le problème vient du fait que les ordinaires ne prennent pas en compte leur rôle d’ordonnateur de la liturgie, puisque les coutumiers n’existent pas dans la plupart des diocèses. Alors que c’est le rôle de l’évêque ou de l’ordinaire de le promulguer.
            Rien ne devrait être laissé à l’appréciation du célébrant / président, qui devrait se conformer strictement à l’usage du rite romain d’abord, puis par le jeu des subsidiarités, aux usages locaux. En l’absence de ce guide indispensable à un ars celebrandi conforme, on en arrive à la mélasse que nous constatons dans la plupart des paroisses. Parce qe lesordinaires ne s’intéressent pas à la question. Irresponsabilité et inconséquence. Décevant, mais pas surprenant.

            Il n’y a rien en effet qui ne soit plus important aujourd’hui pour une résurrection de la véritable tradition, de la véritable Eglise catholique, qu’un renouveau du sens de l’épiscopat. Alors que le concile avait marqué dans ses décisions et dans la manière même dont il s’était déroulé la nécessité de redonner à l’épiscopat un rôle actif qu’il avait en grande partie perdu depuis Vatican 1, on s’est trouvé, après le concile, en présence d’évêques qui n’avaient pas été formés pour jouer ce rôle: c’est le grand drame du concile du Vatican et de ses suites. Un évêque africain particulièrement brillant me disait malicieusement que ce qui s’est passé dans l’Eglise et peut-être particulièrement en France, après le concile, c’est un peu ce qui s’est passé dans les armées africaines : des gens qui avaient été formés pour être sergents chefs en fin de carrière sont devenus du jour au lendemain généraux. Il est évidemment impossible dans ces conditions que les choses marchent bien. Il faut le dire franchement :
            Rome, depuis la fin du XIX ème siècle, avait la hantise de la renaissance possible du gallicanisme et pour acclimater l’infaillibilité pontificale, la primauté pontificale dans toutes ses applications maintenant connues, elle avait cru nécessaire de faire des épiscopats plus ou moins de simples organes de transmission des ordres qu’elle donnait. Rome, donc, avait choisi des évêques avec cette préoccupation. Il est résulté de cet état de choses que les évêques qui avaient été habitués à obéir passivement aux consignes romaines se sont révélés incapables de prendre en main les choses et de gouverner. Ils ont obéi tout aussi facilement qu’ils obéissaient à Rome au dernier article publié par un journaliste influent, ou tout simplement ils se sont soumis avec une passivité plus étrange encore à des groupes de pression hâtivement transformés en comités de consultation, mais qui en fait imposent leurs vues. Ainsi, l’Eglise, et spécialement peut-être en France, alors, n’est pas du tout gouvernée par les évêques mais par des hommes qu’ils ont mis comme experts, souvent fort peu compétents mais qui ont fait beaucoup de bruit et se sont beaucoup agités. Nous sommes donc en présence d’une espèce d’oligarchie démagogique aussi antidémocratique que possible, mais qui au nom de la démocratie – ce qui d’ailleurs ne veut pas dire grand-chose dans l’Eglise qui n’est ni monarchique, ni aristocratique, ni démocratique mais autre chose – _prétend procéder à une réforme de l’Eglise qui n’est en fait qu’une liquidation.
            Quand on parle de cela avec des évêques pris individuellement, ils vous disent qu’ils sont d’accord avec vous, qu’ils sont désolés mais qu’ils ne voient pas ce qu’ils pourraient faire, alors qu’il faudrait simplement qu’ils aient conscience de leur rôle et qu’ils essaient de le remplir. Ils parlent constamment de pastorale, mais manifestement ce n’est là qu’un mot pour désigner ce qui les occupait jusqu’au concile et qui les occupe toujours mais dans des circonstances très changées, à savoir une administration pure et simple. Autrefois, ils réglaient ou croyaient régler localement les détails de cette administration d’une manière quasi dictatoriale, tout en étant humblement soumis à n’importe quelle directive romaine. Aujourd’hui ils ne font que contresigner les orientations prises par les groupes de pression dont je viens de parler.
            ( … ) Je pense qu’on ne pourra sortir de la situation actuelle que lorsque les évêques redécouvriront leur vrai rôle: être avant tout des pasteurs et des témoins autorisés, les témoins ayant autorité, de la vérité, de l’annonce du mystère du Christ dans toute sa plénitude, annonce qui est absolument inséparable de la célébration liturgique, de l’assemblée de prière et de foi vivante, actualisée dans les sacrements, en quoi consiste avant tout l’Eglise. Si l’évêque était cela, si l’évêque concevait ses tâches d’autorité en étroite dépendance de cette tâche fondamentale d’être vraiment le prêtre de l’assemblée des fidèles, le prêtre qui fait vivre par la vie sacramentelle, par la célébration eucharistique, cette réalité du mystère qu’il est chargé d’annoncer, alors tout se remettrait en ordre. Quand on ose dire cela aux évêques, on a l’impression qu’ils se sentent insultés. Ils préfèrent être des bureaucrates mitrés et rien d’autre.
            Il n’ y a pas très longtemps un très haut personnage du Vatican me montrait une énorme pile de dossiers qu’il avait sur son bureau. Ce sont, me disait-il, des dossiers d’évêques qui demandent qu’on leur donne un auxiliaire pour présider aux cérémonies liturgiques, pour donner les confirmations, pour faire les visites pastorales des paroisses … etc. afin qu’eux-mêmes puissent se consacrer davantage à l’administration et au travail des commissions épiscopales. C’est un non-sens complet, ajoutait ce très haut prélat: ce sont les évêques qui devraient faire le travail pour lequel ils demandent un auxiliaire, et ce sont les vicaires généraux, qui n’ont pas besoin d’être évêques, qui devraient faire le travail administratif. On ne peut pas stigmatiser plus exactement et plus précisément la situation présente. »

