Louis Bouyer Mémoires.

A relire !

Louis Bouyer – « le moins conformiste et parmi les plus traditionnels » des théologiens catholiques selon le cardinal Lustiger – fait partie des figures incontournables du siècle dernier. Ces Mémoires inédits, rédigés sans langue de bois, avec modestie et humour mais toujours avec acuité, font participer le lecteur aux grands événements qui ont bouleversé le monde et l’Eglise au XXe siècle. Ils forment ainsi une chronique et une réflexion passionnantes sur la modernité à laquelle le fait religieux est confronté. Au-delà de l’histoire de la redécouverte des sources de la Tradition, c’est une vie foisonnante et totalement originale, consacrée à la recherche doctrinale et spirituelle, résolument œcuménique et ancrée dans la réalité, que nous raconte Bouyer. Du protestantisme au catholicisme auquel il se convertit, de sa charge de pasteur à celle de prêtre de l’Oratoire, de l’humble vie paroissiale à la rédaction des documents préparatoires au concile Vatican II aux côtés de Congar, de Lubac, Daniélou ou encore von Balthasar, sans omettre l’enseignement dans les plus prestigieuses universités françaises et anglo-saxonnes, ce grand admirateur de John Henry Newman dresse un panorama des illusions et des désillusions de toute une époque.

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Ma nomination à une commission préparatoire du concile, je l’ai dit, avait eu comme effet de mettre fin à mon enseignement à l’Institut catholique de Paris. Elle n’aurait pas moins d’importance, en ce qui me concerne, pour déterminer une évolution marquée dans ma conception même de la vie de l’Église. Il est bien caractéristique, cependant, d’une certaine lenteur, chez moi, à tirer les conséquences de mes expériences que mon livre sur l’Église, bien qu’écrit vers la fin du dit concile, soit encore écrit à l’encre rose pour tout ce qui touche à laconciliarité, et, plus précisément, à cette collégialité dont, au concile et plus encore à son entour, on parlerait tant. Je n’étais donc pas encore guéri des illusions que la théorie melhlérienne 1, et surtout khomiakovienne 2, de l’Église m’avait communiquées, bien avant mon adhésion à l’Église catholique.

Que l’Église soit, en son terme ultime, « unanimité dans l’amour », je n’ai certes pas cessé de le croire. Mais que la voie royale pour y parvenir soit cette conciliarité, le dernier concile, avec ses suites plus que prévisibles, m’a guéri enfin de telles illusions. Et, si cette guérison a donc été fort lente, il n’y a pas de doute que le premier germe en fut dans cette participation qui me fut offerte, d’abord, à une farce indécente d’un bout à l’autre : le travail de cette première commission où je fus appelé.

Qu’elle fût présidée par le cardinal Pizzardo 3, dont il était évident que le gâtisme déjà bien avancé n’avait pu beaucoup aggraver une incapacité foncière, n’ y était pas le pire. En fait, la délicatesse, le tact, le sens supérieur des problèmes qui caractérisaient le secrétaire, Mgr Mayer 4, bénédictin germanique, depuis cardinal, corrigeait une situation, qui, sans lui eût été ubuesque. Le pire était que le même Pizzardo ait pu rester, toute une génération, à la tête d’une congrégation romaine supposée régir toutes les études ecclésiastiques. Comme le dit un collègue le KGB 5 eût entrepris de miner par le dedans l’Église catholique, il aurait difficilement pu faire mieux que pareille nomination !

Quant au reste de la commission, bien qu’elle comptât un nombre non négligeable d’esprits supérieurs et d’hommes d’expérience profondément avisés, ils s’y trouvaient noyés dans une masse de ces nullités et de ces « esprits sûrs » qui, dans l’Église comme dans les États, se révèlent si souvent n’être que des soliveaux entêtés dans leurs propres limitations.

Les interminables discussions sur des thèmes absurdes, souvent pur verbalisme, comme une déclaration projetée du caractère public des écoles catholiques, et d’elles seules, quelle que fût la législation civile locale sur ce point, avec le refus de simplement considérer l’effondrement déjà en cours de la culture ecclésiastique dans les séminaires, sapèrent ma conviction trop facile qu’il suffirait, dans l’Église, de réunir les responsables pour que, de leur concert spontané, se dégageât la poursuite de son existence dans un mieux-être.

Entre autres découvertes plus particulières que j’y fis, je dois mentionner à la fois l’ignorance crasse et le manque du plus élémentaire jugement d’un évêque français, destiné à devenir, après le concile, non seulement archevêque de Paris et cardinal, mais le premier président de la conférence épiscopale 6.

Le clou de ces discussions absurdes fut un dialogue entre l’éminentissime praeses 7 et Hubert Jedin 8, l’admirable historien du concile de Trente. Ce dernier soutenait, dans un latin d’une pureté cicéronienne, qu’il était absurde de prescrire l’unique usage du latin même pour l’enseignement moderne de l’histoire, tandis que le premier maintenait que rien n’était plus facile… mais en se montrant, pour son compte, incapable d’exprimer son point de vue autrement qu’en italien !

Grâce à Dieu, les propositions ineptes ou incohérentes qui pouvaient seules sortir de nos interminables palabres ne seraient même pas examinées ultérieurement par les pères du sacro-saint concile !

Plus réconfortantes, bien qu’encore mélangées, devaient être mes expériences pré-, para- ou post-conciliaires dans le domaine œcuménique.

Dès que je fus entré dans l’Église catholique, et même avant, il m’ avait été facile de constater que, pour la plupart des pionniers de l’œcuménisme en cette dernière, à part dom Lambert Beauduin 9, dom Clément Lialine ou le père Christophe Dumont, o.p.10, comme de ses ennemis acharnés, tels, alors, les futurs cardinaux Béa 11, Journet 12 ou Paul Philippe 13, le simple fait d’être un converti vous disqualifiait pour s’occuper de ces questions. Pour les premiers, cela provenait de cette idée de l’œcuménisme déjà rampante, triomphante aujourd’hui, et qu’Eric Mascall 14 a fort bien qualifiée d’ « œcuménisme d’Alice au pays des merveilles » : « Tout le monde a gagné la course, et chacun aura le prix ! » En d’autres termes : pas question de rien changer ni de part ni d’autre, le tout étant d’admettre qu’on peut bien faire ou croire n’importe quoi, pourvu qu’on en vienne à penser que tout cela est sans importance, le « oui » et le « non » répondu à chaque question s’équivalant.

Quant aux seconds, leur méfiance tenait évidemment à ce que les convertis pouvaient être tentés de penser que tout n’était tout de même pas faux dans leur protestantisme originel, et qu’il pourrait être bon d’en ramener quelque chose dans l’Église catholique.

Je note que ceci ne cesserait jamais de me valoir des incidents ou accidents du plus haut comique.

Quand j’arrivai à Strasbourg, pour m’y occuper du séminaire international, il s’y était institué des rencontres régulières entre un certain nombre de pasteurs et de prêtres. Tous les premiers, pour la plupart, de mes vieux amis, que je rencontrais personnellement dans la même atmosphère de cordiale compréhension qui avait survécu sans peine à notre commune jeunesse étudiante, désiraient naturellement m’y voir. Mais je dus m’en abstenir, le père Congar 15, alors aussi à Strasbourg, ayant décidé, motu proprio 16et quoi qu’eux-mêmes puissent dire, que ce serait pour eux une intolérable insulte. Même chose, un peu plus tard, à Lyon, de la part du père Dupuy 17, son confrère, pour une plus vaste et publique rencontre de ce genre, ce qui provoqua cette fois la protestation indignée de plusieurs pasteurs, qui m’écrivirent pour me dire leur dégoût de l’ostracisme dont j’étais victime, pensaient-ils dans leur innocence, de la part des jésuites (pour une fois, c’est des dominicains qu’il s’agissait ! mais, pour ce genre de sottise, évidemment, tous les grands ordres, comme on dit, peuvent se donner la main !)

En Angleterre, je ne cessai jamais, cependant, de fréquenter mes anciens ou nouveaux amis anglicans, au prix de quelles avanies de la part du clergé catholique ! — avant Jean XXIII parce qu’on m’y accusait de pactiser avec l’hérésie, ensuite (et les mêmes souvent !) parce qu’on m’y croyait un objet de scandale pour ces frères séparés.

Paradoxalement, en Italie, je fus plus heureux, notamment à Milan et à Bergame. Mgr Montini 18, quand il était l’archevêque du grand siège lombard, et les séminaires de Gallarate 19 et de Bergame, m’y invitèrent pour les semaines de l’unité, et, avec le plein accord du même prélat, j’y fus reçu, non moins cordialement, par l’Église vaudoise 20.

Quand le concile se rouvrit, après la mort de Jean XXIII, celui qui lui succéda 21 aurait voulu m’y appeler comme expert du Secrétariat pour l’unité. Mais j’avais trop récemment rompu avec l’Institut catholique de Paris pour risquer de renouveler les aigreurs des bons pères, et la tournure que prenaient déjà les interventions de certaines personnalités, parmi celles qui se mettaient le plus en vedette dans ce concile, ne me faisait pas désirer suivre de plus près des débats dont la confusion allait croissant.

Le père Duprey 22, des pères blancs, dès lors une des chevilles ouvrières du Secrétariat pour l’union des chrétiens, avait pourtant repéré ce que j’avais pu écrire sur ce sujet et désira très tôt que je fusse associé aux travaux ultérieurs. Surtout, au courant comme il l’était de la vie des Églises orthodoxes, il savait la sympathie pour ce que je n’ose appeler ma pensée que nombre d’évêques ou de théologiens y manifestaient, bien plus vive assurément que dans l’Église catholique, et il considérait comme un atout dans les réunions qui commençaient à se multiplier avec eux de m’y avoir.

C’est ainsi, pour ne pas mentionner de moindres choses, qu’il me fit inviter, peu après la conclusion du concile, à la première sérieuse réunion de travail que nous eûmes avec les Russes, à Bari 23. Il devait pour moi s’ensuivre toute une série de rencontres, notamment à Trente 24. Je commençai ainsi à me familiariser avec des personnalités comme le métropolite Nikodim 25, de Leningrad et Novgorod, ou celui qui deviendrait l’évêque Kyrill 26, de Viborg, et supérieur de l’Académie théologique de Leningrad, avant d’être transféré à Smolensk 27. Et d’où finalement ce voyage en Russie auquel je serai invité 28, avec une demi-douzaine d’autres membres du Secrétariat, et que j’ai raconté dans mon petit livre En quête de la Sagesse.

Ceci devait me conduire plus tard, sous Jean-Paul II, à faire partie de la commission mixte pour le rapprochement entre l’Église catholique et les Églises orthodoxes, et donc à participer aux premières rencontres plénières, à Patmos 29 puis à Rhodes, et ensuite à celle de Munich, puis en Crète, sans parler de tout un travail de sous-commission, sous l’excellente coprésidence du métropolite Georges Khodr 30 (du Liban) et de l’archevêque de Bari, le bénédictin Magrassi 31, grand spécialiste de Rupert de Deutz 32, avant de succéder à cet autre Mgr Nicodème 33 qui nous avait accueillis, avec tant de tact et de cordialité, lors de notre réunion initiale avec les Russes, sur la tombe de saint Nicolas 34, à la demande expresse des représentants du patriarcat moscovite.

Pour la première rencontre officielle avec les anglicans, je serai aussi l’un des participants de la commission préparatoire, à Malte, le seul membre nommé conjointement, comme dirait un de mes amis anglicans, par le pape et par l’archevêque de Cantorbéry, Michael Ramsey 35. Mais, n’ignorant pas la hargne persistante de l’épiscopat anglais à mon égard, sauf évidemment le cardinal Heenan 36, et aussi l’excellent Mgr Holland 37, tour à tour évêque de Portsmouth puis archevêque de Salford, après avoir été commodore de la Royal Navy, je refusai d’avoir aucune part aux tractations qui suivirent. Je ne le regrette pas, quand je vois les documents équivoques qu’elles ont produits, où se traduit l’ignorance commune qui subsiste encore entre ces deux mondes, même lorsqu’on y témoigne d’une récente meilleure volonté de compréhension.

Ce que ces diverses expériences, auxquelles s’ajoutèrent celle de la Commission internationale de théologiens 38fondée par Paul VI, après le concile, et par-dessus tout celle du consilium 39 pour la réforme des livres liturgiques, ont le plus fermement établi en moi, c’est la vérité du mot de Newman sur l’incapacité des commissions en général à produire rien qui vaille.

Avant d’en venir à quelques souvenirs, particulièrement instructifs, de ces deux dernières commissions auxquelles j’appartins, je reviendrai cependant sur les conciles eux-mêmes.

Ce qui les distingue de telles commissions, c’est qu’en principe ils sortent d’une concélébration eucharistique, où les évêques qui les constituent anticipent sacramentellement cette « unanimité dans l’amour » qui doit être réalisée dans l’Église d’après la Parousie.

Mais lors même que la dite concélébration ne se réduit pas à une simple formalité dont personne ne songe sérieusement à tirer les conséquences, dans les discussions qui suivront, l’incompétence, l’intrigue, la poudre aux yeux qu’on se jette les uns aux autres, comme saint Grégoire de Nazianze 40 l’a montré à propos du concile de Constantinople 41, dont il avait été le président, et comme l’a rappelé justement Ratzinger dans son livrePrincipes de la théologie catholique 42 (ce que la publicité déplorable du dernier concile ne pouvait que porter à son comble), tout cela mine peu à peu l’effet que telle concélébration, même accomplie dans un optimum de foi vive, a pu ou aurait pu avoir initialement sur les participants. Dans le meilleur des cas, celui d’un concile vraiment œcuménique au sens traditionnel du mot, c’est-à-dire représentatif effectivement d’une chrétienté indivise, tout ce que l’assistance divine peut assurer aux successeurs des apôtres, c’est l’absence d’erreur possible dans les définitions doctrinales que de telles assemblées se risquent à produire. Mais, en deçà de ce cas extrême, tous les dosages d’à-peu-près, d’insuffisance, ou de simple superficialité sont à attendre même d’une aussi sacro-sainte assemblée.

Qu’espérer alors de simples conciles locaux, pour ne rien dire des conférences épiscopales, régulièrement manipulées par des bureaux plus ou moins irresponsables, ou des assemblées dites d’experts, et de toutes autres commissions !

Si l’Église en tire quelque bien, ce n’est que dans la mesure où les plus hauts responsables (comme on dit aujourd’hui) de la succession apostolique, papes ou évêques influents soit par le poids de leurs sièges, soit par leurs mérites reconnus, en dégageront l’essentiel de son revêtement et de ses à-côtés plus ou moins adéquats.

Cependant, c’est au sensus communis fidelium 43 — entendons de ceux qui le sont vraiment —, en dernière analyse, qu’il appartiendra de le faire sien et, du coup, positif et effectif, par le parti qu’ils en tireront au plan du seul progrès spirituel qui compte celui vers la sainteté évangélique.

Et pour en finir du même coup, avec cette question, de ce qu’on nomme aujourd’hui l’œcuménisme, si l’on veut laisser au mot quelque liaison avec le sens où l’adjectif œcuménique 44 s’applique d’abord à l’unité vivante de l’Église, je dirai dans la même foulée que son seul sens possible est d’amener chacun à distinguer, de son côté comme chez les autres, ce qui est vraiment essentiel, et donc positif, de ce qui n’est qu’adventice, et toujours plus ou moins sourdement en opposition avec cette veine aurifère. Prétendre, en revanche, arriver à une quelconque réunion sans que rien ne change ni d’un côté ni de l’autre, n’a pas de sens. Prétendre y atteindre en se réduisant à un plus petit commun dénominateur n’en a pas davantage. La seule réunion qui ne soit pas une chimère ou un simple cache-pot ne se fera jamais que dans la redécouverte commune d’une plénitude vivante, débarrassée de tout ce qui n’est que négatif, par la reconnaissance mutuelle de la complémentarité ou de l’harmonie tout simplement (ce dernier point s’appliquant spécialement au rapprochement entre catholiques et orthodoxes) de ce qu’on tient de positif de part et d’autre, et qui ne peut paraître s’opposer que parce que le reste, qu’on y a accolé malencontreusement, en déguise ou étrangle l’authentique réalité.

Mais ce n’est pas tant par les discussions, et moins encore les compromis plus ou moins du type politique, que par un effort commun de purification, de compréhension, et surtout d’humble fidélité à l’authentique, qu’on peut espérer parvenir à réparer les déchirures. Les rencontres ne valent qu’autant qu’elles fournissent l’occasion de telles découvertes ou redécouvertes à ceux qui y sont disposés.

C’est, me semble-t-il, grâce à des personnalités comme celles de Jean XXIII, de Paul VI, du patriarche Athénagoras Ier 46, du métropolite Nikodim 47, chez qui le souci de la vérité intégrale allait de pair avec l’authentique charité, que les actuelles conversations entre catholiques et orthodoxes paraissent progresser pour de bon.

Ce furent les mêmes facteurs, les mêmes types de personnalités en qui la générosité allait de pair avec la lucidité qui firent la grandeur du premier œcuménisme, contemporain des conférences de Stockholm 48 et de Lausanne, et de la réponse qu’il trouva dès lors chez de trop rares catholiques, comme le cardinal Mercier 49, le métropolite Andreas Szepticzky 50, ou dom Lambert Beauduin 51. Hier encore, des hommes comme l’archevêque anglican Arthur Michael Ramsey 52 en ont donné d’admirables exemples. À peu d’exceptions près, ils semblent avoir à peu près disparu des milieux catholiques, où ils ne furent jamais bien nombreux… comme s’y sont raréfiés tragiquement, dans les dernières années, aussi bien les théologiens dignes de ce nom que les maîtres spirituels authentiques.

Chez les non-catholiques, ils semblent pareillement déserter de plus en plus les milieux spécialisés dans l’œcuménisme que le World Council of Churches 53 prétend chapeauter, mais où l’on ne s’intéresse plus guère qu’aux progrès d’un socialisme plus marxiste que chrétien d’inspiration… à l’heure même où le marxisme éclate en morceaux !

En revanche, de tels hommes sont peut-être plus nombreux que jamais parmi ces anglicans ou protestants soucieux avant tout de fidélité à la Parole biblique de Dieu en général et à l’Évangile en particulier, et de ce fait aussi critiques des positions d’école de la vieille controverse catholique-protestante que du néo-christianisme, sans plus de foi, du protestantisme dit libéral, appuyé sur une pseudo-science exégétique, qui n’est elle-même qu’un raisonnement de justification pour des préjugés rationalistes érigés en axiomes. Des méthodistes 54comme Outler 55, Wainwright 56 ou Neville Ward 57, des luthériens comme Cullmann 58, Lindbeck 59, Riesenfeld 60, Gerhardsson 61, Gärtner 62 ou Jeremias 63, des anglicans comme Macquarrie 64, Rowan Williams 65 ou Louth 66, des réformés comme Childs 67 ont là-dessus tout à enseigner encore, semble-t-il, à ceux que la presse catholique représente comme les prophètes d’un catholicisme de l’avenir (lequel, s’il les suivait, se dissiperait seulement en fumée !).

Que dirai-je, après cela, de ma collaboration, d’abord au consilium pour la réforme des livres liturgiques, auquel, après la publication de mon Eucharistie 68appelé par Paul VI, je ne pus me dérober ?

Je ne voudrais pas être trop dur pour les travaux de cette commission. Il s’y trouvait un certain nombre de savants authentiques et plus d’un pasteur averti et judicieux. Dans d’autres conditions, ils auraient pu accomplir un excellent travail. Malheureusement, d’une part, une fatale erreur de jugement plaça la direction théorique de ce comité entre les mains d’un homme généreux et courageux, mais peu instruit, le cardinal Lercaro 69. Il fut complètement incapable de résister aux manœuvres du scélérat doucereux qui ne tarda pas à se révéler en la personne du lazariste napolitain, aussi dépourvu de culture que de simple honnêteté, qu’était Bugnini 70.

Même sans cela, il était sans espoir de produire rien qui valût beaucoup plus que ce que l’on produirait, quand on prétendait refaire de fond en comble, en quelques mois, toute une liturgie qu’il avait fallu vingt siècles pour élaborer peu à peu.

Spécialement appelé à la sous-commission chargée du missel, je fus pétrifié, en y arrivant, quand je découvris les projets d’une sous-commission préparatoire, inspirée principalement par dom Cipriano Vagaggini 71, de l’abbaye de Bruges, et l’excellent prélat Wagner 72, de Trêves : croyant par là obvier à la mode, venue de Hollande, des eucharisties improvisées, dans une totale méconnaissance de la tradition liturgique remontant aux origines chrétiennes. Je n’arrive pas à comprendre par quelle aberration ces excellentes gens, assez bons historiens et esprits généralement raisonnables, avaient pu suggérer un découpage et un remembrement, également déconcertants, du canon romain 73 et d’autres projets se disant inspirés d’Hippolyte de Rome, mais guère moins farfelus 74.

J’étais pour ma part prêt à démissionner sur le champ et à m’en retourner chez moi. Mais dom Botte 75 me convainquit de rester, ne fût-ce que pour obtenir quelque moindre mal.

