Quand le sacré devient profane et que le profane devient sacré

QUAND LE SACRE DEVIENT PROFANE ET QUE LE PROFANE DEVIENT SACRE.

L’Auteur de cette analyse est Dom Karl Wallner o.cis., Recteur de l’Université Pontificale d’Heiligenkreuz (AU) et directeur national de Missio pour l’Autriche. Les lignes qui suivent sont extraites de son allocution donnée lors de la session de l’Académie Internationale qui s’est tenue le 31 aout 2016 à Aigen.


On retrouvera l’original de cet article en Anglais sur le site : https://sicutincensum.wordpress.com
Cet article est paru auparavant en français (Traduction MH / APL) sur Proliturgia.


 « Au cours des dernières décennies, le culte catholique, l’art et l’architecture qui lui sont attachés, ont été l’objet de transformations que beaucoup ont éprouvé comme une perte de dignité et de sacralité. Parallèlement, dans le monde du sport et du show business, il est devenu courant de trouver de somptueuses mises en scène qu’on peut qualifier de “rituelles” : et le public aime ça ! De quoi méditer sur un phénomène qui place l’Eglise devant un défi d’importance.

Ces transformations qui ont affecté la liturgie catholique, son art et son architecture, ont souvent été ressenties comme une véritable rupture, parfois même comme la disparition de toute idée de dignité et de sacralité. Dans les années 1970 cette “désacralisation”, qui avait provoqué à l’époque de longs débats théologiques, était même devenue un passage obligé devant mener à la modernisation de l’Eglise. En face de la “désacralisation” menée à l’intérieur de l’Eglise, se trouve un autre phénomène que j’ai pu expérimenter moi-même lors de mes contacts avec le monde profane du show business. Une sorte de “sacralisation”, de ritualisation de la chose profane, une promotion du non-religieux au grade d’objet de culte. Dans les coulisses d’une émission télévisée à laquelle j’avais été invité, j’ai pu observer combien toute la “dramaturgie” d’une telle production était réglée, jusque dans les moindres détails, de façon à ce que le téléspectateur, depuis son fauteuil, puisse participer à une sorte de “grand–‐messe pontificale du divertissement”.

Il y a quelques années, à la suite de la célébration d’un office de Vigile avec les jeunes, j’ai vécu une expérience qui m’a profondément marqué et s’est révélée être pour moi une vraie clé de compréhension. Je dois préciser que chez nous, à Heiligenkreuz, nous organisons depuis 20 ans des moments de prières pour les jeunes de 15 à 28 ans. Vu que la plupart des jeunes de cet âge vivent déjà dans une sévère sous–‐culture de tout ce qui touche au catholicisme, et qu’il leur faut commencer par apprendre ce qu’est la prière et l’adoration, ces vigiles représentent un véritable défi. C’est pourquoi aussi nous nous refusons à envisager de célébrer avec eux une messe : il nous faut d’abord rendre ces jeunes gens capables d’accueillir le mystère eucharistique. Avant toute chose ils ont besoin d’avoir une relation personnelle à Jésus‐Christ. La liturgie catholique offre pour cela tout un éventail de possibilités, tout un répertoire sacré, capable de créer une ambiance permettant aux jeunes d’ouvrir à ce point leur cœur qu’ils puissent être touchés par la présence de Dieu. Concrètement, voilà ce qui se passe chez nous : la lumière est atténuée dans la nef de l’église ; nous chantons beaucoup, surtout des hymnes de louange ; la procession d’entrée se fait à partir de la pénombre moyenâgeuse du cloître, à la lumière de cierges, en récitant une dizaine de chapelet ; le Saint Sacrement, dans l’ostensoir, est fortement illuminé, de manière à constituer un point central, majestueux et étincelant, attirant le regard de quelques 300 jeunes à genoux, priant et adorant ; les cloches sonnent à toute volée pendant que le prêtre bénit la foule ; le célébrant porte un velum solennel ; les acolytes se prosternent avec un ordre parfait. Bref, nous utilisons toutes les ressources que nous offre la liturgie catholique sur le plan de la dramaturgie. Et, bien sûr, nous offrons beaucoup d’encens… La vue, l’ouïe, les chants, l’odeur de l’encens, les gestes et les attitudes… etc. deviennent ici autant d’instruments concrets permettant l’ouverture des âmes. Remarquons que l’encens n’a pas pour seul effet de flatter l’odorat : il donne aussi de la visibilité à l’espace : il s’élève, en effet, produisant ainsi une sensation de hauteur, d’élévation, de bien–‐être, de solennité.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’expérience dont je parlais : à la fin des Vigiles, un de ces jeunes totalement inculte vint me voir. Il était profondément bouleversé, rayonnant et enthousiaste. Il me dit : “Père Karl, vos vigiles sont super cool, tellement modernes ! Vous utilisez même des machines à brouillard comme dans les discothèques”. Je pense – et les jeunes ne me démentiront pas – qu’aujourd’hui nous vivons une sorte de retournement de situation : de la désacralisation du monde catholique vers une certaine re-sacralisation, dans le sens d’une nouvelle compréhension de termes comme “culte” ou “célébration” parmi les jeunes générations. Un groupe de musique parvenu au sommet de sa gloire est un “groupe culte”, comme un concert particulièrement réussi est devenu une “grand-messe”. Ce terme, souvent décrié autrefois – et encore toujours évité dans les milieux internes à l’Eglise – est à présent redécouvert de façon quasi-euphorique dans le monde profane. Car on aime la solennité d’un moment. Parce que le monde du business vit de “célébrations” pompeuses et pleines de glamour. Lorsqu’on aime soi‐même la liturgie de l’Eglise, et qu’on la considère comme la consistance même de la vie, comme ici à Heilgenkreuz, où j’ai eu l’honneur d’occuper la charge de cérémoniaire pendant 21 ans, on s’étonne parfois de constater que “les enfants de ce monde sont souvent plus intelligents que les enfants de la lumière”. La dignité, la majesté, la solennité, le sens du rite, toutes ces choses qui allaient de soi dans l’Eglise au cours des siècles passés mais qui ont été gravement négligées depuis les années 1960 dans un mouvement de sécularisation totalement inédit, sont à présent “découvertes” dans le monde profane, et intégrées à ce contexte comme une grande nouveauté. J’ai déjà évoqué ces grands shows télévisés auxquels j’ai pu participer -de gré ou de force parfois -, et que j’ai vécus comme des mises en scène pseudo liturgiques. Ces “liturgies du divertissement” ont pour but de créer des tensions émotives, du bien-être et de l’amusement : c’est à dire un bonheur terrestre fait d’émotions mises en scène. Et on ne lésine pas sur les moyens ! La majesté du lieu, transfigurée par le mouvement de la caméra, la présence d’un “grand pontife” bien connu de tous, la promesse de gains substantiels et de reconnaissance médiatique… On honore le presentateur-vedette comme jadis on honorait le prêtre à l’autel, lorsqu’on lui portait, sur le plan théologique, la révérence due au Christ. Sauf que, dans ce contexte de sacralité profane, cette manifestation s’est transformée en un culte de la personnalité et une affaire de starisation. Expérimenter la notion de sacré, c’est vivre la mise en place d’une séparation, d‘un contraste. Il s’agit d’une notion subjective, d’un sentiment, d’une constante fondamentale de la psychologie humaine. Qui n’a pas senti monter en lui une poussée de respect et d’émotion lors d’un moment musical fort et solennel, dans un espace dont l’architecture se caractérise par la hauteur et la symétrie ? Qui ne s’est pas senti vibrer en participant à une gestuelle codée et inhabituelle, à une manifestation d’unité, de connivence, au sein d’une foule nombreuse ? Le bien–‐être donne alors la chair de poule ! Lars Olaf Nathan Söderblom, un suédois historien des religions, a défini en 1913 le sacré comme “la notion déterminante de toute religion ; elle est plus importante même que la notion de divinité”. L’expérience du sacré est plus fondamentale que la notion de divinité. Cela signifie que la religiosité est constituée en premier lieu par le fait de se laisser toucher par l’existence de quelque chose qui échappe à notre quotidien, par une certaine pureté, une certaine majesté, quelque chose qui force le respect, quelque chose d’inattendu… C’est seulement à partir de ce ressenti que l’homme s’interroge sur l’origine de ce sentiment, sur Dieu. Historiquement parlant, les premières actions à connotation religieuse de l’homme ne s’adressaient pas à un dieu personnel. Elles étaient plutôt le reflet d’un ressenti : se sentir concerné, touché, par une certaine majesté, par ce qui est autre, par ce qui est au–‐ delà des frontières, par ce que nous pouvons appeler un “sacrum”. Cette constante fondamentale du sentiment religieux devra attendre le christianisme pour être purifiée et magnifiée. En effet, dans cette fascination, va soudain se révéler un “Dieu” personnel, une personne qui, en Jesus–‐Christ, aura même une existence concrète, historique auprès des hommes, et qui par l’Esprit Saint habitera le coeur de l’homme. Repetons–‐le : le besoin de se sentir impressionné par quelque chose qu’il ressent comme “sacré”, au point d’en attraper la chair de poule, est fondamental pour l’homme : car l’homme est prédestiné au sacré. Ceci se vérifie aussi par la négative : depuis les années 1980 en effet, nous vivons un déclin dramatique de la foi chrétienne, et plus généralement de la capacité d’établir un dialogue avec un dieu personnel. Une étude datant de 2015 (“Shell–‐Jugendstudie” : une étude publiée en Allemagne auprès de 2500 jeunes de 12 à 25 ans, de tous horizons), menée, non pas par des théologiens voyant la vie en rose, mais par de sérieux sociologues, qualifie les jeunes chrétiens allemands de “païens baptisés”. Cette étude, qui montre une image très réaliste de la situation, n’est pas joyeuse : seuls 35% des chrétiens interrogés disent croire à un Dieu personnel ; seuls 39% pensent que la foi en Dieu a une influence sur leurs choix de vie. Pourtant, si selon les termes de l’étude, on constate une “rupture quasi–‐totale avec la foi chrétienne”, cela ne signifie pas pour autant l’avènement d’un pur et simple athéisme. Ce qui a changé, c’est l’objet de la foi, qui n’est plus Dieu, mais toutes sortes d’autres choses : les vacances, la liberté, l’autonomie, les traditions des fêtes autour de Noël, l’horoscope, la voiture, le club de foot… etc. Les gens n’ont pas cessé d’avoir des comportements religieux, mais voilà, ils ne croient plus en Jesus–‐Christ, ils n’ont plus aucune idée de ce qu’est un sacrement de l’Eglise. En lieu et place d’une relation personnelle à Jesus–‐Christ, comme elle peut se manifester lors d’une adoration eucharistique ou de la méditation de l’histoire du Salut dans les mystères du rosaire, on trouve à présent d’autres exercices de piété religieuse issus des techniques de méditation orientale, de pratiques occultes, de représentations post–‐modernes. Ces pratiques se sont déjà largement répandues dans la société actuelle et bénéficient d’une image très populaire. Je voudrais évoquer ici un exemple de canonisation profane en la personne de Lady Diana. Lors du décès de la princesse de Galles, à 36 ans, à Paris le 31 Août 1997, sa disparition déclencha dans le monde entier un phénomène qu’on pourrait qualifier d’ “euphorie triste”. Le fait qu’il s’agissait d’une personnalité très connue, très engagée dans l’aide aux populations marginales et socialement défavorisées, a conduit à une vague de compassion et de solidarité à un degré jamais atteint auparavant. L’ampleur du travail de deuil ainsi suggéré a eu l’effet de “porter Diana aux nues”. Qui aurait alors osé seulement évoquer, du bout des lèvres, une possible coresponsabilité de la princesse dans l’échec de son couple ? Diana est devenue un mythe, une idole de bonté et de pure compassion humaine. Cette “canonisation” atteint son sommet quelques jours plus tard lorsqu’on apprend la mort de Mère Teresa de Calcutta, une vraie sainte selon l’Eglise cette fois. Les foules ont reçu ce deuxième événement comme une confirmation et une consolation. On se souvient de ces photos suggestives les montrant toutes les deux, côte à côte : deux saintes en plein accord. Comme si le rayonnement de Lady Diana transfigurait le visage fripé de Mère Teresa, comme si la foi chrétienne de Mère Teresa transfigurait les taches sombres dans la biographie de la malheureuse princesse. En ce qui concerne Lady Diana, on peut encore remarquer que le palais où se trouve sa tombe est devenu une espèce de lieu de pèlerinage, où l’on retrouve de nombreux attributs propres aux lieux de pèlerinages chrétiens… avant tout, d’ailleurs, les moins reluisants. Il semble que toute action profane soit susceptible d‘être sacralisée, et l’histoire regorge d’exemples de tels cultes abusifs rendus à des personnes, voire des dictateurs ou des responsables de génocides : on pense bien sûr à l’adulation d’un certain Hitler, aux longues files d’attente devant le mausolée de Lénine, ou plus récemment au comportement grotesque des foules face au dictateur nord–‐coréen Kim Jong Un. C’est pourquoi il nous faut être très prudent. Si dans nos églises nous ne cultivons plus les notions de sacré, de dignité, si nous oublions le “tremendum” et le “fascinosum”, il faudra nous attendre à ce que la psychologie humaine aille chercher ailleurs de quoi satisfaire son besoin de trembler devant une majesté. Si nous dégradons nos célébrations liturgiques au rang de simples cérémonies mondaines, si nous les banalisons, il ne faudra pas nous étonner de voir les gens satisfaire ailleurs leur besoin inné de lieux sacrés, de rites sacrés, de symboles sacrés, de textes sacrés et de personnes à vénérer. Je voudrais évoquer ici un souvenir personnel.

