Une liturgie missionaire lors du festival de théâtre d’Avignon

L’expérience de l’été 2009 à Avignon pour la schola. Bilan et perspectives.

Nous avons été sollicités en mai/juin 2009 pour pourvoir à une « animation liturgique » d’une église du centre ville d’Avignon, tous les soirs, entre 17.00 et minuit, par l’archevêque, pendant le festival du théâtre qui se déroule au mois de juillet, pour y proposer une présence chrétienne. Dans le cadre du festival du théâtre d’Avignon, proposer une liturgie longue (plus de deux heures et demie), nocturne et entièrement latine, et le tout, dans un but apostolique, peut sembler incongru. Et dans un certain sens c’est effectivement inconvenant. En effet, on peut se demander en quoi de longues psalmodies dans une langue inconnue des assistants peut susciter l’attrait davantage que le dégoût, et spécialement dans un cadre particulièrement peut porté par la piété, voire même par un athéisme militant explicitement hostile à l’Eglise. Les attaques contre le catholicisme que nous avons vues de nos yeux en pleine rue (entre « Sœur Colette » et le chimpanzé crucifié) nous incitent à questionner si ce n’est mettre en cause notre action pendant ces trois journées de juillet.

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Proposer une liturgie.

  1. Une liturgie… :

Dans le cahier des charges qui nous était confié, la première question était de mettre en œuvre un acte de culte public, une liturgie. Il est particulièrement intéressant de se poser la question de la place de l’acte liturgique au sein d’un festival de théâtre et de positionner mutuellement la question de la liturgie par rapport à la pièce de théâtre. Alors que la liturgie est un reflet de la vérité, le théâtre est une mise en scène de la fiction. Le problème se pose de façon d’autant plus lourde que nous avons l’ambition d’utiliser la liturgie comme moyen d’apostolat, c'est-à-dire d’annonce de la vérité… Prétention que n’a aucunement le théâtre.

Pour autant, nous l’avons constaté de nos yeux, le théâtre comme d’autres arts est – parmi d’autres choses – une reconstruction du réel pour lui donner une signification. Dans un certain nombre d’œuvres théâtrales mais aussi littéraires, musicales, est exprimé une vision du monde, a minima celle de l’auteur, celle du metteur en scène ou de l’acteur. La pièce de théâtre est une suggestion de la réalité, une reconstruction de cette dernière pour lui faire dire quelque chose. il est notable qu’à Athènes, dans la période classique, la « chorégie », qui était le financement par un notable des pièces de théâtre données en public (les « chorégies ») et de façon gratuite faisait partie des « liturgies », c'est-à-dire de ces sortes d’impôt auxquels étaient astreints les citoyens les plus riches, au nombre desquelles on trouvait aussi par exemple l’armement de la trirème, la galère athénienne à trois rangs de rameurs …Il est d’ailleurs frappant de constater que le théâtre antique avait justement une fonction de mise en scène du mythe, un mythe explicatif du monde. Notre action liturgique pourrait, dans le cadre du festival d’Avignon, se contenter de ne pas prétendre à autre chose.

Les rapports entre théâtre et liturgie sont donc complexes. Au regard de la théologie sacramentelle il est une notion qui peut venir à notre secours : la « representatio ». Evidemment la « représentation » dans son sens courant et premier se dit du théâtre, mais aussi de la poésie, de la fiction, de ce qui relève de la métaphore, et de l’image en général. Mais elle se dit aussi de l’image de Dieu qui est en l’homme, ainsi que du Verbe lui-même qui dans la Trinité « représente » le Père parce qu’il est Sa profonde image. Par extension, représentation se dit de ce qui relève du signe en général, du signe liturgique en particulier et enfin de tous les sacrements, qui « représentent » la Passion du Christ (cf. S. Thomas d’Aquin).1 La « représentation » su sacrement eucharistique est suffisamment forte pour faire de l’Eucharistie un véritable sacrifice, non pas autre mais le même, sacramentellement représenté.