En fin de compte, le canon romain fut à peu près respecté et nous arrivâmes à produire trois prières eucharistiques qui, en dépit d’intercessions passablement verbeuses, récupéraient des pièces d’une grande antiquité et d’une richesse théologique et euchologique 76 hors de pair, sorties d’usage depuis la disparition des anciens rites gallicans 78. Je pense à l’anamnèse 77 de la troisième prière eucharistique, et aussi à ce qu’on put sauver d’un essai assez réussi d’adaptation au schéma romain d’une série de formules de l’antique prière dite de saint Jacques 79, grâce à un travail du père Gélineau, pas souvent si bien inspiré 80.

Mais que dire, alors qu’on parlait de simplifier la liturgie et de la ramener aux modèles primitifs, de cet actus poenitentialis 81 inspiré par le père Jungmann 82 (excellent historien du missel romain… mais qui, de sa vie, n’avait jamais célébré une messe solennelle !) ? Le pire fut un invraisemblable offertoire, de style Action catholique sentimentalo-ouvriériste, œuvre de l’abbé Cellier 83, qui manipula par des arguments à sa portée le méprisable Bugnini, de manière à faire passer son produit en dépit d’une opposition presque unanime 27.

On aura une idée des conditions déplorables dans lesquelles cette réforme à la sauvette fut expédiée, quand j’aurai dit comment se trouva ficelée la seconde prière eucharistique. Entre des fanatiques archéologisant à tort et à travers, qui auraient voulu bannir de la prière eucharistique le Sanctus 84 et les intercessions, en prenant telle quelle l’eucharistie d’Hippolyte, et d’autres, qui se fichaient pas mal de sa prétendue Tradition apostolique,mais qui voulaient seulement une messe bâclée, dom Botte et moi nous fûmes chargés de rapetasser son texte, de manière à y introduire ces éléments, certainement plus anciens, pour le lendemain ! Par chance je découvris, dans un écrit sinon d’Hippolyte lui-même, assurément dans son style, une heureuse formule sur le Saint-Esprit qui pouvait faire une transition, du type Vere Sanctus 85vers la brève épiclèse. Botte, pour sa part, fabriqua une intercession plus digne de Paul Reboux 86 et de son À la manière de… que de sa propre science. Mais je ne puis relire cette invraisemblable composition sans repenser à la terrasse du bistrot du Transtévère 87 où nous dûmes fignoler notre pensum, pour être en mesure de nous présenter avec lui à la Porte de Bronze 88 à l’heure fixée par nos régents 89 !

Je préfère ne rien dire ou si peu que rien du nouveau calendrier, œuvre d’un trio de maniaques, supprimant sans aucun motif sérieux la Septuagésime 90 et l’octave de Pentecôte 91, et balançant les trois quarts des saints n’importe où, en fonction d’idées à eux !

Comme ces trois excités se refusaient obstinément à rien changer à leur ouvrage, et que le pape voulait vite en finir pour ne pas laisser le chaos se développer, on accepta leur projet, si délirant fût-il 92 !

Le seul élément non critiquable dans ce nouveau missel fut l’enrichissement apporté surtout par la résurrection d’un bon nombre de préfaces magnifiques reprises aux anciens sacramentaires et l’extension des lectures bibliques (encore que, sur ce dernier point, on allât trop vite aussi pour produire quelque chose d’entièrement satisfaisant). Je passe sur nombre d’anciennes oraisons pour les temps de pénitence… qu’on nous obligea à estropier de manière à en évacuer le plus possible… précisément la pénitence ! En contrepartie, on doit tout de même signaler une composition nouvelle, non seulement irréprochable mais admirablement venue : celle de la nouvelle préface commune n°1 93. Il faut en rendre hommage à son auteur, un moine de Hautecombe 94, qui se borna à combiner, avec une sûreté de main peu commune, des phrases les plus chargées de sens de saint Paul, tout en parvenant à respecter le cursus 95.

Après tout cela, il ne faut pas trop s’étonner si, par ses invraisemblables faiblesses, l’avorton que nous produisîmes devait susciter la risée ou l’indignation… au point de faire oublier nombre d’éléments excellents qu’il n’en charrie pas moins, et qu’il serait dommage que la révision qui s’imposera tôt ou tard ne sauvât pas au moins, comme des perles égarées…

Pour en finir avec cette triste histoire, je relèverai par quel subterfuge Bugnini obtint ce qui lui tenait le plus à cœur, ou plutôt ce que ceux qu’il faut appeler ses commanditaires arrivèrent à faire passer par son intermédiaire.

À différentes reprises, soit à propos du sabordage de la liturgie des défunts, soit encore dans cette incroyable entreprise d’expurger les psaumes 96 en vue de leur utilisation dans l’Office 97, Bugnini se heurta à une opposition non seulement massive, mais on peut dire à peu près unanime. Dans de tels cas, il n’hésita pas à nous dire : « Mais le pape le veut ! »… Après cela, bien sûr, il ne fut plus question de discuter.

Cependant, un jour qu’il avait usé de cet argument, je devais déjeuner chez mon ami Mgr Del Gallo 98, lequel, comme premier camérier participant, avait à cette époque un appartement juste au-dessous des appartements pontificaux. Comme j’en redescendais, après la siesta, bien entendu, et que je débouchais de l’ascenseur sur leCortile San Damaso 99Bugnini lui-même émergeait de l’escalier, venant de la Porte de Bronze. À ma vue, non seulement il blêmit, mais, visiblement, il fut atterré. Je compris tout de suite que, me sachant notus pontifici 100il supposait que je venais de chez le pape. Mais, dans mon innocence, je ne parvins pas à deviner pourquoi il pouvait être à ce point terrorisé par l’idée que j’avais pu m’entretenir avec lui de nos affaires.

La solution m’en serait fournie, mais des semaines plus tard, par Paul VI lui-même. Causant avec moi de nos fameux travaux, qu’il avait entérinés, finalement, sans en être beaucoup plus satisfait que je ne l’étais, il me dit : « Mais pourquoi donc avez-vous fourré dans cette réforme… » Ici, je dois avouer que je ne me rappelle plus lequel des détails que j’ai mentionnés le chiffonnait particulièrement. Naturellement, je répondis : « Mais tout simplement parce que Bugnini nous avait certifié que vous le vouliez absolument… » Sa réaction fut immédiate : « Est-ce possible ? Il me dit à moi-même que vous étiez unanimes à cet égard ! »

Passons, pour en finir, à mon expérience de la Commission internationale de théologiens. Au début, mon impression fut des plus favorables. Mais elle finit par une déception pire encore.

À peu d’exceptions près, le choix des membres était vraiment représentatif des plus solides esprits et des meilleurs travailleurs en ce domaine que l’Église eût aujourd’hui à son service.

Les méthodes de travail, dès le début, y furent hors de toute comparaison avec celles des autres commissions où j’avais pu siéger jusque-là.

Le pape nous demanda de réfléchir sur certains thèmes d’actualité, comme le ministère sacerdotal ou le pluralisme théologique dans l’Église. Nous produisîmes là dessus, à tout le moins, quelques digests des plus sérieuses recherches contemporaines. La clarté de vision, la très large information, le courage intellectuel en même temps que le jugement pénétrant de Joseph Ratzinger s’y distinguèrent très spécialement… comme aussi son humour plein de gentillesse, mais pas facile à duper.

Assis pendant les séances généralement entre lui et Hans Urs von Balthasar 101, j’avoue que nos a partem’aidèrent singulièrement à supporter les discours intempérants de certains de nos collègues et les disputes sur des pointes d’aiguille de quelques autres. Je citerai seulement un mot que me glissa Ratzinger après trois quarts d’heures où Karl Rahner 102 s’était époumoné à nous refaire une diatribe évidemment composée pour ce que les Américains appellent les « télévidiots » : « Encore un monologue sur le dialogue ! » finit-il par soupirer avec le sourire, à mon adresse 103

Cependant, notre commission, évidemment l’objet-né de la haine de tout le personnel du Saint-Office, n’avait d’autre secrétariat que celui de cette congrégation. Le résultat en fut bientôt visible : tous les documents que nous pouvions produire étaient simplement rangés dans des placards bien cadenassés, dont il n’était pas question de jamais les sortir.

Il fallut, pour que la chose se découvrît, que Balthasar eût une audience de Paul VI à la veille du synode épiscopal 104 réuni pour débattre du sacerdoce. Le pape se plaignit de ce que notre commission ne lui avait encore fourni pas le moindre rapport sur cette question. « Comment ? répondit Balthasar, j’ai été moi-même chargé de la rédaction finale du texte qui, mis au point et adopté en séance plénière, a été remis aux secrétaires du Saint-Office il y a des mois ! »

Paul VI, indigné, nomma aussitôt Balthasar et ses principaux collaborateurs secrétaires du synode. Mais le rapport ne fut pas pour cela remis aux mains du pape lui-même avant que les évêques se fussent mis au travail à leur tour.

Parallèlement, ou pis encore, le rapport, si important dans la conjoncture postconciliaire, sur le pluralisme théologique, sa justification et ses limites, œuvre principalement de Ratzinger aidé notamment de Balthasar, de Sagi-Bunic 105 (un sympathique capucin yougoslave) et de moi-même, qui nous avait demandé un travail considérable, et qui avait été approuvé unanimement, après mise au point finale, par nos collègues, n’aurait sans doute jamais vu le jour si, des années plus tard, Ratzinger, devenu archevêque de Munich et cardinal, n’ avait pris sur lui de le publier sous sa responsabilité personnelle.

Quand je me rendis compte de cette situation, je démissionnai, en expliquant au pape pourquoi je le faisais.

Je reçus une lettre touchante du cardinal Seper 106 (excellent homme mais faible) me suppliant au nom du pape et au sien de reprendre cette démission. Comme je savais que notre rapport avait été mis à l’ombre par la conjonction du futur cardinal Paul Philippe 107, sous-secrétaire du Saint-Office, qui le trouvait dangereusement novateur, et du commissaire, le brave et quelque peu nigaud Charles Moeller 108, qui le jugeait trop conservateur, et qu’il n’était pas question alors de nous libérer de leur tutelle bicéphale, je maintins ma démission. Quelque temps plus tard, au renouvellement de la commission, le pape me renomma. En dépit de l’insistance de Mgr Delhaye 109, nommé enfin notre secrétaire (mais soigneusement privé de tout moyen d’en exercer efficacement les fonctions), excédé de cette comédie, je redémissionnai sur le champ. Depuis lors, je n’ai plus rien eu à faire avec cette Commission théologique internationale. Il paraît qu’elle poursuit imperturbablement ses travaux… bombycinans in vacuo 110 ! Grand bien lui fasse !

Un dernier mot à son propos. Lors d’une de ses réunions le père de Lubac 111 en profita pour soumettre à tous les membres de langue française une lettre destinée au pape 112, qui relevait tous les contresens, évidemment délibérés, dans la version française des nouveaux livres liturgiques, cependant déclarée conforme au texte latin authentique par Bugnini, non moins évidemment grâce à des arguments sonnants et trébuchants du maître actuel du CNPL 114. Tous, frappés du caractère scandaleux de ce tripatouillage, même le père Congar, tellement soucieux de ne pas s’opposer à ce qu’il appelait le « renouveau dans l’Église », signèrent ce document accablant sans hésiter. Huit jours plus tard, Bugnini était saqué par le pape…115 Mais, trait caractéristique de la bonté de Paul VI tournant à la faiblesse en ses dernières années : un mois plus tard, il le consacrait évêque… il est vrai pour l’envoyer comme nonce à Khomeiny ! Il y avait chez ce pontife, en effet, avec une délicatesse exquise, une veine de malice que bien peu de gens paraissent avoir soupçonnée.

Après ces diverses expériences, on comprendra que je n’aie plus gardé grand-chose de mes enthousiasmes juvéniles pour la conciliarité en général, et moins encore à l’égard de cette conciliarité de poche qu’on appelle aujourd’hui, abusivement, collégialité, où, en fait, quelques malins tirent régulièrement les ficelles derrière de braves gogos, qui s’imaginent après cela avoir pris des décisions que d’autres ont prises à leur place, mais sous leur responsabilité.

Louis Bouyer, in Mémoires (Cerf)

Notes rédigées par Jean Duchesne 116.

