Un Allelúia pour la Mère de Dieu

La liturgie de la Messe de la solennité de la mère de Dieu nous propose, au choix, deux alléluia, dont les versets sont transcrits ici  :

Post partum, virgo invioláta permansísit : Dei Genitrix intercede pro nobis. Après votre enfantement, vous êtes demeurée vierge ; mère de Dieu, intercédez pour nous.

 Le verset du premier est une invocation à la bienheureuse Marie, toujours Vierge, et Mère du Seigneur.

Multifárie olim Deus loquens in prophétis, novíssime diébus istis locútus est nobis in Fílio suo. Bien des fois, jadis, Dieu a parlé par les prophètes ; finalement, en ces jours, Il nous a parlé par Son Fils.

Le verset du second est une citation de la première lettre aux Hébreux (Ch. 1, V. 1 et 2). C’est aussi cet alléluia qui est retenu dans le rite romain, pour être chanté pendant l’octave de Noël. A cause de la richesse signifiante de l’Ecriture elle même. A cause probablement aussi de l’incomparable beauté de sa mélodie du VII° mode.

Permettez-moi une réflexion :  j’ai eu la chance de passer un peu de temps dans une abbaye bénédictine bien connue, et d’assister à une très belle messe dans l’octave de Noël, avec, le 31 décembre ce magnifique alléluia qui m’est encore dans le coeur au moment où j’écris ces lignes. Nécessité faisant loi, il a fallu me résoudre à revenir en région parisienne pour le 1er janvier. C’est avec regret, donc, que j’ai repris la route après les 1ères vêpres de la sollennité de la Mère de Dieu, et c’est dans une paroisse « tout-à-fait-à-la-mode » et « bien-comme-il-faut’ que j’ai assisté à la Messe du 1er janvier. Le service d’autel est impeccable, le célébrant en soutane, aube « romaine », a mis de très beaux ornements. Tout est parfait, donc. Mais bon, un pincement de coeur… Quel dommage que ce magnifique alléluia ne soit pas à nouveau chanté alors même que c’est celui qui est proposé par la liturgie d’aujourd’hui *  ! Je suis prêt à m’attirer de nombreuses critiques sur ma subjectivité esthétique, mais j’ai été littéralement pétrifié d’horreur par l’alléluia ‘swingo-gluant’ que nous a servi « l’animatrice liturgique » en lieu et place de « Multifarie« . Une « animatrice » certes pleine de bonne volonté, mais qui n’a manifestement jamais été en contact avec la prière chantée de l’Eglise.

* NB : Quand j’écris « aujourd’hui », je l’écris dans plusieurs sens : aujourd’hui parce que c’est bien la pièce qui est au Graduel romain pour la sollennité de la Mère de Dieu. Aujourd’hui parce que je parle bien de l’ordo de 2002… Il n’y a donc ici dans mon observation aucune revendication pour les anciennes éditions préconciliaires du missel romain, autrement appelées « rite de Saint Pie V », « rite tridentin », « rite traditionnel »…

Cet alléluia est évidemment plutôt difficile. Le VII° mode, c’est celui des ‘ténors légers’. Il possède un iubilus très long qui se retrouve comme dans beaucoup d’alléluias sur la dernière syllabe du  verset. Il fait entrer le fidèle dans une plénitude de joie et de paix, et surtout il permet d’exprimer bien davantage que le simple texte.

Dans le verset, le chantre va bien au delà de la simple déclamation texte de Saint Paul. Il va même bien au delà de la psalmodie simple dans le ton de l’alléluia. Il se laisse entraîner dans l’adoration du Verbe incarné, dans la contemplation de l’histoire du Salut, dans l’émerveillement de la cohérence et de l’intelligence du plan de Dieu sur l’homme. Sa joie déferle particulièrement sur le mot « nobis » avec cette magnifique montée au sol aigu préparée par la répétition d’un motif autour de mi.

