Verbum Domini et ministère du lectorat étendu aux femmes : Débat stérile en vue ! (2)

 

(Suite de notre précédent article)

Le deuxième point auquel il faut s'attacher pour éviter de tomber dans le faux débat qui gronde actuellement dans les médias est le suivant : quelle est la signification rituelle et liturgiques des lectures (i.e. la « liturgie de la Parole ») dans la théologie de la liturgie et la praxis du rite romain ? On s'intéressera en particulier au développement théologique apporté par la réflexion menée lors du Concile Vatican II et les avancées concernant les rapports entre liturgie et Parole de Dieu apportées par la promulgation du Missel de Paul VI.

En effet, encore une fois, la question de la reconnaissance de l'apport essentiel des femmes à l'œuvre de l'Église ne doit pas être occultée par des prises de position idéologiques qui empêcheraient de leur voir conférer l'un ou l'autre ministère institué.

Vatican II affirme que « lorsque dans l’Eglise on lit la Sainte Ecriture, c’est le Christ lui-même qui parle. » (Sacrosanctum Concilium, n°7). Les textes bibliques ont besoin de la liturgie pour devenir Parole vivante, proclamée par le Christ en personne dans l’assemblée de son Église. Ainsi, la proclamation de la Parole de Dieu, si elle n’est pas un sacrement, est un sacramental – une source objective de grâces. La célébration liturgique est le lieu et le moment de l’incarnation de la Parole de Dieu qui devient alors agissante par l’acte de sa proclamation. La table de l’autel est dans la liturgie le lieu privilégié de la présence trinitaire. L’unicité de la table de la Parole et la table du Corps du Christ (Cf. Dei Verbum, n°21) est signifiée par la décoration de l’autel qui en de nombreux endroits porte les symboles des quatre évangélistes. C’est la raison pour laquelle l’évangéliaire, pris sur l’autel, est apporté en procession à l’ambon ; l’ambon lui-même n’est pas – rituellement – à séparer de l’autel : il est partie prenante de l’espace sacré, du sanctuaire. La proclamation de l'Évangile, réservée à un ministre ordonné, et revêtu de ses ornements (a minima de l’étole), est préparée par la récitation silencieuse de la phrase : Purifie mon cœur et mes lèvres,  Dieu très saint, pour que je fasse entendre à mes frères la Bonne Nouvelle. La résonance de ce rite du Munda cor avec celui dit du Lavabo qui précède le sacrifice lui-même (Lave moi de mes fautes, Seigneur, purifie-moi de mon péché) renforce encore l’intimité rituelle qu’exprime la liturgie entre les deux grandes parties de la messe (liturgie de la parole, liturgie eucharistique).

Dans ces conditions, il est aisé de comprendre que l'acte de la proclamation de la Parole, s'il requiert des compétences techniques, n'est pas uniquement une question de formation du ministre. Pour être encore plus signifiante, la liturgie de la Parole devrait bénéficier de lecteurs institués ; un lecteur institué est en effet le signe liturgique que l’Eglise assume sa condition de Corps du Christ et qu’elle nomme et se réserve des fidèles qui par la grâce de ce sacrement (uniquement) ont la capacité d’incarner la Parole du Christ, du Prophète, de l’Apôtre.

C'est la raison pour laquelle également la pratique conventionnelle des paroisses de faire proclamer les lectures par une personne qui se lève de l'assemblée au moment de son intervention pour – sans autre préparation ni parement – monter à l'ambon devrait être discutée : si la liturgie de la Parole est – comme « sacramental » – issue rituellement de l'autel, il serait juste que le ministre de la Parole, y compris pour les deux premières lectures du dimanche – vienne du sanctuaire et non de la nef…. Il serait juste également qu'il soit revêtu d'une aube – comme le précise le Cérémonial des Evêques  :

(65) Le vêtement sacré pour tous les ministres quel que soit leur grade commun est l'aube, serrée autour des reins par le cordon,(…)

…. Ainsi que l'IGMR  :

(336) Le vêtement sacré commun à tous les ministres ordonnés et institués, de tout degré, est l’aube, serrée autour des reins par le cordon,

(339) Les acolytes, les lecteurs et les autres servants laïcs peuvent revêtir l’aube ou un autre vêtement légitimement approuvé dans chaque région.