 Il se trouve qu’il y a quelques semaines, je me suis retrouvé par hasard en possession d’un billet d’entrée pour l’inauguration du nouveau stade de Vienne‐Hütteldorf, le Rapid-Stadion. De toute ma vie je n’avais jamais assisté à un match de football ; j’étais seul, et je fus pris d’angoisse à l’idée de profiter effectivement d’une telle occasion. Je fus tenté de ne pas y aller. Mais je laissais consciemment monter en moi ces sentiments, comparant cette expérience à celle d’une personne confrontée à l’idée d’entrer pour la première fois dans une église pour participer à un office. Je voulais ressentir cette véritable peur qui pouvait submerger certaines personnes au moment d’entreprendre une action inhabituelle pour elles, de rencontrer des usages et des attitudes inconnus, la peur de se faire remarquer… D’assister à ce match représentait aussi pour moi une sorte d’expiation : mon père, décédé aujourd’hui, était un fan enthousiaste de l’équipe du Rapid, et je me devais d’y aller, en sa mémoire, en quelque sorte. Ce fut formidable : j’ai vécu là une liturgie profane fascinante. Le match lui-même, une rencontre amicale contre Chelsae, ne fut bientôt plus qu’un prétexte. Une véritable liturgie prit le dessus, avec des chants, des applaudissements rituels, des mouvements de foule coordonnés, l’agitation de l’écharpe verte du club. Mais ce qui m’a le plus impressionné, ce fut une action qu’on aurait dite inspirée par l’épiclèse liturgique. Au cours de la 75e minute, commença ce qu’ils appellent “le quart d’heure Rapid”. J’ai su grâce à Wikipedia que cette tradition existe depuis 1910. En quoi consiste-elle ? Tous se lèvent, étendent leurs mains en avant, les paumes vers le bas, comme le prêtre lorsqu’il appelle l’Esprit Saint sur le pain et le vin au moment de la consécration. A ce moment-là, un bourdonnement, un grommellement rythmique monte des gradins où se pressent les 28.000 spectateurs, s’amplifie, tandis que les mains s’animent d’un tremblement. J’ai immédiatement pensé : “Viens, saint esprit du football”. Puis la tension s’est brusquement relâchée, des applaudissements enthousiastes ont mis le feu au stade. Il m’est venue aussi l’idée, durant ce match, qu’il était dommage que l’Eglise d’Autriche n’organise pas au moins fois par an une grande fête publique dans un cadre profane. Une sorte de témoignage de la présence chrétienne hors des églises et des sacristies. Les églises évangéliques et les témoins de Jéhovah ont l’habitude de ce type de manifestations. Plus proche de nous, l’origine des processions de la Fête–‐Dieu se trouve bien dans une volonté de rendre compte de notre vénération du Saint Sacrement en le portant à travers les rues de la ville, à travers champs, et dans tous les lieux de notre vie de tous les jours.

Même si dans ce texte je n’ai pas la prétention d’apporter une argumentation exhaustive, je pense pouvoir affirmer qu’il existe bien une corrélation entre “une profanation du sacré” et “une sacralisation du profane”. L’homme, ouvert à la transcendance, a besoin de “tremendum” et de “fascinosum”. Si la religion ne lui procure plus de frissons, il se mettra à sacraliser son environnement profane, à idolâtrer n’importe quoi. Il me vient ici une parole forte du Saint Curé d’Ars : “Laissez une paroisse sans prêtre durant vingt ans, et on y adorera les animaux.” Et je serai tenté de poursuivre : “Privez l’homme du respect dû aux choses sacrées, tel que la liturgie devrait l’exprimer, allégez le service sacré dû à la divinité insondable jusqu’à en faire un simple service rendu à l’humain, et vous verrez les fidèles fuir les prêtres, se tourner vers les druides et les shamans et adorer les étoiles et les animaux comme leurs dieux.” Mais ne sommes–‐nous pas un peu responsables de ce qui arrive ? La profanation commence en effet lorsque nous–‐mêmes ne respectons plus les choses saintes. Il est évident pour tout le monde que l’on se déchausse pour entrer dans une mosquée, et que l’on y respecte le silence, ou bien que l’on porte une kippa dans une synagogue : mais une église catholique n’est pas plus respectée qu’un musée quelconque ! Tout commence lorsque nous–‐mêmes ne croyons pas nécessaire de faire une génuflexion devant le Saint Sacrement, qui n’est pas comme dans d’autres religions une notion abstraite, mais une réalité sacramentelle bien concrète. Lorsque dans les églises nous bavardons comme des païens.

Qu’on en fasse l’expérience en visitant coup sur coup la cathédrale Saint–‐Etienne de Vienne, puis le musée historique de la ville : ici, du sacré profané et là, du profane sacralisé. On me dira sans doute : oui, de lourdes erreurs ont été commises dans notre Eglise catholique ; l’air du temps nous a poussé vers une certaine désacralisation et a favorisé l’avènement de nouvelles religiosités païennes. Mais je répète encore une fois cette lapalissade que j’ai déjà citée : là où la foi reçue de Dieu est mise à la porte, la superstition rentre par la fenêtre. J’ai bien peur que la théologie démythifiée, l’art et la liturgie désacralisée que nous subissons depuis quelques décennies, se soient souvent en quelque sorte auto-exclus. Si nous ne sommes plus capables, à travers l’art sacré et la liturgie, de transmettre la réalité de l’avènement de Dieu dans la vie de l’homme, alors celui–‐ci se fabriquera des ersatz. Si nous ne transmettons plus à l’homme le don sacré qui lui permette de rencontrer ce Dieu qui en Jésus-Christ s’est fait à la fois si proche et si majestueux, alors l’homme se procurera lui-même de quoi se satisfaire. Et il semble qu’il n’y ait rien de profane qui puisse échapper à son désir de sacralité : des idéologies et des patries, des Führer et des stars, des shows et des rituels… tout ce qui passe se pare soudain de sacralité.

Et maintenant ? Que va-t-il se passer ? En tout cas autre chose ! Il n’y a aucun avenir dans l’Eglise pour des rites désacralisés : ils sont déjà dépassés. La jeune génération de séminaristes nous étonne par son attrait pour la solennité : ils apprécient la notion de célébration, ils sont fascinés par l’esthétique des rituels, ils veulent connaître de près les normes liturgiques et les suivre. Et ceci n’est certainement pas un retour en arrière, vers un ritualisme préconciliaire, comme certains le prophétisent, montrant par là qu’ils ne savent pas reconnaître les signes des temps. La jeunesse croyante, née bien après la fin de l’époque préconciliaire, est en train de reconquérir en toute liberté – et sans doute guidée par l’Esprit Saint – cette sacralité, qui s’avère constitutive de l’essence même du christianisme. Ces jeunes sont exempts de toute idéologie, contrairement à ceux qui ont connu les années 68. Ils accordent une grande valeur à la notion de sacré parce qu’ils ont reconnu instinctivement que c’est grâce à elle qu’ils ont une possibilité concrète de s’approcher du Dieu Saint fait homme : grâce à une liturgie majestueuse, de la musique sacrée, des hymnes de louange, des rites fiables, une architecture s’ouvrant vers le ciel et un art parlant de transcendance. »

Trad. MH/APL

15 janvier : Super cilicium stratus

Pour la Saint Maur (15 janvier) Dom Guéranger nous propose un riche commentaire de l’Office;

Il est cependant à noter aujourd’hui que saint Maur n’est plus fêté comme ceci; en effet, il est établi que Le disciple de saint ,Benoît n’est pas le même personnage historique que le propagateur de la Règle en Gaule  le second ayant pris comme nom de religion « Maur » en hommage au premier, dont saint Grégoire parle dans les Dialogues. Aujourd’hui Saint Maur est fêté de concert avec Saint Placide, l’autre jeune disciple de Saint Benoît, qui fut sauvé de la noyade par le premier en marchant sur les eaux du lac de Subiaco. Mais les textes demeurent beaux, donc les voici :


L’année liturgique, Dom Guéranger :

Un des plus grands maîtres de la vie cénobitique, le plus illustre des disciples du Patriarche des moines de l’Occident, saint Maur, partage avec l’ermite Paul les honneurs de cette journée. Comme lui, fidèle aux leçons de Bethléem, il est venu prendre place sur le Cycle, dans cette sainte période des quarante jours consacrés au divin Enfant. Il est là pour attester, à son tour, la puissance des abaissements du Christ. Car qui oserait douter de la force victorieuse de cette pauvreté, de cette obéissance de la crèche, en voyant les admirables résultats de ces vertus dans les cloîtres de la France ?

