A temps et à contretemps

Suite des conseils de saint Paul à son disciple Timothée : « devant Dieu et devant Jésus-Christ qui doit juger les vivants et les morts, je te le demande au nom de Celui qui viendra dans la gloire de son règne (oh ! oh ! après une telle introduction, ça doit être très sérieux), proclame la parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, mais avec une grande patience et le souci d’instruire. »

Voilà un programme peu alléchant, qui contraste fort avec la conviction, très ancrée aujourd’hui, que la parole ne sert pas à grand’ chose et qu’il vaut mieux laisser les gens dans leur bonne foi que de chercher à les faire changer.

Saint Paul a visiblement la conviction inverse et il n’est pas le seul : nos pères avaient dans l’ensemble plus confiance que nous dans la parole comme moyen de faire bouger les gens qui  leur semblaient dans l’erreur. Ils organisaient des débats contradictoires pour tenter de ramener les hérétiques sur le droit chemin, ils interpellaient les pécheurs publics du haut de la chaire. Avaient-ils totalement tort ? Souvent le résultat répondait au moins en partie à leur attente. Alors pourquoi sommes-nous devenus si timides et croyons-nous toujours que notre intervention va faire plus de mal que de bien ? Opportune et importune, dit saint Paul, « à temps et à contre temps ». Il vaut mieux risquer de paraître importun que de se taire.

Le changement de rapport à la parole tient sans doute à bien des raisons. Devant le mensonge des hommes politiques et le discours de la publicité, nous avons appris à nous méfier. Le souvenir des ravages de l’idéologie, l’écho de la vérité officielle tenue par le Parti ou le Duce (« le chef a toujours raison ») ne sont pas encore si loin. Je me souviens d’une petite histoire que l’on racontait en Pologne quand j’y étais allé en 1976 : « trouvez-vous que le Palais de la Culture (chef d’œuvre de l’architecture stalinienne en plein cœur de Varsovie) est une splendeur ? Oui, j’ai sept enfants à nourrir, je  dis comme tout le monde que c’est une splendeur ! »

On se méfie de l’emballement de l’éloquence, on craint de se faire avoir par les beaux parleurs, on suspecte les mots de cacher la réalité, et finalement on n’est plus très sûr qu’il y a une vérité objective en dehors de nos constructions mentales. Même les scientifiques (au moins certains) se prennent à douter que leurs calculs rejoignent un réel indépendant de l’esprit humain.

Que faire, nous qui sommes la religion de la Parole faite chair, qui avons entendu la Parole elle-même nous dire « enseignez toutes les nations » ? Certes, il ne s‘agit pas d’une parole comme les autres, d’un discours s’ajoutant à d’autres discours. Mais enfin, Jésus a parlé, il n’a pas fait que cela, mais il a beaucoup (« longuement » Mc 6,34) enseigné, on nous dit que les auditeurs étaient suspendus à ses lèvres, Pierre le crédite d’avoir « les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68), les gardes venus l’arrêter reviennent convaincus : « nul homme n’a parlé comme celui-ci ! » (Jn 7,46). S’il n’avait rien dire, il n’aurait pas soulevé des foules et rencontré l’hostilité qui l’a mené à la Croix.

A nous chrétiens revient sans doute la responsabilité de rendre à nos contemporains le goût de la vérité partagée. N’ayons pas peur : le cœur humain a toujours besoin de se nourrir du vrai, c’est cela qui met en branle l’intelligence du savant et du philosophe, c’est cela qui provoque les questions des enfants. A nous de ne pas faire de concessions aux vérités frelatées, aux discours tout faits qui dispensent de penser. Surtout quand nous parlons du Christ et de ce qu’il nous a demandé, faisons l’effort de ne rien dire qui n’ait été passé au feu d’une réflexion sérieuse et surtout d’une prière vraie. J’ai toujours remarqué que lorsque, en prêchant, je n’étais pas moi-même éclairé intérieurement par ce que j’essayais de partager, lorsque cela me semblait lourd et répétitif, j’avais bien des chances de m’égarer et d’ailleurs je ne touchais pas le cœur de mes auditeurs.

Alors allons-y, « à temps et à contretemps ».

 

Michel GITTON

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