Voir et vouloir voir (IVème dimanche de Carême)

Avec un humour savoureux, l’Evangile de ce dimanche nous montre qu’il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Le défaut des Pharisiens mis en scène dans l’épisode de l’Aveugle-né est de savoir ou plutôt de croire savoir dès le début ce qui devrait être la conclusion de leur enquête : « rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » Comme Jésus est un pécheur, puisqu’il a fait une guérison le jour du sabbat, c’est que le miracle n’est pas réel, c’est que l’aveugle … n’était pas aveugle. Les parents, convoqués, sont sommés de révéler la supercherie. Malheureusement, leur déposition ne va pas dans le bon sens. On trouvera autre chose.

 

On rencontre beaucoup de gens aujourd’hui qui voudraient que Dieu fasse plus de miracles pour prouver la vérité de la foi chrétienne. A Lourdes, cela arrive, mais pas très souvent, et l’Eglise est si sourcilleuse qu’elle semble plutôt disposée à décourager les manifestations du surnaturel. On nous signale de temps en temps qu’il y a une Vierge qui pleure, une hostie qui saigne, une statue qui laisse suinter de l’huile, une étrange lueur dans le ciel visible sur une photographie, que sais-je encore ? Mais il y a toujours des esprits forts, même parmi les chrétiens, pour nier les faits ou les expliquer par des causes naturelles. Ne décourageons-nous pas le Ciel qui voudrait nous aider ?

 

Je n’ai personnellement rien contre les miracles, même dans les phénomènes de la nature, bien que je sois porté à croire que les plus extraordinaires se produisent dans la vie intérieure des hommes et des femmes touchés par la grâce. Mais je constate que les miracles les plus étonnants ne sont jamais une démonstration contraignante et qu’il y a toujours place pour une échappatoire. Il semblerait que Voltaire ait eu vent d’un prodige eucharistique qui s’était produit de son temps, et qu’il ait néanmoins persévéré dans son incroyance.

 

La raison en est que le fait brut n’a de sens pour nous que s’il est intégré dans un ensemble plus vaste qui peut l’éclairer. Si nous ne voulons pas voir l’ensemble, où ce signe prend place, nous buttons sur le fait, jusqu’à en contester l’existence, ou au moins la lecture à peu près évidente. Si je ne veux pas croire à la sympathie de telle ou telle personne qui me veut du bien, je contesterai jusqu’au bout ce signe d’amitié qu’elle me fait, je verrai un hasard dans telle circonstance, où je devrais pourtant lire une attention délicate.

 

La perception du miracle suppose donc le plus souvent le deuil de nos préjugés. La foi n’est pas tellement un regard posé sur l’invisible que la manière juste, humble, ouverte, d’accueillir le visible dans toutes ses dimensions. La Résurrection de Jésus, la multiplication des pains, la marche sur les eaux, ne sont pas, après tout, des évènements d’une autre espèce que ceux de la vie de tous les jours, ils se sont bien déroulés dans notre histoire, dans le cadre spatiotemporel de notre monde, mais pour les voir, il a fallu des hommes qui étaient prêts à ouvrir leur yeux et à ne pas conclure tout de suite : « c’est impossible, donc çà n’est pas ! »

 

Ne pas refuser la possibilité de l’improbable est la première qualité de l’homme raisonnable. Jamais aucune science n’aurait pu progresser, si les savants n’avaient pas accueilli des phénomènes qui n’entraient pas dans les théories précédentes. L’histoire, la vraie, pas celle des marxistes, est celle qui ouvre la porte au « fait unique », à l’évènement sans précédent, qui porte la marque d’une liberté.

 

S’il faut déjà une certaine foi pour « voir » le miracle, ou au moins un accueil ouvert, il est clair que le miracle renforce cette foi et lui donne une assurance plus grande. L’évangile est rempli de ce va et vient « et là, il ne fit pas beaucoup de miracles, parce qu'ils ne croyaient pas. »  (Matthieu 13,58) et « tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » (Jean 2,11).

 

A nous d’ouvrir les yeux et le cœur !

 

Michel GITTON

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