XXVIème dimanche par annum

Le conseil de Jésus est clair et précis : mieux vaut une ablation nette qu’un compromis qui s’éternise. Cette exigence est justifiée par la perspective d’un avenir qui n’a rien d’assuré, où l’homme doit tenir compte d’un jugement imminent qui va s’exercer sur lui et face auquel il ne peut se vanter d’une définitive impunité. Le Christ est le premier à nous parler en termes aussi réalistes de l’enfer (appelé par lui Géhenne, du nom d’un endroit proche de Jérusalem où l’on brûlait les ordures !) : le feu, les vers rongeurs, rien n’y manque pour exciter notre imagination… et nous enlever toute envie d’y finir nos jours.

 

Seule la révélation de l’amour absolu avec la venue de Jésus peut ainsi dévoiler la possibilité ultime de l’enfer. C’est parce que l’homme est convié à un bien immense qu’il dispose aussi, paradoxalement, du pouvoir de s’en éloigner. Quand Dieu lui-même s’offre à nous, il n’y a en effet pas de moyen terme entre l’accueil total et le rejet total. Certes tout le temps de notre vie, nous avançons à tâtons à travers des choix partiels, qui n’engagent pas encore toute notre liberté, mais un jour, c’est sûr, nous aurons la responsabilité d’une vraie réponse, c’est là notre grandeur d’êtres aimés de Dieu et, faute de cela, notre bonheur définitif serait toujours remis à plus tard.

 

La prédication du Christ consiste à nous faire sentir ce terme comme réel et à nous inviter à nous déterminer dès à présent par rapport à lui. Au lieu de nous traiter en irresponsables, toujours à mi-chemin entre le vice et la vertu, perpétuels velléitaires de la beauté et de l’amour, il nous croit capables de nous ressaisir et de faire au moins un acte qui nous sépare du péché. C’est pourquoi il dramatise le combat contre les tentations et nous dit ces phrases audacieuses, qui doivent nous amener à nous interroger sur la complaisance avec laquelle nous traitons souvent nos "petits" défauts, nos mauvaises habitudes, nos péchés récurrents.

 

Attention, il ne s’agit de tomber dans le scrupule et de considérer que toute atteinte de la tentation serait déjà une compromission avec le mal. Il y a des sollicitations de l’Ennemi qui se répètent et sont là seulement pour nous troubler, il y a des "échardes dans la chair", comme celles que subit saint Paul et avec lesquelles nous sommes appelés à vivre en attendant que le Seigneur nous en délivre. Mais il y a aussi des compromissions où nous sommes déjà plus engagés et qui nous attachent : tel spectacle douteux avec lequel nous n’avons pas le courage de rompre, telle vieille querelle que nous entretenons sourdement, tel objet que nous devrions rendre depuis longtemps à son propriétaire et dont nous ne parvenons pas à nous séparer, tel numéro de téléphone, objet de trouble, que nous n’arrivons pas à rayer de notre répertoire… Et c’est ainsi que notre vie se passe dans la médiocrité spirituelle, le dégoût de nous-même, la perte des grands horizons.

 

C’est là que le Seigneur vient nous rejoindre avec son extraordinaire audace et sa liberté souveraine, pour nous remettre devant la possibilité d’une démarche libérante. Il sait bien que ce qu’il nous demande sera senti, au moins au début, comme une mutilation, nous voudrions tout avoir, le beurre et l’argent du beurre, la vertu et l’absence de douleur, or il nous faut choisir. A ne pas choisir, nous perdons tout : l’amitié de Jésus et les biens que nous voulons défendre et qui de toute façon nous échapperont.

 

Quelle joie de pouvoir jeter aux orties ce qui a au fond si peu de valeur et qui finit même par nous ennuyer ! Allons-y gaiement, le Maître est là et il nous appelle !

 

MICHEL GITTON

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