Notre patrie dut à saint Maur l’introduction dans son sein de cette Règle admirable qui produisit les grands saints et les grands hommes à qui notre patrie est redevable de la meilleure partie de sa gloire. Les enfants de saint Benoît par saint Maur luttèrent contre la barbarie franque, sous le règne de la première race de nos rois ; sous la seconde, ils enseignèrent les lettres sacrées et profanes à un peuple dont ils avaient puissamment aidé la civilisation ; sous la troisième, et jusque dans ces derniers temps où l’Ordre Monastique, asservi par la Commende, et décimé par les violences d’une politique perverse, expirait au milieu des plus pénibles angoisses, ils furent la providence des peuples par le charitable usage de leurs grandes propriétés, et l’honneur de la science par leurs immenses travaux sur l’antiquité ecclésiastique et sur l’histoire nationale.

Le monastère de Glanfeuil communiqua sa législation à tous nos principaux centres d’influence monastique : Saint-Germain de Paris, Saint-Denis en France, Marmoutiers, Saint-Victor de Marseille, Luxeuil, Jumièges, Fleury, Corbie, Saint-Vannes, Moyen-Moutier, Saint-Wandrille, Saint-Vaast, la Chaise-Dieu, Tiron, Chezal-Benoît, le Bec, et mille autres Abbayes de France, se glorifièrent d’être filles du Mont-Cassin par le disciple chéri du grand Patriarche. Cluny, qui donna, entre autres, au Siège Apostolique, saint Grégoire VII et Urbain II, se reconnut redevable à saint Maur de la Règle qui fit sa gloire et sa puissance. Que l’on compte les Apôtres, les Martyrs, les Pontifes, les Docteurs, les Ascètes, les Vierges, qui s’abritèrent sous les cloîtres bénédictins de la France, pendant douze siècles ; que l’on suppute les services rendus par les moines à notre patrie, dans l’ordre de la vie présente et dans l’ordre de la vie future, durant cette longue période : on aura alors quelque idée des résultats qu’opéra la mission de saint Maur, résultats dont la gloire revient tout entière au Sauveur des hommes, et aux mystères de son humilité, qui sont le principe de l’institution monastique. C’est donc glorifier l’Emmanuel que de reconnaître la fécondité de ses Saints, et de célébrer les merveilles qu’il a opérées par leur ministère.

Nous lirons maintenant le récit abrégé de la vie de saint Maur, dans les Leçons que lui consacre le Bréviaire monastique.

Maurus Romanus a patre Entychio, Senatorii ordinis, Deo, sub sancti Benedicti disciplius, puer oblatus, et in schola talis ac tanti morum magistri institutus, prius sublimen monasticæ perfectionis gradum, quam primos adolescentiæ annos, attigit: adeo ut suarum virtutum admiratorem simul et præconem ipsummet Benedictum habuerit, qui eum velut observantiæ regularis exemplar, cæteris ad imitandum proponere consueverat. Cilicio, vigiliis, jejuniisque carnem continuis atterebat, assidua interim cratione, piis lacrymis, sacrarumque litterarum lectione recreatus. Per quadragesimam bis tantum in hebdomado cibo ita parce utebatur, ut hunc prægustare potius quam sumere videretur: somnum quoque stando, del cum nimia eum lassituto compulisset, sedendo, alio autem tempore super aggestum calcis et sabuli strato cilicio recumbens capiebat; sed ita modicum, et nocturnas longioribus semper precibus, toto etiam sæpe psalterio recitato, viilias præveniret.

Maur, Romain de naissance, eut pour père Eutychius, de l’ordre des Sénateurs. Encore enfant, il fut offert à Dieu par son père, pour vivre sous la discipline de saint Benoit. Formé à l’école d’un si grand et si habile maître, il atteignit le sublime degré de la perfection monastique avant même les premières années de l’adolescence, en sorte que Benoit lui-même admirait et recommandait ses vertus, ayant coutume de le proposer à l’imitation des autres, comme le modèle de l’observance régulière. Il macérait sa chair par le cilice, par les veilles et par un jeûne continuel, tandis qu’il récréait son esprit par une oraison assidue, par de pieuses larmes et par la lecture des saintes lettres. Durant le carême, il ne mangeait que deux fois la semaine, et en si petite quantité, qu’il semblait plutôt goûter les mets que s’en nourrir. Il se tenait debout pour prendre son sommeil, et, lorsqu’une trop grande fatigue l’y contraignait, il dormait assis. D’autres fois, il reposait sur un monceau de chaux et de sable que recouvrait un cilice. Le temps de son repos était si court, que toujours il faisait précéder l’Office de la nuit par de longues prières, souvent même par l’entière récitation du psautier.

Admirabilis obedientiæ specimen dedit, cum periclitante in aquis Placido, ipse sancti Patris jussu ad lacum advolans super undas sicco vestigio ambulavit: et apprehensum capillis adolescentulum, hostiam cruento gladio divinitus reservatum, ex aquis incolumem extraxit. Hinc eum ob eximias virtutes beatus idem Pater sibi curarum consortem assumpsit: quem jam inde ab ipsis monasticæ vitæ tirociniis socium miraculorum asciverat. Ad sacrum Levitarum ordinem ex ejusdem sancti Patris imperio promotus, stola quam ferebat, muto puero vocem, eidemque claudo gressum impertivit.

Il donna l’exemple d’une admirable obéissance, lorsque, par l’ordre du bienheureux Père, courant au lac dans les eaux duquel Placide était en péril, il marcha à pied sec sur les flots ; puis, saisissant l’enfant par les cheveux, il retira saine et sauve des eaux cette victime que Dieu réservait pour le tranchant du glaive. Ce furent ces excellentes vertus qui portèrent le bienheureux Père à l’associer à ses sollicitudes, comme déjà il l’avait associé à ses miracles dès son entrée dans la vie monastique. Elevé au degré sacré du Diaconat par le commandement du saint Patriarche, il rendit la parole et l’agilité à un enfant muet et boiteux par le simple attouchement de son étole.

Missus in Galliam ab eodem sancto Benedicto, vix eam ingressus erat, cum triumphalem beatissimi Patria in cœlos ingressum suspexit. Gravissimis subinde laboribus, curisque perfunctus. Regulam ejusdem Lagislatoris manu exaratam datamque promulgavit: extructoque celebri monasterio, cui quadraginta annos præfuit, fama nominis sui factorumque adeo inclaruit, ut nobilissimi prceres, ex aula Theodeberti regis, in sanctiore militia merituri, ad ejus signa convolarint.

Envoyé dans les Gaules par le même saint Benoit, à peine y était-il arrivé, qu’il eut révélation de l’entrée triomphante de son bienheureux Père dans les cieux. Après bien des sollicitudes et de pénibles travaux, il promulgua la Règle que le saint Législateur lui avait donnée écrite de sa main. Il construisit à Glanfeuil, en Anjou, un célèbre monastère qu’il gouverna durant quarante ans ; et la renommée de son nom et de ses actions y brilla d’un tel éclat, que les plus nobles seigneurs de la cour du roi Théodebert volèrent sous ses étendards, pour servir dans une milice plus sainte.

Biennio ante obitum abdicans se Monasterii regimine, in cellam sancti Martini sacello proximam secessit: ubi se in arctioris pœnitentiæ operibus exercens, cum humani generis hoste, internecionem Monachis minitante, pugnaturus in arenam descendit. Qua in lucta solatorem Angelum bonum habuit, quimali astus, divinumque illi decretum aperiens, eum una cum discipulis ad coronam evocavit. Quare cum emeritos milites supra centum dux ipse brevi secuturus, veluti totidem triumphi sui antecessores, in cœlum præmisisset: in Oratorium deferri volit, ubi vitæ sacramento munitus, substratoque cilicio recubans ad aram ipse victima, pretiosa morte procubuit septuagenario major, postquam in Gallis Monasticam disciplinam mirifice propagasset, innumeris ante et post obitum clarus miraculis.

Deux ans avant sa mort, il abdiqua la conduite du monastère, et se retira dans une cellule proche d’un oratoire de Saint-Martin. Là, il s’exerça aux œuvres de la plus rigoureuse pénitence, et descendit dans l’arène pour combattre l’ennemi du genre humain qui menaçait de faire périr ses moines. Dans cette lutte, il eut pour consolateur un Ange de lumière, qui lui découvrit les ruses de l’esprit de malice, et aussi la volonté divine, et qui l’invita à conquérir la couronne avec ses Disciples. Avant donc envoyé au ciel, comme les avant-coureurs de son triomphe, plus de cent de ces valeureux soldats qu’il devait suivre bientôt lui-même, il se fit porter dans l’oratoire, où, s’étant muni du Sacrement de vie, étendu sur le cilice, semblable à une victime présentée à l’autel, il expira d’une mort précieuse, âgé de plus de soixante-dix ans, ayant propagé merveilleusement dans les Gaules la discipline monastique, et étant devenu célèbre par d’innombrables miracles avant et après sa mort.

Nous donnons ici un choix d’Antiennes extraites de l’Office Monastique de saint Maur.

Beatus Maurus patricio genere illustris, a puero majores divitias æstimavit thesauris mundi, improperium Christi Domini.

Le bienheureux Maur, illustre par son origine patricienne, estima, des son enfance, les humiliations du Seigneur Christ un plus grand trésor que toutes les richesses du monde.

Induit eum Dominus stola sancta Levitarum, qua claudos fecit ambulare, et mutos loqui.

Le Seigneur le revêtit de l’étole sainte des Lévites, par l’attouchement de laquelle il fit marcher les boiteux et parler les muets.

In Franciam missus, doctrinam Regulæ quasi antelucanu illuminavit omnibus, et enarravit eam usque ad longinquum.

Envoyé en France, il y fit briller la doctrine de la Règle comme l’aurore d’un nouveau soleil, et il la propagea jusqu’en de lointaines contrées.