  1. Johannes AdamMöhler(1796-1838) est un théologien catholique allemand, auteur de L’Unité dans l’Église(1825). Louis Bouyer consacre à son ecclésiologie, largement reprise au concile Vatican II, le chapitre vu de la première partie de L’Église de Dieu, p. 117-134.
  2. Le Russe AlexisKhomiakov(1804-1860 ; voir Louis Bouyer, Le Métier de théologien, Ad Solem 2005, p. 149, 221), poète et penseur slavophile, est l’auteur de L’Église est une (1846, publié pour la première fois en 1864) et de L’Église latine et le protestantisme au point de vue de l’Église d’Orient (1858). Il assigne à l’orthodoxie une mission œcuménique. Louis Bouyer présente les intuitions de Khomiakov dans L’Église de Dieu, p. 164-168 et les joints à celles de Malet, p. 323.
  3. Giuseppe Pizzardo (1877-1970) fut préfet de la Congrégation pour les séminaires et les universités de 1939 à 1968.
  4. Paul Augustin Mayer (1911-2010), abbé bénédictin allemand, fut appelé à Rome en 1971 et créé cardinal en 1985.
  5. Le KGB (initiales de « Comité pour la sécurité de l’État » en russe) a été de 1954 à 1991 l’organisme soviétique des services de renseignements et de la police secrète.
  6. Louis Bouyer a voulu ne pas nommer François Marty (1904-1994), aveyronnais, évêque de Saint-Flour en 1952, archevêque de Reims en 1960, archevêque de Paris de 1968 à 1981, cardinal en 1969 et président de la Conférence des évêques de France de 1966 à 1975.
  7. Praesessignifie « président » en latin.
  8. La monumentaleHistoire du concile de Trentede l’historien catholique allemand Hubert Jedin (1900-1980) est parue de 1951 à 1976.
  9. Dom Lambert Beauduin (1873-1960, auquel Louis Bouyer a consacré un livre entier :Dom Lambert Beauduin, un homme d’Église,Tournai, Casterman, 1964 ; rééd. Paris, Éd. du Cerf, 2009 ; voir Louis Bouyer, Le Métier de théologien, p. 40-41, p. 66, p. 210-211, et p. 298), fut d’abord prêtre dans une paroisse ouvrière des environs de Liège (Belgique) et entra en 1906 à l’abbaye bénédictine du Mont-César (près de Louvain). Intéressé par la liturgie et la spiritualité orthodoxes, il partit fonder en 1925 le prieuré d’Amay-sur-Meuse (près de Liège, transféré en 1939 à Chevetogne dans la province de Namur). Il eut pour disciples dom Clément Lialine (1901-1958, Russe émigré devenu catholique, plus tard directeur de la revue Irénikon, auquel Louis Bouyer dédiera son Sens de la vie monastique, Tournai-Paris, Brepols, 1950 ; rééd. Paris, Éd. du Cerf, 2008), ainsi que d’autres pionniers de l’œcuménisme catholique, comme dom Olivier Rousseau (1898-1984) et l’abbé lyonnais Paul Couturier (1881-1953, à ne pas confondre avec le dominicain Marie-Alain Couturier, 1897-1953, théoricien de l’art et artiste lui-même).
  10. Le dominicain Christophe-Jean Dumont (1897-1991) dirigea pendant quarante ansIstina, le centre œcuménique créé en 1927 (avec une revue du même nom) par son ordre « pour promouvoir les études russes et les rencontres avec le monde slave »(istina signifie vérité en russe).
  11. Augustin Bea (1881-1968), jésuite allemand et bibliste, créé cardinal en 1959, fut le premier président du Secrétariat pour l’unité des chrétiens.
  12. Charles Journet (1891-1975), prêtre suisse, enseigna longtemps au séminaire diocésain de Fribourg. Proche de Jacques Maritain, il fonda la revueNova et veteraen 1926. Créé cardinal en 1965, il joua un rôle important dans l’élaboration des déclarations Nostra Aetate (qui promeut une approche positive des autres religions) etDignitatis humanae (sur la liberté religieuse) du concile Vatican II.
  13. Paul-Pierre Philippe (1905-1984), dominicain, enseigna à l’Angelicum, puis exerça diverses fonctions au Vatican et fut créé cardinal en 1973.
  14. Eric Lionel Mascall (1905-1993), prêtre anglican et théologien thomiste, enseigna après Oxford à King’s College, Londres et termina sa carrière à la cathédrale de Truro (en Cornouailles, à la pointe sud-ouest de l’Angleterre).
  15. Yves-Marie Congar (1904-1995, voirLe Métier de théologien, p. 31, p. 95, p. 218, et p. 265), dominicain, s’est fait connaître surtout par son travail théologique sur l’Église. D’après son propre témoignage, il a fait la connaissance de Louis Bouyer en 1932 (Journal d’un théologien, 1946-1956, Paris, Éd. du Cerf, 2001). Louis Bouyer lui a rendu un hommage appuyé à la fin de l’introduction de son propre livre :L’Église de Dieu, Corps du Christ et temple de l’Esprit, Paris, Ed. du Cerf, 1970, p. 13.
  16. Motu proprioen latin signifie : « de sa propre initiative ». Mais un motu proprio est un document par lequel le pape exerce son autorité dans une affaire interne à l’Église. On peut voir là, de la part de Louis Bouyer, une discrète ironie envers qui prend des décisions revenant au pape.
  17. Bernard Dupuy (né en 1925), dominicain, s’est engagé dans l’œcuménisme et aussi dans les relations avec le judaïsme.
  18. Après avoir servi comme nonce puis à la Secrétairerie d’État (le service du Vatican qui assiste le pape d’une part pour les affaires intérieures de l’Église et les documents qu’il signe, d’autre part pour les relations avec les États), Jean-Baptiste Montini (1897-1978 ; voirLe Métier de théologien,p. 219) fut archevêque de Milan en 1954 et créé cardinal en 1958 par Jean XXIII, avant de lui succéder en 1963 sous le nom de Paul VI.
  19. Gallarate est en Lombardie, au nord-ouest de Milan, tandis que Bergame est au nord-est.
  20. L’Église vaudoise est née de la conversion à la pauvreté évangélique d’un riche marchand lyonnais, Pierre Valdo ou Vaudès (1130 -1217), qui, peu avant saint François d’Assise (1181-1226) mais avec moins de succès, se mit à prêcher sans permission et fut pour cette raison excommunié bien qu’il n’enseignât rien d’hérétique. Ses partisans renoncèrent, en l’absence de prêtres, à certains sacrements, refusèrent de réintégrer l’Église catholique, entrèrent dans la clandestinité et ont survécu principalement en Italie du nord-ouest et en Amérique, rejoignant parfois certaines Eglises issues de la Réforme.
  21. « Celui qui succéda » à Jean XXIII est donc le cardinal Montini sous le nom de Paul VI.
  22. Pierre Duprey (1922-2007) était père blanc, c’est-à-dire qu’il appartenait à la société des Missionnaires d’Afrique, créée en 1868 par Mgr Charles Lavigerie (1825-1892), archevêque d’Alger, plus tard cardinal. Il participa à Vatican II comme traducteur pour les observateurs orthodoxes et prépara les rencontres entre Paul VI et Athénagoras Ier(voir n. 46) et continua de travailler au Secrétariat pour l’unité des chrétiens. Il fut consacré évêque en 1990.
  23. Bari est au sud de l’Italie, sur la côte adriatique.
  24. Trente est au nord de l’Italie, au pied des Dolomites derrière lesquelles se trouve l’Autriche. C’est là qu’eut lieu, de 1545 à 1563, le concile qui initia la réforme catholique en réponse au développement du protestantisme.
  25. Boris Rotov (1929-1978) devint, sous le nom de Nikodim (ou Nicodème) le métropolite de Leningrad (Saint-Pétersbourg avant et après le régime soviétique, au nord-ouest de la Russie, sur la mer Baltique) et Minsk (aujourd’hui en Biélorussie) en 1963, puis en 1967 éparque (c’est-à-dire « gouverneur » ecclésiastique) de Novgorod (au sud de Saint-Pétersbourg), une des capitales depuis le IIIesiècle de la Russie naissante et demeurée un important centre religieux.
  26. Vladimir Gundyaev (né en 1946), en religion Kyrill (Cyrille), dirigea l’Académie théologique de Leningrad de 1974 à 1984. Évêque puis archevêque de Viborg (à une centaine de kilomètres de Leningrad, près de la frontière avec la Finlande) en 1976, il fut transféré en 1984 au siège historique de Smolensk (au sud de Novgorod, à environ 350 kilomètres à l’ouest de Moscou) et reçut en 1989 juridiction sur Kaliningrad (l’ancienne Königsberg de la Prusse orientale, entre la Lituanie et la Pologne, entièrement russe depuis 1945). Kyrill s’engagea dans les relations internationales et œcuméniques, et fut promu au rang de métropolite en 1991. Il fut élu patriarche de Moscou en 2009.
  27. Que Louis Bouyer mentionne que Kyrill est désormais archevêque de Smolensk confirme que cette partie au moins de sesMémoiresn’a pas été rédigée avant 1984. En quête de la Sagesse est paru en 1980 aux Éditions du Cloître de l’abbaye de Jonques. Le sous-titre est : Du Parthénon (Athènes) à l’Apocalypse (la fin des temps) en passant par la nouvelle (Constantinople-Istanbul) et la troisième (Moscou) Rome.
  28. Louis Bouyer fut nommé à cette commission mixte en 1979, la seconde année du pontificat de Jean-Paul II (1920-2005).
  29. Patmos est une petite île grecque à l’ouest de la Turquie actuelle. C’est là que Jean l’évangéliste dit avoir reçu la vision de la fin des temps (Apocalypse 1, 9). Rhodes est une autre île grecque, plus au sud. La Crète est une plus grande île, au sud de la mer Égée qui sépare la Grèce de la Turquie.
  30. Georges Khodr (né en 1923), archevêque de Byblos et Botris, a promu au Liban un renouveau de l’orthodoxie en lien avec l’antique Église d’Antioche, fondée par les apôtres Pierre et Paul, à laquelle se rattachent également les chrétiens de Syrie et du Liban.
  31. Le bénédictin Andrea Mariano Magrassi (1930-2004) fut archevêque de Bari (voir n. 23) de 1977 à 1999.
  32. Rupert de Deutz (1075 ?-1129), bénédictin rhénan de l’abbaye Saint-Maurice de Liège, fut un théologien influent par ses écrits, notamment sur la présence réelle dans l’Eucharistie, le problème du mal, les motifs de l’Incarnation et le culte marial.
  33. Le MgrNicodème qui l’ « avait accueilli avec tant de tact et de cordialité » à Bari semble être le même que le métropolite Nikodim (voir n. 25).
  34. Les reliques de saint Nicolas (270 ?-343 ?) de Myre (en Turquie actuelle) furent transportées à Bari au XIesiècle pour les soustraire aux musulmans qui s’emparaient de l’Asie mineure. Ce saint, auquel sont prêtés de nombreux miracles (dont la résurrection de petits enfants) et qui est fêté le 6 décembre en Europe du nord, a été vénéré dans toute la chrétienté, y compris orientale et russe, et a inspiré les personnages de Santa Claus puis du Père Noël. L’importance de saint Nicolas pour l’orthodoxie russe est illustrée par une église construite à Bari de 1913 à 1917 et restituée en 2009 au patriarcat de Moscou.
  35. Arthur Michael Ramsey (1904-1988) fut le centième archevêque de Cantorbéry et primat de la communion anglicane (1961-1974), après avoir été évêque de Durham (1952) et archevêque de York (1956). Formé à Cambridge, et bien que non-conformiste d’origine, il rejoignit l’« anglo-catholicisme » de laHigh Church(au IIIe siècle, trois courants se développent au sein de l’Église d’Angleterre : la High Church, « haute » Église, qui insiste sur la hiérarchie et les rites restés proches du catholicisme romain ; la Low Church, « basse » Église plus populaire et proche du mouvement évangélique ; et la Broad Church, Église « large », plus libérale et hostile aux définitions dogmatiques). Il s’engagea dans les relations œcuméniques. The Gospel and the Catholic Churchest paru en 1936.
  36. John Carmel Heenan, né en 1905, fut nommé évêque de Leeds en 1951, puis de Liverpool en 1957 et archevêque de Westminster (Londres) en 1963. Il participa au concile Vatican II et fut créé cardinal en 1965. Une crise cardiaque lui fut fatale en 1975.
  37. Thomas Holland (1908-1999), après avoir été aumônier dans la marine britannique, servit à Rome au Secrétariat pour l’unité (1961-1974) et fut évêque de Salford (près de Manchester en Angleterre) de 1964 à 1983.
  38. La Commission théologique internationale a été créée en 1969.
  39. Depuis le Moyen Âge, on écritconcilium(avec un deuxième c) pour une assemblée large aux pouvoirs délibératifs, et consilium (avec un s) pour une assemblée plus restreinte à compétence consultative ou préparatoire, comme ce fut le cas pour la mise en œuvre des réformes liturgiques à la suite de Vatican II.
  40. Saint Grégoire de Nazianze (330 ?-390 ?) est un des Pères de l’Églisecappadociens, avec Grégoire de Nysse (335 ?-395 ?) et son frère Basile de Césarée (330 ?-379).
  41. Le premier concile de Constantinople en 381 confirma et précisa la divinité du Saint-Esprit et l’égalité des personnes divines qui avaient été définies au concile de Nicée en 325. Grégoire de Nazianze dut accepter la présidence de l’assemblée, mais fut contesté et amené à démissionner.
  42. Sur Joseph Ratzinger, voir n. 103. SesPrincipes de la théologie catholique. Esquisse et matériauxfurent publiés en 1982 (traduction française chez Téqui).
  43. Lesensus communis fidelium(en latin) est la perception de l’essentiel de la foi qui est commune à l’ ensemble des fidèles. La constitution Lumen gentium du concile Vatican II définit le sensus fidei(littéralement : le sens de la foi) comme ce qui est cru depuis les origines et partout dans l’Église avec l’assistance de l’Esprit-Saint – et qui n’est pas forcément l’opinion d’ une majorité à un moment et en un lieu donnés, telle qu’elle peut s’exprimer (ou être manipulée) par des moyens politiques.
  44. L’adjectifœcuméniquevient du grec oikoumêné, qui signifie habité. Il désigne donc ce qui concerne l’ensemble des lieux où vivent les humains et finalement la terre entière, si bien qu’on a pu l’assimiler àuniversel.
  45. Angelo Roncalli (1881-1963), fut nonce à Paris de 1945 à 1953. Le nonce est le représentant du pape auprès d’un État et aussi de l’Église du pays. Il fut ensuite patriarche de Venise et élu pape sous le nom de Jean XXIII en 1958.
  46. AthénagorasIer(1886-1972), patriarche de Constantinople en 1948, rencontra Paul VI pendant le pèlerinage de celui-ci à Jérusalem en 1964, puis à Istanbul et au Vatican en 1967. Ces rencontres permirent de lever les excommunications réciproques de 1054 entre les Églises romaine et orthodoxe.
  47. Sur le métropolite Nikodim, voir n. 25.
  48. Sur les conférences de Stockholm(Life and Work)et de Lausanne (Faith and Order), voir n. 53.
  49. Joseph-Désiré Mercier (1851-1926, archevêque de Malines et primat de Belgique en 1906, cardinal l’année suivante) accueillit chez lui dans les années 1920 des conversations entre anglicans et catholiques. Des efforts de rapprochements se développaient depuis les années 1890 entre d’une part Charles Lindley Wood, deuxième vicomte Halifax (1839-1934) et d’autre part Fernand Portal (1855-1926), prêtre lazariste, disciple de Newman, ami de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), conseiller de Georges Clemenceau, aumônier de l’École normale supérieure et soupçonné de modernisme.
  50. Le métropolite Andreas Szepticzky (1865-1944) fut à partir de 1900 l’archevêque des Ukrainiens (de rite orthodoxe) unis à Rome.
  51. Sur dom Lambert Beauduin, voir n. 9.
  52. Sur Michael Ramsey, voir n. 35.
  53. Dans l’entre-deux-guerres, les mouvements internationauxLife and Work (« Vie et œuvres », lancé par Söderblom) etFaith and Order (Foi et institutions) – sous l’impulsion de Charles Henry Brent (1862-1929, évêque épiscopalien de New York, voir Le Métier de théologien, p. 170) et avec l’avocat américain Robert H. Gardiner (1855-1924) – relancèrent l’œcuménisme ébauché à Édimbourg en 1910 par un congrès des sociétés missionnaires protestantes, Life and Work se concentrant sur la coordination des œuvres sociales et caritatives, et Faith and Order sur les croyances, le culte et les possibilités de communion entre les Églises. Ces deux mouvements aboutirent à la création du Conseil œcuménique des Églises ou World Council of Churches en 1948.
  54. Le méthodisme fut lancé par l’Anglais John Wesley (1703-1791) qui insistait sur l’expérience personnelle de Dieu et rompit avec l’Église d’Angleterre en 1784.
  55. Albert Outler (1908-1989), américain, assista à Vatican II comme observateur.
  56. Geoffrey Wainwright (né en 1939), participe au dialogue entre méthodistes et catholiques depuis 1986.
  57. J. Neville Ward (1915-1992) s’attacha à promouvoir la dévotion mariale et le chapelet.
  58. Oscar Cullmann (1902-1999) enseigna à Strasbourg, Bâle et Paris. Il fut observateur au concile Vatican II. VoirLe Métier de théologien,p. 11, p. 25, p. 28, p. 30, p. 174, et p. 184. Les Sacrements dans l’évangile johannique est paru à Paris aux Presses universitaires de France en 1951 et Le Milieu johannique, Essai sur l’origine de l’évangile de Jean, en 1976 aux Éditions Labor et Fides à Genève.
  59. George Lindbeck (né en 1923) fut observateur à Vatican II.
  60. Harald Riesenfeld (1913-2008) enseigna à Uppsala. Son ouvrage le mieux connu estJésus transfiguré(Copenhague, 1947). VoirLe Métier de théologien, p. 177, p. 184, où Louis Bouyer associe à Friedrichsen et Riesenfeld le bibliste norvégien Sigmund Mowinckel (1884-1965). L’Église (luthérienne) de Suède s’est divisée à partir des années 1950, notamment à propos de l’ordination de femmes, ce qui a poussé certains conservateurs, dont Riesenfeld, à rejoindre le catholicisme.
  61. Birger Gerhardsson (né en 1926), un exégète de l’école de Lund, montra la continuité entre l’enseignement de Jésus et les évangiles. Dans son étude en deux volumes (1930 et 1936), Anders Nygren (1890-1978) a opposé Éros (le désir de jouissance) à Agapè (l’amour désintéressé). Il est devenu évêque de Lund en 1948 et est associé à Gustaf Aulen comme chef de file de l’école de Lund qui a donné une audience internationale à la théologie scandinave au XXesiècle, accompagnée d’un renouveau en exégèse avec Anton Friedrichsen (18881953, critique de ladémythologisation de Rudolf Bultmann, 1884-1976, laquelle mine la crédibilité des récits évangéliques, puis Birger Gerhardsson.
  62. Bertil Edgar Gärtner (1924-2009), également bibliste suédois, fut évêque de Göteborg et s’opposa à l’ordination de femmes.
  63. Joachim Jeremias (1900-1979 ; voirLe Métier de théologien,p. 155, p. 176, p. 184), longtemps professeur à Göttingen en Allemagne, s’est fait connaître par ses études sur le Nouveau Testament à la lumière des textes bibliques et rabbiniques.
  64. John Macquarrie (1919-2007 ; voirLe Métier de théologien,p. 176-177, p. 287), presbytérien écossais, devenu épiscopalien (dans la communion anglicane) pendant qu’il enseignait à New York, a insisté sur la part de vérité qui subsiste dans toutes les traditions chrétiennes.
  65. Rowan Williams (né en 1950) fut Lady Margaret Professor of Divinity à Oxford (Les chaires de théologie,divinity,d’Oxford et de Cambridge ont été fondées par Lady Margaret Beaufort 1443-1509, mère du roi Henri VII 1457-1509), puis évêque au Pays de Galles en 1992 et archevêque de Cantorbéry en 2003. Rowan Williams fit sa thèse sur Vladimir Lossky (1903-1958 ; voirLe Métier de théologien, p. 174, p. 184, p. 212). Vladimir Lossky, chassé d’Union soviétique, rejoignit à Paris la Confrérie Saint-Photios (fondée par les frères Kovalevsky) dont le but était de convertir l’Occident à l’orthodoxie. C’est précisément ce dont rêvait Irénée Winnaert (voir n. 50 ci-dessus) et Vladimir Lossky donna une consistance intellectuelle à cette ambition, avec son intérêt stimulé par Étienne Gilson (1884-1978, voir Le Métier de théologien, p. 27, p. 184, p. 206, p. 249) pour saint Thomas d’Aquin, mais aussi pour Maître Eckhart et Denys l’Aréopagite. Mais il se fit surtout connaître par son Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient (1944, rééd. Paris, Éd. du Cerf, 2005) et enseigna à l’Institut Saint-Denys (l’Aréopagite), second centre après Saint-Serge de théologie orthodoxe à Paris.
  66. Andrew Louth (né en 1945) a étudié les Pères de l’Église à l’université de Durham et est devenu prêtre orthodoxe de 2003 à 2013. La cathédrale (XIIesiècle, de style « normand ») et le château adjacent de Durham (au nord-est de l’Angleterre) se dressent sur un piton rocheux contourné par la Wear. S’y trouvent les tombes de saint Cuthbert (VIIesiècle, évangélisateur de la région) et de saint Bède le Vénérable (672 ?-735, moine érudit, proclamé docteur de l’Église en 1899) dans la Galilee Chapel (chapelle de la Galilée, dite aussi chapelle de Notre Dame : Lady Chapel), d’un style plus aérien et qui a conservé des fresques médiévales.
  67. Brevard Childs (1923-2007), pasteur presbytérien et bibliste, enseigna à la prestigieuse université Yale (fondée en 1701 à New Haven dans le Connecticut).
  68. Les derniers volumes de Louis Bouyer parus dans la collection « Lex orandi » sontLa Vie de la liturgie. Une critique constructive du mouvement liturgique,traduction abrégée parue en 1956 de Liturgical Piety (Notre Dame, Indiana, Notre Dame University Press, 1954, aussi publié en Angleterre chez Sheed and Ward à Londres en 1956 sous le titre Life and Liturgy), et Le Rite et l’homme. Sacralité naturelle et liturgie en 1962 (paru traduit en anglais en 1963 dans les mêmes conditions que Liturgical Piety en 1954, après avoir également été une série de cours aux étudiants américains). De la même manière, presque simultanément en deux langues, Louis Bouyer publiera ensuite Eucharistie, Théologie et spiritualité de la prière eucharistique (Tournai, Desclée de Brouwer, 1966 ; rééd. Paris, Desclée de Brouwer, 1990 et Paris, Éd. du Cerf, 2009) et Architecture et liturgie (Paris, Éd. du Cerf, 1967 ; rééd. 2009), le premier traduit en anglais et édité ensuite (en 1968) par Notre Dame University Press et le second traduit en français la même année que sa parution à Notre Dame. The Liturgy Revived, A Doctrinal Commentary of the Conciliar Constitution on the Liturgy (toujours à Notre Dame en 1964) ne semble pas avoir eu de version française. De même, après la rédaction de ses Mémoires, alors qu’il continuait d’enseigner aux États-Unis, Louis Bouyer publiera en anglais Newman’s Vision of Faith, traduit en français chez Ad Solem à Genève en 2006 sous le tire : John Newman, le mystère de la foi, Une théologie pour un temps d’apostasie.
  69. Giacomo Lercaro (1891-1976) fut archevêque de Ravenne (1947-1952), puis de Bologne (1952-1968), et créé cardinal en 1953.
  70. Annibale Bugnini (1912-1982), lazariste italien, supervisa à partir de 1948 les réformes liturgiques introduites sous le pontificat de Pie XII (1876-1958) et participa comme expert à Vatican II. Les lazaristes sont une congrégation missionnaire créée par saint Vincent de Paul (1581-1660) dans une ancienne léproserie sur la route de Paris à Saint-Denis, nommée Saint-Lazare en l’honneur du frère de Marthe et Marie ressuscité par Jésus (Jean 11, 1-44) et devenue par la suite une prison, tandis que les lazaristes se consacraient essentiellement à la formation du clergé puis à l’enseignement. Il fut logiquement nommé secrétaire duconsiliumpour la mise en œuvre des nouveaux rituels (voir n. 39). Il s’est expliqué dans La Riforma liturgica (1948-1975), ouvrage posthume (1983 ; réédition augmentée en 1997), qui ne paraît pas avoir été traduit en français. Il a été critiqué, et pas seulement par Louis Bouyer. Mais c’est son secrétaire à partir de 1965, Mgr Piero Marini (né en 1942), qui fut de 1983 à 2007 le maître des cérémonies que l’on voyait dans les célébrations pontificales aux côtés de Jean-Paul II puis de son successeur.
  71. Dom Cipriano Vagaggini (1909-1999), religieux de la branche camaldule (fondée au XIesiècle en Toscane par saint Romuald) de la famille bénédictine, fut un des principaux inspirateurs des réformes liturgiques de la seconde moitié du XXesiècle.
  72. Johannes Wagner (1908-1999) fonda en 1947 à Trêves (sur la Moselle, près du Luxembourg) l’Institut allemand de liturgie, qui lui valut d’êtremonsignoriséet surtout qui joua un peu le même rôle outre-Rhin que le CPL en France. Le Centre de pastorale liturgique (CPL) est né progressivement, avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, de rencontres informelles entre universitaires et animateurs de célébrations. Les dominicains Roguet et Duployé ont lancé à partir de là aux Éditions du Cerf, animées par leur ordre, la collection Lex orandiet la revue (qui existe toujours) La Maison-Dieu. Le CPL est devenu en 1965, après Vatican II, un organe officiel de l’épiscopat français sous l’appellation Centre national de pastorale liturgique (CNPL) et, depuis 2005, le Service national de pastorale liturgique et sacramentelle.
  73. Lecanon romainest la prière eucharistique en usage à Rome et qui doit normalement être utilisée dans l’Église universelle.
  74. Saint Hippolyte de Rome (170 ?-235 ?, qui fut aussi unantipape!) a laissé entre autres dans sa Tradition apostolique une description, dont la validité a été contestée, du rituel eucharistique pratiqué au début du IIIesiècle.
  75. Dom Bernard Botte (1893-1980), bénédictin de l’abbaye du Mont-César à Louvain (Belgique), avait rejoint le CPL en 1948.
  76. Esteuchologiquece qui concerne les prières et les oraisons liturgiques.
  77. Étymologiquement, l’anamnèse est un rappel à la mémoire. Dans la célébration de la messe, il s’agit de la première prière dite par le prêtre après la consécration. Elle est aujourd’hui précédée par une acclamation de l’assemblée, par exemple : « Nous rappelons ta mort, Seigneur ressuscité, et nous attendons que tu viennes » (Prière eucharistique II), qui n’est pas à proprement parler l’anamnèse, comme précisé dansEucharistie, p. 434 et 437.
  78. Gallicanse dit du catholicisme français avec ses tentations depuis le Moyen Âge d’autonomie par rapport à Rome.
  79. La prière eucharistique attribuée à saint Jacques (« frère de Jésus » et chef de la première communauté chrétienne de Jérusalem) est encore employée par les chrétiens de Syrie.
  80. Joseph Gélineau (1920-2008), jésuite, compositeur et liturgiste, a donné un psautier en français et des cantiques qui ont été largement utilisés et aussi critiqués.
  81. L’actus poenitentialisest le rite pénitentiel au début de la messe.
  82. Josef Jungmann (1889-1975), jésuite autrichien, est l’auteur deLa Messe de rite romain,paru à Vienne en 1948.
  83. Le père Jacques Cellier (1922-1999) a été le premier directeur du CNPL jusqu’en 1973 (voir n. 114). Sur les réticences de Louis Bouyer à l’égard de l’Action catholique, qui visait, depuis l’entre-deux-guerres, à rechristianiser la société à travers un apostolat des laïcs dans leurs différents « milieux », voir laPréfacedu premier volume de son Histoire de la spiritualité chrétienne. Déplorer un style « sentimentalo-ouvriériste » est une manière de dénoncer la volonté de « reconquérir les masses laborieuses » sans s’apercevoir que le marxisme était déjà, à l’époque de la guerre froide, au moins intellectuellement et moralement en faillite.
  84. LeSanctusest à la messe l’acclamation « Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur… » au début de la prière eucharistique, laquelle comporte également des intercessions (pour le pape et l’évêque du lieu, pour les défunts, pour les fidèles présents, etc.).
  85. « Vere Sanctus es, Domine »est le début de la prière qui précède immédiatement la consécration selon laTradition apostoliqued’Hippolyte de Rome (voir n. 74) : « Tu es vraiment saint, Seigneur… », et une épiclèseest une invocation de l’Esprit-Saint. Dans la prière eucharistique II, on trouve ainsi, sitôt après la préface et leSanctus, juste avant la consécration : « Toi qui es vraiment saint, toi qui es la source de toute sainteté, Seigneur, nous te prions : sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit ; qu’elles deviennent le Corps et le Sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur ».
  86. Paul Reboux (1877-1963) publia de 1910 à 1913, avec son ami Charles Muller (1877-1914), sous le titreÀla manière de…, trois séries de pastiches d’auteurs alors célèbres, dont il reproduisait les tics de façon aussi reconnaissable qu’amusante.
  87. Le Transtévère (francisation deTrastevere : « au-delà du Tibre ») est un quartier populaire de Rome, sur la rive droite (ouest) du fleuve, juste au sud du Vatican.
  88. La Porte de Bronze, sur la droite de la basilique Saint-Pierre, donne accès au palais du pape.
  89. Lesrégentssont ici les autorités du consilium (voir n. 39 et n. 70) qui ont commandé aux experts la rédaction de nouvelles prières eucharistiques.
  90. Le dimanche de la Septuagésime (du latinseptuagesimus :soixante-dixième) était le neuvième (soit environ soixante-dix jours) avant celui de Pâques, à peu près trois semaines avant l’entrée en Carême. Ce chiffre correspondait à la durée approximative en années de la « captivité de Babylone » au VIe siècle avant Jésus-Christ, où les Juifs ont été déportés d’Israël avant d’être autorisés par les Perses à y retourner et à reconstruire le Temple de Jérusalem. Cette préparation liturgique permettait d’inscrire le mystère pascal dans la continuité de l’Ancien Testament. La suppression fut justifiée par le désir de mieux souligner la spécificité du Carême.
  91. L’octave (du latinocto : « huit ») est le prolongement sur huit jours des fêtes les plus importantes : Noël, Pâques et Pentecôte (donc, dans ces deux derniers cas, jusqu’au dimanche suivant ; le Concordat de 1802 en a laissé en France subsister les lundis). L’Église a gardé comme jours de fête la semaine après Noël jusqu’au 1erjanvier (jadis dit de la Circoncision, désormais dédié à Marie, Mère de Dieu),et les huit jours jusqu’au dimanche après Pâques (dit autrefois de Quasimodo, d’après les premiers mots en latin de l’ancienne prière d’entrée pour la messe de ce jour-là, aujourd’hui célébrant la Miséricorde divine depuis la canonisation en 2000 de la religieuse polonaise Faustine Kowalska, 1905-1938, apôtre de cette dévotion). Mais le prolongement sur une semaine des fêtes qui se succèdent fin mai-début juin (Trinité, Saint-Sacrement, Sacré-Cœur, Nativité de Jean-Baptiste, Pierre et Paul) entraînait parfois des chevauchements, ce qui a motivé après Vatican II la suppression des octaves, dont celle de la Pentecôte, dans cette période de l’année. D’aucuns, dont Louis Bouyer, ont regretté que le déploiement de l’action de l’Esprit dans le temps jusqu’au retour du Christ ne soit pas davantage marqué et médité.
  92. Sur tout ceci, voirLe Métier de théologien,p. 81-95. Voir aussi les explications données dans les articles de Mgr Pierre Jounel (1914-2004, professeur à la « Catho » de Paris et auteur de missels) et de dom Jacques Dubois (1919-1991, bénédictin de l’abbaye Sainte-Marie, et chercheur à l’École pratique des hautes études à Paris) dans La Maison-Dieu n° 100 (1969), p. 139-178. L’abbaye bénédictine  Sainte-Marie est au 3 de la rue de la Source à Auteuil dans le 16e arrondissement de Paris et appartient à la congrégation de Solesmes. La communauté fondée en 1893 a été érigée en abbaye en 1925. Mgr Pierre Jounel et dom Jacques Dubois faisaient l’un et l’autre partie, avec le franciscain italien Agostino Amore (de l’Antonianum, l’université de son ordre à Rome, décédé en 1982, également soucieux de fonder le culte des saints sur des réalités historiquement avérées), de la commission chargée de la révision du calendrier, et ce pourrait être les « trois excités » dénoncés par Louis Bouyer, bien que cette commission ait eu d’autres membres, dont Mgr Martimort et Mgr Bugnini (voir n. 70).
  93. Dans sa partie centrale, la préface commune I dit : « En lui tu as voulu que tout soit rassemblé (Éphésiens 1, 10), et tu nous as fait partager la vie qu’il possède en plénitude (Colossiens 1, 19 ; Jean 10, 10) : lui qui est vraiment Dieu, il s’est anéanti (Philippiens 2, 6-7) pour donner au monde la paix par le sang de sa croix (Colossiens 1, 20) ; élevé au-dessus de toute créature (Philippiens 2, 9-10), il est maintenant le salut pour ceux qui écoutent sa parole (2 Thessaloniciens 3, 1-2) ».
  94. Hautecombe (près d’Aix-les-Bains en Savoie) fut d’abord au XIIesiècle une abbaye cistercienne. Cistercien est l’adjectif formé sur Cîteaux (en Bourgogne), où l’abbaye fondée au XIesiècle a été à l’origine d’un renouveau du monachisme (après Cluny), amplifié par saint Bernard (1091 ?-1154), lequel fut moine à Cîteaux avant de fonder Clairvaux (en Champagne — à ne pas confondre avec l’abbaye bénédictine de Clervaux au Luxembourg) et d’en devenir l’abbé. L’ordre cistercien a connu une réforme au XVIIe siècle, avec notamment, à l’abbaye de La Trappe (à Soligny, dans le Perche — d’où le nom de trappistes donné aux cisterciens réformés), Armand-Jean de Rancé (1626-1700), dont François-René de Chateaubriand écrivit la Vie (1844). Une seconde réforme eut lieu au XIXe siècle, menant les trappistes à se distinguer des autres cisterciens comme étant « de la stricte observance ».Des moines de l’abbaye Sainte-Madeleine à Marseille, dépendant de Solesmes, exilés en 1901 à Brescia en Italie, la reprirent de 1922 à 1992, mais partirent pour fonder Ganagobie. Les lieux sont animés depuis par la communauté charismatique et œcuménique du Chemin Neuf. Le moine ici félicité est dom Antoine Dumas (1915-1999).
  95. Le cursus est ici à la fois la structure requise pour la préface (ouverture, après l’offertoire, de la prière eucharistique proprement dite, introduisant auSanctus)et la cohérence intelligible de la prière.
  96. Les psaumes exclus : 58 (57) ; 83 (82) ; 109 (108), ou expurgés : 63 (62), 10-12 ; 110 (109), 6 ; 137 (136), 7-9, sont de tonalité imprécatoire et/ou maudissent des ennemis.
  97. Il s’agit bien sûr ici de l’Office divin. Dans son intégralité, l’Office divin des communautés monastiques comprend chaque jour dans l’ordre : matines (ou vigile) au milieu de la nuit, laudes au lever du soleil, prime, tierce, sexte et none aux première, troisième, sixième et neuvième heures, vêpres dans la soirée et complies avant le coucher.
  98. Luigi Del Gallo, marquis de Roccagiovine (1922-2011), servit à la maison du pape de 1960 à 1983 et fut ensuite évêque auxiliaire de Rome.
  99. LeCortile San Damaso(cour Saint-Damase) est au centre du palais pontifical du Vatican.
  100. Notus pontificisignifie littéralement : « connu (intime) du pontife », mais cette expression se trouve aussi dans la version latine de Jean 18, 15, où l’évangéliste se désigne ainsi lui-même comme celui qui, une fois Jésus arrêté et conduit à la résidence du grand-prêtre, y accompagne Pierre et n’y est pas un étranger.
  101. Hans Urs von Balthasar (1905-1988, voirLe Métier de théologien,p. 102, p. 144, p. 147, p. 202) est un théologien suisse, ami des pères de Lubac (voir n. 111), Daniélou (voir n. 113), Ratzinger (futur Benoît XVI, voir n. 103) et Bouyer. Il accompagna la conversion de la mystique visionnaire Adrienne von Speyr (1902-1967 ; voirLe Métier de théologien, p. 144). Il produisit une œuvre immense, réintroduisant l’esthétique dans la pensée chrétienne, y développant la notion de drame et culminant dans l’exploration des relations entre les personnes de la Trinité. Louis Bouyer le peint sous la figure d’Hans von Kaspar dans Les Hespérides, p. 209-210. Louis Bouyer écrivit Les Hespérides, sous le nom de plume Prospero Catella, aux éditions S.O.S. (Paris).
  102. Le jésuite allemand Karl Rahner (1904-1984) fut expert à Vatican II. Il s’efforça de concilier la tradition catholique de saint Thomas d’Aquin et de la philosophie plus profane (celle d’Emmanuel Kant, 1724-1804) avec la modernité (en particulier l’existentialisme de Martin Heidegger, 1889-1976). Il fut aussi critiqué, par exemple pour sa thèse du « christianisme anonyme » (chez les personnes sincères qui n’ont pas accès à la foi) et pour son explication de l’eucharistie. La compréhension de la présence du Christ dans l’Eucharistie pose problème dès le XIesiècle, avec l’hérésiarque Bérenger de Tours (998 ?-1088 ?). La doctrine de la transsubstantiation, selon laquelle le pain et le vin consacrés changent substantiellement pour devenir le Corps et le Sang du Christ, a été définie par le concile du Latran en 1215, justifiée par saint Thomas d’Aquin (Somme théologique,IIIa pars, quaestio 75) et confirmée par le concile de Trente (1545-1563) après la Réforme protestante. Les luthériens, à la suite des théologiens franciscains Duns Scot (1266-1308) et Guillaume d’Occam (1285 ?-1347), préfèrent parler de « consubstantiation » (où la substance du pain et du vin coexistent avec celle du Corps et du Sang du Christ) et les calvinistes de présence « pneumatique » (en esprit) dans les « espèces » lors de la célébration du mémorial de la Cène. Certains théologiens catholiques ont parlé au XXe siècle de « transsignification » : Piet Schoonenberg, s.j. (1911-1999), ou de « transfinalisation » : Edward Schillebeeckx, o.p. (1914-2009), tandis que Karl Rahner et Bernhard Welte (1906-1983) ont insisté sur la portée subjective (pour les participants) de la transformation des « espèces »… Louis Bouyer n’a pas particulièrement apprécié la pensée de Karl Rahner. Il s’est en revanche intéressé aux travaux de son frère Hugo (1900-1968, voir Le Métier de théologien, p. 110), également jésuite, sur l’ histoire des religions.
  103. Le souvenir que rapporte Louis Bouyer de Benoît XVI date donc du début des années 1970, avant que le théologien allemand, professeur à Ratisbonne en Bavière, devienne archevêque de Munich et cardinal (en 1977), et a été rédigé dix ans plus tard sans relever qu’il avait été appelé à Rome par Jean-Paul II (en 1981), comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Celle-ci avait été créée en 1965, succédant au Saint-Office qui avait lui-même remplacé en 1908 (pendant la répression du modernisme) la Sacrée Congrégation de l’Inquisition, instituée en 1542 pour superviser et contrôler les poursuites locales contre les hérétiques, menées depuis le Moyen Âge.
  104. Le synode des évêques (prévu par Vatican II) sur le sacerdoce ministériel eut lieu à l’automne 1971 et, contrairement à certaines attentes, confirma la doctrine traditionnelle, y compris le célibat des prêtres. La Commission théologique internationale avait remis un an plus tôt son rapport allant en ce sens.
  105. Le Croate Tomislav Janko Sagi-Bunic (1923-1999), capucin (c’est-à-dire d’une branche de la famille franciscaine) fut le secrétaire du cardinal Seper (voir la note suivante) et s’attacha à maintenir dans son pays aux mains des communistes des éditions d’ouvrages théologiques, dont une version de la revueCommunio(voir n. 116). – L’unité de la foi et le pluralisme théologique (document de la Commission théologique internationale élaboré en 1972 et annoncé en 1973) fut publié et préfacé par le cardinal Ratzinger en 1978 (traduction française la même année aux éditions CLD, Chambray-lès-Tours).
  106. Franjo Seper (1905-1981) succéda au cardinal-martyr Aloysius Stepinac (1898-1960), archevêque de Zagreb (Croatie), accusé par les communistes de collaboration avec les partisans des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale et béatifié en 1998. Créé cardinal en 1965, il prit en 1968 la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi et fut remplacé à sa mort par Joseph Ratzinger (voir n. 103).
  107. Sur le cardinal Paul Philippe, voir n. 13.
  108. Charles Möller (1912-1986), théologien belge, professeur à l’université de Louvain etmonsignorisé, fut expert à Vatican II et est l’auteur deLittérature du Xe siècle et christianisme (six volumes, 1953-1993).
  109. Philippe Delhaye (1902-1990), également théologien belge de Louvain etmonsignorisé, fut secrétaire de la Commission théologique internationale de 1972 à 1989.
  110. L’expressionbombycinans in vacuosignifie filant de la soie dans le vide et est due à l’Anglais William Chillingworth (1602-1644) polémiquant au nom du protestantisme (bien qu’il ait été un moment tenté par le catholicisme) contre un jésuite et accusant les théologiens papistes de s’attacher à des subtilités aussi évanescentes que vaines.
  111. Henri de Lubac (1896-1991 ; voirLe Métier de théologien,p. 202), jésuite, enseigna à Lyon, où il s’intéressa aux Pères de l’Église, à l’Exégèse médiévale (quatre volumes parus entre 1959 et 1963, à la théologie de l’Église, au bouddhisme, à son aîné et ami Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)… Son Drame de l’humanisme athée(1944) aida beaucoup à situer le christianisme face à la modernité, prolongeant ses études sur l’humaniste de la Renaissance Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) ou le socialiste Joseph Proudhon (1809-1865), et couronnées par son travail (1979-1981) sur La Postérité spirituelle de Joachim de Flore (moine calabrais du XIIe siècle et prototype des déviations de la pensée chrétienne en Occident). Ses recherches sur le surnaturel et l’articulation entre la nature et la grâce en 1946 lui valurent d’être soupçonné de modernisme. Il participa cependant à Vatican II où il se lia d’amitié avec un certain Karol Wojtyla. Celui-ci, devenu en 1978 le pape Jean-Paul II, le créa cardinal en 1983. Mais le père de Lubac invoqua son âge pour décliner d’être élevé à l’épiscopat. Louis Bouyer s’occupa de lui avec sollicitude et le fit inviter, tant qu’il était encore valide, à passer l’été avec lui à l’abbaye de Saint-Wandrille.
  112. À l’automne 1970, à l’initiative d’Henri de Lubac, les autres membres français de la Commission théologique internationale : Louis Bouyer, Yves-Marie Congar (voir n. 15), André Feuillet (1909-1998) et Marie-Joseph Le Guilllou (dominicain, 1920-1990) – Jean Daniélou (voir n.113) s’étant abstenu en tant que cardinal – signèrent une lettre destinée au pape et qui fut publiée dansLa Croixdu 17 décembre, protestant contre la traduction, proposée par le CNPL, de catholica par universelle, s’agissant de l’Église dans le Credo. L’objection était que universel n’a pas de dimension spirituelle et gomme la réalité mystique de l’Église. Voir Le Métier de théologien, p. 95. Catholique fut conservé.
  113. Le jésuite Jean Daniélou (1905-1974) était le frère de l’indianiste Alain (1907-1994), le fils de Charles (1878-1953), plusieurs fois ministre sous la IIIeRépublique et plutôt anticlérical, et de Madeleine (1880-1956), éducatrice et fondatrice de la Communauté apostolique Saint-François-Xavier, des collèges Sainte-Marie (le premier à Neuilly près de Paris) et des écoles Charles-Péguy. Spécialiste du christianisme antique, fondateur (avec Henri de Lubac, voir n. 36 du chap. XII, et deux autres jésuites, Victor Fontoynont, 1880-1958, et Claude Mondésert, 1906-1990) de la collectionSources chrétiennes qui réédite les Pères de l’Église aux Éditions du Cerf et compte aujourd’hui plus de 500 volumes, mais aussi aumônier d’étudiants, il participa comme expert(peritus) au concile Vatican Il (1962-1965) et fut créé cardinal en 1969.
  114. Le « maître actuel du CNPL », ici délibérément non nommé, est l’abbé Jacques Cellier (voir n. 83).
  115. Bugnini (voir n. 70) ne semble pas avoir étésaquéimmédiatement suite à la lettre préparée par le père de Lubac. Il fut élevé à l’épiscopat en 1972 et ne fut remercié qu’en 1975, lorsque la Congrégation pour le culte divin, dont il était le secrétaire et qui avait mis en place les réformes liturgiques, fut réunie à celle pour la discipline des sacrements. Il fut envoyé en 1976 comme pro-nonce en Iran, ce qui n’était pas un poste important, étant donné la très faible audience du catholicisme dans ce pays. Cette nomination pouvait donc illustrer l’adage : « Promoveatur ut amoveatur » (lorsqu’une promotion camoufle plus ou moins une mise au placard). Quand l’ayatollah Ruhollah Khomeiny (1902-1989) prit le pouvoir en Iran en 1979, Mgr Bugnini s’employa (sans succès) à obtenir la libération des Américains retenus peu après comme otages dans leur ambassade à Téhéran.
  116. Les parents de Marie-José Roussel (née en 1947), épouse de Jean Duchesne (angliciste en classes préparatoires, né en 1944 ; auteur de ces notes), ont mis, à partir de 1977, un studio aménagé sous les toits à la disposition de Louis Bouyer et ont également logé rue d’Auteuil (tout près de la villa Montmorency), dans le même immeuble ou dans l’immeuble voisin, des amis de leur fille et de son mari avec leurs familles : les philosophes Rémi Brague (né en 1947) et son épouse Françoise (née en 1946), et Jean-Luc Marion (né en 1946) à et son épouse Corinne (née en 1945), ainsi que le fiscaliste Jean Congourdeau (né en 1948) et son épouse Marie-Hélène (née en 1947), chercheur sur la civilisation byzantine. Avec Jean-Robert Armogathe (né en 1947), prêtre et universitaire, ces quatre ménages s’étaient liés à partir de 1967 au Sacré-Cœur de Montmartre, au sein du groupe d’étudiantsRésurrection publiant la revue du même nom, sous l’égide de Mgr Maxime Charles (1908-1993, fondateur en 1945 du Centre Richelieu, aumônerie des étudiants de la Sorbonne). Celui-ci les a encouragés à répondre aux sollicitations de théologiens qu’il leur avait permis de rencontrer : outre Louis Bouyer, les pères Daniélou (juste avant son décès, voir n. 113), von Balthasar et de Lubac (voir n. 102 et n. 111, respectivement), pour lancer l’édition en français de la Revue catholique internationale : Communio, où s’étaient également engagés Joseph Ratzinger, Tomislav Sagi-Bunic (voir n. 105) et les futurs cardinaux Karl Lehmann (né en 1936) et Angelo Scola (né en 1941). Louis Bouyer avait participé à Paris à des réunions deRésurrection et accueilli et présidé à La Lucerne des sessions du même groupe, où se sont également formés en partie les futurs cardinaux Christoph Schönborn (né en 1945), Philippe Barbarin (né en 1950), son actuel auxiliaire Jean-Pierre Batut (né 1954), le père Michel Gitton (né en 1945, fondateur de la communauté apostolique Aïn Karem), le père Jacques Benoist (né en 1946, chapelain de Saint-Martin de Porrès à Paris), le frère Nicolas-Jean Séd, dominicain, ancien directeur des Éditions du Cerf, et quantité d’autres qu’il est impossible de nommer tous ici et qui considèrent rester redevables à Louis Bouyer. Celui-ci a invoqué la rédaction de ses grandes « trilogies dogmatiques » et les inimitiés que lui avait values dans l’Église de France La Décomposition du catholicisme pour décliner d’entrer au comité de rédaction, mais il a donné régulièrement pendant une quinzaine d’années (c’est-à-dire tant qu’il a été en mesure d’écrire) des articles à la revue et dès son premier numéro (septembre 1975).