Representare n’est pas « rendre présent », mais figurare, exprimere, recolere, commemorare, designare, significare. Une representatio n’est pas une « nouvelle présence » mais une figura, imago, exemplum, memoria, memoriale, commermoratio, significatio, signum, sacramentum, commemorationum. Rien n’autorise, par la « magie d’un tire introduit par fraude » (re-presentare) à traduire le « representare » du concile de Trente en un « rendre nouvellement présent ».2

Tout le débat difficile sur cette question de la théologie sacramentelle a été d’essayer d’extraire la question de la validité de la question de la célébration (liturgique). Nous savons que cette difficulté, qui est un élément du débat liturgique du XX° siècle, a entraîné le meilleur comme le pire pour la conscience liturgique du peuple de dieu. L’intérêt pour nous d’opter pour une liturgie non sacramentelle est justement de nous dispenser immédiatement de la question de la validité. Précisons : si l’objectif des rites liturgiques la Messe est de rendre présent sous les saintes espèces Notre Seigneur lui-même, il faut conditionner l’action liturgique à cet objectif. D’où une réduction possible et valide de la célébration aux seules paroles de consécration (même si c’est illicite). Or, la propension très « romaine » d’identifier la validité sacramentelle à un instant très précis de la Messe (les paroles consécratoires) est absente de la réflexion sacramentelle orientale ; pour les orthodoxes ou certains catholiques orientaux) c’est l’ensemble de la synaxe qui est sacramentelle. Cette réflexion nous libère donc d’une question La liturgie des heures, bien que non sacramentelle, est elle aussi atteinte par ce biais, la question de l’astreinte à l’office divin pour les clercs et les religieux ayant également introduit une notion de « presque validité ».

  1. Une liturgie longue :

Le « cahier des charges » mentionnait également une liturgie longue, pour « occuper » et faire vivre une église du centre ville, dans l’épicentre du festival, en faire une sorte de présence chrétienne, un signal, un signe. Nous avons ainsi été poussés à nous en tenir à une stricte perspective liturgique, c'est-à-dire utiliser un ordo liturgique le plus possible conforme à la réalité de ce que l’Eglise célèbre. Ce n’est pas seulement une sorte de crispation rubriciste, une sorte de scrupule vis-à-vis du culte. C’est l’idée même que la liturgie elle-même a une fonction apostolique, et qu’elle est le lieu de l’incarnation de la Parole. Nous reviendrons sur ce point particulier et central dans notre réflexion.

Il fallait donc opter pour une célébration conforme à la « vérité des heures ». Et pour la nuit, nous avions trois choix possibles :

  • L’office des lectures de Liturgia Horarum

  • L’office des matines de la forme extraordinaire du rite

  • L’office des vigiles du rite monastique.

Chacune de ces options participe de la même réalité liturgique, avec cependant des différences substantielles. Chacune d’entre elles avait ses avantages et ses inconvénients. La première était à coup sûr la plus naturelle, celle qui était dans « l’ordre des choses ». Elle peut de plus être célébrée pour les dimanche et solennités de façon « protracta », ou allongée. Plusieurs difficultés – notamment pratiques – cependant : nous disposons des mélodies des hymnes, de l’invitatoire et du Te Deum, mais pas (ou peu…) des répons et des antiennes. A cela s’ajoute que cette célébration de l’avis de spécialistes liturgiques est à la fois court (une heure maximum : Invitatoire, hymne, 3 psaumes et leur antienne, deux – longues – leçons et deux répons, auxquels on peut ajouter 3 cantiques avec une antienne, le Te Deum et le chant de l’Evangile) et n’est pas vraiment conçu pour être célébré de façon solennelle au chœur, mais est davantage un instrument de piété individuelle, dans le contexte liturgique de la « récitation » du bréviaire.

La deuxième solution possible aurait été d’adopter l’ordo dit « extraordinaire », avec la répartition des psaumes datant du début du XX° siècle (sous S. Pie X). Outre le fait que cette répartition n’est pas traditionnelle, opter seulement pour l’office nocturne d’une logique « extraordinaire » alors que nous pratiquons pour le reste de la liturgie (y compris « des heures ») la forme ordinaire aurait probablement été incongru, si l’on regarde la cohérence de l’office en son entier.