Floro, primariisque Regni proceribus decorata exsultabat, et florebat quasi lilium novi cœnobii solitudo.

La solitude du nouveau monastère, embellie par la présence de Florus et des premiers seigneurs du royaume, tressaillait d’allégresse, et fleurissait comme un lis.

Quos in Christo genuerat filios, morti proximus in cœlum præmisit, et inter preces corpus ad aras, animam cœlo deposuit. Alleluia.

Près de mourir, il envoya devant lui dans les cieux les fils qu’il avait engendrés en Jésus-Christ ; et, au milieu des prières, laissant son corps au pied des autels, son âme s’envola au ciel. Alléluia.

O dignissimum Patris Benedicti discipulum, quem ipse sui spiritus hæredem reliquit, ut Regulæ sanctæ promulgator esset primarius, et in Galliis Monastici Ordinis propagator mirificus. Alleluia.

O très digne disciple du Père Benoît ! qu’il a laissé pour héritier de son esprit, afin qu’il fût, dans les Gaules, le premier Apôtre de la sainte Règle, et l’admirable propagateur de l’Ordre Monastique. Alléluia.

O beatum virum, qui spreto sæculo jugum sanctæ Regulæ a teneris annis amanter portavit, et factus obediens usque ad mortem semetipsum abnegavit, ut Christo totus adhæreret. Alleluia.

O l’heureux homme ! Qui, méprisant le siècle, porta avec amour le joug de la sainte Règle, et, obéissant jusqu’à la mort, se renonça lui-même pour s’attacher tout entier au Christ ! Alléluia.

Hodie sanctus Maurus super cicilium stratus, coram altari, feliciter occubuit. Hodie primogenitus beati Benedicti discipulus per ducatum sanctæ Regulæ securus ascendens, choris comitatus angelicis, pervenit at Christum. Hodie vir obediens, loquens victorias, a Domino coronari meruit. Alleluia, alleluia.

Aujourd’hui saint Maur, étendu sur le cilice, devant l’autel, a rendu heureusement le dernier soupir. Aujourd’hui le disciple premier-né du bienheureux Benoit, montant avec sécurité par le sentier de la sainte Règle, escorté des chœurs angéliques, est parvenu jusqu’au Christ. Aujourd’hui, l’homme obéissant, chantant ses victoires, a mérité d’être couronné par le Seigneur. Alléluia.

Les Répons suivants appartiennent au même Office, et ne sont pas moins remarquables.

℟. Maurus a teneris annis sancto Benedicto in disciplinam ab Eutychio patre in Sublaco traditus, Magistri sui vitutes imitando expressit, * Et similis ejus effectus est. ℣. Inspexit et fecit secundum exemplar, quod ipsi in monte monstratum est. * Et similis.

R/. Maur confié dès sa plus tendre enfance, par son père Eutychius, à saint Benoît, pour être élevé dans la solitude de Sublac, reproduisit, par une imitation fidèle, les vertus de son maître : * Et devint semblable à lui. V/. Il considéra et fit selon l’exemplaire qui lui fut montré sur la montagne ; * Et il devint semblable à lui.

℟. Prolapso in lacum Placido, Maurus advolans, Spiritu Domini ferebatur super aquas; * Dum Patri suo in audito auris obediret. ℣. Aquæ multæ non potuerunt extinguere charitatem ejus, neque flumina illam obruere. * Dum Patri.

R/. Placide étant tombé dans le lac, Maur vole à son secours, porté sur les eaux par l’Esprit du Seigneur : * Quand il obéit sans délai au commandement de son Père. V/. Les grandes eaux ne purent éteindre sa charité, ni les fleuves l’engloutir ; * Quand il obéit.

℟. Sanctus Benedictus dilectum præ cæteris Disciplulum suum Maurum transmittit in Galliam: * Et magnis patitur destitui solatiis, ut proximi saluti provideat. ℣. Charitas benigna est, nec quæit quæ sua sunt, sed quæ Jesu Christi. * Et magnis.

R/. Saint Benoît envoie dans les Gaules Maur, son disciple le plus chéri : * Et consent à être privé d’une grande consolation pour procurer le salut du prochain. V/. La charité est bénigne ; elle ne cherche point ce qui est pour elle, mais ce qui est pour Jésus-Christ ; * Et consent.

℟. In Deo raptus viam vidit innumeris coruscam lampadibus, qua Benedictus ascendebat in gloriam, * In perpetuas æternitates. ℣. Justorum semita quasi lux splendens procedit, et crescit usque ad perfectam diem. * In perpetuas.

R/. Maur, ravi en Dieu, aperçut une voie étincelante de mille flambeaux, par laquelle Benoît montait dans la gloire : * Pour l’éternité, à jamais. V/. Le sentier des justes s’avance comme une lumière brillante, et va croissant jusqu’au jour parfait ; * Pour l’éternité, à jamais.

℟. Quæ in sinu beati Patris Benedicti hauserat Maurus sapientiæ flumina in Galliis effudit; * Et inter Franciæ lilia sacri Ordinis propagines sevit. ℣. Quasi trames aquæ de fluvio rigavit hortum plantationum suarum. * Et inter.

R/. Les fleuves de sagesse que Maur avait puisés au sein du bienheureux Benoît, il les répand sur les Gaules : * Et c’est au milieu des lis de France qu’il plante les rejetons de son Ordre sacré. V/. Semblable à un ruisseau sorti d’un fleuve, il a arrosé le jardin qu’il a planté ; * Et c’est au milieu.

℟. Christianissimus Francorum Rex venit ad monasterium, ut audiret sapientiam novi Solomonis: * Et regiam purpuram submisit pedibus ejus. ℣. Quia humilis fuit in oculis suis, glorificavit illum Dominus in conspectu regum. * Et regiam.

R/. Le très chrétien Roi des Francs vint au monastère, pour écouter la sagesse du nouveau Salomon : * Et il mit à ses pieds la pourpre royale. V/. Comme il était humble à ses propres yeux, le Seigneur le glorifia en la présence des rois ; * Et il mit à ses pieds.

℟. Biennio ante mortem siluit sejunctus ab hominibus, * Et solus in superni inspectoris oculis habitavit secum. ℣. Præparavit cor suum, et in conspectu Domini sanctificavit animam suam. Et solus.

R/. Deux ans avant sa mort, il entra dans le silence, séparé des hommes, * Et seul, il habita avec lui-même sous les yeux du témoin céleste. V/. Il prépara son cœur, et, en présence du Seigneur, il sanctifia son âme ; * Et seul.

℟. Maxima pars fratrum sub Mauro duce militantium per Angelum de morte monita, ultimum cum dæmone pugnavit: * Et in ipse agone occumbens, cœlestes triumphos promeruit. ℣. Bonum certamen certavit, cursum consummavit, fidem servavit. * Et in ipso agone.

R/. La plus grande partie des frères qui militaient sous Maur leur chef, avertie d’une mort prochaine par un Ange, soutint avec le démon son dernier combat : * Et succombant glorieusement dans la lutte, mérita les triomphes célestes. V/. Maur a combattu le bon combat, il a achevé sa course, il a gardé la foi ; * Et succombant.

℟. Postqua sexaginta annos in sacra militia meruisset, imminente jam morte, ad aras deferri veluit, ut effunderet in conspectu Domini orationem, et animam suam, dicens: * Concupiscit et deficit anima mea in atria Domini. ℣. Altaria tua, Domine virtutum, Rex meus, et Deus meus. * Concupiscit.

R/. Ayant servi soixante ans dans la milice sacrée, sa mort étant proche, il voulut être porté au pied des autels, pour répandre, en présence du Seigneur, sa prière et son âme, disant : * Mon âme haletante défaille dans le sanctuaire du Seigneur V/. Vos autels , Seigneur des armées, mon Roi et mon Dieu ! * Mon âme haletante.

℟. Substrato cilicio in Ecclesia recumbens, ex domo orationis transivit in locum tabernaculi admirabilis, usque ad domum Dei, * Cujus nimio amore flagrabat. ℣. Coarctabatur enim, desiderium habens dissolvi, et esse cum Christo. * Cujus nimio.

R/. Étendu dans l’Église sur un cilice, il passa, de la maison de prière, au lieu du tabernacle admirable, à la maison de Dieu : * Pour lequel il brûlait d’un ardent amour. V/. Car il était dans l’angoisse, désirant voir briser ses liens, et être avec Jésus-Christ ; * Pour lequel il brûlait.

Entre les trois Hymnes de saint Maur, nous choisissons celle-ci comme la plus belle :

 

HYMNE.
Maurum concelebra Gallia canticis,
Qui te prole nova ditat, et inclyti
Custos imperii, regia protegit
Sacro pignore lilia.
Gaule, consacre tes chants à la gloire de Maur :
c’est lui qui t’enrichit d’une nouvelle famille ;
gardien de ton illustre empire, il protège,
par sa tombe sacrée, les lis de tes rois.
Hic gentilitiis major honoribus,
Spretis lætus adit claustra palatiis,
Calcat delicias, prædia, purpuram,
Ut Christi subeat jugum.
Plus grand que les honneurs de sa naissance,
il méprise les palais, et s’enfuit joyeux sous l’ombre du cloître ;
les délices, les héritages, la pourpre,
il foule tout aux pieds, pour porter le joug du Christ.
Sancti propositam Patris imaginem
Gestis comparibus sedulus exprimit;
Vitæ norma monasticæ.
Plein de zèle, il exprime dans ses actions
les traits du bienheureux Père ;
dans la vie merveilleuse d’un enfant,
brille la règle de la vie monastique.
Se sacco rigidus conterit aspero,
Frænat perpetui lege silentii;
Noctes in precibus pervigil exigit,
Jejunus solidos dies.
Dur à lui-même, il se couvre d’un cilice ;
pour toujours il s’enchaîne sous la loi du silence ;
la nuit, il veille dans la prière,
et le jeûne remplit ses journées.
Dum jussis patriis excitus advolat,
Sicco calcat aquas impavidus pede,
Educit Placidum gurgite sospitem,
Et Petro similis redit.
A l’ordre du Père, il vole, intrépide, et,
d’un pied sec, il foule les eaux ;
il arrache et sauve Placide de l’abîme,
et revient, comme Pierre autrefois.
Laudem jugis honor sit tibi Trinitas,
Quæ vultus satias lumine cœlites!
De sanctæ famulis tramite Regulæ
Mauri præmia consequi.
Amen.
Que l’éternel honneur de la louange à vous soit rendue,
ô Trinité, qui rassasiez les habitants du ciel de la lumière de votre visage ;
accordez à vos serviteurs d’arriver
à la récompense de Maur, par le sentier de la Règle sainte. Amen.

