XXIIIème dimanche per annum : il soupire et lui dit effata.

Nous nous figurons souvent que, dans ses guérisons miraculeuses, Jésus agirait un peu comme un magicien qui pratiquerait sur des corps malades les passes d’un mystérieux magnétisme, et finirait ainsi par leur rendre la santé, ou encore qui leur dirait des paroles mystérieuses qui auraient le don de les remettre debout. Il y a, il est vrai, des guérisons qui s’opèrent par un seul mot, sans aucun contact : « lève-toi et marche ! », « sois guéri ! » etc. Mais un bon nombre d’entre elles se réalisent dans une opération où Jésus utilise des gestes corporels, touchant la partie malade, pour la rétablir à son contact dans une vitalité nouvelle.

 

C’est le cas dans le récit que nous rapporte saint Marc et où nous voyons le Christ mettre les doigts dans les oreilles du sourd-muet et poser de la salive sur sa langue. Ce processus très matériel nous prouve, s’il en était besoin, que le Sauveur prend en compte notre nature corporelle et qu’il se sert de son propre corps pour entrer en communion avec nous, comme on le voit bien dans les sacrements qu’il nous a donnés. Ne nous a-t-il pas pétri avec de la glaise aux premiers jours du monde ?

 

Mais ce texte nous apprend encore d’autres choses, qui méritent qu’on s’y arrête. On nous dit que Jésus, au moment de faire le miracle, lève les yeux au ciel et soupire. Ça le travaille donc de guérir un corps malade. Ce n’est pas un acte qu’il poserait à distance comme un simple geste de puissance, c’est quelque chose qui le remue au plus profond. Le handicap, comme plus tard la mort de Lazare, le met soudain au contact de la dégradation que Satan a introduite dans le fonctionnement de l’être humain. Sa proximité avec l’être ainsi diminué est si grande qu’il ressent douloureusement en lui-même le désordre de ses facultés. L’échec de la Providence divine semble patent, Dieu parait absent de ce monde fait par lui. Alors le Fils se tourne de tout son amour et de toute sa confiance vers le Père, il assume en lui toute la souffrance de la séparation de l’homme d’avec Dieu. Et le miracle jaillit de là, comme la réponse du Père à l’offrande déjà pascale de son Fils.

 

Dans sa formule pour provoquer la guérison, Jésus déclare : « ouvre-toi ! » A qui s’adresse-t-il ainsi ? L’intéressé est bien en peine de « s’ouvrir », puisqu’il n’entend sans doute même pas la voix de Jésus. Dans un cas analogue, avec la fille de Jaïre, le Maître ordonne : « lève-toi !  Talitha qoum !» (Marc 5,41), ce qui a un peu plus de vraisemblance. Mais avec le sourd-muet le commandement passe largement au-dessus de sa tête, un peu comme dans les formules d’exorcisme, où le Christ s’adresse au démon en feignant de parler au possédé : « Tais-toi et sors de cet homme ! » (Marc 1,25). La maladie, le handicap, la possession sont des réalités en soi, qui ne se confondent pas avec le patient, lequel en est le siège bien involontaire. L’intervention de Jésus consiste à désolidariser les deux, à révéler que l’homme peut être habité par des forces qui le dépassent et dont il a besoin d’être libéré pour retrouver sa vraie personnalité. Cette vérité nous est bien utile pour échapper au découragement quand nous mesurons notre impuissance sur nous-même !

 

Décidément ce sourd-muet a beaucoup à nous dire !

 

Michel GITTON

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