Villars les Dombes – conférence : le chant grégorien dans la vie d’une paroisse ordinaire

Voici le texte de la petite conférence prononcée à Villars les Dombes à l'occasion du week end de la Pentecôte, juste avant le chant des IIes Vêpres de la solennité, dans l'église de Saint Paul de Varax.

 

Le Chant grégorien dans la vie d’une paroisse ordinaire.

Il y a maintenant presque deux siècles, voici ce que nous enseignait dom Guéranger, restaurateur de la vie monastique et de la liturgie romaine en France, dans sa Préface à son ouvrage majeur, l’année liturgique.

"La prière est pour l'homme le premier des biens. Elle est sa lumière, sa nourriture, sa vie même, puisqu'elle le met en rapport avec Dieu, qui est lumière, nourriture et vie. Mais, de nous-mêmes, nous ne savons pas prier comme il faut ; il est nécessaire que nous nous adressions à Jésus-Christ, et que nous lui disions comme les apôtres : Seigneur, enseignez-nous à prier. Lui seul peut délier la langue des muets, rendre disserte la bouche des enfants, et il fait ce prodige en envoyant son Esprit de grâce et de prière, qui prend plaisir à aider notre faiblesse, suppliant en nous par un gémissement inénarrable."

"Or, sur cette terre, c'est dans la sainte Église que réside ce divin Esprit, il est descendu vers elle comme un souffle impétueux, en même temps qu'il apparaissait sous l'emblème expressif de langues enflammées. Depuis lors, il fait sa demeure dans cette heureuse Épouse ; il est le principe de ses mouvements ; il lui impose ses demandes, ses vœux, ses cantiques de louange, son enthousiasme et ses soupirs. De là vient que depuis dix-huit siècles, elle ne se tait ni le jour, ni la nuit ; et sa voix est toujours mélodieuse, sa parole va toujours au cœur de l'Époux.

Tantôt, sous l'impression de cet Esprit qui anima le divin psalmiste et les prophètes, elle puise dans les livres de l'ancien peuple le thème de ses chants ; tantôt, fille et sœur des saints apôtres, elle entonne les cantiques insérés aux livres de la Nouvelle Alliance ; tantôt enfin, se souvenant qu'elle aussi a reçu la trompette et la harpe, elle donne passage à l'Esprit qui l'anime, et chante à son tour un cantique nouveau ; de cette triple source émane l'élément divin qu'on nomme la liturgie."

Certains diront peut être ici que c’est un texte daté, qui n’est plus applicable aujourd’hui, et qui devrait, comme beaucoup de textes chrétiens datant d’avant 1970, être relégué aux oubliettes de l’histoire. Et pourtant : dom Guéranger est pleinement actuel. Initiateur du mouvement liturgique qui a abouti à l’Encyclique de Pie XII (Mediator Dei) et à la constitution dogmatique de Vatican II sur la liturgie (Sacrosanctum Concilium), il fut au XIXème siècle le prophète d’un renouveau de la liturgie qui depuis 4 siècles était en lente déconfiture.

Et l’une des principales œuvres qu’il a initiée fut justement un travail de fond sur le chant grégorien. A son époque réduit au « plain chant », le répertoire de l’Eglise romaine était défiguré par des principes musicaux et liturgiques qui avaient fini par le rendre spirituellement infécond, spécialement en France. Dom Guéranger, ce combattant de la liturgie et de la doctrine – certains le surnommaient « dom Guerroyer » – a fini par obtenir gain de cause au travers de l’un de ses successeurs comme abbé de Solesmes, dom Delatte, par le Motu proprio de Saint Pie X sur la musique sacrée, qui désigne le chant grégorien comme chant propre de la liturgie romaine, et qui introduit au début du XXème siècle la notion de participatio actuosa, reprise par le Concile Vatican II, et que l’on a souvent improprement traduit par « participation active ». Dans l’idée des initiateurs et de promoteurs du premier « mouvement liturgique », la « participation actuosa », c’est la participation « effective » qui inclut la participation par l’écoute, par le goût de la Parole divine, et pas forcément par sa locution.