            (père Louis Bouyer dans son livre intitulé le métier de théologien en 1979 pages 141-142 et trouvé dans la revue Pro Liturgia.)

  2. admin dit :

    pour compléter encore cette réflexion je renvoie également à l’excellente étude parue sur proliturgia (http://proliturgia.pagesperso-orange.fr) récemment :
    http://proliturgia.pagesperso-orange.fr/fond_files/cliquer-ici.pdf
    LITURGIE, ORALITE, RUBRICISME
    Extrait : Toutefois, nous devrions tout de même réfléchir sur les dérives “rubricisantes”, qu’elles soient de type “traditionaliste” ou de type “progressiste” : avant Vatican II, on voyait l’Eglise souvent comme étant d’abord une réalité juridique (alors qu’elle est une réalité divino-humaine, spirituelle et mystique, comme l’a rappelé le Magistère) ce qui a déteint sur la liturgie au point de passer pour une “cérémonie” plus ou moins “pompeuse” (terme qui a subsisté dans l’expression “pompes funèbres”) et presque jamais pour une célébration. La liturgie était alors réduite à un ensemble de prescriptions à appliquer à la lettre qu’on justifiait en leur donnant un sens allégorique mais dont on ne comprenait plus ni le sens profond ni les origines.

    Il y a des excellentes choses qui sortent sur proliturgia, mais souvent, elles disparaissent après un certain temps. Je me demande si il ne faudrait pas que je publie sur ce site, éventuellement avec commentaire, certaines choses pour que ça ne se perde pas ; cette remarque est valable aussi pour une autre étude traduite par Monique Hausalter depuis le site du monastère cistercien d’Heligenkreuz intitulé « QUAND LE SACRE DEVIENT PROFANE ET QUE LE PROFANE DEVIENT SACRE »; A suivre.

  3. Jérôme dit :

    Je pense que le rôle des ordinaires est de veiller à la bonne application de la liturgie. C’est ce que dit Vatican II me semble-t-il, SC 22 et 26.
    Mais tu préconises un dénominateur commun et des coutumiers diocésain : n’est-ce pas revenir à un gallicanisme liturgique ? Est-ce bien guérangérien ? :)

    • admin dit :

      Je crois qu’il ne faut pas se méprendre sur la pensée de Dom Guéranger. Son Année liturgique est truffée de références aux rites traditionnels locaux, aux usages légitimes et à une application de la liturgie qui soi en conformité avec les traditions diverses. Il y a même de nombreuses références aux usages orientaux.
      Sa lutte contre le Gallicanisme est évidemment tout à fait pertinente, et lutter contre les usages tardifs de son époque qui ne s’appuyaient nullement sur une véritable tradition locale reste valable.
      Ce dont je parle ici, c’est le fait que Rome a compris au XXème siècle que l’imposition comme sous S. Pie X, – dans la douleur – d’un centralisme liturgique détaché du réél n’était plus tenable. La position liturgique du législateur s’est donc rééquilibrée. Mais c’est précisément l’incapacité des ordinaires à ressaisir leur propres traditions locales qui entraîne un rapport aux rubriques complètement irresponsable. Il y des exceptions, comme à Caen ou à Saint Etienne. Ca reste assez modeste. Mais c’est fondamentalement juste.
      Je renvoie par exemple à la récente reflexion sur le rite lyonnais paru dans nos pages.
      http://www.scholasaintmaur.net/sur-les-chanoines-de-la-primatiale-de-lyon/

      • Jérôme dit :

        En même temps, les missels locaux ont totalement disparu et le missel romain a été appliqué partout à la place. Donc à partir du moment où une tradition locale a disparu pendant des décennies — et donc sa transmission — il devient artificiel de la réintroduire.
        C’est exactement qui risque de se produire en réintroduisant des usages de la Semaine Sainte d’avant la réforme de Pie XII.

        Par contre, de façon transversale à la question des usages diocésains, il y avait une volonté d’assouplir les règles de célébration de la messe pour prendre en compte les conditions diverses d’apostolat des prêtres, notamment en mission. On a en tête le fameux Noël de Charles de Foucault qu’il n’a pu célébrer faute de servant.

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