La troisième solution, celle que nous avons retenue, a ses avantages et ses inconvénients. Le premier avantage est que c’est un ordo « ordinaire » qui se prête bien à une intégration dans une cohérence liturgique avec l’usage des hymnes, invitatoires, et oraisons du rite romain post-conciliaire (dont nous avons les partitions, comme mentionné, via Liber hymnarius (1983), qui est le seul volume actuellement publié de l’Antiphonale romanum, le livre officiel de la liturgie romaine pour le chant de l’office divin). Il existe un livre, le responsorial monastique de 1895, qui fournit l’ensemble de la musique (y compris les antiennes) pour les occasions où un office de ce type peut être chanté (dimanches, solennités et autres fêtes). On y adjoint facilement les psaumes grâce au Psalterium monasticum de 1983 (qui même si ce n’est pas un livre officiel, contient des ressources intéressantes) et les 12 leçons afférentes, très riches en contenu dans le lectionnaire monastique. Cet ordo est éminemment traditionnel, puisqu’il est conforme à la règle de Saint Benoît qui impose les 12 psaumes (la « mesure de l’ange »). Une célébration entièrement chantée de cet ordo donne un office long au minimum de 2 heures 30, ce qui remplit parfaitement une des conditions du « cahier des charges ». Cet ordo a aussi des inconvénients : dans aucun monastère aujourd’hui, la totalité des trois nocturnes n’est chanté ; c’est pourtant ce que nous avons fait … Dans aucun monastère non plus, on chante des Vigiles (ou Matines3) à trois nocturnes plusieurs jours de suite… Enfin, il n’existe pas vraiment d’office de vigiles « votif ». C’est pourtant également ce que nous avons fait… Enfin, la répartition des psaumes de nuit dans la règle de saint Benoît n’a aucun lien avec celle retenue dans l’office romain d’après le concile, que nous avons utilisée pour le chant des Vêpres. Il est donc tout à fait possible d’avoir le même jour, à quelques heures d’intervalle, à deux reprises le même psaume chanté4, une fois comme office diurne, et une autre fois comme office nocturne. Pour être parfaitement cohérent, il aurait fallu adopter entièrement le schéma bénédictin, mais cela aussi nous semblait peu conforme à l’idée liturgique que nous avons, qui est de donner une cohérence à notre célébration, en faire une prière « ordinaire », dans sa forme « ordinaire » pour des paroisses conventionnelles, donc avec l’ordo romain. Par ailleurs, le fait de chanter l’office diurne romain, et non pas bénédictin, outre le fait que c’est désormais facile et pleinement liturgique en grégorien grâce aux « heures grégoriennes », correspond également à un « terrain connu » pour nos amis d’Ain Karem qui pratiquent quotidiennement la même répartition de psaumes dans « Liturgie des heures » ou « PTP ». C’est donc une excellente façon de montrer la cohérence de la liturgie dans son instanciation francophone ou grégorienne, et par là, intégrer profondément notre action dans un cycle de sanctification du jour « ordinaire ».

Au regard de ce qui nous a été demandé, il n’y avait donc aucune solution parfaite, ou en tout cas aucune solution parfaitement authentique et juste ; celle que nous avons retenue a d’ailleurs, il faut le reconnaître essentiellement été motivée par des contraintes qui ne sont pas uniquement guidés par des motifs théologico-liturgiques. L’intérêt artistique tout d’abord : chanter 12 répons est extrêmement motivant pour une chorale grégorienne, et permet de drainer des choristes de bon niveau qui feront l’effort de se déplacer pour une si belle occasion, renouvelée chaque soir. Intérêt pédagogique ensuite : chanter 12 psaumes et 3 cantiques permet également de proposer aux débutants une véritable initiation à la modalité, à la prosodie latine, et au solfège grégorien, puisque chacun des psaumes est accompagnée d’une antienne, dont la difficulté technique est bien moindre que celle des répons. Par ailleurs, le fait de chanter 12 leçons courtes permet justement de revenir à l’origine de l’art grégorien, qui est ne l’oublions pas, l’amplification progressive des récitatifs, mais aussi de les répartir entre chantres. Enfin, l’adoption d’un ordo bénédictin permet de déployer un cérémonial plus complexe, ce qui est également très intéressant à exploiter dans le cadre d’un festival de théâtre, où le lieu liturgique doit aussi – n’hésitons pas à le dire – être considéré comme une scène. L’adoption d’un programme moins ambitieux aurait eu plusieurs conséquences :

  • Une motivation moins importante des choristes, qui n’auraient peut être pas fait l’effort d’un déplacement jusqu’à Avignon pour un « soupoudrage ».