Regardons l’état où en était la liturgie il y a 100 ans : formellement cléricalisée, elle était l’apanage exclusif de certains ministres qui s’étant approprié indument la prière de tous les baptisés reléguaient ces derniers dans certaines dévotions extraliturgiques ou a liturgiques. Ce qui est évidemment tout à fait contraire à l’idée même d’une prière de l’Eglise qui dans l’absolu non seulement est nécessaire, mais pourrait suffir à la piété des fidèles : Ecoutons encore dom Guéranger :

La prière de l’Église est donc la plus agréable à l’oreille et au cœur de Dieu, et, partant, la plus puissante. Heureux donc celui qui prie avec l’Église, qui associe ses vœux particuliers à ceux de cette Épouse, chérie de l’Époux et toujours exaucée ! Et c’est pourquoi le Seigneur Jésus nous a appris à dire notre Père, et non mon Père ; donnez-nous, pardonnez-nous, délivrez-nous, et non donnez-moi, pardonnez-moi, délivrez-moi. Aussi pendant plus dé mille ans, voyons-nous que l’Église, qui prie dans ses temples sept fois le jour et encore au milieu de la nuit, ne priait point seule. Les peuples lui faisaient compagnie, et se nourrissaient avec délices de la manne cachée sous les paroles et les mystères de la divine liturgie. Initiés ainsi au cycle divin des mystères de l’année chrétienne, les fidèles, attentifs à l’Esprit, savaient les secrets de la vie éternelle ; et sans autre préparation, un homme était souvent choisi par les pontifes pour devenir prêtre ou pontife lui-même, afin de répandre sur le peuple chrétien les trésors de doctrine et d’amour qu’il avait amassés à leur source.

Vous comprenez bien : sans autre préparation…. La liturgie chrétienne est un vecteur de la grâce, un sacramentel tellement puissant, qu’elle suffit à infuser la grâce de la vocation dans le cœur et l’âme d’un homme que l’Eglise appelle aux ordres. Mais mieux que cela : elle forme également l’intelligence et l’âme diaconale, sacerdotale, épiscopale d’un fidèle baptisé.

Je pourrais m’arrêter là, vous avez compris. La liturgie est nécessaire à la piété baptismale ; et son chant propre, le chant grégorien, est reconnu par le magistère comme le chant propre de ce vecteur de grâces. Ce n’est pas uniquement « pour les tradis » ou « pour les moines ». c’est le cœur de notre culture musicale, c’est le corps de notre héritage cultuel, c’est l’âme de notre pratique rituelle. Votre paroisse mérite le chant grégorien.

Notre situation culturelle et liturgique est catastrophique. Nous ne savons plus, nous ne parvenons plus en ce début de XXIème siècle à nous abreuver à cette source de salut. Notre situation française en particulier est particulièrement préoccupante. Le répertoire du chant de l’Eglise a été proprement jeté dehors, et avec lui, toute la piété vivifiante de l’enseignement de notre mère, l’Eglise. Ce ne fut pas le désir de Vatican II : bien au contraire. C’est le 4 décembre 1963 que le chant grégorien est officiellement devenu à part entière le chant propre de l’Eglise romaine. On peut honnêtement considérer qu’avant Vatican II, le chant grégorien était un répertoire parmi d’autres. Il est a depuis la « première place », ou plutôt devrait on dire la place du Prince, la place d’honneur.

Comment, dès lors, le retrouver le réintroduire dans une pratique à la fois extra monastique et extra traditionaliste ? Deux remarques préliminaires. C’est indument que les traditionalistes le revendiquent avec ce que l’on appelle la « liturgie tridentine » ou la « forme extraordinaire du rite romain ». Il faut bien dire que c’est depuis le concile de Trente (je ne dis pas « à cause du Concile de Trente ») que justement le chant grégorien s’est perdu… C’est également indument qu’on le limite aux cloîtres : même si le grégorien a été fortement conservé dans les monastères, il est avant tout un chant basilical, un chant séculier, un chant de splendeur et de catéchèse. C’est la raison pour laquelle il ne plaisait pas à S. Bernard de Cîteaux, qu’il a raboté. Le chant cistercien est monodique et en latin, s’écrit avec des notes carrées, mais ce n’est pas du chant grégorien.

Le chant grégorien est un répertoire pour des grandes églises, cathédrales, basiliques, sanctuaires, qui mêle à la splendeur de son expression une retenue chrétienne et disons même christique. : il ravive chez les baptisés la grâce de la prière qui –étant le premier des biens – est l’expression ordinaire des vertus théologales.

