XXXème dimanche per annum : Pécher par ignorance ?

          L'ÉPITRE AUX HEBREUX nous dit que le grand prêtre ancien (auquel Jésus apporte un accomplissement inattendu) était en mesure de comprendre « ceux qui pèchent par ignorance ou par égarement, car il est lui aussi rempli de faiblesses ». Étrange déclaration, en vérité car on ne sait pas si cette précision veut nous  montrer la différence entre le Grand Prêtre et Jésus (lui est sans péché à la différence des titulaires de la fonction pontificale), ou pour montrer une ressemblance (Jésus, bien mieux que le Grand Prêtre, a voulu se solidariser avec les hommes et connaître toutes leurs faiblesses hormis le péché). Toujours est-il qu’il est question d’un « péché par ignorance », bien troublant quand on y pense. Le propre du péché n’est-il pas d’être un acte conscient et volontaire ? Si j’ignore que ce que je fais est un mal et si je le commets en toute bonne conscience, comment peut-on parler de péché ? Déjà le péché par omission est une grande énigme, voilà maintenant le péché  par ignorance ! On n’en sort pas…

La question mérite pourtant d’être posée : le péché n’est pas seulement un manquement subjectif, il blesse l’ordre objectif voulu par Dieu. Bien sûr, tout péché est une faute contre l’amour, mais l’amour n’est pas que du sentiment. Aimer Dieu, c’est répondre à une vocation inscrite par lui dans notre nature, et, si je ne respecte pas les données posées par Dieu, même si je l’ignore en partie, ce que je fais est grave et aura des conséquences. D’abord, j’ai un devoir de m’instruire des intentions de Dieu et mon ignorance en ce domaine n’est pas toujours innocente, il y a des choses qu’on ne cherche pas à savoir, des questions qu’on laisse en suspend, par peur d’un choix à faire qui pourrait être difficile et ceci est grave. Ensuite à supposer que je sois totalement de bonne foi, Dieu n’est pas là pour réparer toutes les conséquences de mes actes, ce qui me maintiendrait dans l’irresponsabilité et m’empêcherait de grandir : Les parents ne gardent pas leurs enfants dans une bulle, s’ils veulent en faire des adultes. Certes il faut toujours suivre notre conscience, mais celle-ci, si elle est un guide nécessaire, est rarement suffisante. Comme dit saint Paul, « ma conscience, certes, ne me reproche rien, mais ce n'est pas cela qui me justifie ; celui qui me juge, c'est le Seigneur. » (1 Corinthiens 4,4).

Aujourd’hui surtout, la référence à une vérité extérieure est devenue pour beaucoup problématique et Notre Saint Père le Pape a raison d’y insister dans sa récente encyclique Caritas in veritate. La charité sans la vérité est aveugle. Prétendre aimer les autres sans savoir précisément quel est leur bien est une illusion. A côté d’un péché de la volonté, il y a bien souvent un péché de l’intelligence qui démissionne, par paresse, par faiblesse, par désir de ne pas heurter le consensus mou qui nous entoure. Il est vrai que parfois les autres ne sont pas prêts à accepter ce bien qui pourtant leur est nécessaire, nous ne pouvons sans doute le faire sans eux ou contre eux, mais nous n’avons pas le droit non plus, même pour leur faire plaisir, de consentir à ce que nous savons ne pas être un bien. Et c’est souvent douloureux. Que de parents de grands enfants sont malgré eux complices d’un désordre objectif, en laissant se perpétrer sous leur responsabilité des actes répréhensibles !

Tout n’est pas seulement affaire de bonne volonté. Si celle-ci est requise absolument, Dieu nous mène plus loin parce qu’il nous aime. Vouloir connaître la vérité de ses intentions est le signe d’une croissance spirituelle. Comme dit le psaume (142) : « montre-moi le chemin que je dois prendre, vers toi j’élève mon âme ! »

 

Michel GITTON

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