Qu’il fut fécond votre Apostolat, ô sublime disciple du grand Benoît ! Qu’elle est innombrable l’armée des saints qui sont sortis de vous et de votre illustre Père ! La Règle que vous avez promulguée a été véritablement le salut des peuples de notre patrie ; et les sueurs que vous avez versées sur l’héritage du Seigneur n’ont pas été stériles. Mais quand, du séjour de la gloire, vous considérez la France jadis couverte de cette multitude innombrable de monastères, du sein desquels la louange divine montait sans cesse vers le ciel, et que vous n’apercevez plus que les ruines des derniers de ces sacrés asiles, ne vous tournez-vous pas vers le Seigneur, pour lui demander que la solitude refleurisse enfin ? Où sont ces cloîtres où s’élevaient les Apôtres des nations, les Pontifes éclatants de doctrine, ces défenseurs intrépides de la liberté de l’Église, ces Docteurs de toute science, ces héros de la sainteté qui vous appelaient leur second père ? Qui nous rendra ces fortes maximes de la pauvreté, de l’obéissance, du travail et de la pénitence, qui ravirent d’admiration et d’amour tant de générations, et poussaient vers la vie monastique tous les ordres de la société à la fois ? En place de cet enthousiasme divin, nous n’avons plus que la timidité du cœur , l’amour d’une vie terrestre, la recherche des jouissances, l’horreur de la croix, et tout au plus les habitudes d’une piété molle et stérile. Priez, ô grand Maur, pour que ces jours soient abrégés ; obtenez que les mœurs chrétiennes de nos temps se retrempent à l’étude de la sainteté ; qu’un peu de force renaisse dans nos cœurs attiédis. Les destinées de l’Église, qui n’attendent que des hommes courageux, redeviendront alors aussi grandes, aussi belles que nous les espérons dans nos rêves impuissants. Que, par vos prières, le Seigneur daigne nous rendre l’élément monastique dans sa pureté et sa vigueur, et nous serons sauvés ; et la décadence morale qui nous désole, au milieu même des progrès de la foi, s’arrêtera dans son cours. Faites-nous connaître, ô Maur, le divin Enfant ; initiez-nous à sa doctrine et à ses exemples ; alors nous comprendrons que nous sommes la race des saints, et qu’il nous faut marcher, comme le Chef de tous les saints, à la conquête du monde par les moyens qu’il a employés lui-même.


L’antienne du Magnificat des 2es Vêpres :

Aujourd’hui saint Maur, étendu sur le cilice, devant l’autel, a rendu heureusement le dernier soupir. Aujourd’hui le disciple premier-né du bienheureux Benoit, montant avec sécurité par le sentier de la sainte Règle, escorté des chœurs angéliques, est parvenu jusqu’au Christ. Aujourd’hui, l’homme obéissant, chantant ses victoires, a mérité d’être couronné par le Seigneur. Alléluia.

Ajoutons cependant ce qui est notre sens la plus belle antienne : Obedientiae pennis.

Sur les ailes de l’obéissance, il marche sur les eaux ; il ne put être submergé par les flots, lui que portait l’Esprit de Dieu.

Voir aussi ici : http://www.scholasaintmaur.net/15-janvier-saint-maur/

 

Sur les Chanoines de la Primatiale de Lyon

Sur l’excellent blog Canticum Salomonis, https://sicutincensum.wordpress.com/  on trouve cet exposé sur le chapitre cathédral de Lyon et les usages liturgiques lyonnais qui sont, il faut bien le dire, fascinants ; certains usages qui demeurent encore aujourd’hui, et nous savons de quoi nous parlons, puisque la schola a souvent chanté à Saint – Etienne et dans la région et s’est pliée autant que faire se peut, aux usage du rite lyonnais (par exemple les ornements gris aux féries du Carême). C’est avec grand plaisir donc que nous vous proposons la traduction de cet article dont on trouvera l’original ici :

On the Canonical Chapter of Lyons

Comme à l’habitude, [quelques commentaires en rouge] et quelques mise en avant en gras.


Le chapitre canonique de la cathédrale Saint-Jean à Lyon [on l’appelle localement la « primatiale », parce que pour rappel, l’archevêque de Lyon est aussi le primat des Gaules ; le « saint Jean », dont on parle ici, est évidemment saint Jean-Baptiste. L’église a aussi un second titulaire : Saint Etienne, protomartyr.] s’est longtemps distingué comme l’un des chapitres de la cathédrale les plus puissants et les plus liturgiquement dédiés de la chrétienté. C’est principalement grâce aux efforts de ces chanoines, qui ont dû apprendre par cœur l’ensemble de l’Office pour être admis dans le chapitre, que l’usage lyonnais médiéval a survécu jusqu’au XVIIIe siècle. [Le livre liturgique au moyen âge était précieux et rare ; la plupart des clercs astreints à l’office en connaissaient une grande partie par cœur ; de toutes façons, spécialement pour les offices nocturnes – matines, voire laudes au lever du jour et complies, l’éclairage présent au chœur ne permettait pas de faire de longues lectures sans s’abîmer les yeux ; il fallait donc en connaître la plus grande partie par cœur. Le livre individuel contemporain, au chœur, rangé sous la stalle, est ainsi , si on y réfléchit bien une faute de goût ; et c’est probablement l’irruption de la culture de l’écrit qui a été le prémisse de la décadence liturgique ; cela a ses conséquences qui vont beaucoup plus loin qu’on le pense, notamment au regard du rapport du croyant à l’écriture sainte et la question du « lieu » liturgique de la parole de Dieu ; sur ces deux questions voir :

] Dans cet extrait, l’éminent liturgiste Archdale King décrit les caractéristiques du chapitre lyonnais:

L’Église de Lyon s’est distinguée à travers les siècles pour sa fidélité à la tradition liturgique. Saint Bernard (+ 1153) dans son reproche à ses chanoines pour leur adoption d’une nouvelle fête (Conception de Notre Dame) leur rappelle son conservatisme coutumier:

« Parmi toutes les Eglises de France, l’Eglise de Lyon est réputée pour sa dignité, son apprentissage et ses coutumes méritoires. Où était davantage prééminent la discipline stricte, la conduite grave, les conseils mûrs et le poids si imposant de l’autorité et de la tradition ? Spécialement en ce qui concerne les offices liturgiques, cette Eglise, si pleine de jugement, a semblé prudente dans l’adoption des nouveautés, et en veillant à ne jamais laisser sa réputation souillée par quelque légèreté enfantine. »

[Notons que cette « légèreté enfantine » qui serait selon Saint Bernard la piété envers l’Immaculée conception, est désormais bien adoptée à Lyon où c’est bien sûr une fête majeure avec procession ; à Saint-Etienne l’usage est même parfois de lui faire prendre le pas sur le 2ème dimanche de l’Avent … c’est à Lyon en effet que désormais les célébration du 8 décembre sont les plus fastes ; et comme beaucoup de fêtes chrétiennes, le ‘siècle’ cherche aujourd’hui à la paganiser à Lyon même avec la « fête des lumières ». Sur l’opposition de S. Bernard à la doctrine de l’Immaculée conception on lira avec profit dom Guéranger, « Mémoire sur l’Immaculée concpetion » ici : http://www.domgueranger.net/memoire-sur-la-question-de-limmaculee-conception-1850/]

Un hommage semblable a été rendu à l’église de Lyon au 17ème siècle par le cardinal Bona (+ 1674):

« Une Eglise qui ne sait rien des nouveautés, s’accrochant tenacement, en matière de chant et de cérémonies, à la tradition ancienne.

Ce conservatisme louable était dû en grande partie à l’autorité sans précédent exercée par les chanoines. Au XIIème siècle, ils étaient au nombre de soixante-douze en souvenir des disciples de notre Seigneur, mais après une certaine fluctuation, leur nombre fut ramené à trente-deux par une charte du roi Philippe V en 1321. Cet arrangement fut confirmé par une bulle de Clément VI (1342-52) en 1347. En 1173, les chanoines de l’église primatiale de Saint-Jean s’étaient vu attribuer la juridiction temporelle de la ville par Guy, comte de Forez, [cette incise tend à donner raison aux stéphanois dans la rivalité qui existe aujourd’hui entre les deux villes ; nous savons de quel côté de la polémique se place la schola saint Maur ….] et en même temps le titre de comte leur a été conféré. Lyon passe sous le contrôle du roi de France en 1312, mais Philippe le Bel maintient expressément la noblesse des chanoines, qui, en 1745, sont autorisés par Louis XV à porter une croix d’émail blanc sur leurs mozettes. Cette qualification de « comte » a cessé avec la Révolution, mais la croix est encore utilisée. L’autorité spirituelle n’était nullement compromise par la perte du pouvoir temporel. En 1230, le chapitre a même défié le pape en refusant la proposition de Grégoire IX (1227-1241) que Pierre de Savoie devienne l’un des leurs. Pierre, cependant, a accepté le non placet des chanoines, [pour mémoire, dans les chapitres, les chanoines votent avec des « placet » et des « non placet ». C’est aussi comme cela que se font les votes des Synode set des Conciles à  l’époque contemporaine.] et s’est consolé avec le mariage ! Quand Innocent IV (1243-54) en 1244 exprima son intention de désigner personnellement les titulaires de certaines des stalles prébendales, [Une prébende désigne le bénéfice ecclésiastique attaché à la charge de chanoine ; ce revenu provenant du partage de la mense épiscopale cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pr%C3%A9bende] les chanoines lui dirent que ses candidats seraient jetés dans la Saône, s’ils se présentaient.

Les autres officiers de l’église primatiale comprenaient quatre gardiens (deux pour la paroisse et deux pour la cathédrale), représentant les quatre évangélistes; sept chevaliers en référence aux ‘sept esprits de feu’ du livre de l’Apocalypse [1]; treize aumôniers perpétuels à la place du Christ et des apôtres [2]; quarante prêtres adjoints ; vingt clercs inférieurs ; et vingt-quatre enfants de chœur et d’autel. En plus de ceux-ci, les statues de 1330 mentionnent cent vingt surnuméraires. Il y avait au total cent trente personnes dans le chœur. [on se trompe dans la plupart des cas aujourd’hui lorsqu’on parle de « choeur » : ordinairement il s’agit de l’endroit où l’on chante, c’est à dire le lieu où il y a les stalles. il ne s’agit pas de l’endroit où il y a l’autel, c’est à dire où est célébrée la messe qu’on appelle le sanctuaire. Un chœur est donc à la fois un groupe qui chante (acception commune) et le lieu dans l’église où chante (et prie) ce groupe de chantres liturgiques.]