Concrètement ? Comme c’est difficile de sortir de nos habitudes pour recoller à la coutume de la prière et au premier chef de la prière liturgique. Le grégorien n’est pas beau s’il n’est pas bien chanté. Il ne peut donc pas être simplement susurré, comme si on craignait d’offenser je ne sais quelle règle dogmatique en cas de faute de solfège, d’accent, de prosodie. Le fidèle, qu’il soit chantre ou simplement écoutant, devient participant effectif à la liturgie si il incarne la Parole de Dieu. Depuis Vatican II, nous cherchons en tant que catholiques, à mieux ouvrir notre cœur au trésor des Ecritures. Rappelons que justement c’est dans la liturgie que le livre devient parole de Dieu, et que la liturgie a besoin de l’Ecriture sainte tout comme l’Ecriture sainte a besoin de la liturgie pour devenir Parole. Dom Guéranger allait encore plus loin : « Dieu a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique (Jn 3, 16) pour l'instruire dans l'accomplissement de l'œuvre liturgique. » (Les Institutions liturgiques)

Il faut donc chanter. Même imparfaitement, même si on a manqué de temps pour répéter, même si on sait que l’on fera des fautes. Je ne dis pas qu’il faut être négligeant : Mais le Seigneur voit nos efforts, voit l’ouverture de notre cœur à la grâce, et sait que nous voulons faire bien. Les habitudes, surtout mauvaises, ne font pas une coutume liturgique. Nous sommes beaucoup trop influencés par les chœurs professionnels ou les enregistrements entendus qui donnent un idéal d’interprétation malheureusement parfaitement non atteignable pour un chœur paroissial. Parfois par manque de temps il faut accepter de ne pas chanter tout le propre de la Messe par exemple… Mais allons plus loin : de façon très pratique, il me semble qu’on ne peut pas prétendre faire du chant grégorien de façon régulière dans un contexte paroissial si l’on se tient à une vision strictement monastique de la liturgie. C’est ainsi que nous ne pouvons que rarement nous permettre le luxe de l’exclusivité du répertoire. Le Concile nous demande de considérer avec bienveillance, à côté du chant propre de l’Eglise qui a la première place (il aurait mieux valu traduire « la place d’honneur », « la place du prince ».

Ecclesia cantum gregorianum agnoscit ut liturgiae romanae proprium: qui ideo in actionibus liturgicis, ceteris paribus, principem locum obtineat. Alia genera Musicae sacrae, praesertim vero polyphonia, in celebrandis divinis Officiis minime excluduntur, dummodo spiritui actionis liturgicae respondeant, ad normam art. 30.

Le répertoire du cantique populaire, ainsi que la polyphonie n’ont pas au même titre cette ‘place d’honneur’. Pourtant, ils sont tous deux à favoriser intelligemment. Nous ne prenons pas ça comme une contrainte, mais comme une obéissance à ce qu’est la liturgie, qui encourage à enchâsser, à côté du joyau que constitue une antienne d’introït ou de communion, le chant d’un bon cantique en français. De la même façon, il peut être intéressant de chanter après la messe, lors de la procession de sortie, un beau cantique en action de grâces… Notre « A Toi la gloire » de la messe du jour de Pâques 2009 en la cathédrale de Versailles avait pu ainsi défrayer la chronique, notamment sur le célèbre « Blog » de Patrice de Plunkett.

Le grégorien, on le néglige souvent, c’est bien sûr la liturgie de la Messe ; nous ne négligeons cependant pas la liturgie des heures. Nous avons la chance depuis maintenant une année de disposer des Heures grégoriennes, éditées par la Communauté Saint Martin, dont on ne dira jamais suffisamment de bien : c’est un véritable antiphonaire romain latin-français… Nous avons désormais la possibilité de chanter l’ensemble de l’office diurne, de laudes aux complies, entièrement en grégorien, et même s’il le faut avec une psalmodie en français, si cela « chagrine » trop. C’est un moyen formidable de promouvoir le grégorien mais aussi et surtout la liturgie, dont l’office est resté jusqu’ici un parent pauvre. Et pourtant… Dans l’intuition de Paul VI, la réforme de l’office devait provoquer la  réappropriation par le fidèle de la célébration de la louange publique des heures. C’est en passe de changer : c’est un moyen tout à fait admis aujourd’hui pour remplacer les « ADAP », tout en restant très exactement dans « ce que fait l’Eglise », et sans prétendre replacer aucunement le sacrifice eucharistique.