Quand le sacré devient profane et que le profane devient sacré

QUAND LE SACRE DEVIENT PROFANE ET QUE LE PROFANE DEVIENT SACRE.

L’Auteur de cette analyse est Dom Karl Wallner o.cis., Recteur de l’Université Pontificale d’Heiligenkreuz (AU) et directeur national de Missio pour l’Autriche. Les lignes qui suivent sont extraites de son allocution donnée lors de la session de l’Académie Internationale qui s’est tenue le 31 aout 2016 à Aigen.


On retrouvera l’original de cet article en Anglais sur le site : https://sicutincensum.wordpress.com
Cet article est paru auparavant en français (Traduction MH / APL) sur Proliturgia.


 « Au cours des dernières décennies, le culte catholique, l’art et l’architecture qui lui sont attachés, ont été l’objet de transformations que beaucoup ont éprouvé comme une perte de dignité et de sacralité. Parallèlement, dans le monde du sport et du show business, il est devenu courant de trouver de somptueuses mises en scène qu’on peut qualifier de “rituelles” : et le public aime ça ! De quoi méditer sur un phénomène qui place l’Eglise devant un défi d’importance.

Ces transformations qui ont affecté la liturgie catholique, son art et son architecture, ont souvent été ressenties comme une véritable rupture, parfois même comme la disparition de toute idée de dignité et de sacralité. Dans les années 1970 cette “désacralisation”, qui avait provoqué à l’époque de longs débats théologiques, était même devenue un passage obligé devant mener à la modernisation de l’Eglise. En face de la “désacralisation” menée à l’intérieur de l’Eglise, se trouve un autre phénomène que j’ai pu expérimenter moi-même lors de mes contacts avec le monde profane du show business. Une sorte de “sacralisation”, de ritualisation de la chose profane, une promotion du non-religieux au grade d’objet de culte. Dans les coulisses d’une émission télévisée à laquelle j’avais été invité, j’ai pu observer combien toute la “dramaturgie” d’une telle production était réglée, jusque dans les moindres détails, de façon à ce que le téléspectateur, depuis son fauteuil, puisse participer à une sorte de “grand–‐messe pontificale du divertissement”.