L’archevêque avait une stalle « perpétuelle » et, bien que respecté en raison de ses fonctions, ses pouvoirs étaient limités. Il ne pontifiait pas plus de quatre fois par an – Noël, le Jeudi Saint, Pâques et la Pentecôte. Comme les chanoines, il prêtait serment de garder, de respecter et de défendre les droits et les privilèges du chapitre, et, bien que le doyen lui cédait sa stalle, le primat, lorsqu’il était au chapitre, venait sans les Pontificalia. [les Pontificalia, ce sont les insignes épiscopaux : la mitre, la crosse, la croix pectorale, l’anneau et tout ce qui distingue la dignité (archi-)épiscopale su simple clergé ou du clergé canonial. En particulier, cf ; plus loin l’archevêque dans les processions est toujours précédé d’une croix archiépiscopale dont la figure du crucifié est tournée vers lui. NB : Les Pontificalia sont aussi portés par les abbés de monastères, même s’ils ne recoivent pas l’épiscopat ; au-delà du décorum, les Pontificalia ont une signification précise, qui souligne l’autorité de juridiction. D’où la querelle des Pontificalia entre l’évêque du Mans et Dom Guéranger abbé de Solesmes ; cf. ici : https://www.domgueranger.net/dom-gueranger-abbe-de-solesmes-par-dom-delatte-chapitre-vii/ ] C’était la croix capitulaire, pas celle du métropolitain, qui était portée devant lui lors des cérémonies. Un ecclésiastique prenait la croix de l’archevêque au seuil du cloître, et la « cachait » derrière l’autel, jusqu’à ce qu’il eût quitté l’église primatiale. L’archevêque exerçait son autorité sur le chapitre à l’époque de Leidrade et d’Agobard, mais au 13ème siècle il n’était plus que le premier des aumôniers perpétuels [3], et il devait être un peu plus qu’un « invité » dans sa propre église cathédrale jusqu’au 18ème siècle. La participation au chœur était strictement contrôlée, et un absent était empêché d’assister à la messe capitulaire le jour suivant. Quand l’archevêque pontifiait, il lui fallait officier aux premières vêpres, et, s’il ne le faisait pas, le doyen prenait place à l’autel. En 1743, à l’occasion du jubilé de l’église (S. Jean), le cardinal de Tencin alla voir un feu d’artifice, et par conséquent s’absenta de Matines le jour suivant sans la permission du chapitre, après quoi les chanoines refusèrent de lui permettre d’assister à la messe ou aux vêpres. Si bien qu’en 1757, ce fut le chapitre, et non l’archevêque, qui donna des facultés pour entendre les confessions dans les églises de Saint-Jean, de Saint-Etienne et de Sainte-Croix. L’attachement jaloux aux droits et aux privilèges, avec une crainte constante que l’archevêque ne les enfreigne, est signifié par les deux croix qu’on peut voir aujourd’hui contre le mur derrière le maître-autel: « Quand l’archevêque lève sa croix, les chanoines brandissent la leur de l’autre côté ». Cela doit sûrement être l’explication des deux croix, plutôt qu’un rappel de l’union des Églises d’Orient et d’Occident au deuxième concile de Lyon en 1274, lorsque les croix latine et grecque durent disposées derrière l’autel, au cours de la Messe solennelle célébrée par le pape Grégoire X. Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, nous trouvons un déni des privilèges du chapitre, et ils ont également été annulés par le Parlement de Paris. A cette époque aussi, l’archevêque, Mgr. de Montazet, substitua le missel néo-gallican de Paris à l’authentique missel romain de Leidrade et Agobard. [Une fois de plus une allusion intéressante au querelles liturgiques du XVIIIème qui montrent que peu d’endroits furent préservés d’une certaine déferlante néo-liturgique jansénisante qui privèrent de la liturgie authentique et traditionnelle y compris les lieux les plus emblématiques de France. la disparition de l’usage lyonnais est donc dû non pas à une volonté romaine mais au contraire à une déperdition doctrinalo-liturgique gallicane. Cela renvoie à des réflexions récentes sur ce site sur la légitimité des usages locaux.]

[1] Ces chevaliers ont été incorporés dans les rangs du clergé au 16ème siècle.

[2] Les aumôniers perpétuels avaient la charge du chant et des cérémonies, et aussi le maintien des traditions laïques de l’église. Ils étaient autrefois amovibles, et un changement à cet égard a pu les amener à être qualifiés de « perpétuels ».

[3] Tredecim capellanos perpetuos inter quos et praecipuus Archiepiscopus, qui represente Dominum Jesum Christum inter apostolos existantem. Stat. 1337. Archdale A. King. Liturgies des primates. Longmans, Green and Co, 1957, p. 18-21.

Deux attitudes face aux rubriques de la forme ordinaire : l’obligation kantienne ou l’epikeia aristotélicienne

http://www.newliturgicalmovement.org/2018/01/two-attitudes-toward-ordinary-form.html

Peter Kwasnewski nous propose sur le site « New Liturgical Movement » une intéressante réflexion sur ce qu’il est convenu d’appeler la « réforme de la réforme ». Vous le trouverez ici traduit de l’Anglais, avec quelques notes en rouge du traducteur, pour une meilleure mise en contexte.

Notons tout de suite que les idées développées ci-dessous semblent répondre à un certain nombre de notions déjà abordées sur ce site notamment en ce qui concerne les « néo rubricistes » :


Au cours des années passées au NLM [New Liturgical Movement, ou « nouveau mouvement liturgique »], divers auteurs ont publié des articles sur la manière dont la forme ordinaire pourrait être «enrichie» ou «améliorée», généralement en adaptant ou en important des pratiques du rite romain ‘traditionnel’. Parfois, cela a pris la forme de modestes recommandations : que les propres rubriques de la FORM (forme ordinaire du rite de la messe) soient effectivement suivies (par exemple, sur l’orientation, ou sur l’utilisation des propres [de la messe chantée. Mais aussi sur notre site : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe-la-lecon-de-benoit-xvi-a-vienne/ ou notre série « chanter la messe : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe/ ]), et qu’un célébrant exerce une phronesis liturgique bien informée (c’est-à-dire une prudence ou une sagesse pratique) dans le choix des options. D’autres fois, les propositions ont été plus complètes, par exemple celle du P.. Richard Cipolla’s “A Primer for a Tradition-Minded Celebration of the OF Mass.”. De telles propositions ont tendance à être accueillies avec deux réactions très contrastées: un accueil chaleureux de la part des partisans de « l’enrichissement mutuel», ou une réprimande sévère de ceux qui les voient comme un encouragement à fomenter la désobéissance aux nouveaux livres liturgiques et aux documents qui en contrôlent l’usage.

Je soutiens que nous pouvons trouver un moyen d’avancer dans ce débat en considérant le contraste entre la notion kantienne de devoir et la notion aristotélicienne d’epikeia, souvent traduite par : « équité ».

Pour Kant, le devoir est quelque chose d’absolu: à la mode germanique, il ne faut jamais déroger aux strictes dispositions de la loi. En fait, la seule façon de savoir que nous sommes vertueux est de supprimer toute motivation subjective ou tout jugement personnel sur ce qu’il convient de faire et de se soumettre à l’objectivité des lois. Dans cette perspective, il n’y a pas de place pour aller au-delà de la lettre de la loi afin de réaliser plus parfaitement la propre intention de la loi de promouvoir le bien commun. Si un feu rouge ou un signal de passage pour piétons est rouge, il faut toujours s’y arrêter, peu importe les circonstances.

En revanche, pour Aristote, les lois formulées, aussi nécessaires qu’elles le sont pour la vie sociale, souffrent du défaut inhérent d’avoir été universellement érigées (comme pour incarner une perspective rationnelle intemporelle et sans souci du lieu où elles ont été édictées) et donc incapables de répondre à certains besoins immédiats. Alors que la justice est sûrement fondée sur le respect de la loi, elle est perfectionnée par une vertu supplémentaire appelée epikeia, par laquelle on juge bien du moment et de la manière d’adapter la loi à des circonstances spécifiques. L’epikeia est la vertu de voir passé le phrasé de la loi au bien qu’il a l’intention de sauvegarder ou de promouvoir, de sorte que l’on puisse faire ce qui va le mieux sauvegarder ou promouvoir ce bien – même si cela implique parfois de s’écarter de la loi. Par conséquent, si le feu de circulation est rouge, mais qu’une personne est grièvement blessée en tant que passager, on regarde dans les deux sens, puis on traverse la lumière rouge pour atteindre l’hôpital. [1]

À la lumière de ce bref aperçu, il me semble que les gens viennent à la loi liturgique et les rubriques de l’une des deux positions:

  1. Le kantien: « Dis le noir, fais le rouge ». Pas plus et rien de moins. [pour rappel, le rouge est la « rubrique » dans les livres liturgiques, qui indique le comportement à observer (gestuelle notamment) des ministres et autres intervenants dans la liturgie]
  2. L’aristotélicien: « Dis le noir, fais le rouge, en accord avec les exigences de la liturgie et le modèle de la tradition. » En d’autres termes, vous devez faire et dire les choses qui sont requises, et vous abstenir de faire ou de dire ce qui est interdit, mais au-delà il y a une sage liberté de pratiquer l’unité avec sa tradition catholique, en lui laissant dicter la façon dont la liturgie devrait être célébrée. Un ami prêtre a décrit cette vue comme « traditionalisme libéral classique. » [2]

(Pour être complet, il y a une troisième position que l’on pourrait identifier: le libéral ou le progressiste. Le clergé qui l’épouse, [ou les fidèles…] aussi bien intentionné soit-il, ne dit pas toujours le noir ni le rouge, mais abuse de ses positions pour improviser et faire des trucs au fur et à mesure – par exemple, prononcer arbitrairement des prières à voix haute qui sont censées être silencieuses.)

Maintenant, il me semble que la position kantienne s’aligne avec ceux qui se verraient comme, ou que d’autres appelleraient, des « conservateurs », alors que la vision aristotélicienne s’alignerait avec ceux qui seraient plus susceptibles d’être qualifiés de « traditionalistes », dans la limite de ce que nous pouvons faire de ces étiquettes inadéquates. Chacune de ces vues semble s’inscrire dans un engagement fondamental. Le kantien valorise l’autorité et son autorité sur toutes les autres considérations, y compris la tradition, qui n’est pas considérée comme ayant une valeur normative et probante. L’aristotélicien travaille avec de multiples critères, considérant l’acte moral comme un complexe d’éléments internes et externes, qui incluent, certes, autorité et loi, mais s’étendent aussi au droit naturel, au précédent, à la coutume et à la discretio dans un sens bénédictin. [La discretio, pour S. Benoît est une notion fondamentale et assez large : elle s’apparente à l’alliance de la modération et de la justice dans le comportement notamment éthique, moral et bien sûr … liturgique. C’est une notion qu’on ne traduirait évidemment pas par « discrétion » en langue française. Je pense personnellement que c’est très proche de l’acception aristotélicienne de l’epikeia dont parle l’auteur de l’article. Cela mériterait même une promotion : « pour une plus grande discretio dans les usages liturgiques ». On pourrait aussi noter au passage, justement, qu’avec la réforme liturgique qui a suivi le Concile Vatican II, un parti pris de discretio a été retenu dans la rédaction des rubriques liturgiques; probablement justement pour favoriser le recours à l’épikeia au sens où l’entend l’auteur de l’article. C’est à dire que la relative brièveté des rubriques de la part du législateur liturgique romain vise à pousser les ordinaires (c’est à dire les évêques et autres supérieurs de communautés religieuses à prendre en compte à plein leur rôle de promoteur de la liturgie dans leur diocèse ou couvent / monastère). Ce site a publié plusieurs articles allant dans ce sens.