Il est des joies surnaturelles que la lecture seule ne permet pas toujours d’atteindre. L’audition d’une telle musique, par contre, peut assurément faciliter l’accession de tous les fidèles à une paix et une confiance en Dieu  non pas feinte, non pas théâtrale ou simplement sensible, mais vécue, et communicable. Communicable parce que une mélodie telle que celle là donne à méditer sur le mystère du Verbe incarné pendant au moins une semaine… On parle beaucoup de mystagogie, c’est à dire l’explication de la Foi par la Liturgie. Il faut savoir que dans la pensée des Pères, la mystagogie était à la charge de l’évêque et s’exerçait sur les catéchumènes en particulier pendant le carême. Mais pendant le carême, les évêques ne parlaient pas des sacrements principaux, comme l’Eucharistie ou le Baptême lui même ! Pourquoi ? Mais parce que la liturgie, sur ce sujet en particulier, est autoporteuse !  On pense ne particulier à l’évangile de l’aveugle-né, éminemment baptismal… Et il est des mystères qui se vivent avant d’être enseignés.Les explications ne venaient qu’ensuite, pendant l’octave de Pâques.. Et d’ailleurs, que serait un enseignement liturgique qui viderait « par le bas », par une explication minutieuse, comme au scalpel, la réalité de la célébration ? Non ! Aux premiers temps de l’Eglise, liturgie et théologie étaient synonymes. Pour que la véritable pédagogie mystagogique fonctionne, il importe de toucher du doigt les mystères dans la liturgie avant de se les approprier intellectuellement…  Le peu d’exigence que nous mettons dans la liturgie est évidemment à la mesure du peu d’efficacité que nous avons à transmettre la parole divine. C’est la raison pour laquelle, pour éviter des décès spirituels par déshydratation liturgique, il est important de miser sur une musique réellement liturgique et réellement participative.

Participative ? Et oui, je pèse mes mots : la participation effective (actuosa participatio) à la liturgie et à sa musique, enseignée par tous les papes du XX° siècle depuis S. Pie X, ce n’est pas une participation activiste où tout le monde, par principe devrait chanter tout. Il est dans la liturgie romaine des parties conçues depuis plus de 1000 ans pour être chantées par un ou plusieurs chantres qualifiés ou une schola. Et pas par l’assemblée. Cela n’a rien de choquant, y compris pour un alléluia. Ce n’est pas parce que l’assemblée ne chante pas qu’elle ne participe pas. Le iubilus de l’alléluia, correspond au « gémissement inénarrable  dont parle d’ailleurs le même S. Paul dans l’épître aux Romains (8,26). C’est aussi le « chant en langues » des communautés charismatiques, qui il faut bien le dire n’ont par là rien inventé du tout. C’est une joie qui déborde des mots qui jaillit des accents. C’est la joie populaire des moissonneurs qui reviennent des champs dont parle S. Augustin, et dont les paroles des chants se changent en une mélopée inarticulée.

Le chant grégorien, populaire ? Ce n’est pas non plus parce qu’on chante quelques pièces de grégorien que l’assemblée devra se taire définitivement ; il y a les chants de la liturgie dont l’éxécution est à la charge des fidèles : le Kyrie, et les autres pièces de l’ordinaire, le Credo, le Pater, ainsi que les répons (si tout ou partie de la Messe est célébrée en chant grégorien – je parle ici des parties du prêtre). On ne me dira pas que le chant d’un Kyrie est trop difficile… ! C’est juste une question de motivation… L’emploi du chant grégorien n’a d’ailleurs besoin d’aucune exclusive. Le cantique peut également avoir sa place. Jean-Paul II, à la suite de Saint Pie X, rappelle que : « Une composition destinée à l’Eglise est d’autant plus sacrée et liturgique dans son développement, son inspiration et sa saveur, qu’elle s’inspire de la mélodie grégorienne pour s’approcher de ce modèle suprême. » Donc,s’il on veut permettre une fécondation salutaire de la musique en langue vernaculaire par le chant grégorien, conformément aux voeux de S. Pie X et de Jean-Paul II (preuve que les évolutions appelées par Inter sollicitudines en 1903 n’ont toujours pas eu lieu…), il serait intéressant de pouvoir susciter des rencontres entre les répertoires dans la liturgie dès aujourd’hui… En gardant à l’esprit que le chant grégorien a dans la liturgie romaine la « place du Prince ».

Juste pour rappel : tout cela (et en particulier cet alleluia !) est en stock et disponible sur simple demande…. A la Schola Saint Maur !

Laisser un commentaire