Il y a quelques années, à la suite de la célébration d’un office de Vigile avec les jeunes, j’ai vécu une expérience qui m’a profondément marqué et s’est révélée être pour moi une vraie clé de compréhension. Je dois préciser que chez nous, à Heiligenkreuz, nous organisons depuis 20 ans des moments de prières pour les jeunes de 15 à 28 ans. Vu que la plupart des jeunes de cet âge vivent déjà dans une sévère sous–‐culture de tout ce qui touche au catholicisme, et qu’il leur faut commencer par apprendre ce qu’est la prière et l’adoration, ces vigiles représentent un véritable défi. C’est pourquoi aussi nous nous refusons à envisager de célébrer avec eux une messe : il nous faut d’abord rendre ces jeunes gens capables d’accueillir le mystère eucharistique. Avant toute chose ils ont besoin d’avoir une relation personnelle à Jésus‐Christ. La liturgie catholique offre pour cela tout un éventail de possibilités, tout un répertoire sacré, capable de créer une ambiance permettant aux jeunes d’ouvrir à ce point leur cœur qu’ils puissent être touchés par la présence de Dieu. Concrètement, voilà ce qui se passe chez nous : la lumière est atténuée dans la nef de l’église ; nous chantons beaucoup, surtout des hymnes de louange ; la procession d’entrée se fait à partir de la pénombre moyenâgeuse du cloître, à la lumière de cierges, en récitant une dizaine de chapelet ; le Saint Sacrement, dans l’ostensoir, est fortement illuminé, de manière à constituer un point central, majestueux et étincelant, attirant le regard de quelques 300 jeunes à genoux, priant et adorant ; les cloches sonnent à toute volée pendant que le prêtre bénit la foule ; le célébrant porte un velum solennel ; les acolytes se prosternent avec un ordre parfait. Bref, nous utilisons toutes les ressources que nous offre la liturgie catholique sur le plan de la dramaturgie. Et, bien sûr, nous offrons beaucoup d’encens… La vue, l’ouïe, les chants, l’odeur de l’encens, les gestes et les attitudes… etc. deviennent ici autant d’instruments concrets permettant l’ouverture des âmes. Remarquons que l’encens n’a pas pour seul effet de flatter l’odorat : il donne aussi de la visibilité à l’espace : il s’élève, en effet, produisant ainsi une sensation de hauteur, d’élévation, de bien–‐être, de solennité.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’expérience dont je parlais : à la fin des Vigiles, un de ces jeunes totalement inculte vint me voir. Il était profondément bouleversé, rayonnant et enthousiaste. Il me dit : “Père Karl, vos vigiles sont super cool, tellement modernes ! Vous utilisez même des machines à brouillard comme dans les discothèques”. Je pense – et les jeunes ne me démentiront pas – qu’aujourd’hui nous vivons une sorte de retournement de situation : de la désacralisation du monde catholique vers une certaine re-sacralisation, dans le sens d’une nouvelle compréhension de termes comme “culte” ou “célébration” parmi les jeunes générations. Un groupe de musique parvenu au sommet de sa gloire est un “groupe culte”, comme un concert particulièrement réussi est devenu une “grand-messe”. Ce terme, souvent décrié autrefois – et encore toujours évité dans les milieux internes à l’Eglise – est à présent redécouvert de façon quasi-euphorique dans le monde profane. Car on aime la solennité d’un moment. Parce que le monde du business vit de “célébrations” pompeuses et pleines de glamour. Lorsqu’on aime soi‐même la liturgie de l’Eglise, et qu’on la considère comme la consistance même de la vie, comme ici à Heilgenkreuz, où j’ai eu l’honneur d’occuper la charge de cérémoniaire pendant 21 ans, on s’étonne parfois de constater que “les enfants de ce monde sont souvent plus intelligents que les enfants de la lumière”. La dignité, la majesté, la solennité, le sens du rite, toutes ces choses qui allaient de soi dans l’Eglise au cours des siècles passés mais qui ont été gravement négligées depuis les années 1960 dans un mouvement de sécularisation totalement inédit, sont à présent “découvertes” dans le monde profane, et intégrées à ce contexte comme une grande nouveauté. J’ai déjà évoqué ces grands shows télévisés auxquels j’ai pu participer -de gré ou de force parfois -, et que j’ai vécus comme des mises en scène pseudo liturgiques. Ces “liturgies du divertissement” ont pour but de créer des tensions émotives, du bien-être et de l’amusement : c’est à dire un bonheur terrestre fait d’émotions mises en scène. Et on ne lésine pas sur les moyens ! La majesté du lieu, transfigurée par le mouvement de la caméra, la présence d’un “grand pontife” bien connu de tous, la promesse de gains substantiels et de reconnaissance médiatique… On honore le presentateur-vedette comme jadis on honorait le prêtre à l’autel, lorsqu’on lui portait, sur le plan théologique, la révérence due au Christ. Sauf que, dans ce contexte de sacralité profane, cette manifestation s’est transformée en un culte de la personnalité et une affaire de starisation. Expérimenter la notion de sacré, c’est vivre la mise en place d’une séparation, d‘un contraste. Il s’agit d’une notion subjective, d’un sentiment, d’une constante fondamentale de la psychologie humaine. Qui n’a pas senti monter en lui une poussée de respect et d’émotion lors d’un moment musical fort et solennel, dans un espace dont l’architecture se caractérise par la hauteur et la symétrie ? Qui ne s’est pas senti vibrer en participant à une gestuelle codée et inhabituelle, à une manifestation d’unité, de connivence, au sein d’une foule nombreuse ? Le bien–‐être donne alors la chair de poule ! Lars Olaf Nathan Söderblom, un suédois historien des religions, a défini en 1913 le sacré comme “la notion déterminante de toute religion ; elle est plus importante même que la notion de divinité”. L’expérience du sacré est plus fondamentale que la notion de divinité. Cela signifie que la religiosité est constituée en premier lieu par le fait de se laisser toucher par l’existence de quelque chose qui échappe à notre quotidien, par une certaine pureté, une certaine majesté, quelque chose qui force le respect, quelque chose d’inattendu… C’est seulement à partir de ce ressenti que l’homme s’interroge sur l’origine de ce sentiment, sur Dieu. Historiquement parlant, les premières actions à connotation religieuse de l’homme ne s’adressaient pas à un dieu personnel. Elles étaient plutôt le reflet d’un ressenti : se sentir concerné, touché, par une certaine majesté, par ce qui est autre, par ce qui est au–‐ delà des frontières, par ce que nous pouvons appeler un “sacrum”. Cette constante fondamentale du sentiment religieux devra attendre le christianisme pour être purifiée et magnifiée. En effet, dans cette fascination, va soudain se révéler un “Dieu” personnel, une personne qui, en Jesus–‐Christ, aura même une existence concrète, historique auprès des hommes, et qui par l’Esprit Saint habitera le coeur de l’homme. Repetons–‐le : le besoin de se sentir impressionné par quelque chose qu’il ressent comme “sacré”, au point d’en attraper la chair de poule, est fondamental pour l’homme : car l’homme est prédestiné au sacré. Ceci se vérifie aussi par la négative : depuis les années 1980 en effet, nous vivons un déclin dramatique de la foi chrétienne, et plus généralement de la capacité d’établir un dialogue avec un dieu personnel. Une étude datant de 2015 (“Shell–‐Jugendstudie” : une étude publiée en Allemagne auprès de 2500 jeunes de 12 à 25 ans, de tous horizons), menée, non pas par des théologiens voyant la vie en rose, mais par de sérieux sociologues, qualifie les jeunes chrétiens allemands de “païens baptisés”. Cette étude, qui montre une image très réaliste de la situation, n’est pas joyeuse : seuls 35% des chrétiens interrogés disent croire à un Dieu personnel ; seuls 39% pensent que la foi en Dieu a une influence sur leurs choix de vie. Pourtant, si selon les termes de l’étude, on constate une “rupture quasi–‐totale avec la foi chrétienne”, cela ne signifie pas pour autant l’avènement d’un pur et simple athéisme. Ce qui a changé, c’est l’objet de la foi, qui n’est plus Dieu, mais toutes sortes d’autres choses : les vacances, la liberté, l’autonomie, les traditions des fêtes autour de Noël, l’horoscope, la voiture, le club de foot… etc. Les gens n’ont pas cessé d’avoir des comportements religieux, mais voilà, ils ne croient plus en Jesus–‐Christ, ils n’ont plus aucune idée de ce qu’est un sacrement de l’Eglise. En lieu et place d’une relation personnelle à Jesus–‐Christ, comme elle peut se manifester lors d’une adoration eucharistique ou de la méditation de l’histoire du Salut dans les mystères du rosaire, on trouve à présent d’autres exercices de piété religieuse issus des techniques de méditation orientale, de pratiques occultes, de représentations post–‐modernes. Ces pratiques se sont déjà largement répandues dans la société actuelle et bénéficient d’une image très populaire. Je voudrais évoquer ici un exemple de canonisation profane en la personne de Lady Diana. Lors du décès de la princesse de Galles, à 36 ans, à Paris le 31 Août 1997, sa disparition déclencha dans le monde entier un phénomène qu’on pourrait qualifier d’ “euphorie triste”. Le fait qu’il s’agissait d’une personnalité très connue, très engagée dans l’aide aux populations marginales et socialement défavorisées, a conduit à une vague de compassion et de solidarité à un degré jamais atteint auparavant. L’ampleur du travail de deuil ainsi suggéré a eu l’effet de “porter Diana aux nues”. Qui aurait alors osé seulement évoquer, du bout des lèvres, une possible coresponsabilité de la princesse dans l’échec de son couple ? Diana est devenue un mythe, une idole de bonté et de pure compassion humaine. Cette “canonisation” atteint son sommet quelques jours plus tard lorsqu’on apprend la mort de Mère Teresa de Calcutta, une vraie sainte selon l’Eglise cette fois. Les foules ont reçu ce deuxième événement comme une confirmation et une consolation. On se souvient de ces photos suggestives les montrant toutes les deux, côte à côte : deux saintes en plein accord. Comme si le rayonnement de Lady Diana transfigurait le visage fripé de Mère Teresa, comme si la foi chrétienne de Mère Teresa transfigurait les taches sombres dans la biographie de la malheureuse princesse. En ce qui concerne Lady Diana, on peut encore remarquer que le palais où se trouve sa tombe est devenu une espèce de lieu de pèlerinage, où l’on retrouve de nombreux attributs propres aux lieux de pèlerinages chrétiens… avant tout, d’ailleurs, les moins reluisants. Il semble que toute action profane soit susceptible d‘être sacralisée, et l’histoire regorge d’exemples de tels cultes abusifs rendus à des personnes, voire des dictateurs ou des responsables de génocides : on pense bien sûr à l’adulation d’un certain Hitler, aux longues files d’attente devant le mausolée de Lénine, ou plus récemment au comportement grotesque des foules face au dictateur nord–‐coréen Kim Jong Un. C’est pourquoi il nous faut être très prudent. Si dans nos églises nous ne cultivons plus les notions de sacré, de dignité, si nous oublions le “tremendum” et le “fascinosum”, il faudra nous attendre à ce que la psychologie humaine aille chercher ailleurs de quoi satisfaire son besoin de trembler devant une majesté. Si nous dégradons nos célébrations liturgiques au rang de simples cérémonies mondaines, si nous les banalisons, il ne faudra pas nous étonner de voir les gens satisfaire ailleurs leur besoin inné de lieux sacrés, de rites sacrés, de symboles sacrés, de textes sacrés et de personnes à vénérer. Je voudrais évoquer ici un souvenir personnel.

 Il se trouve qu’il y a quelques semaines, je me suis retrouvé par hasard en possession d’un billet d’entrée pour l’inauguration du nouveau stade de Vienne‐Hütteldorf, le Rapid-Stadion. De toute ma vie je n’avais jamais assisté à un match de football ; j’étais seul, et je fus pris d’angoisse à l’idée de profiter effectivement d’une telle occasion. Je fus tenté de ne pas y aller. Mais je laissais consciemment monter en moi ces sentiments, comparant cette expérience à celle d’une personne confrontée à l’idée d’entrer pour la première fois dans une église pour participer à un office. Je voulais ressentir cette véritable peur qui pouvait submerger certaines personnes au moment d’entreprendre une action inhabituelle pour elles, de rencontrer des usages et des attitudes inconnus, la peur de se faire remarquer… D’assister à ce match représentait aussi pour moi une sorte d’expiation : mon père, décédé aujourd’hui, était un fan enthousiaste de l’équipe du Rapid, et je me devais d’y aller, en sa mémoire, en quelque sorte. Ce fut formidable : j’ai vécu là une liturgie profane fascinante. Le match lui-même, une rencontre amicale contre Chelsae, ne fut bientôt plus qu’un prétexte. Une véritable liturgie prit le dessus, avec des chants, des applaudissements rituels, des mouvements de foule coordonnés, l’agitation de l’écharpe verte du club. Mais ce qui m’a le plus impressionné, ce fut une action qu’on aurait dite inspirée par l’épiclèse liturgique. Au cours de la 75e minute, commença ce qu’ils appellent “le quart d’heure Rapid”. J’ai su grâce à Wikipedia que cette tradition existe depuis 1910. En quoi consiste-elle ? Tous se lèvent, étendent leurs mains en avant, les paumes vers le bas, comme le prêtre lorsqu’il appelle l’Esprit Saint sur le pain et le vin au moment de la consécration. A ce moment-là, un bourdonnement, un grommellement rythmique monte des gradins où se pressent les 28.000 spectateurs, s’amplifie, tandis que les mains s’animent d’un tremblement. J’ai immédiatement pensé : “Viens, saint esprit du football”. Puis la tension s’est brusquement relâchée, des applaudissements enthousiastes ont mis le feu au stade. Il m’est venue aussi l’idée, durant ce match, qu’il était dommage que l’Eglise d’Autriche n’organise pas au moins fois par an une grande fête publique dans un cadre profane. Une sorte de témoignage de la présence chrétienne hors des églises et des sacristies. Les églises évangéliques et les témoins de Jéhovah ont l’habitude de ce type de manifestations. Plus proche de nous, l’origine des processions de la Fête–‐Dieu se trouve bien dans une volonté de rendre compte de notre vénération du Saint Sacrement en le portant à travers les rues de la ville, à travers champs, et dans tous les lieux de notre vie de tous les jours.

Même si dans ce texte je n’ai pas la prétention d’apporter une argumentation exhaustive, je pense pouvoir affirmer qu’il existe bien une corrélation entre “une profanation du sacré” et “une sacralisation du profane”. L’homme, ouvert à la transcendance, a besoin de “tremendum” et de “fascinosum”. Si la religion ne lui procure plus de frissons, il se mettra à sacraliser son environnement profane, à idolâtrer n’importe quoi. Il me vient ici une parole forte du Saint Curé d’Ars : “Laissez une paroisse sans prêtre durant vingt ans, et on y adorera les animaux.” Et je serai tenté de poursuivre : “Privez l’homme du respect dû aux choses sacrées, tel que la liturgie devrait l’exprimer, allégez le service sacré dû à la divinité insondable jusqu’à en faire un simple service rendu à l’humain, et vous verrez les fidèles fuir les prêtres, se tourner vers les druides et les shamans et adorer les étoiles et les animaux comme leurs dieux.” Mais ne sommes–‐nous pas un peu responsables de ce qui arrive ? La profanation commence en effet lorsque nous–‐mêmes ne respectons plus les choses saintes. Il est évident pour tout le monde que l’on se déchausse pour entrer dans une mosquée, et que l’on y respecte le silence, ou bien que l’on porte une kippa dans une synagogue : mais une église catholique n’est pas plus respectée qu’un musée quelconque ! Tout commence lorsque nous–‐mêmes ne croyons pas nécessaire de faire une génuflexion devant le Saint Sacrement, qui n’est pas comme dans d’autres religions une notion abstraite, mais une réalité sacramentelle bien concrète. Lorsque dans les églises nous bavardons comme des païens.

Qu’on en fasse l’expérience en visitant coup sur coup la cathédrale Saint–‐Etienne de Vienne, puis le musée historique de la ville : ici, du sacré profané et là, du profane sacralisé. On me dira sans doute : oui, de lourdes erreurs ont été commises dans notre Eglise catholique ; l’air du temps nous a poussé vers une certaine désacralisation et a favorisé l’avènement de nouvelles religiosités païennes. Mais je répète encore une fois cette lapalissade que j’ai déjà citée : là où la foi reçue de Dieu est mise à la porte, la superstition rentre par la fenêtre. J’ai bien peur que la théologie démythifiée, l’art et la liturgie désacralisée que nous subissons depuis quelques décennies, se soient souvent en quelque sorte auto-exclus. Si nous ne sommes plus capables, à travers l’art sacré et la liturgie, de transmettre la réalité de l’avènement de Dieu dans la vie de l’homme, alors celui–‐ci se fabriquera des ersatz. Si nous ne transmettons plus à l’homme le don sacré qui lui permette de rencontrer ce Dieu qui en Jésus-Christ s’est fait à la fois si proche et si majestueux, alors l’homme se procurera lui-même de quoi se satisfaire. Et il semble qu’il n’y ait rien de profane qui puisse échapper à son désir de sacralité : des idéologies et des patries, des Führer et des stars, des shows et des rituels… tout ce qui passe se pare soudain de sacralité.

Et maintenant ? Que va-t-il se passer ? En tout cas autre chose ! Il n’y a aucun avenir dans l’Eglise pour des rites désacralisés : ils sont déjà dépassés. La jeune génération de séminaristes nous étonne par son attrait pour la solennité : ils apprécient la notion de célébration, ils sont fascinés par l’esthétique des rituels, ils veulent connaître de près les normes liturgiques et les suivre. Et ceci n’est certainement pas un retour en arrière, vers un ritualisme préconciliaire, comme certains le prophétisent, montrant par là qu’ils ne savent pas reconnaître les signes des temps. La jeunesse croyante, née bien après la fin de l’époque préconciliaire, est en train de reconquérir en toute liberté – et sans doute guidée par l’Esprit Saint – cette sacralité, qui s’avère constitutive de l’essence même du christianisme. Ces jeunes sont exempts de toute idéologie, contrairement à ceux qui ont connu les années 68. Ils accordent une grande valeur à la notion de sacré parce qu’ils ont reconnu instinctivement que c’est grâce à elle qu’ils ont une possibilité concrète de s’approcher du Dieu Saint fait homme : grâce à une liturgie majestueuse, de la musique sacrée, des hymnes de louange, des rites fiables, une architecture s’ouvrant vers le ciel et un art parlant de transcendance. »

Trad. MH/APL

15 janvier : Super cilicium stratus

Pour la Saint Maur (15 janvier) Dom Guéranger nous propose un riche commentaire de l’Office;

Il est cependant à noter aujourd’hui que saint Maur n’est plus fêté comme ceci; en effet, il est établi que Le disciple de saint ,Benoît n’est pas le même personnage historique que le propagateur de la Règle en Gaule  le second ayant pris comme nom de religion « Maur » en hommage au premier, dont saint Grégoire parle dans les Dialogues. Aujourd’hui Saint Maur est fêté de concert avec Saint Placide, l’autre jeune disciple de Saint Benoît, qui fut sauvé de la noyade par le premier en marchant sur les eaux du lac de Subiaco. Mais les textes demeurent beaux, donc les voici :


L’année liturgique, Dom Guéranger :

Un des plus grands maîtres de la vie cénobitique, le plus illustre des disciples du Patriarche des moines de l’Occident, saint Maur, partage avec l’ermite Paul les honneurs de cette journée. Comme lui, fidèle aux leçons de Bethléem, il est venu prendre place sur le Cycle, dans cette sainte période des quarante jours consacrés au divin Enfant. Il est là pour attester, à son tour, la puissance des abaissements du Christ. Car qui oserait douter de la force victorieuse de cette pauvreté, de cette obéissance de la crèche, en voyant les admirables résultats de ces vertus dans les cloîtres de la France ?

Notre patrie dut à saint Maur l’introduction dans son sein de cette Règle admirable qui produisit les grands saints et les grands hommes à qui notre patrie est redevable de la meilleure partie de sa gloire. Les enfants de saint Benoît par saint Maur luttèrent contre la barbarie franque, sous le règne de la première race de nos rois ; sous la seconde, ils enseignèrent les lettres sacrées et profanes à un peuple dont ils avaient puissamment aidé la civilisation ; sous la troisième, et jusque dans ces derniers temps où l’Ordre Monastique, asservi par la Commende, et décimé par les violences d’une politique perverse, expirait au milieu des plus pénibles angoisses, ils furent la providence des peuples par le charitable usage de leurs grandes propriétés, et l’honneur de la science par leurs immenses travaux sur l’antiquité ecclésiastique et sur l’histoire nationale.