L’évêque étant l’ « intendant général des mystères de Dieu dans l’Eglise locale confiée à [ses] soins, le modérateur, le promoteur et le gardien de la vie liturgique » (Mgr Ranjith) dans son diocèse, il est la seule personne à pouvoir et à devoir faire appliquer la loi liturgique dans son diocèse ; pour aller encore plus loin, il devrait, en tant qu’ordinaire, mettre en œuvre un « coutumier liturgique » proposant et imposant un choix parmi les options disponibles dans le rite romain (prières eucharistiques, célébration des mémoires ad libitum, variantes des rites pénitentiels, etc..).]

(Le progressiste, pour sa part, prend pour premier principe la supériorité du futur sur le passé: il suppose l’infériorité, la cruauté ou la corruption de la tradition, exalte la valeur de la science humaine comme guide de la pureté originelle et du besoin contemporain, et a donc tendance à s’irriter, s’il n’attaque pas violemment, les contraintes de l’ancienne coutume et de la loi actuelle.)

La première approche kantienne souffre d’une sorte de vide mécaniste: on reconnaît un devoir strict envers un principe extrinsèque mais ne fait pas de place au principe intrinsèque de l’intelligence pour interpréter la situation et agir de manière appropriée [3]. Que cela ne puisse pas fonctionner pour la FORM est attesté par le fait que toutes sortes de décisions doivent être prises pour lesquelles il n’y a aucune disposition dans les rubriques (contrairement à l’usus antiquior, où l’Église, tirant parti de la sagesse des siècles, a soigneusement spécifié ce qui doit être fait, permettant au célébrant de se livrer plus librement au rite dans sa perfection). [Pour contrebalancer cette affirmation un peu trop péremptoire il faudrait souligner qu’au début du XXème siècle, énormément d’usages qui relèvent du cérémonial et non des rubriques ont été introduites dans le corpus de ces dernières, rendant la liturgie « fixiste » et supprimant des usages locaux pourtant tout à fait légitimes, qui ne blessaient pourtant pas l’unité du rite. Je vois personnellement l’alourdissement des rubriques et l’éviction des liturgistes comme le prémisse de la crise liturgique qui apparaît dans l’immédiat après guerre…] C’est pourquoi les livres de Msgr Elliott Ceremonies of the Modern Roman Rite and Ceremonies of the Liturgical Year sont des livres si utiles – et tellement détestés par les libéraux. [Pour une adaptation française des principes développés par Msgr Eliott, on se reportera avec profit au site « ceremoniaire » et surtout à :  « cérémonial de la Sainte Messe à l’usage ordinaire des paroisses » ] Il s’appuie sur la richesse des rubriques classiques pour donner plus de dignité à la célébration de la FORM. Bien qu’il ne soit pas aussi audacieux que le Primer publié par le NLM [le « New liturgical Movement » http://www.newliturgicalmovement.org/ « nouveau mouvement liturgique »], il présuppose toujours la même attitude «libérale classique» de faire ce qui est conforme à la tradition.

Permettez-moi d’offrir un exemple concret. Si les architectes du Novus Ordo n’ont pas cru en transsubstantiation ou s’ils ont compris la Présence Réelle d’une manière hérétique est un point discutable. Ce qui est par contre incontestable, c’est qu’ils ont réprimé les pratiques que des siècles de vénération du Saint-Sacrement avaient suscitées, et que cette suppression a eu pour effet, en pratique, de diminuer la conscience du clergé de l’impénétrabilité des mystères sacrés qu’ils promeuvent et la foi du peuple en la Présence Réelle. Un prêtre, par conséquent, possédant un bon sens liturgique, comprenant pourquoi une génuflexion devrait être faite immédiatement après la consécration, pourquoi les doigts sont désormais maintenus ensemble, et pourquoi, pendant les ablutions, les doigts devraient être lavés sur le calice avec du vin et l’eau, fera simplement tout cela comme dignum et justum, [Ce sont les paroles de l’introduction de la préface dans le rite romain. Notons au passage que nous avons parlé de cette question de la double purification dans un des articles de ce site, mentionné plus haut : https://www.scholasaintmaur.net/lindex-et-le-pouce-wdtprs-encore-deritualiser-la-liturgie/ ] la bonne et juste chose à faire. De cette façon, il est plus en accord avec l’esprit et la volonté du législateur suprême, qui est obligé ex officio de préserver et de promouvoir à la fois la tradition liturgique et la révérence maximale envers le Corps et le Sang du Christ. De cette manière, l’intention authentique du législateur est reprise et renforcée, quel que puisse être le législateur particulier dans sa fragilité humaine.

Ceci étant dit, l’approche aristotélicienne est conseillée à un prêtre enraciné dans la tradition et sachant donc quand et comment apporter des éléments traditionnels à la FORM. En revanche, il est dangereux, pourrait-on dire, pour un prêtre qui opère à partir d’une formation liturgique imparfaite ou fragmentaire de tenter d’appliquer l’épikeia, car il peut introduire des éléments non traditionnels, non liturgiques, avec les meilleures intentions. [4] Pour poser la question pratiquement, le prêtre qui sera le plus capable d’exercer l’epikeia dans la FORM sera celui qui connaît bien la célébration et les rubriques de l’usus antiquior. En effet, c’était précisément la source du Primer : son auteur est un prêtre qui depuis des années a offert à la fois la FERM [forme extraordinaire du rite de la Messe] sous ses trois formes (Basse, Haute et Solennelle) et la FORM dans une herméneutique de continuité.

Il n’y a pas de document magistral sur cette «méta-question». L’Instruction Redemptionis Sacramentum et d’autres documents disent, bien sûr, que le prêtre doit obéir aux rubriques, et que les fidèles ont droit à une liturgie célébrée selon ces dernières, etc., mais les deux approches kantienne et aristotélicienne sont déjà d’accord sur ce point. La confusion dans l’Église latine résulte aujourd’hui, au moins en partie, de l’importation de la culture « antinomienne » des années 1960 dans le sanctuaire même, sous la forme d’une liturgie ouverte avec des options, des inculturations, des adaptations et un code très appauvri des rubriques. [Ou en tout cas une incompréhension de ces dernières, soit par désintérêt, légèreté, manque de professionnalisme, soit par néo-rubricisme, causé par la perte du sens de la liturgie ou pire au fait que le ministre n’a jamais eu contact avec une liturgie digne de ce nom et donc est devenu absolument incapable d’interpréter correctement les rubriques. On se rappellera avec intérêt de cette citation de Mgr Aillet dans l’Homme nouveau :

Il s’agit de former à une vie liturgique qui soit donnée au sein même du séminaire. Pas seulement par une étude de la liturgie, mais d’abord par une spiritualité liturgique, un usage pratique des rites liturgiques. La liturgie est d’abord une vie plus qu’un objet d’étude. Or, on assiste trop souvent à une réduction de la liturgie à une espèce de discipline intellectuelle (…, qui la réduit) à l’histoire des rites. Il n’a pas assez été fait de la liturgie le lieu d’une expérience de la foi. Or, la liturgie, c’est la célébration de la foi. C’est une expérience concrète du Mystère de la foi. C’est ce vaste champ qui s’ouvre devant nous. (Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron – Interview, 4 juillet 2009)]

Quels que soient ses mérites sociaux ou ses démérites, « l’antinomianisme » est une philosophie liturgique non durable. C’est précisément pour cette raison que les jeunes membres du clergé sont friands de recevoir le type de conseils que leur offrent les livres de Msgr Elliott [cf ; en Français : https://www.ceremoniaire.net/guide/ceremonial-2002/ ] et le Primer du NLM.

La description d’Israël par Ezéchiel –  » Tu as été jetée à terre, le jour de ta naissance, comme si l’on avait horreur de toi (en mépris de ton âme).  Passant auprès de toi, Je te vis foulée aux pieds dans ton sang, et Je te dis, lorsque tu étais couverte de ton sang : Vis ; oui, Je te dis (encore) : Vis dans ton sang. Je t’ai fait croître comme l’herbe des champs » (Ez 16: 5-6; traduction : Glaire) – pourrait bien nous rappeler du triste spectacle d’une liturgie tellement épuisée de sacralité, qui a tant besoin de grandir et de rejoindre le monde des liturgies historiques actuelles (si une telle réunification est même possible – une question théorique qu’on laissera pour une autre occasion). Naturellement, le clergé et les laïcs qui aiment la tradition catholique, et qui sont, d’une manière ou d’une autre, confinés à l’usage de la FORM, [je dirais même : réduits à une forme « infra-ordinaire » de la liturgie romaine] veulent faire quelque chose pour lutter contre la perte du sacré et le défaut de rites et de rubriques appropriés. Nous devons reconnaître qu’il existe diverses solutions plausibles et défendables. L’une d’elle, comme cet article le défend, est de dire le Noir et faire le Rouge avec une epikeia qui se sert des moyens traditionnels par lesquels le Noir acquiert une plus grande résonance et le Rouge réalise une plus grande dignité. [NB : « say the Black, do the Red », c’est le slogan d’un autre site web anglophone souvent cité das nos pages : wdtprs pour « what does the prayer really says ? », c’est à dire : « qu’est ce la prière veut vraiment dire ? », qui avait pour objectif initial de proposer une traduction la plus fidèle possible des prières de la Messe. Pour rappel c’est aussi un objectif de notre site web frère : https://www.societaslaudis.org/ ]

NOTES

[1] Voir Éthique à Nicomaque, livre V, ch. 10, pour un traitement plus complet d’Aristote de cette vertu.

[2] Je dis cela alors que ça reste un peu coincé dans ma bouche… Mes vues actuelles sur le libéralisme classique en tant que philosophie sociopolitique sont bien connues. Il suffit de dire que, suivant la lignée de Grégoire XVI, de Pie IX et de Léon XIII, je n’en suis pas un fan.