NB : il est à noter que lorsque l’IGMR mentionne que les ministres « peuvent » revêtir l’aube, cela ne signifie pas qu’une autre option serait l’habit commun (civil). Mais bien que l’aube est un vêtement solennel de degré plus important que d’autres vêtements de chœur (comme par exemple la soutane et le surplis), et qu’il est licite que les ministres comme l’acolyte ou le lecteur s’en revêtent…

Par ailleurs il est également intéressant de constater que les ministères laïcs institués de lecteur et d'acolyte correspondent en réalité « fonctionnellement », lorsqu'ils sont joints l'un à l'autre exactement non pas aux anciens "ordres mineurs" de lecteur et d'acolyte (comme nous l’avons expliqué, l’ancien « lecteur ordonné » ne faisait jamis la lecture, mais il était chargé de l’enseignement doctrinal aux catéchumènes) mais à l'ancien "ordre majeur" du sous-diaconat. C'est en cela que l'on a pu dire à juste raison que Paul VI a supprimé les "ordres mineurs". Mais par contre concrètement il n'a pas réellement supprimé le sous-diaconat, puisqu'en promulguant de façon explicite le lectorat et l'acolytat, et en demandant que ces deux fonctions soient réellement "habitées" rituellement, il en a – en quelque sorte – institutionnalisé la fonction. Il faut rappeler que lors des messes "à trois chevaux" (avec prêtre, diacre et sous-diacre) dans la plupart des cas, le sous diacre était avant la réforme liturgique soit un prêtre soit un laïc "sous-diacre indu" (voir ci dessous). D'ailleurs, Paul VI en parle dans Ministeria quaedam, à deux reprises :

Dans les fonctions particulières à conserver et à adapter aux nécessités d'aujourd'hui, il y a celles qui touchent particulièrement aux ministères de la Parole et de l'Autel, et qu'on appelle dans l'Église latine lectorat, acolytat et sous-diaconat. Il convient de les conserver et de les adapter, pour qu'à partir de maintenant il y ait une double fonction incluant celle du sous-diacre : lecteur et acolyte.

 

Les ministères qui doivent être maintenus dans toute l'Église latine, d'une manière adaptée aux nécessités d'aujourd'hui, sont au nombre de deux : celui du Lecteur et celui de l'Acolyte. Les fonctions qui étaient jusqu'à présent attribuées au sous-diacre sont confiées au lecteur et à l'acolyte et par suite, dans l'Église latine, l'ordre majeur du sous-diaconat n'existe plus. Rien n'empêche cependant qu'au jugement des Conférences épiscopales, l'acolyte puisse, en certains lieux, porter le nom de sous-diacre.

 

Le sous-diaconat étant supprimé en tant qu'ordre majeur, sa fonction est cependant valorisée en tant que ministère laïc. Paul VI est ici influencé par l'usage de l'époque de faire porter la tunique de sous-diacre à des laïcs dignes avec pour fonction de proclamer ou chanter l'épître. Ces « sous-diacres laïcs » – auxquels Paul VI fait allusion dans Ministeria quaedam (« plusieurs fonctions qui, en réalité, leur sont jointes sont exercées, comme il arrive aussi maintenant, même par des laïcs, il semble opportun de reconnaître cette manière de faire et de l'adapter aux nécessités d'aujourd'hui, ») étaient appelés « sous-diacres indus » non pas à cause de leur « indignité » mais parce qu'ils étaient revêtus (indutum) de l'attribut du sous-diacre : la tunique. Pour rappel, la tunique, dans le rite romain, est bien cet habit qui ressemble de façon assez forte à la dalmatique diaconale, mais qui dans sa coupe traditionnelle est supposée être plus longue, avec des manches plus resserrées.

Ce que nous souhaitons, au delà de la question du débat stérile que la question du lectorat pour les femmes va immanquablement soulever dans les médias est que cette disputatio :

        n'amène pas la fermeture de l'inauguration de la mise en œuvre de ministères institués féminins, mais qu'au contraire, ce soit l'occasion de découvrir la fécondité de ministères institués non liturgiques…

        ouvre la porte à une véritable réflexion de fond et une application concrète du Motu Proprio de Paul VI sur les ministères laïcs institués, qui pourraient aller jusqu'à l'instauration large dans les paroisses, de ministères laïcs institués pour les fonctions liturgiques (lecteurs et acolytes).

        relance la réflexion sur le sous-diaconat dans le rite romain ; ce ministère pluriséculaire et d'institution vénérable n'a d'ailleurs pas disparu dans d'autres rites notamment orientaux (un sous diacre oriental – en tunique ! – a ainsi chanté en Grec l'épître au dernier jeudi saint à Saint Pierre de Rome), même si il n'existe plus en tant qu'« ordre majeur ». Ce serait au passage – à l'issue d'un autre Synode, celui sur les églises orientales, une façon nouvelle de montrer à quel point les liturgies latines et grecques se répondent et sont issues d'un rameau unique, la foi apostolique.

 

 A suivre.

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