Le monastère de Glanfeuil communiqua sa législation à tous nos principaux centres d’influence monastique : Saint-Germain de Paris, Saint-Denis en France, Marmoutiers, Saint-Victor de Marseille, Luxeuil, Jumièges, Fleury, Corbie, Saint-Vannes, Moyen-Moutier, Saint-Wandrille, Saint-Vaast, la Chaise-Dieu, Tiron, Chezal-Benoît, le Bec, et mille autres Abbayes de France, se glorifièrent d’être filles du Mont-Cassin par le disciple chéri du grand Patriarche. Cluny, qui donna, entre autres, au Siège Apostolique, saint Grégoire VII et Urbain II, se reconnut redevable à saint Maur de la Règle qui fit sa gloire et sa puissance. Que l’on compte les Apôtres, les Martyrs, les Pontifes, les Docteurs, les Ascètes, les Vierges, qui s’abritèrent sous les cloîtres bénédictins de la France, pendant douze siècles ; que l’on suppute les services rendus par les moines à notre patrie, dans l’ordre de la vie présente et dans l’ordre de la vie future, durant cette longue période : on aura alors quelque idée des résultats qu’opéra la mission de saint Maur, résultats dont la gloire revient tout entière au Sauveur des hommes, et aux mystères de son humilité, qui sont le principe de l’institution monastique. C’est donc glorifier l’Emmanuel que de reconnaître la fécondité de ses Saints, et de célébrer les merveilles qu’il a opérées par leur ministère.

Nous lirons maintenant le récit abrégé de la vie de saint Maur, dans les Leçons que lui consacre le Bréviaire monastique.

Maurus Romanus a patre Entychio, Senatorii ordinis, Deo, sub sancti Benedicti disciplius, puer oblatus, et in schola talis ac tanti morum magistri institutus, prius sublimen monasticæ perfectionis gradum, quam primos adolescentiæ annos, attigit: adeo ut suarum virtutum admiratorem simul et præconem ipsummet Benedictum habuerit, qui eum velut observantiæ regularis exemplar, cæteris ad imitandum proponere consueverat. Cilicio, vigiliis, jejuniisque carnem continuis atterebat, assidua interim cratione, piis lacrymis, sacrarumque litterarum lectione recreatus. Per quadragesimam bis tantum in hebdomado cibo ita parce utebatur, ut hunc prægustare potius quam sumere videretur: somnum quoque stando, del cum nimia eum lassituto compulisset, sedendo, alio autem tempore super aggestum calcis et sabuli strato cilicio recumbens capiebat; sed ita modicum, et nocturnas longioribus semper precibus, toto etiam sæpe psalterio recitato, viilias præveniret.

Maur, Romain de naissance, eut pour père Eutychius, de l’ordre des Sénateurs. Encore enfant, il fut offert à Dieu par son père, pour vivre sous la discipline de saint Benoit. Formé à l’école d’un si grand et si habile maître, il atteignit le sublime degré de la perfection monastique avant même les premières années de l’adolescence, en sorte que Benoit lui-même admirait et recommandait ses vertus, ayant coutume de le proposer à l’imitation des autres, comme le modèle de l’observance régulière. Il macérait sa chair par le cilice, par les veilles et par un jeûne continuel, tandis qu’il récréait son esprit par une oraison assidue, par de pieuses larmes et par la lecture des saintes lettres. Durant le carême, il ne mangeait que deux fois la semaine, et en si petite quantité, qu’il semblait plutôt goûter les mets que s’en nourrir. Il se tenait debout pour prendre son sommeil, et, lorsqu’une trop grande fatigue l’y contraignait, il dormait assis. D’autres fois, il reposait sur un monceau de chaux et de sable que recouvrait un cilice. Le temps de son repos était si court, que toujours il faisait précéder l’Office de la nuit par de longues prières, souvent même par l’entière récitation du psautier.

Admirabilis obedientiæ specimen dedit, cum periclitante in aquis Placido, ipse sancti Patris jussu ad lacum advolans super undas sicco vestigio ambulavit: et apprehensum capillis adolescentulum, hostiam cruento gladio divinitus reservatum, ex aquis incolumem extraxit. Hinc eum ob eximias virtutes beatus idem Pater sibi curarum consortem assumpsit: quem jam inde ab ipsis monasticæ vitæ tirociniis socium miraculorum asciverat. Ad sacrum Levitarum ordinem ex ejusdem sancti Patris imperio promotus, stola quam ferebat, muto puero vocem, eidemque claudo gressum impertivit.

Il donna l’exemple d’une admirable obéissance, lorsque, par l’ordre du bienheureux Père, courant au lac dans les eaux duquel Placide était en péril, il marcha à pied sec sur les flots ; puis, saisissant l’enfant par les cheveux, il retira saine et sauve des eaux cette victime que Dieu réservait pour le tranchant du glaive. Ce furent ces excellentes vertus qui portèrent le bienheureux Père à l’associer à ses sollicitudes, comme déjà il l’avait associé à ses miracles dès son entrée dans la vie monastique. Elevé au degré sacré du Diaconat par le commandement du saint Patriarche, il rendit la parole et l’agilité à un enfant muet et boiteux par le simple attouchement de son étole.

Missus in Galliam ab eodem sancto Benedicto, vix eam ingressus erat, cum triumphalem beatissimi Patria in cœlos ingressum suspexit. Gravissimis subinde laboribus, curisque perfunctus. Regulam ejusdem Lagislatoris manu exaratam datamque promulgavit: extructoque celebri monasterio, cui quadraginta annos præfuit, fama nominis sui factorumque adeo inclaruit, ut nobilissimi prceres, ex aula Theodeberti regis, in sanctiore militia merituri, ad ejus signa convolarint.

Envoyé dans les Gaules par le même saint Benoit, à peine y était-il arrivé, qu’il eut révélation de l’entrée triomphante de son bienheureux Père dans les cieux. Après bien des sollicitudes et de pénibles travaux, il promulgua la Règle que le saint Législateur lui avait donnée écrite de sa main. Il construisit à Glanfeuil, en Anjou, un célèbre monastère qu’il gouverna durant quarante ans ; et la renommée de son nom et de ses actions y brilla d’un tel éclat, que les plus nobles seigneurs de la cour du roi Théodebert volèrent sous ses étendards, pour servir dans une milice plus sainte.

Biennio ante obitum abdicans se Monasterii regimine, in cellam sancti Martini sacello proximam secessit: ubi se in arctioris pœnitentiæ operibus exercens, cum humani generis hoste, internecionem Monachis minitante, pugnaturus in arenam descendit. Qua in lucta solatorem Angelum bonum habuit, quimali astus, divinumque illi decretum aperiens, eum una cum discipulis ad coronam evocavit. Quare cum emeritos milites supra centum dux ipse brevi secuturus, veluti totidem triumphi sui antecessores, in cœlum præmisisset: in Oratorium deferri volit, ubi vitæ sacramento munitus, substratoque cilicio recubans ad aram ipse victima, pretiosa morte procubuit septuagenario major, postquam in Gallis Monasticam disciplinam mirifice propagasset, innumeris ante et post obitum clarus miraculis.

Deux ans avant sa mort, il abdiqua la conduite du monastère, et se retira dans une cellule proche d’un oratoire de Saint-Martin. Là, il s’exerça aux œuvres de la plus rigoureuse pénitence, et descendit dans l’arène pour combattre l’ennemi du genre humain qui menaçait de faire périr ses moines. Dans cette lutte, il eut pour consolateur un Ange de lumière, qui lui découvrit les ruses de l’esprit de malice, et aussi la volonté divine, et qui l’invita à conquérir la couronne avec ses Disciples. Avant donc envoyé au ciel, comme les avant-coureurs de son triomphe, plus de cent de ces valeureux soldats qu’il devait suivre bientôt lui-même, il se fit porter dans l’oratoire, où, s’étant muni du Sacrement de vie, étendu sur le cilice, semblable à une victime présentée à l’autel, il expira d’une mort précieuse, âgé de plus de soixante-dix ans, ayant propagé merveilleusement dans les Gaules la discipline monastique, et étant devenu célèbre par d’innombrables miracles avant et après sa mort.

Nous donnons ici un choix d’Antiennes extraites de l’Office Monastique de saint Maur.

Beatus Maurus patricio genere illustris, a puero majores divitias æstimavit thesauris mundi, improperium Christi Domini.

Le bienheureux Maur, illustre par son origine patricienne, estima, des son enfance, les humiliations du Seigneur Christ un plus grand trésor que toutes les richesses du monde.

Induit eum Dominus stola sancta Levitarum, qua claudos fecit ambulare, et mutos loqui.

Le Seigneur le revêtit de l’étole sainte des Lévites, par l’attouchement de laquelle il fit marcher les boiteux et parler les muets.

In Franciam missus, doctrinam Regulæ quasi antelucanu illuminavit omnibus, et enarravit eam usque ad longinquum.

Envoyé en France, il y fit briller la doctrine de la Règle comme l’aurore d’un nouveau soleil, et il la propagea jusqu’en de lointaines contrées.

Floro, primariisque Regni proceribus decorata exsultabat, et florebat quasi lilium novi cœnobii solitudo.

La solitude du nouveau monastère, embellie par la présence de Florus et des premiers seigneurs du royaume, tressaillait d’allégresse, et fleurissait comme un lis.

Quos in Christo genuerat filios, morti proximus in cœlum præmisit, et inter preces corpus ad aras, animam cœlo deposuit. Alleluia.

Près de mourir, il envoya devant lui dans les cieux les fils qu’il avait engendrés en Jésus-Christ ; et, au milieu des prières, laissant son corps au pied des autels, son âme s’envola au ciel. Alléluia.

O dignissimum Patris Benedicti discipulum, quem ipse sui spiritus hæredem reliquit, ut Regulæ sanctæ promulgator esset primarius, et in Galliis Monastici Ordinis propagator mirificus. Alleluia.

O très digne disciple du Père Benoît ! qu’il a laissé pour héritier de son esprit, afin qu’il fût, dans les Gaules, le premier Apôtre de la sainte Règle, et l’admirable propagateur de l’Ordre Monastique. Alléluia.

O beatum virum, qui spreto sæculo jugum sanctæ Regulæ a teneris annis amanter portavit, et factus obediens usque ad mortem semetipsum abnegavit, ut Christo totus adhæreret. Alleluia.

O l’heureux homme ! Qui, méprisant le siècle, porta avec amour le joug de la sainte Règle, et, obéissant jusqu’à la mort, se renonça lui-même pour s’attacher tout entier au Christ ! Alléluia.

Hodie sanctus Maurus super cicilium stratus, coram altari, feliciter occubuit. Hodie primogenitus beati Benedicti discipulus per ducatum sanctæ Regulæ securus ascendens, choris comitatus angelicis, pervenit at Christum. Hodie vir obediens, loquens victorias, a Domino coronari meruit. Alleluia, alleluia.

Aujourd’hui saint Maur, étendu sur le cilice, devant l’autel, a rendu heureusement le dernier soupir. Aujourd’hui le disciple premier-né du bienheureux Benoit, montant avec sécurité par le sentier de la sainte Règle, escorté des chœurs angéliques, est parvenu jusqu’au Christ. Aujourd’hui, l’homme obéissant, chantant ses victoires, a mérité d’être couronné par le Seigneur. Alléluia.

Les Répons suivants appartiennent au même Office, et ne sont pas moins remarquables.

℟. Maurus a teneris annis sancto Benedicto in disciplinam ab Eutychio patre in Sublaco traditus, Magistri sui vitutes imitando expressit, * Et similis ejus effectus est. ℣. Inspexit et fecit secundum exemplar, quod ipsi in monte monstratum est. * Et similis.

R/. Maur confié dès sa plus tendre enfance, par son père Eutychius, à saint Benoît, pour être élevé dans la solitude de Sublac, reproduisit, par une imitation fidèle, les vertus de son maître : * Et devint semblable à lui. V/. Il considéra et fit selon l’exemplaire qui lui fut montré sur la montagne ; * Et il devint semblable à lui.

℟. Prolapso in lacum Placido, Maurus advolans, Spiritu Domini ferebatur super aquas; * Dum Patri suo in audito auris obediret. ℣. Aquæ multæ non potuerunt extinguere charitatem ejus, neque flumina illam obruere. * Dum Patri.

R/. Placide étant tombé dans le lac, Maur vole à son secours, porté sur les eaux par l’Esprit du Seigneur : * Quand il obéit sans délai au commandement de son Père. V/. Les grandes eaux ne purent éteindre sa charité, ni les fleuves l’engloutir ; * Quand il obéit.

℟. Sanctus Benedictus dilectum præ cæteris Disciplulum suum Maurum transmittit in Galliam: * Et magnis patitur destitui solatiis, ut proximi saluti provideat. ℣. Charitas benigna est, nec quæit quæ sua sunt, sed quæ Jesu Christi. * Et magnis.

R/. Saint Benoît envoie dans les Gaules Maur, son disciple le plus chéri : * Et consent à être privé d’une grande consolation pour procurer le salut du prochain. V/. La charité est bénigne ; elle ne cherche point ce qui est pour elle, mais ce qui est pour Jésus-Christ ; * Et consent.

℟. In Deo raptus viam vidit innumeris coruscam lampadibus, qua Benedictus ascendebat in gloriam, * In perpetuas æternitates. ℣. Justorum semita quasi lux splendens procedit, et crescit usque ad perfectam diem. * In perpetuas.

R/. Maur, ravi en Dieu, aperçut une voie étincelante de mille flambeaux, par laquelle Benoît montait dans la gloire : * Pour l’éternité, à jamais. V/. Le sentier des justes s’avance comme une lumière brillante, et va croissant jusqu’au jour parfait ; * Pour l’éternité, à jamais.

℟. Quæ in sinu beati Patris Benedicti hauserat Maurus sapientiæ flumina in Galliis effudit; * Et inter Franciæ lilia sacri Ordinis propagines sevit. ℣. Quasi trames aquæ de fluvio rigavit hortum plantationum suarum. * Et inter.

R/. Les fleuves de sagesse que Maur avait puisés au sein du bienheureux Benoît, il les répand sur les Gaules : * Et c’est au milieu des lis de France qu’il plante les rejetons de son Ordre sacré. V/. Semblable à un ruisseau sorti d’un fleuve, il a arrosé le jardin qu’il a planté ; * Et c’est au milieu.

℟. Christianissimus Francorum Rex venit ad monasterium, ut audiret sapientiam novi Solomonis: * Et regiam purpuram submisit pedibus ejus. ℣. Quia humilis fuit in oculis suis, glorificavit illum Dominus in conspectu regum. * Et regiam.

R/. Le très chrétien Roi des Francs vint au monastère, pour écouter la sagesse du nouveau Salomon : * Et il mit à ses pieds la pourpre royale. V/. Comme il était humble à ses propres yeux, le Seigneur le glorifia en la présence des rois ; * Et il mit à ses pieds.

℟. Biennio ante mortem siluit sejunctus ab hominibus, * Et solus in superni inspectoris oculis habitavit secum. ℣. Præparavit cor suum, et in conspectu Domini sanctificavit animam suam. Et solus.

R/. Deux ans avant sa mort, il entra dans le silence, séparé des hommes, * Et seul, il habita avec lui-même sous les yeux du témoin céleste. V/. Il prépara son cœur, et, en présence du Seigneur, il sanctifia son âme ; * Et seul.

℟. Maxima pars fratrum sub Mauro duce militantium per Angelum de morte monita, ultimum cum dæmone pugnavit: * Et in ipse agone occumbens, cœlestes triumphos promeruit. ℣. Bonum certamen certavit, cursum consummavit, fidem servavit. * Et in ipso agone.

R/. La plus grande partie des frères qui militaient sous Maur leur chef, avertie d’une mort prochaine par un Ange, soutint avec le démon son dernier combat : * Et succombant glorieusement dans la lutte, mérita les triomphes célestes. V/. Maur a combattu le bon combat, il a achevé sa course, il a gardé la foi ; * Et succombant.

℟. Postqua sexaginta annos in sacra militia meruisset, imminente jam morte, ad aras deferri veluit, ut effunderet in conspectu Domini orationem, et animam suam, dicens: * Concupiscit et deficit anima mea in atria Domini. ℣. Altaria tua, Domine virtutum, Rex meus, et Deus meus. * Concupiscit.

R/. Ayant servi soixante ans dans la milice sacrée, sa mort étant proche, il voulut être porté au pied des autels, pour répandre, en présence du Seigneur, sa prière et son âme, disant : * Mon âme haletante défaille dans le sanctuaire du Seigneur V/. Vos autels , Seigneur des armées, mon Roi et mon Dieu ! * Mon âme haletante.

℟. Substrato cilicio in Ecclesia recumbens, ex domo orationis transivit in locum tabernaculi admirabilis, usque ad domum Dei, * Cujus nimio amore flagrabat. ℣. Coarctabatur enim, desiderium habens dissolvi, et esse cum Christo. * Cujus nimio.

R/. Étendu dans l’Église sur un cilice, il passa, de la maison de prière, au lieu du tabernacle admirable, à la maison de Dieu : * Pour lequel il brûlait d’un ardent amour. V/. Car il était dans l’angoisse, désirant voir briser ses liens, et être avec Jésus-Christ ; * Pour lequel il brûlait.

Entre les trois Hymnes de saint Maur, nous choisissons celle-ci comme la plus belle :

 

HYMNE.
Maurum concelebra Gallia canticis,
Qui te prole nova ditat, et inclyti
Custos imperii, regia protegit
Sacro pignore lilia.
Gaule, consacre tes chants à la gloire de Maur :
c’est lui qui t’enrichit d’une nouvelle famille ;
gardien de ton illustre empire, il protège,
par sa tombe sacrée, les lis de tes rois.
Hic gentilitiis major honoribus,
Spretis lætus adit claustra palatiis,
Calcat delicias, prædia, purpuram,
Ut Christi subeat jugum.
Plus grand que les honneurs de sa naissance,
il méprise les palais, et s’enfuit joyeux sous l’ombre du cloître ;
les délices, les héritages, la pourpre,
il foule tout aux pieds, pour porter le joug du Christ.
Sancti propositam Patris imaginem
Gestis comparibus sedulus exprimit;
Vitæ norma monasticæ.
Plein de zèle, il exprime dans ses actions
les traits du bienheureux Père ;
dans la vie merveilleuse d’un enfant,
brille la règle de la vie monastique.
Se sacco rigidus conterit aspero,
Frænat perpetui lege silentii;
Noctes in precibus pervigil exigit,
Jejunus solidos dies.
Dur à lui-même, il se couvre d’un cilice ;
pour toujours il s’enchaîne sous la loi du silence ;
la nuit, il veille dans la prière,
et le jeûne remplit ses journées.
Dum jussis patriis excitus advolat,
Sicco calcat aquas impavidus pede,
Educit Placidum gurgite sospitem,
Et Petro similis redit.
A l’ordre du Père, il vole, intrépide, et,
d’un pied sec, il foule les eaux ;
il arrache et sauve Placide de l’abîme,
et revient, comme Pierre autrefois.
Laudem jugis honor sit tibi Trinitas,
Quæ vultus satias lumine cœlites!
De sanctæ famulis tramite Regulæ
Mauri præmia consequi.
Amen.
Que l’éternel honneur de la louange à vous soit rendue,
ô Trinité, qui rassasiez les habitants du ciel de la lumière de votre visage ;
accordez à vos serviteurs d’arriver
à la récompense de Maur, par le sentier de la Règle sainte. Amen.

Qu’il fut fécond votre Apostolat, ô sublime disciple du grand Benoît ! Qu’elle est innombrable l’armée des saints qui sont sortis de vous et de votre illustre Père ! La Règle que vous avez promulguée a été véritablement le salut des peuples de notre patrie ; et les sueurs que vous avez versées sur l’héritage du Seigneur n’ont pas été stériles. Mais quand, du séjour de la gloire, vous considérez la France jadis couverte de cette multitude innombrable de monastères, du sein desquels la louange divine montait sans cesse vers le ciel, et que vous n’apercevez plus que les ruines des derniers de ces sacrés asiles, ne vous tournez-vous pas vers le Seigneur, pour lui demander que la solitude refleurisse enfin ? Où sont ces cloîtres où s’élevaient les Apôtres des nations, les Pontifes éclatants de doctrine, ces défenseurs intrépides de la liberté de l’Église, ces Docteurs de toute science, ces héros de la sainteté qui vous appelaient leur second père ? Qui nous rendra ces fortes maximes de la pauvreté, de l’obéissance, du travail et de la pénitence, qui ravirent d’admiration et d’amour tant de générations, et poussaient vers la vie monastique tous les ordres de la société à la fois ? En place de cet enthousiasme divin, nous n’avons plus que la timidité du cœur , l’amour d’une vie terrestre, la recherche des jouissances, l’horreur de la croix, et tout au plus les habitudes d’une piété molle et stérile. Priez, ô grand Maur, pour que ces jours soient abrégés ; obtenez que les mœurs chrétiennes de nos temps se retrempent à l’étude de la sainteté ; qu’un peu de force renaisse dans nos cœurs attiédis. Les destinées de l’Église, qui n’attendent que des hommes courageux, redeviendront alors aussi grandes, aussi belles que nous les espérons dans nos rêves impuissants. Que, par vos prières, le Seigneur daigne nous rendre l’élément monastique dans sa pureté et sa vigueur, et nous serons sauvés ; et la décadence morale qui nous désole, au milieu même des progrès de la foi, s’arrêtera dans son cours. Faites-nous connaître, ô Maur, le divin Enfant ; initiez-nous à sa doctrine et à ses exemples ; alors nous comprendrons que nous sommes la race des saints, et qu’il nous faut marcher, comme le Chef de tous les saints, à la conquête du monde par les moyens qu’il a employés lui-même.