  • Le manquement au rendez-vous « artistique » qu’impose le cadre du festival d’Avignon.

Pour répondre à la sollicitation venant de l’archevêque, la meilleure solution a donc été d’opter pour l’ordo bénédictin.

  1. Une liturgie missionnaire

Débarrassés de la question de savoir s’il convient d’assister « validement » à la célébration, nous pourrions ainsi envisager d’autres modes de proposition de notre « liturgie missionnaire », et pourquoi pas, en rapprocher les modalités de la façon orientale de procéder. En Orient, les liturgies sont longues, et la participation du peuple se fait par l’assistance, l’écoute et la députation du ministère de la louange à quelques uns, dans un lieu clairement délimité. La grande liberté des orientaux vis-à-vis des célébrations liturgiques (on y entre, on y sort, il n’y a pas de bancs sur lesquels les fidèles sont engoncés ; on s’y déplace librement) est probablement une piste que nous avons déjà exploitée en juillet 2009 et dont la logique mériterait d’être poussée plus loin, notamment en ce qui concerne l’agencement des lieux ; la question s’est en effet posée : comment faciliter l’accès des gens sollicités dans la rue à une liturgie éloignée, au chœur, dans une langue inconnue de la plupart ? Si nous continuons à pousser notre réflexion « œcuménique » sur la façon dont perçoivent et mettent en œuvre la liturgie les orientaux, nous nous rendons compte également qu’un élément fondamental de leur liturgie est précisément l’iconostase, qui symbolise de façon concrète la séparation du ciel et de la terre. Il faudrait se souvenir que les rites latins comme les rites orientaux ont pendant très longtemps usé de ce type de séparation formelle avec le jubé qui a été impitoyablement réduit à néant à la suite du Concile5… On peut se demander, si, dans une certaine mesure, il ne faudrait pas le déplorer. En effet, il est tout à fait légitime de considérer que ceux qui ont la charge de la liturgie sont mis « à part », exactement de la même façon que dans les rites d’offertoire à la Messe, les « oblats » sont « de tuis donis ac datis ». Il y a une valeur spirituelle propre à la « mise à part », à la consécration du temps passé à la prière et spécialement lorsque cette prière est nocturne, qu’elle demande un effort et qu’elle empiète sur le temps de sommeil. C’est dans cette mesure que la liturgie prend sa signification (cf. S. Benoît) « d’œuvre de Dieu », dans le sens de travail, d’effort pour Dieu, mais aussi de travail « de Dieu » en nous et en tous ceux qui de façon plus ou moins impliquée et appliquée participent à la liturgie.6 Et ce signe même, qui est le signe du baptême, est lui-même porteur d’une signification visuelle qui ne manque pas d’interpeller ceux qui y assistent.

Il n’ya aucun doute que ce « travail de Dieu », s’il a une incidence assez forte sur ceux qui « passent » (différentes fioretti de l’été 2009 ont pu être recensées) a également une incidence forte sur ceux qui chantent. L’intérêt de cette expérience liturgico-missionnaire réside non seulement dans son aspect missionnaire, mais aussi dans son aspect liturgique. Nous avons conscience d’avoir réalisé quelque chose d’absolument inédit : le mode habituel de la prière de soirée, c’est le « groupe de prière » ou d’adoration eucharistique. Rien de tel dans ce que nous avons proposé : au contraire, un formalisme très grand, une place très limitée pour la « créativité » (mise à part les « improvisations » non prévues sur certains répons !), une place pour la solennité, mais restant dans une dynamique de « noble simplicité ». Mais ce qui est le plus inédit, c’est l’acte de Foi qui dans le contexte liturgique nous a fait dire : ce que nous chantons, c’est l’incarnation de la Parole de Dieu, et nous en sommes les ministres dans la liturgie : nous rendons présent non pas sacramentellement mais sacramentalement le Christ dans Sa Parole, parce nous fumes deux ou trois (certes, un peu plus) réunis en Son nom (par le ministère de la Sainte Eglise). Car le texte de l’Ecriture sainte ne devient Parole de Dieu que dans un contexte liturgique. C’est un abus de langage fréquent de désigner le livre biblique comme la Parole. Ce n’est pas la pensée du concile Vatican II, dans Verbum Dei. C’est sur ce point qu’insistait le cardinal Vanhoye dans son allocution à l’occasion de l’année de la Parole au diocèse de Toulon :