La liturgie des heures, en particulier, est proprement le « privilège et le devoir du baptisé ». Nous allons chanter les vêpres dans quelques instants. Ce n’est pas pour singer les moines, ou faire de notre assemblée une sorte de coup d’état sur les privilèges sacerdotaux. C’est simplement pour exercer notre sacerdoce baptismal – notion ô combien incomprise dans notre époque polarisée en une théologie traditionaliste d’un côté ou progressiste de l’autre :

« La venue du fils de Dieu sur terre eut encore une autre conséquence. Quoi qu’il en soit du motif de l’Incarnation, elle atteignit aussitôt ce résultat : d’associer à l’œuvre liturgique des créatures intelligentes, élevées à l’état surnaturel, et pour lesquelles le fils de Dieu devait pousser la condescendance jusqu’à se faire non seulement holocauste, mais hostie pour le péché, effaçant leurs fautes, réparant toutes les erreurs ; de telle sorte que ces créatures concourussent désormais à son propre sacrifice, comme les membres d’un seul corps dont il est le chef : In qua voluntate sanctificati sumus per obaltionem corporis Iesu Christi semel (Col 10,10). (…) Ainsi le souverain pontificat est éternel et son exercice est à jamais : non seulement dans la personne adorable du fils de Dieu, mais encore dans la tribu sacerdotale dont il est le chef, « genus electum, regale sacerdotium, race choisie, sacerdoce royal », où tous sont prêtres, bien qu’à des degrés divers, et tous appelés à concélébrer avec le Pontife souverain. » (madame Cécile Bruyère, abbesse de Solesmes, La vie spirituelle et l’oraison, « Il n’y a qu’une seule liturgie »)

On est surpris de voir dans ces quelques phrases de l’abbesse de Solesmes, (dont la pensée claire, limpide et forte, lui mériterait le titre de « Sainte Thérèse d’Avila du XIXème siècle » si elle était davantage connue), une réflexion théologique qui ne fut formellement définie par le magistère qu’au moment de Vatican II. Pour elle, comme moniale, la « concélébration » concerne évidemment non pas la Sainte Messe (elle n’a jamais revendiqué le sacerdoce – ministériel – des femmes !) mais la célébration de l’office divin, la liturgie des heures… N’étant pas ordonnée, elle le revendique donc pour les laïcs, pour les simples baptisées que sont les filles de Saint Benoît. Mais aussi pour nous…. ! On est encore plus surpris de constater à quel point, au-delà de cette fulgurance théologique prophétique (qui anticipe d’un siècle Vatican II !), sa pensée est applicable égalment de façon très pratique, pour le chant grégorien. En effet, la meilleure école, méthode, moyen d’apprentissage de chant grégorien est justement aussi l’office divin : avec la psalmodie, nous apprenons la prononciation, la prosodie, les intervalles, la modalité, des récitatifs, des pièces d’abord simples puis complexes. L’office divin, c’est le chant grégorien à la portée des paroisses. L’office divin, c’est également une excellente occasion de replacer le chant propre de l’Eglise de façon quotidienne, au cœur de notre piété. L’office divin en grégorien  c’est enfin facile et atteignable…. Pourquoi attendre ?

Reste évidemment la question du latin. M. le curé a été bien plus brillant sur la question ce matin dans son homélie que je ne pourrais l’être, je n’insiste donc pas. Rêvons cependant à une nouvelle pentecôte pour l’Eglise : le don des langues, nous l’avons au travers de du latin qui transcende cultures, âges et nations. Le latin fut un instrument privilégié de la pensée occidentale ; il pourrait le redevenir : n’hésitons donc pas à faire de la langue latine le compagnon de notre vie chrétienne : Vatican II l’a promu, mais les pères du concile n’ont pas été écoutés. Le Saint Père a fait sa première homélie entant que souverain pontife en latin : pourquoi ne pas nous aussi, très simplement, pédagogiquement, susciter un engouement pour une langue qui a formé la conscience et la réflexions de générations et de générations. Elle est et demeure la langue de l’Eglise : ne la méprisons pas… Ce n’est pas seulement une langue « de cuisine », mais une vraie langue véhiculaire, avec une multiplicité de niveaux. Prions donc en latin ; la langue de S. Jérôme est simple et donne le goût d’une appropriation progressive d’un vocabulaire et de tournures de phrases qui sont plus avancées. En particulier, expérimentons à plein les textes sublimes des collectes du rite romain, donc la concision, la pertinence théologique et la brièveté sont des modèles littéraires sont on ne veut plus se priver une fois que l’on y a gouté. Des récentes publications notamment à Solesmes (la collection des commentaires des collectes du temps ordinaire, du Carême, etc…. par dom Hala) ont donné de bonnes initiations à ce niveau de langue. Nous avons un pape musicien, un pape latiniste, un pape liturgiste. Suivons-le sans état d’âme : c’est maintenant le temps pour agir, le temps  opportun… N’attendons plus !

 

 

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