L’antienne du Magnificat des 2es Vêpres :

Aujourd’hui saint Maur, étendu sur le cilice, devant l’autel, a rendu heureusement le dernier soupir. Aujourd’hui le disciple premier-né du bienheureux Benoit, montant avec sécurité par le sentier de la sainte Règle, escorté des chœurs angéliques, est parvenu jusqu’au Christ. Aujourd’hui, l’homme obéissant, chantant ses victoires, a mérité d’être couronné par le Seigneur. Alléluia.

Ajoutons cependant ce qui est notre sens la plus belle antienne : Obedientiae pennis.

Sur les ailes de l’obéissance, il marche sur les eaux ; il ne put être submergé par les flots, lui que portait l’Esprit de Dieu.

Voir aussi ici : http://www.scholasaintmaur.net/15-janvier-saint-maur/

 

Sur les Chanoines de la Primatiale de Lyon

Sur l’excellent blog Canticum Salomonishttps://sicutincensum.wordpress.com/  on trouve cet exposé sur le chapitre cathédral de Lyon et les usages liturgiques lyonnais qui sont, il faut bien le dire, fascinants ; certains usages qui demeurent encore aujourd’hui, et nous savons de quoi nous parlons, puisque la schola a souvent chanté à Saint – Etienne et dans la région et s’est pliée autant que faire se peut, aux usage du rite lyonnais (par exemple les ornements gris aux féries du Carême). C’est avec grand plaisir donc que nous vous proposons la traduction de cet article dont on trouvera l’original ici :

On the Canonical Chapter of Lyons

Comme à l’habitude, [quelques commentaires en rouge] et quelques mise en avant en gras.


Le chapitre canonique de la cathédrale Saint-Jean à Lyon [on l’appelle localement la « primatiale », parce que pour rappel, l’archevêque de Lyon est aussi le primat des Gaules ; le « saint Jean », dont on parle ici, est évidemment saint Jean-Baptiste. L’église a aussi un second titulaire : Saint Etienne, protomartyr.] s’est longtemps distingué comme l’un des chapitres de la cathédrale les plus puissants et les plus liturgiquement dédiés de la chrétienté. C’est principalement grâce aux efforts de ces chanoines, qui ont dû apprendre par cœur l’ensemble de l’Office pour être admis dans le chapitre, que l’usage lyonnais médiéval a survécu jusqu’au XVIIIe siècle. [Le livre liturgique au moyen âge était précieux et rare ; la plupart des clercs astreints à l’office en connaissaient une grande partie par cœur ; de toutes façons, spécialement pour les offices nocturnes – matines, voire laudes au lever du jour et complies, l’éclairage présent au chœur ne permettait pas de faire de longues lectures sans s’abîmer les yeux ; il fallait donc en connaître la plus grande partie par cœur. Le livre individuel contemporain, au chœur, rangé sous la stalle, est ainsi , si on y réfléchit bien une faute de goût ; et c’est probablement l’irruption de la culture de l’écrit qui a été le prémisse de la décadence liturgique ; cela a ses conséquences qui vont beaucoup plus loin qu’on le pense, notamment au regard du rapport du croyant à l’écriture sainte et la question du « lieu » liturgique de la parole de Dieu ; sur ces deux questions voir :

] Dans cet extrait, l’éminent liturgiste Archdale King décrit les caractéristiques du chapitre lyonnais:

L’Église de Lyon s’est distinguée à travers les siècles pour sa fidélité à la tradition liturgique. Saint Bernard (+ 1153) dans son reproche à ses chanoines pour leur adoption d’une nouvelle fête (Conception de Notre Dame) leur rappelle son conservatisme coutumier:

« Parmi toutes les Eglises de France, l’Eglise de Lyon est réputée pour sa dignité, son apprentissage et ses coutumes méritoires. Où était davantage prééminent la discipline stricte, la conduite grave, les conseils mûrs et le poids si imposant de l’autorité et de la tradition ? Spécialement en ce qui concerne les offices liturgiques, cette Eglise, si pleine de jugement, a semblé prudente dans l’adoption des nouveautés, et en veillant à ne jamais laisser sa réputation souillée par quelque légèreté enfantine. »

[Notons que cette « légèreté enfantine » qui serait selon Saint Bernard la piété envers l’Immaculée conception, est désormais bien adoptée à Lyon où c’est bien sûr une fête majeure avec procession ; à Saint-Etienne l’usage est même parfois de lui faire prendre le pas sur le 2ème dimanche de l’Avent … C’est à Lyon en effet que désormais les célébration du 8 décembre sont les plus fastes ; et comme beaucoup de fêtes chrétiennes, le ‘siècle’ cherche aujourd’hui à la paganiser à Lyon même avec la « fête des lumières ». Sur l’opposition de S. Bernard à la doctrine de l’Immaculée conception on lira avec profit dom Guéranger, « Mémoire sur l’Immaculée conception » ici : http://www.domgueranger.net/memoire-sur-la-question-de-limmaculee-conception-1850/]

Un hommage semblable a été rendu à l’église de Lyon au 17ème siècle par le cardinal Bona (+ 1674):

« Une Eglise qui ne sait rien des nouveautés, s’accrochant tenacement, en matière de chant et de cérémonies, à la tradition ancienne.

Ce conservatisme louable était dû en grande partie à l’autorité sans précédent exercée par les chanoines. Au XIIème siècle, ils étaient au nombre de soixante-douze en souvenir des disciples de notre Seigneur, mais après une certaine fluctuation, leur nombre fut ramené à trente-deux par une charte du roi Philippe V en 1321. Cet arrangement fut confirmé par une bulle de Clément VI (1342-52) en 1347. En 1173, les chanoines de l’église primatiale de Saint-Jean s’étaient vu attribuer la juridiction temporelle de la ville par Guy, comte de Forez, [cette incise tend à donner raison aux stéphanois dans la rivalité qui existe aujourd’hui entre les deux villes ; nous savons de quel côté de la polémique se place la schola saint Maur ….] et en même temps le titre de comte leur a été conféré. Lyon passe sous le contrôle du roi de France en 1312, mais Philippe le Bel maintient expressément la noblesse des chanoines, qui, en 1745, sont autorisés par Louis XV à porter une croix d’émail blanc sur leurs mozettes. Cette qualification de « comte » a cessé avec la Révolution, mais la croix est encore utilisée. L’autorité spirituelle n’était nullement compromise par la perte du pouvoir temporel. En 1230, le chapitre a même défié le pape en refusant la proposition de Grégoire IX (1227-1241) que Pierre de Savoie devienne l’un des leurs. Pierre, cependant, a accepté le non placet des chanoines, [pour mémoire, dans les chapitres, les chanoines votent avec des « placet » et des « non placet ». C’est aussi comme cela que se font les votes des Synodes et des Conciles à  l’époque contemporaine.] et s’est consolé avec le mariage ! Quand Innocent IV (1243-54) en 1244 exprima son intention de désigner personnellement les titulaires de certaines des stalles prébendales, [Une prébende désigne le bénéfice ecclésiastique attaché à la charge de chanoine ; ce revenu provenant du partage de la mense épiscopale cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pr%C3%A9bende] les chanoines lui dirent que ses candidats seraient jetés dans la Saône, s’ils se présentaient.

Les autres officiers de l’église primatiale comprenaient quatre gardiens (deux pour la paroisse et deux pour la cathédrale), représentant les quatre évangélistes; sept chevaliers en référence aux ‘sept esprits de feu’ du livre de l’Apocalypse [1]; treize aumôniers perpétuels à la place du Christ et des apôtres [2]; quarante prêtres adjoints ; vingt clercs inférieurs ; et vingt-quatre enfants de chœur et d’autel. En plus de ceux-ci, les statues de 1330 mentionnent cent vingt surnuméraires. Il y avait au total cent trente personnes dans le chœur. [on se trompe dans la plupart des cas aujourd’hui lorsqu’on parle de « choeur » : ordinairement il s’agit de l’endroit où l’on chante, c’est à dire le lieu où il y a les stalles. il ne s’agit pas de l’endroit où il y a l’autel, c’est à dire où est célébrée la messe qu’on appelle le sanctuaire. Un chœur est donc à la fois un groupe qui chante (acception commune) et le lieu dans l’église où chante (et prie) ce groupe de chantres liturgiques.]

L’archevêque avait une stalle « perpétuelle » et, bien que respecté en raison de ses fonctions, ses pouvoirs étaient limités. Il ne pontifiait pas plus de quatre fois par an – Noël, le Jeudi Saint, Pâques et la Pentecôte. Comme les chanoines, il prêtait serment de garder, de respecter et de défendre les droits et les privilèges du chapitre, et, bien que le doyen lui cédait sa stalle, le primat, lorsqu’il était au chapitre, venait sans les Pontificalia. [les Pontificalia, ce sont les insignes épiscopaux : la mitre, la crosse, la croix pectorale, l’anneau et tout ce qui distingue la dignité (archi-)épiscopale du simple clergé ou du clergé canonial. En particulier, cf. plus loin l’archevêque dans les processions est toujours précédé d’une croix archiépiscopale dont la figure du crucifié est tournée vers lui. NB : Les Pontificalia sont aussi portés par les abbés de monastères, même s’ils ne reçoivent pas l’épiscopat ; au-delà du décorum, les Pontificalia ont une signification précise, qui souligne l’autorité de juridiction. D’où la querelle des Pontificalia entre l’évêque du Mans et Dom Guéranger abbé de Solesmes ; cf. ici : https://www.domgueranger.net/dom-gueranger-abbe-de-solesmes-par-dom-delatte-chapitre-vii/ ] C’était la croix capitulaire, pas celle du métropolitain, qui était portée devant lui lors des cérémonies. Un ecclésiastique prenait la croix de l’archevêque au seuil du cloître, et la « cachait » derrière l’autel, jusqu’à ce qu’il eût quitté l’église primatiale. L’archevêque exerçait son autorité sur le chapitre à l’époque de Leidrade et d’Agobard, mais au 13ème siècle il n’était plus que le premier des aumôniers perpétuels [3], et il devait être un peu plus qu’un « invité » dans sa propre église cathédrale jusqu’au 18ème siècle. La participation au chœur était strictement contrôlée, et un absent était empêché d’assister à la messe capitulaire le jour suivant. Quand l’archevêque pontifiait, il lui fallait officier aux premières vêpres, et, s’il ne le faisait pas, le doyen prenait place à l’autel. En 1743, à l’occasion du jubilé de l’église (S. Jean), le cardinal de Tencin alla voir un feu d’artifice, et par conséquent s’absenta de Matines le jour suivant sans la permission du chapitre, après quoi les chanoines refusèrent de lui permettre d’assister à la messe ou aux vêpres. Si bien qu’en 1757, ce fut le chapitre, et non l’archevêque, qui donna des facultés pour entendre les confessions dans les églises de Saint-Jean, de Saint-Etienne et de Sainte-Croix. L’attachement jaloux aux droits et aux privilèges, avec une crainte constante que l’archevêque ne les enfreigne, est signifié par les deux croix qu’on peut voir aujourd’hui contre le mur derrière le maître-autel: « Quand l’archevêque lève sa croix, les chanoines brandissent la leur de l’autre côté ». Cela doit sûrement être l’explication des deux croix, plutôt qu’un rappel de l’union des Églises d’Orient et d’Occident au deuxième concile de Lyon en 1274, lorsque les croix latine et grecque durent disposées derrière l’autel, au cours de la Messe solennelle célébrée par le pape Grégoire X. Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, nous trouvons un déni des privilèges du chapitre, et ils ont également été annulés par le Parlement de Paris. A cette époque aussi, l’archevêque, Mgr. de Montazet, substitua le missel néo-gallican de Paris à l’authentique missel romain de Leidrade et Agobard. [Une fois de plus une allusion intéressante aux querelles liturgiques du XVIIIème qui montrent que peu d’endroits furent préservés d’une certaine déferlante néo-liturgique jansénisante qui priva de la liturgie authentique et traditionnelle y compris les lieux les plus emblématiques de France. La disparition de l’usage lyonnais est donc dû non pas à une volonté romaine mais au contraire à une déperdition doctrinalo-liturgique gallicane. Cela renvoie à des réflexions récentes sur ce site sur la légitimité des usages locaux.]

[1] Ces chevaliers ont été incorporés dans les rangs du clergé au 16ème siècle.

[2] Les aumôniers perpétuels avaient la charge du chant et des cérémonies, et aussi le maintien des traditions laïques de l’église. Ils étaient autrefois amovibles, et un changement à cet égard a pu les amener à être qualifiés de « perpétuels ».

[3] Tredecim capellanos perpetuos inter quos et praecipuus Archiepiscopus, qui represente Dominum Jesum Christum inter apostolos existantem. Stat. 1337. Archdale A. King. Liturgies des primates. Longmans, Green and Co, 1957, p. 18-21.

Cardinal Ratzinger, Mémoires, 1997

Quand la liturgie est quelque chose que chacun fait de lui-même, alors on n’y trouve plus ce qui est sa vertu propre : la rencontre avec le mystère, lequel n’est pas notre ouvrage, mais est notre origine et la source de notre vie.

Une rénovation de la conscience liturgique, une réconciliation liturgique qui reviennent à reconnaître l’unité de l’histoire de la liturgie et comprennent Vatican II non comme une rupture, mais comme un moment évolutif, sont d’une urgence dramatique pour la vie de l’Eglise. Je suis convaincu que la crise ecclésiale dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui dépend en grande partie de l’effondrement de la liturgie, qui souvent est carrément comprise « comme si Dieu n’existait pas », comme si n’avait plus d’importance le fait que Dieu soit là, qu’il nous parle et nous écoute. Si dans la liturgie n’apparaît plus la communion de la foi, l’unité universelle de l’Eglise et de son histoire, le mystère du Christ vivant, où donc l’Eglise se manifestera-t-elle encore dans sa substance spirituelle ? La communauté se célèbre alors elle-même, sans que cela en vaille la peine. Et, étant donné que la communauté en elle-même n’a pas de subsistance, mais qu’en tant qu’unité, elle a son origine dans la foi du Seigneur lui-même, il devient inévitable dans ces conditions qu’on en arrive à l’explosion en partis de toutes sortes, à une opposition partisane au sein d’une Eglise qui se déchire elle-même.

C’est pourquoi nous avons besoin d’un nouveau mouvement liturgique, qui redonne vie au vrai héritage du concile Vatican II.

Deux attitudes face aux rubriques de la forme ordinaire : l’obligation kantienne ou l’epikeia aristotélicienne

http://www.newliturgicalmovement.org/2018/01/two-attitudes-toward-ordinary-form.html

Peter Kwasnewski nous propose sur le site « New Liturgical Movement » une intéressante réflexion sur ce qu’il est convenu d’appeler la « réforme de la réforme ». Vous le trouverez ici traduit de l’Anglais, avec quelques notes en rouge du traducteur, pour une meilleure mise en contexte.

Notons tout de suite que les idées développées ci-dessous semblent répondre à un certain nombre de notions déjà abordées sur ce site notamment en ce qui concerne les « néo rubricistes » :


Au cours des années passées au NLM [New Liturgical Movement, ou « nouveau mouvement liturgique »], divers auteurs ont publié des articles sur la manière dont la forme ordinaire pourrait être «enrichie» ou «améliorée», généralement en adaptant ou en important des pratiques du rite romain ‘traditionnel’. Parfois, cela a pris la forme de modestes recommandations : que les propres rubriques de la FORM (forme ordinaire du rite de la messe) soient effectivement suivies (par exemple, sur l’orientation, ou sur l’utilisation des propres [de la messe chantée. Mais aussi sur notre site : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe-la-lecon-de-benoit-xvi-a-vienne/ ou notre série « chanter la messe : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe/ ]), et qu’un célébrant exerce une phronesis liturgique bien informée (c’est-à-dire une prudence ou une sagesse pratique) dans le choix des options. D’autres fois, les propositions ont été plus complètes, par exemple celle du P.. Richard Cipolla’s “A Primer for a Tradition-Minded Celebration of the OF Mass.”. De telles propositions ont tendance à être accueillies avec deux réactions très contrastées: un accueil chaleureux de la part des partisans de « l’enrichissement mutuel», ou une réprimande sévère de ceux qui les voient comme un encouragement à fomenter la désobéissance aux nouveaux livres liturgiques et aux documents qui en contrôlent l’usage.

Je soutiens que nous pouvons trouver un moyen d’avancer dans ce débat en considérant le contraste entre la notion kantienne de devoir et la notion aristotélicienne d’epikeia, souvent traduite par : « équité ».

Pour Kant, le devoir est quelque chose d’absolu: à la mode germanique, il ne faut jamais déroger aux strictes dispositions de la loi. En fait, la seule façon de savoir que nous sommes vertueux est de supprimer toute motivation subjective ou tout jugement personnel sur ce qu’il convient de faire et de se soumettre à l’objectivité des lois. Dans cette perspective, il n’y a pas de place pour aller au-delà de la lettre de la loi afin de réaliser plus parfaitement la propre intention de la loi de promouvoir le bien commun. Si un feu rouge ou un signal de passage pour piétons est rouge, il faut toujours s’y arrêter, peu importe les circonstances.

En revanche, pour Aristote, les lois formulées, aussi nécessaires qu’elles le sont pour la vie sociale, souffrent du défaut inhérent d’avoir été universellement érigées (comme pour incarner une perspective rationnelle intemporelle et sans souci du lieu où elles ont été édictées) et donc incapables de répondre à certains besoins immédiats. Alors que la justice est sûrement fondée sur le respect de la loi, elle est perfectionnée par une vertu supplémentaire appelée epikeia, par laquelle on juge bien du moment et de la manière d’adapter la loi à des circonstances spécifiques. L’epikeia est la vertu de voir passé le phrasé de la loi au bien qu’il a l’intention de sauvegarder ou de promouvoir, de sorte que l’on puisse faire ce qui va le mieux sauvegarder ou promouvoir ce bien – même si cela implique parfois de s’écarter de la loi. Par conséquent, si le feu de circulation est rouge, mais qu’une personne est grièvement blessée en tant que passager, on regarde dans les deux sens, puis on traverse la lumière rouge pour atteindre l’hôpital. [1]

À la lumière de ce bref aperçu, il me semble que les gens viennent à la loi liturgique et les rubriques de l’une des deux positions:

  1. Le kantien: « Dis le noir, fais le rouge ». Pas plus et rien de moins. [pour rappel, le rouge est la « rubrique » dans les livres liturgiques, qui indique le comportement à observer (gestuelle notamment) des ministres et autres intervenants dans la liturgie]
  2. L’aristotélicien: « Dis le noir, fais le rouge, en accord avec les exigences de la liturgie et le modèle de la tradition. » En d’autres termes, vous devez faire et dire les choses qui sont requises, et vous abstenir de faire ou de dire ce qui est interdit, mais au-delà il y a une sage liberté de pratiquer l’unité avec sa tradition catholique, en lui laissant dicter la façon dont la liturgie devrait être célébrée. Un ami prêtre a décrit cette vue comme « traditionalisme libéral classique. » [2]

(Pour être complet, il y a une troisième position que l’on pourrait identifier: le libéral ou le progressiste. Le clergé qui l’épouse, [ou les fidèles…] aussi bien intentionné soit-il, ne dit pas toujours le noir ni le rouge, mais abuse de ses positions pour improviser et faire des trucs au fur et à mesure – par exemple, prononcer arbitrairement des prières à voix haute qui sont censées être silencieuses.)

Maintenant, il me semble que la position kantienne s’aligne avec ceux qui se verraient comme, ou que d’autres appelleraient, des « conservateurs », alors que la vision aristotélicienne s’alignerait avec ceux qui seraient plus susceptibles d’être qualifiés de « traditionalistes », dans la limite de ce que nous pouvons faire de ces étiquettes inadéquates. Chacune de ces vues semble s’inscrire dans un engagement fondamental. Le kantien valorise l’autorité et son autorité sur toutes les autres considérations, y compris la tradition, qui n’est pas considérée comme ayant une valeur normative et probante. L’aristotélicien travaille avec de multiples critères, considérant l’acte moral comme un complexe d’éléments internes et externes, qui incluent, certes, autorité et loi, mais s’étendent aussi au droit naturel, au précédent, à la coutume et à la discretio dans un sens bénédictin. [La discretio, pour S. Benoît est une notion fondamentale et assez large : elle s’apparente à l’alliance de la modération et de la justice dans le comportement notamment éthique, moral et bien sûr … liturgique. C’est une notion qu’on ne traduirait évidemment pas par « discrétion » en langue française. Je pense personnellement que c’est très proche de l’acception aristotélicienne de l’epikeia dont parle l’auteur de l’article. Cela mériterait même une promotion : « pour une plus grande discretio dans les usages liturgiques ». On pourrait aussi noter au passage, justement, qu’avec la réforme liturgique qui a suivi le Concile Vatican II, un parti pris de discretio a été retenu dans la rédaction des rubriques liturgiques; probablement justement pour favoriser le recours à l’épikeia au sens où l’entend l’auteur de l’article. C’est à dire que la relative brièveté des rubriques de la part du législateur liturgique romain vise à pousser les ordinaires (c’est à dire les évêques et autres supérieurs de communautés religieuses à prendre en compte à plein leur rôle de promoteur de la liturgie dans leur diocèse ou couvent / monastère). Ce site a publié plusieurs articles allant dans ce sens.