Pour qu’ils nous transmettent vraiment la Parole de Dieu, ces textes écrits ont besoin de redevenir "Parole". Ils le redeviennent dans la prédication de l’Eglise, prédication missionnaire, prédication des pasteurs des communautés chrétiennes et ils le redeviennent d’une façon particulièrement forte dans la Liturgie. Entre la Liturgie et la Bible les rapports sont réciproques : la Liturgie a maintenant besoin des textes de la Bible, les textes de la Bible ont besoin de la Liturgie. La Liturgie a besoin des textes de la Bible pour être assurée de son rapport fidèle avec la Parole du Christ transmise par les Apôtres. Les textes de la Bible ont besoin de la Liturgie pour redevenir Parole vivante grâce aux rapports de la communauté chrétienne dans la Liturgie avec le Christ, avec Dieu son Père dans l’Esprit Saint.

Cette réflexion est essentielle : nous sommes parfois peu enclins à considérer la liturgie comme autre chose qu’une « fin en soi »7 La liturgie est une « fin en soi », on ne peut pas en douter. Et pourtant, elle est aussi très noblement un moyen : le moyen de l’annonce de la Parole par sa réalité. C’est ce que soulignait Benoît XVI dans l’homélie pour l’ouverture de l’année Saint Paul !

Cela me fait encore revenir à saint Paul et à sa mission. Il a exprimé l'essentiel de sa mission, ainsi que la raison la plus profonde de son désir d'aller à Rome, dans le chapitre 15 de la Lettre aux Romains dans une phrase extraordinairement belle. Il sait qu'il est appelé «à être une officiant du Christ Jésus auprès des païens, ministre de l'Evangile de Dieu, afin que les païens deviennent une offrande agréable, sanctifiée dans l'Esprit Saint» (15, 16). Ce n'est que dans ce verset que Paul utilise le mot «hierourgein» – administrer en tant que ministre – avec «leitourgós» – officiant: il parle de la liturgie cosmique, où le monde des hommes doit devenir adoration de Dieu, offrande dans l'Esprit Saint. Lorsque le monde, dans son ensemble, sera devenu liturgie de Dieu, lorsque dans sa réalité il sera devenu adoration, alors il aura atteint son objectif, alors il sera sain et sauf. Tel est le but ultime de la mission apostolique de saint Paul et de notre mission. Le Seigneur nous appelle à ce ministère. Prions en cette heure, afin qu'Il nous aide à l'accomplir de manière juste, à devenir de véritables liturges de Jésus Christ. Amen.

Dans la pratique liturgique solennelle et longue, nous sommes donc à la fois témoins et prédicateurs, offrande et ministre, instrument et but. En fin de compte, aucun autre « procédé » que la liturgie ne permet de réaliser cela. C’est la raison pour laquelle il paraît aujourd’hui essentiel de continuer sur cette voie. C’est exactement ce que signifie la « légende » de la conversion du prince Valdimir de Kiev et de la Russie au christianisme.8

En conclusion

Cette expérience, si elle demeure à améliorer, est pour nous cependant une véritable étape : elle donne à notre activité liturgique un véritable volet missionnaire ; elle oblige à faire entrer en cohérence ce que nous pratiquons pendant l’année et la raison profonde de le faire. Par ailleurs, le fait même de vivre plusieurs jours de suite une expérience musicale et liturgique longue est une très grande motivation qui permet de rééquilibrer tout ce que nous « manquons » au niveau de la prière de façon ordinaire. Nous ne chantons pas tous les jours, comme les moines, les vigiles, parce que nous n’avons pas cette occasion de nous retrouver en commun. Et pourtant, en le faisant « avec toutes les options », une fois dans l’année, nous expérimentons l’ascèse et l’effort que cela demande, sans pour autant avoir l’occasion de l’expérimenter au quotidien.

