XIème dimanche per annum : Ne plus connaître Jésus de manière humaine

La traduction liturgique du passage de la deuxième Epître aux Corinthiens que nous entendons cette semaine ne nous aide pas beaucoup et elle est même, il faut le dire, un peu bizarre. En réalité, saint Paul ne dit pas que nous ne devons plus chercher à connaître Jésus sur le plan humain, ce serait bien curieux, puisqu’il est un homme et qu’il le reste, même dans sa gloire. L’Apôtre nous avertit de ne pas comprendre « charnellement » le Christ, la chair étant ici opposée (comme souvent chez saint Paul) à l’Esprit Saint : ce qui est « charnel » n’est pas le côté matériel des choses, à côté de l’activité de l’esprit (l’âme), mais c’est la nature humaine laissée à elle-même, influencée par le péché et séparée de Dieu qui seul peut la vivifier. Comprendre Jésus ainsi, ce serait le prendre pour un homme comme un autre, le ramener à la mesure générale, refuser de le voir dans sa dimension transcendante.

 

C’est assez répandu aujourd’hui. Ne dit-on pas couramment : Jésus doit avoir eu des tentations comme tout le monde ? Et pourquoi n’aurait-il pas eu aussi des doutes ? Une liaison avec Marie Madeleine ? Des frères et des sœurs nés de Marie ? Pourquoi pas ? C’est tellement plus simple, tellement plus rassurant pour notre médiocrité. Il y a même des chrétiens, ou prétendus tels, pour admettre que c’est encore plus beau comme cela ! Jésus ne domine l’humanité de toute sa hauteur, non seulement il est devenu l’un de nous, mais il a pataugé dans nos marécages. Quelle victoire !

 

Seulement, à soutenir ce genre de thèse, on manifeste aussitôt que le Christ n’a plus aucun intérêt. De l’humain, simplement humain, nous en avons tant qu’on veut. Notre seul espoir avec lui, c’est que cela va changer. S’il est radicalement sur le même plan que nous, nous n’avons rien gagné et notre horizon reste tout aussi bouché. Le malin plaisir avec lequel on essaie d’abaisser Jésus ne peut que le rendre banal et enlever ainsi tout intérêt à la religion qui se réclame de lui.

 

Il reste à comprendre Jésus « dans l’Esprit », le voir par en haut. Ce qui ne signifie nullement qu’on va l’idéaliser et en faire un personnage sans attache avec la terre. On ne fera pas l’économie de son abaissement, de sa venue très simple parmi nous, des limites qu’il a voulu assumer, de sa mort infamante sur la Croix. Mais toutes ces faiblesses nous les verrons comme les moyens qu’il a pris librement pour se donner à nous, tout en restant lui-même, c’est-à-dire le Fils bien aimé du Père. Et c’est cela qui est intéressant. Il a une manière à lui de se faire pauvre, dépendant, souffrant, une manière qui est proprement divine, et qui manifeste jusqu’où va son amour des hommes et son obéissance au Père. Nous verrons sa personnalité dans ce qu’elle a d’unique, sans rien d’inhumain, de forcé, de démesuré, nous communierons à ses sentiments, qui sont de vrais sentiments d’homme, mais dans une beauté, une justesse, une profondeur qui ne sont réellement pas de ce monde.

 

Regarder Jésus, c’est le voir comme le voit le Père, avec l’admiration qui pousse celui-ci à s’écrier au moment du Baptême : « celui-ci, c’est mon Fils bien aimé, celui en qui j’ai mis tout mon amour, toute ma complaisance ! » Et l’Esprit n’est pas loin, qui manifeste d’un joyeux coup d’aile l’accord inouï existant entre le Fils et le Père. C’est cet Esprit qui nous a été donné, c’est lui qui peut nous permettre de « voir » à notre tour Jésus. Dans la bonne lumière.

 

 

Michel GITTON

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