L’évêque étant l’ « intendant général des mystères de Dieu dans l’Eglise locale confiée à [ses] soins, le modérateur, le promoteur et le gardien de la vie liturgique » (Mgr Ranjith) dans son diocèse, il est la seule personne à pouvoir et à devoir faire appliquer la loi liturgique dans son diocèse ; pour aller encore plus loin, il devrait, en tant qu’ordinaire, mettre en œuvre un « coutumier liturgique » proposant et imposant un choix parmi les options disponibles dans le rite romain (prières eucharistiques, célébration des mémoires ad libitum, variantes des rites pénitentiels, etc..).]

(Le progressiste, pour sa part, prend pour premier principe la supériorité du futur sur le passé: il suppose l’infériorité, la cruauté ou la corruption de la tradition, exalte la valeur de la science humaine comme guide de la pureté originelle et du besoin contemporain, et a donc tendance à s’irriter, s’il n’attaque pas violemment, les contraintes de l’ancienne coutume et de la loi actuelle.)

La première approche kantienne souffre d’une sorte de vide mécaniste: on reconnaît un devoir strict envers un principe extrinsèque mais ne fait pas de place au principe intrinsèque de l’intelligence pour interpréter la situation et agir de manière appropriée [3]. Que cela ne puisse pas fonctionner pour la FORM est attesté par le fait que toutes sortes de décisions doivent être prises pour lesquelles il n’y a aucune disposition dans les rubriques (contrairement à l’usus antiquior, où l’Église, tirant parti de la sagesse des siècles, a soigneusement spécifié ce qui doit être fait, permettant au célébrant de se livrer plus librement au rite dans sa perfection). [Pour contrebalancer cette affirmation un peu trop péremptoire il faudrait souligner qu’au début du XXème siècle, énormément d’usages qui relèvent du cérémonial et non des rubriques ont été introduites dans le corpus de ces dernières, rendant la liturgie « fixiste » et supprimant des usages locaux pourtant tout à fait légitimes, qui ne blessaient pourtant pas l’unité du rite. Je vois personnellement l’alourdissement des rubriques et l’éviction des liturgistes comme le prémisse de la crise liturgique qui apparaît dans l’immédiat après guerre…] C’est pourquoi les livres de Msgr Elliott Ceremonies of the Modern Roman Rite and Ceremonies of the Liturgical Year sont des livres si utiles – et tellement détestés par les libéraux. [Pour une adaptation française des principes développés par Msgr Eliott, on se reportera avec profit au site « ceremoniaire » et surtout à :  « cérémonial de la Sainte Messe à l’usage ordinaire des paroisses » ] Il s’appuie sur la richesse des rubriques classiques pour donner plus de dignité à la célébration de la FORM. Bien qu’il ne soit pas aussi audacieux que le Primer publié par le NLM [le « New liturgical Movement » http://www.newliturgicalmovement.org/ « nouveau mouvement liturgique »], il présuppose toujours la même attitude «libérale classique» de faire ce qui est conforme à la tradition.

Permettez-moi d’offrir un exemple concret. Si les architectes du Novus Ordo n’ont pas cru en transsubstantiation ou s’ils ont compris la Présence Réelle d’une manière hérétique est un point discutable. Ce qui est par contre incontestable, c’est qu’ils ont réprimé les pratiques que des siècles de vénération du Saint-Sacrement avaient suscitées, et que cette suppression a eu pour effet, en pratique, de diminuer la conscience du clergé de l’impénétrabilité des mystères sacrés qu’ils promeuvent et la foi du peuple en la Présence Réelle. Un prêtre, par conséquent, possédant un bon sens liturgique, comprenant pourquoi une génuflexion devrait être faite immédiatement après la consécration, pourquoi les doigts sont désormais maintenus ensemble, et pourquoi, pendant les ablutions, les doigts devraient être lavés sur le calice avec du vin et l’eau, fera simplement tout cela comme dignum et justum, [Ce sont les paroles de l’introduction de la préface dans le rite romain. Notons au passage que nous avons parlé de cette question de la double purification dans un des articles de ce site, mentionné plus haut : https://www.scholasaintmaur.net/lindex-et-le-pouce-wdtprs-encore-deritualiser-la-liturgie/ ] la bonne et juste chose à faire. De cette façon, il est plus en accord avec l’esprit et la volonté du législateur suprême, qui est obligé ex officio de préserver et de promouvoir à la fois la tradition liturgique et la révérence maximale envers le Corps et le Sang du Christ. De cette manière, l’intention authentique du législateur est reprise et renforcée, quel que puisse être le législateur particulier dans sa fragilité humaine.

Ceci étant dit, l’approche aristotélicienne est conseillée à un prêtre enraciné dans la tradition et sachant donc quand et comment apporter des éléments traditionnels à la FORM. En revanche, il est dangereux, pourrait-on dire, pour un prêtre qui opère à partir d’une formation liturgique imparfaite ou fragmentaire de tenter d’appliquer l’épikeia, car il peut introduire des éléments non traditionnels, non liturgiques, avec les meilleures intentions. [4] Pour poser la question pratiquement, le prêtre qui sera le plus capable d’exercer l’epikeia dans la FORM sera celui qui connaît bien la célébration et les rubriques de l’usus antiquior. En effet, c’était précisément la source du Primer : son auteur est un prêtre qui depuis des années a offert à la fois la FERM [forme extraordinaire du rite de la Messe] sous ses trois formes (Basse, Haute et Solennelle) et la FORM dans une herméneutique de continuité.

Il n’y a pas de document magistral sur cette «méta-question». L’Instruction Redemptionis Sacramentum et d’autres documents disent, bien sûr, que le prêtre doit obéir aux rubriques, et que les fidèles ont droit à une liturgie célébrée selon ces dernières, etc., mais les deux approches kantienne et aristotélicienne sont déjà d’accord sur ce point. La confusion dans l’Église latine résulte aujourd’hui, au moins en partie, de l’importation de la culture « antinomienne » des années 1960 dans le sanctuaire même, sous la forme d’une liturgie ouverte avec des options, des inculturations, des adaptations et un code très appauvri des rubriques. [Ou en tout cas une incompréhension de ces dernières, soit par désintérêt, légèreté, manque de professionnalisme, soit par néo-rubricisme, causé par la perte du sens de la liturgie ou pire au fait que le ministre n’a jamais eu contact avec une liturgie digne de ce nom et donc est devenu absolument incapable d’interpréter correctement les rubriques. On se rappellera avec intérêt de cette citation de Mgr Aillet dans l’Homme nouveau :

Il s’agit de former à une vie liturgique qui soit donnée au sein même du séminaire. Pas seulement par une étude de la liturgie, mais d’abord par une spiritualité liturgique, un usage pratique des rites liturgiques. La liturgie est d’abord une vie plus qu’un objet d’étude. Or, on assiste trop souvent à une réduction de la liturgie à une espèce de discipline intellectuelle (…, qui la réduit) à l’histoire des rites. Il n’a pas assez été fait de la liturgie le lieu d’une expérience de la foi. Or, la liturgie, c’est la célébration de la foi. C’est une expérience concrète du Mystère de la foi. C’est ce vaste champ qui s’ouvre devant nous. (Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron – Interview, 4 juillet 2009)]

Quels que soient ses mérites sociaux ou ses démérites, « l’antinomianisme » est une philosophie liturgique non durable. C’est précisément pour cette raison que les jeunes membres du clergé sont friands de recevoir le type de conseils que leur offrent les livres de Msgr Elliott [cf ; en Français : https://www.ceremoniaire.net/guide/ceremonial-2002/ ] et le Primer du NLM.

La description d’Israël par Ezéchiel –  » Tu as été jetée à terre, le jour de ta naissance, comme si l’on avait horreur de toi (en mépris de ton âme).  Passant auprès de toi, Je te vis foulée aux pieds dans ton sang, et Je te dis, lorsque tu étais couverte de ton sang : Vis ; oui, Je te dis (encore) : Vis dans ton sang. Je t’ai fait croître comme l’herbe des champs » (Ez 16: 5-6; traduction : Glaire) – pourrait bien nous rappeler du triste spectacle d’une liturgie tellement épuisée de sacralité, qui a tant besoin de grandir et de rejoindre le monde des liturgies historiques actuelles (si une telle réunification est même possible – une question théorique qu’on laissera pour une autre occasion). Naturellement, le clergé et les laïcs qui aiment la tradition catholique, et qui sont, d’une manière ou d’une autre, confinés à l’usage de la FORM, [je dirais même : réduits à une forme « infra-ordinaire » de la liturgie romaine] veulent faire quelque chose pour lutter contre la perte du sacré et le défaut de rites et de rubriques appropriés. Nous devons reconnaître qu’il existe diverses solutions plausibles et défendables. L’une d’elle, comme cet article le défend, est de dire le Noir et faire le Rouge avec une epikeia qui se sert des moyens traditionnels par lesquels le Noir acquiert une plus grande résonance et le Rouge réalise une plus grande dignité. [NB : « say the Black, do the Red », c’est le slogan d’un autre site web anglophone souvent cité das nos pages : wdtprs pour « what does the prayer really says ? », c’est à dire : « qu’est ce la prière veut vraiment dire ? », qui avait pour objectif initial de proposer une traduction la plus fidèle possible des prières de la Messe. Pour rappel c’est aussi un objectif de notre site web frère : https://www.societaslaudis.org/ ]

NOTES

[1] Voir Éthique à Nicomaque, livre V, ch. 10, pour un traitement plus complet d’Aristote de cette vertu.

[2] Je dis cela alors que ça reste un peu coincé dans ma bouche… Mes vues actuelles sur le libéralisme classique en tant que philosophie sociopolitique sont bien connues. Il suffit de dire que, suivant la lignée de Grégoire XVI, de Pie IX et de Léon XIII, je n’en suis pas un fan.

[3] Le prêtre est un instrument ou un outil, mais il est, comme dit saint Thomas, un outil intelligent. Autrement dit, le Seigneur se sert de lui selon sa propre nature en tant qu’animal rationnel.

[4] Il y a aussi des problèmes théoriques plus importants qui vont au-delà de la portée de cet article. D’une part, ceux qui ont conçu la FORM ont probablement voulu raviver le fantasme d’une liturgie de l’Église primitive en roue libre avec des prières ex tempore, mais il n’y avait aucune pensée de la formation liturgique qui serait nécessaire pour parvenir à célébrer avec une telle virtuosité. Ensuite, la formation elle-même présuppose une tradition liturgique spécifique, alors que la FORM et ses options sont éclectiques entre les traditions. Comment quelqu’un est-il supposé savoir si cet ensemble d’oraisons romaines (découpées) va mieux avec cette Préface alexandrine (bowdlerisée [note : cf. wikipedia : Thomas Bowdler (11 juillet 1754 – 24 février 1825) est un médecin anglais qui publia une version expurgée des œuvres de William Shakespeare, version qu’il considérait plus appropriée pour les femmes et les enfants. Il publia de la même façon une version d’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain d’Edward Gibbon. Ses versions expurgées furent l’objet de critiques et moqueries sous le verbe bowdlerise ou bowdlerize (ou le nom bowdlerisation / bowdlerization). Ce terme sert de nos jours à désigner en anglais une censure prude de littérature, d’un film ou d’un programme de télévision, par exemple « a bowdlerised movie ». On peut comparer, en France, l’expression ad usum Delphini (« à l’usage du Dauphin »), désignant les éditions des classiques latins entreprises, sous la direction de Bossuet et de Huet, pour le Dauphin, fils de Louis XIV, et dont on avait retranché les passages trop crus.] ), ou ce chant ou un autre chant en latin, en anglais ou en espagnol? Le choix prudent a du sens dans une structure stable et cohérente. Ceci, encore une fois, est la raison pour laquelle la FERM est le seul guide possible pour stabiliser et harmoniser l’usus recentior [« l’usage le plus récent » ; comprendre : la FORM.].

Subvenite

Subvenite, Sancti Dei, occurrite, Angeli Domini, * Suscipientes animam eius, + Offerentes eam in conspectu Altissimi. V. Suscipiat te Christus, qui vocavit te, et in sinum Abrahae Angeli deducant te. V. Requiem aeternam dona ei, Domine: et lux perpetua luceat ei.

Venez, saints de Dieu, Accourez, anges du Seigneur, prenez son âme et présentez-la devant la face du très-haut.

V/. Que le Christ qui t’a appelé te reçoive, et que les anges te conduisent dans le sein d’Abraham.

V/. Donne-lui, Seigneur, le repos éternel, et que la lumière perpétuelle l’illumine.

Amoris Laetitia… Mais que se passe-t-il ?

Amoris Laetitia. Je ne vous cache pas que je suis mal à l’aise sur ce sujet, pour plusieurs raisons. Pourquoi aborder dans un site ou un blog dédié au chant grégorien et à la liturgie des questions qui relèvent de la théologie morale ? Deuxièmement, faut-il sacrifier à la mode qui veut que tout le monde donne son avis sur tout ? Troisièmement, pourquoi entrer encore dans une logique de débat voire de polémique sur ce texte pénible à lire, trop long, trop confus ? Enfin, sur un sujet comme celui-là, qui peut avoir raison ? Les avis paraissent souvent trop tranchés pour être exacts. Enfin, aborder ce type de sujet, est ce que ce n’est pas tout simplement scandaliser les faibles et les petits ?

Pourtant, ce sujet est intrinsèquement lié à une question liturgique puisqu’Amoris Laetitia concerne surtout, a minima dans la lecture qu’en font les médias ou alors dans les débats qui animent les différents interlocuteurs, l’accès à la vie sacramentelle versus la morale sexuelle proposée par l’Eglise. Un sujet difficile, traité à de nombreuses reprises par les prédécesseurs du pape régnant. Et le problème de fond relève strictement d’une bonne ou une mauvaise compréhension de la notion de Miséricorde.

Or, je suis tombé sur une réflexion mûrie et profonde d’Aline Lizotte. Il faut bien sûr la présenter. Experte de la théologie de Jean-Paul II, c’est elle qui en a été la promotrice en France et en Amérique du Nord ; elle a introduit de façon brillante « les sujets qui fâchent » qu’ensuite Yves Semen, qu’on ne présente plus dans les « milieux cathos » français a su rendre accessible.

http://asso-afcp.fr/breves/pourquoi-lexhortation-apostolique-amoris-laetitia-inquiete-t-elle/

Aline Lizotte ne mâche pas ses mots. Quelques extraits choisis :

« parmi toutes les formes d’union entre l’homme et la femme, certaines réalisent l’union idéale voulu par le Christ : un amour exclusif, fidélité des époux l’un envers l’autre jusqu’à la mort, ouverture à la vie, constitution d’une Église domestique reflet de l’union sponsale du Christ et de l’Église. Cette union est celle du sacrement de mariage quand il est valide. Cependant, il y a d’autres formes d’union qui contredisent objectivement cet idéal. On peut penser, ici, à la polyandrie et à la polygamie. Mais certaines autres formes la réalisent, au moins en partie et par analogie, telles les « unions de faits, le concubinage et le mariage civil ». Nous sommes donc placés devant un étalage sociologique qui va des « unions de fait au mariage sacramentel ». Ce dernier est considéré comme l’idéal, les autres formes d’union sont déclarées entretenir une relation de l’imparfait au parfait, avec le mariage sacramentel. Cette relation est une analogie ! »

(…)

« L’argumentation recourt au n° 34 de Familiaris Consortio, qui prohibe la gradualité de la loi, la distinguant fermement de la loi de la gradualité. Mais cette insertion est précédée de l’avertissement suivant, lequel n’est pas cité dans Amoris Lætitia.

Les époux ne peuvent toutefois considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur, mais ils doivent la regarder comme un commandement du Christ Seigneur leur enjoignant de surmonter sérieusement les obstacles. «C’est pourquoi ce qu’on appelle la « loi de gradualité » ou voie graduelle ne peut s’identifier à la « gradualité de la loi »», comme s’il y avait, dans la loi divine, des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses.

En insistant sur la dénomination de l’idéal, pour désigner le mariage sacramentel, et en désignant les autres formes d’union comme des analogies plus ou moins éloignées de cet idéal, Amoris Lætitia ne peut manquer d’introduire une confusion sérieuse. Ce raisonnement proportionnaliste pourrait être interprété comme signifiant que toute forme imparfaite d’union conjugale, parce qu’elle contiendrait des éléments du mariage sacramentel – idéal – pourrait être vécu par un couple de baptisés sans qu’il soit en contradiction avec la loi divine. Ce couple pourrait, en conscience, juger que, pour lui-même, la forme imparfaite de conjugalité qu’il choisit est la seule à laquelle il se sente capable et que puisqu’elle est bonne pour lui, elle est en conformité avec la loi divine. Dieu ne lui en demande pas plus, s’il n’est pas capable de plus ! Affirmer cela serait prôner la gradualité de la loi. »

(…)

« Si l’on analyse avec un peu de rigueur le traitement que le chapitre 8 fait subir à la doctrine traditionnelle sur le mariage et surtout à la discipline qui en découle concernant ce que l’on appelle les « situations irrégulières », on se trouve devant une situation d’étonnement, sinon de terreur.

L’analyse engendre une certitude. Le rédacteur de ce chapitre ne peut être le pape François lui-même. L’habileté hautement casuistique du texte, la connaissance pointue et fine des textes cités, que ce soient ceux du magistère antérieur, que ce soit ceux de saint Thomas, ou même ceux des Pères synodaux, est trop élevée. Elle est celle d’un ou de plusieurs théologiens de métier qui connaissent en profondeur la théorie morale du proportionnalisme et qui savent comment trouver les textes les plus expressifs pour justifier leur point de vue. Car ce chapitre met en œuvre un proportionnalisme développé. On retrouve toutes les anciennes querelles et imprécisions que l’on croyait dépassées : la distinction du parfait et de l’imparfait remplaçant la distinction formelle des actes bons ou mauvais, la morale de situation, l’option fondamentale, le primat de la conscience subjective, les doutes sur l’universalité de la loi naturelle. Tout est habilement arrangé pour faire entendre et admettre ce que Veritatis Splendor avait condamné.

Alors quoi, le pape François, s’il n’a pas écrit ce chapitre, est-il complice ? Ou a-t-il été trompé par ses propres collaborateurs, qu’il a pourtant choisis lui-même ? Peut-être n’a-t-il pas jugé lui-même de l’importance de l’entreprise ? Emporté par son désir d’en finir avec la mise à l’écart de ceux qu’il appelle les exclus, il a trouvé que cette théologie morale qui met entre parenthèse l’objet moral, pour favoriser l’émergence de la subjectivité, sujet de miséricorde, convenait parfaitement à son élan pastoral ? Peut-être ! Nous ne le saurons jamais.

Mais nous ne pouvons pas faire deux choses. La première serait de considérer que les directives pastorales qui émergent du chapitre 8 sont à appliquer sans discernement et ne doivent pas être reprises au regard de toute la pastorale traditionnelle de l’Église. Il faut relire les grandes encycliques de Jean-Paul II, de Paul VI et de Benoît XVI et voir comment elles constituent toujours un guide pour appliquer les nouvelles directives de l’exhortation Amoris Lætitia. Sans ce guide, nous risquons de perdre le bon sens et même notre conscience. La deuxième serait de considérer que le pape François n’a rien à nous dire. Maladroitement ou imprudemment, peut-être, ou divinement, son message restera clairement comme une lumière dans l’Église. La prudence pastorale ne peut se contenter d’énoncer des normes, de formuler des règles, de pratiquer des condamnations. Nous sommes devant une situation de crise en ce qui concerne la théologie morale, principalement celle qui regarde la morale de la famille et du mariage. Il y a probablement plus de chrétiens qui vivent dans des situations irrégulières que de chrétiens qui vivent selon la situation objective du mariage telle que donnée par Dieu et enseignée par le Christ. Car dans l’Église, il y a plus de pécheurs que de saints canonisés ! Cela appelle un immense devoir de miséricorde et ce devoir, le pape François veut l’accomplir. Nous devons faire ce qu’il dit : sortir de notre confort spirituel, aller vers ceux qui sont, sans le savoir, dans les ténèbres de l’ignorance et dans les difficultés de la souffrance de l’échec de l’amour, écouter, comprendre, accompagner, éclairer, soutenir et aider chaque personne à retrouver la Joie de l’Évangile dans la Vérité qui rend libre. »