Cette expérience a également des conséquences en ce qui concerne l’interprétation : chanter 2 heures 30 sans arrêt, ce n’est pas chanter cinq fois deux minutes pour le propre de la Messe. Cela oblige concrètement à rétablir les rapports du psychique avec la voix, à repositionner le corps comme expression d’une louange vocale, et non plus comme simplement un « accessoire de piété », que l’on met à genoux pour mieux aider notre esprit à faire oraison… Par une liturgie longue et fatigante, nous le remettons là où il aurait du rester : réconcilié avec l’esprit et l’âme baptisée, dont il est l’instrument de la gloire.

Cela signifie qu’au-delà de la question de l’évènement d’Avignon, de la mission confiée par l’archevêque, cette façon de faire mérite d’être continuée et maintenue, et s’il le faut en dehors de ce contexte, s’il fallait ne pas renouveler l’expérience sous cette forme. D’autres sollicitations du même type nous sont depuis parvenues pour proposer des activités liturgiques à dimension missionnaire, et notre groupe est motivé pour tenter d’y répondre.

1 Summa Theologica , IIIa, q 83 : La célébration de ce sacrement est une image qui représente la passion du Christ, de même l'autel représente sa croix sur laquelle il a été immolé sous son aspect propre. C'est pour la même raison que le prêtre aussi est l'image du Christ, à la place et par la vertu de qui il prononce les paroles consécratoires, (…). Et ainsi, d'une certaine manière, c'est le même qui est prêtre et hostie.

2 « Estant bien juste qu'il y ait certains jours de Festes établis, ausquels tous les Chestiens puissent, par quelque démonstration de respect solennelle, & extraordinaire, témoigner leur gratitude, & leur reconnoissance envers leur commun Maistre, & Rédempteur, pour un bienfait si ineffable, & tout divin, par lequel la victoire, & le triomphe de sa Mort sont représentez »XIII° Session, Chapitre V..

3 Saint Benoît dans sa Règle parle bien de Vigiles, au chapitre VIII, De officiis divinis in noctibus, avec cette notion de veille, heures prises sur le sommeil, et non pas de Matines qui renvoient en fait au laudes du matin (cf. ch XII, Quomodo Matutinorum sollemnitas agatur).

4 On pense en particulier au Psaume 44 qui est aux vêpres du Lundi II dans Liturgia horarum, mais qui est également aux vigiles des fêtes et solennités dans le rite monastique.

5 De Trente !

6 Au sujet du génitif latin de Opus Dei (œuvre de Dieu) et de son double sens si particulier, certains parlent d’un génitif « mystique ». il s’agit de se demander à qui s’adresse la prière liturgique ? Est-ce une prière au Christ ou une prière du Christ ? Le Concile Vatican II emploie en premier lieu l’image du cantique chanté par l’Épouse à son Époux pour lui préférer ensuite, semble-t-il, celle de la prière adressée par le Christ total à son Père. Ces deux manières de nous situer dans la prière sont enrichissantes.

7 Cf. Dom Delatte (Commentaire de la règle de Saint Benoît): « La liturgie sainte est tout à la fois pour nous un procédé de sanctification et un but. Elle est surtout un but. Notre contemplation s'y alimente sans trêve, et elle s'y rapporte toute comme à son objet adéquat et à son terme propre ».

8 Quand les émissaires envoyés dans la capitale byzantine assistèrent à la Divine Liturgie et aux diverses cérémonies qui avaient lieu à Sainte-Sophie, leur impression fut si forte qu'ils en restèrent stupéfaits et rapportèrent ensuite à leur souverain : « Nous ne savions plus si nous étions au ciel ou sur la terre. Car il n'y a pas sur terre un tel spectacle, ni une telle beauté, et nous sommes incapables de l'exprimer. Nous savons seulement que c'est là que Dieu demeure avec les hommes, et que leur culte dépasse celui de tous les pays. Cette beauté nous ne pouvons l'oublier, et nous savons qu'il nous sera désormais impossible de vivre en Russie d'une manière différente! » Convaincu que cette gloire manifestée dans la Liturgie ne pouvait être que le resplendissement de la Vérité, Vladimir se décida donc à devenir chrétien.

9 Dans certaines des anciennes liturgies gallicanes (c'est-à-dire jusqu’à S. Grégoire Le Grand), on renvoyait cependant les non baptisés avant l’Evangile… Mais il s’agissait de la Messe, non de l’Office divin. Il faudrait voir si c’est très conforme, tout cela.

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