[3] Le prêtre est un instrument ou un outil, mais il est, comme dit saint Thomas, un outil intelligent. Autrement dit, le Seigneur se sert de lui selon sa propre nature en tant qu’animal rationnel.

[4] Il y a aussi des problèmes théoriques plus importants qui vont au-delà de la portée de cet article. D’une part, ceux qui ont conçu la FORM ont probablement voulu raviver le fantasme d’une liturgie de l’Église primitive en roue libre avec des prières ex tempore, mais il n’y avait aucune pensée de la formation liturgique qui serait nécessaire pour parvenir à célébrer avec une telle virtuosité. Ensuite, la formation elle-même présuppose une tradition liturgique spécifique, alors que la FORM et ses options sont éclectiques entre les traditions. Comment quelqu’un est-il supposé savoir si cet ensemble d’oraisons romaines (découpées) va mieux avec cette Préface alexandrine (bowdlerisée [note : cf. wikipedia : Thomas Bowdler (11 juillet 1754 – 24 février 1825) est un médecin anglais qui publia une version expurgée des œuvres de William Shakespeare, version qu’il considérait plus appropriée pour les femmes et les enfants. Il publia de la même façon une version d’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain d’Edward Gibbon. Ses versions expurgées furent l’objet de critiques et moqueries sous le verbe bowdlerise ou bowdlerize (ou le nom bowdlerisation / bowdlerization). Ce terme sert de nos jours à désigner en anglais une censure prude de littérature, d’un film ou d’un programme de télévision, par exemple « a bowdlerised movie ». On peut comparer, en France, l’expression ad usum Delphini (« à l’usage du Dauphin »), désignant les éditions des classiques latins entreprises, sous la direction de Bossuet et de Huet, pour le Dauphin, fils de Louis XIV, et dont on avait retranché les passages trop crus.] ), ou ce chant ou un autre chant en latin, en anglais ou en espagnol? Le choix prudent a du sens dans une structure stable et cohérente. Ceci, encore une fois, est la raison pour laquelle la FERM est le seul guide possible pour stabiliser et harmoniser l’usus recentior [« l’usage le plus récent » ; comprendre : la FORM.].

Subvenite

Subvenite, Sancti Dei, occurrite, Angeli Domini, * Suscipientes animam eius, + Offerentes eam in conspectu Altissimi. V. Suscipiat te Christus, qui vocavit te, et in sinum Abrahae Angeli deducant te. V. Requiem aeternam dona ei, Domine: et lux perpetua luceat ei.

Venez, saints de Dieu, Accourez, anges du Seigneur, prenez son âme et présentez-la devant la face du très-haut.

V/. Que le Christ qui t’a appelé te reçoive, et que les anges te conduisent dans le sein d’Abraham.

V/. Donne-lui, Seigneur, le repos éternel, et que la lumière perpétuelle l’illumine.

Amoris Laetitia… Mais que se passe-t-il ?

Amoris Laetitia. Je ne vous cache pas que je suis mal à l’aise sur ce sujet, pour plusieurs raisons. Pourquoi aborder dans un site ou un blog dédié au chant grégorien et à la liturgie des questions qui relèvent de la théologie morale ? Deuxièmement, faut-il sacrifier à la mode qui veut que tout le monde donne son avis sur tout ? Troisièmement, pourquoi entrer encore dans une logique de débat voire de polémique sur ce texte pénible à lire, trop long, trop confus ? Enfin, sur un sujet comme celui-là, qui peut avoir raison ? Les avis paraissent souvent trop tranchés pour être exacts. Enfin, aborder ce type de sujet, est ce que ce n’est pas tout simplement scandaliser les faibles et les petits ?

Pourtant, ce sujet est intrinsèquement lié à une question liturgique puisqu’Amoris Laetitia concerne surtout, a minima dans la lecture qu’en font les médias ou alors dans les débats qui animent les différents interlocuteurs, l’accès à la vie sacramentelle versus la morale sexuelle proposée par l’Eglise. Un sujet difficile, traité à de nombreuses reprises par les prédécesseurs du pape régnant. Et le problème de fond relève strictement d’une bonne ou une mauvaise compréhension de la notion de Miséricorde.

Or, je suis tombé sur une réflexion mûrie et profonde d’Aline Lizotte. Il faut bien sûr la présenter. Experte de la théologie de Jean-Paul II, c’est elle qui en a été la promotrice en France et en Amérique du Nord ; elle a introduit de façon brillante « les sujets qui fâchent » qu’ensuite Yves Semen, qu’on ne présente plus dans les « milieux cathos » français a su rendre accessible.

http://asso-afcp.fr/breves/pourquoi-lexhortation-apostolique-amoris-laetitia-inquiete-t-elle/

Aline Lizotte ne mâche pas ses mots. Quelques extraits choisis :

« parmi toutes les formes d’union entre l’homme et la femme, certaines réalisent l’union idéale voulu par le Christ : un amour exclusif, fidélité des époux l’un envers l’autre jusqu’à la mort, ouverture à la vie, constitution d’une Église domestique reflet de l’union sponsale du Christ et de l’Église. Cette union est celle du sacrement de mariage quand il est valide. Cependant, il y a d’autres formes d’union qui contredisent objectivement cet idéal. On peut penser, ici, à la polyandrie et à la polygamie. Mais certaines autres formes la réalisent, au moins en partie et par analogie, telles les « unions de faits, le concubinage et le mariage civil ». Nous sommes donc placés devant un étalage sociologique qui va des « unions de fait au mariage sacramentel ». Ce dernier est considéré comme l’idéal, les autres formes d’union sont déclarées entretenir une relation de l’imparfait au parfait, avec le mariage sacramentel. Cette relation est une analogie ! »

(…)

« L’argumentation recourt au n° 34 de Familiaris Consortio, qui prohibe la gradualité de la loi, la distinguant fermement de la loi de la gradualité. Mais cette insertion est précédée de l’avertissement suivant, lequel n’est pas cité dans Amoris Lætitia.

Les époux ne peuvent toutefois considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur, mais ils doivent la regarder comme un commandement du Christ Seigneur leur enjoignant de surmonter sérieusement les obstacles. «C’est pourquoi ce qu’on appelle la « loi de gradualité » ou voie graduelle ne peut s’identifier à la « gradualité de la loi »», comme s’il y avait, dans la loi divine, des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses.

En insistant sur la dénomination de l’idéal, pour désigner le mariage sacramentel, et en désignant les autres formes d’union comme des analogies plus ou moins éloignées de cet idéal, Amoris Lætitia ne peut manquer d’introduire une confusion sérieuse. Ce raisonnement proportionnaliste pourrait être interprété comme signifiant que toute forme imparfaite d’union conjugale, parce qu’elle contiendrait des éléments du mariage sacramentel – idéal – pourrait être vécu par un couple de baptisés sans qu’il soit en contradiction avec la loi divine. Ce couple pourrait, en conscience, juger que, pour lui-même, la forme imparfaite de conjugalité qu’il choisit est la seule à laquelle il se sente capable et que puisqu’elle est bonne pour lui, elle est en conformité avec la loi divine. Dieu ne lui en demande pas plus, s’il n’est pas capable de plus ! Affirmer cela serait prôner la gradualité de la loi. »

(…)

« Si l’on analyse avec un peu de rigueur le traitement que le chapitre 8 fait subir à la doctrine traditionnelle sur le mariage et surtout à la discipline qui en découle concernant ce que l’on appelle les « situations irrégulières », on se trouve devant une situation d’étonnement, sinon de terreur.

L’analyse engendre une certitude. Le rédacteur de ce chapitre ne peut être le pape François lui-même. L’habileté hautement casuistique du texte, la connaissance pointue et fine des textes cités, que ce soient ceux du magistère antérieur, que ce soit ceux de saint Thomas, ou même ceux des Pères synodaux, est trop élevée. Elle est celle d’un ou de plusieurs théologiens de métier qui connaissent en profondeur la théorie morale du proportionnalisme et qui savent comment trouver les textes les plus expressifs pour justifier leur point de vue. Car ce chapitre met en œuvre un proportionnalisme développé. On retrouve toutes les anciennes querelles et imprécisions que l’on croyait dépassées : la distinction du parfait et de l’imparfait remplaçant la distinction formelle des actes bons ou mauvais, la morale de situation, l’option fondamentale, le primat de la conscience subjective, les doutes sur l’universalité de la loi naturelle. Tout est habilement arrangé pour faire entendre et admettre ce que Veritatis Splendor avait condamné.

Alors quoi, le pape François, s’il n’a pas écrit ce chapitre, est-il complice ? Ou a-t-il été trompé par ses propres collaborateurs, qu’il a pourtant choisis lui-même ? Peut-être n’a-t-il pas jugé lui-même de l’importance de l’entreprise ? Emporté par son désir d’en finir avec la mise à l’écart de ceux qu’il appelle les exclus, il a trouvé que cette théologie morale qui met entre parenthèse l’objet moral, pour favoriser l’émergence de la subjectivité, sujet de miséricorde, convenait parfaitement à son élan pastoral ? Peut-être ! Nous ne le saurons jamais.

Mais nous ne pouvons pas faire deux choses. La première serait de considérer que les directives pastorales qui émergent du chapitre 8 sont à appliquer sans discernement et ne doivent pas être reprises au regard de toute la pastorale traditionnelle de l’Église. Il faut relire les grandes encycliques de Jean-Paul II, de Paul VI et de Benoît XVI et voir comment elles constituent toujours un guide pour appliquer les nouvelles directives de l’exhortation Amoris Lætitia. Sans ce guide, nous risquons de perdre le bon sens et même notre conscience. La deuxième serait de considérer que le pape François n’a rien à nous dire. Maladroitement ou imprudemment, peut-être, ou divinement, son message restera clairement comme une lumière dans l’Église. La prudence pastorale ne peut se contenter d’énoncer des normes, de formuler des règles, de pratiquer des condamnations. Nous sommes devant une situation de crise en ce qui concerne la théologie morale, principalement celle qui regarde la morale de la famille et du mariage. Il y a probablement plus de chrétiens qui vivent dans des situations irrégulières que de chrétiens qui vivent selon la situation objective du mariage telle que donnée par Dieu et enseignée par le Christ. Car dans l’Église, il y a plus de pécheurs que de saints canonisés ! Cela appelle un immense devoir de miséricorde et ce devoir, le pape François veut l’accomplir. Nous devons faire ce qu’il dit : sortir de notre confort spirituel, aller vers ceux qui sont, sans le savoir, dans les ténèbres de l’ignorance et dans les difficultés de la souffrance de l’échec de l’amour, écouter, comprendre, accompagner, éclairer, soutenir et aider chaque personne à retrouver la Joie de l’Évangile dans la Vérité qui rend libre. »