L’article 299 de l’IGMR et l’orientation

On est très surpris de voir dans Zénit ou dans d’autres publications « mainstream » ces derniers jours une explication de la « bonne » interprétation de l’article 299 de l’Institutio Generalis Missalis Romani (IGMR) par des gens qui n’ont ni mandat, ni compétence, ni qualification. Et même ni légitimité, ni intelligence, ni éducation. Disons les choses explicitement : depuis quand le directeur de salle de presse se permet-il de faire la leçon à un cardinal préfet sur des sujets qui relèvent de sa propre compétence ? C’est proprement ahurissant. Parce qu’attention : ce Cardinal n’a rien énoncé de contraire à la foi ou aux mœurs, n’a rien organisé qui affaiblirait le souci de l’Eglise d’annoncer l’Evangile, n’a remis en cause aucune doctrine ni aucune discipline. Il a proposé en vertu de sa responsabilité de promoteur de la liturgie au plan mondial, aux évêques, d’appliquer concrètement ce que le Missel romain actuel préconise. Tout simplement. Pourtant, tout se passe comme si on assistait à une sorte de « recadrage » violent. Car oui en fait, la réalité c’est que proposer la liturgie telle qu’elle est, sans ajout ni retrait c’est beaucoup trop…


Quand le pape François lui-même célèbre « face à l’orient ». Et oui…. A quand un recadrage de la salle de presse du Vatican par le souverain Pontife ?

Rappelons que l’« IGMR » est le texte introductif du missel romain de 2002 (paru sous Jean-Paul II). C’est ce texte qui explicite la façon de célébrer la liturgie de la Sainte Messe dans sa forme ordinaire. L’IGMR actuelle comprend les mots suivants (article 299) :

« Altare maius exstruatur a pariete seiunctum, ut facile circumiri et in eo celebratio versus populum peragi possit, quod expedit ubicumque possibile sit. »

Que l’on pourrait traduire de la façon suivante :

« Il convient que le maître autel soit construit séparé du mur, ce qui est utile, chaque fois que cela est possible, afin que l’on puisse facilement en faire le tour et que la célébration face au peuple puisse avoir lieu ».

Or la salle de presse du Vatican laisse entendre que le missel mentionnerait par les deux mots « quod expedit » que la célébration face au peuple devrait être préférable à la célébration face à l’orient. Ce qui est bien sûr erroné. La Congrégation pour le culte divin a publié cette clarification (Prot. No. 2036/00/L) concernant l’article 299 :

« La Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements a été interrogée sur l’article 299 de l’Institutio Generalis Missalis Romani afin de déterminer si son contenu constitue une norme selon laquelle la position du prêtre versus absidem (face à l’abside) doit être exclue. La Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements après une sérieuse réflexion et à la lumière des normes liturgiques répond : NEGATIVEMENT. le mot expedit ne constitue pas une stricte obligation mais une suggestion QUI SE RÉFÈRE À LA CONSTRUCTION DE L’AUTEL a pariete seiunctum (détaché du mur).»

Cf : http://www.adoremus.org/12-0101cdw-adorient.html

Cf: http://benoit-et-moi.fr/2016/actualite/liturgie-pas-de-reforme-de-la-reforme.html

Merci au forum catholique et au blog d’Yves Daoudal.

Voir aussi notre article de 2009 qui soulevait la même question (avec une traduction de l’anglais d’une réflexion publiée sur New Liturgical Movement).

http://www.scholasaintmaur.net/la-loi-toujours-applicable-de-la-celebration-versus-deum/

Et aussi :

http://www.scholasaintmaur.net/on-lattendait-depuis-plusieurs-mois/

La question ne devrait donc plus se poser en ces termes, et ce depuis 15 ans au moins. On assiste à un véritable recul avec cette déclaration mal à propos du P. Lombardi. C’est effrayant. Et le plus marquant c’est bien l’incise finale : « la forme extraordinaire e doit pas prendre a place de la forme ordinaire ». On le pressent depuis longtemps, on percevait l’ombre fuyante de cette idée jusqu’à maintenant mais elle se dévoile désormais au grand jour : la « libéralisation » de la forme extraordinaire n’est donc possible qu’à l’expresse condition de pouvoir continuer à dégrader la liturgie ordinaire au niveau d’un « rite infra-ordinaire » qui surtout ne doit plus rien à faire avec le rite romain.

Cardinal Sarah – l’action silencieuse du cœur

Plusieurs sites internet ont proposé des extraits du livre ou d’articles récemment parus sous la plume du Cardinal Sarah, préfet de la congrégation du culte divin. Nous avons le plaisir de vous proposer l’intégralité du texte traduit en Français de l’article paru dans l’Osservatore Romano du 12 juin 2015.


Le Cardinal Sarah. (Oui, la soutane blanche lui va bien…)

L’ACTION SILENCIEUSE DU CŒUR

Article du Préfet de la Congrégation du Culte Divin, S. E. le cardinal Robert Sarah, paru le 12 juin 2015 dans l’ « Osservatore Romano ».

Cinquante années après sa promulgation par le Pape Paul VI, va-t-on enfin lire la constitution du concile Vatican II sur la Sainte Liturgie ? « Sacrosanctum Concilium », de fait, n’est pas un simple catalogue de « recettes » de réforme, mais vraiment et à proprement parler la « grande charte » de toute action liturgique.

Dans cette constitution, le concile nous donne une magistrale leçon de méthode. En effet, loin de se contenter d’une approche extérieure et disciplinaire de la liturgie, le concile veut nous faire contempler ce qu’elle est dans son essence. La pratique de l’Eglise dérive toujours de ce qu’elle reçoit et contemple dans la révélation ; la pastorale ne peut se déconnecter de la doctrine.

Dans l’Eglise, « ce qui relève de l’action est ordonné à la contemplation » (cf. Sacrosanctum Concilium, n°2) La constitution conciliaire nous invite à redécouvrir l’origine trinitaire de l’action liturgique. En effet, le concile établit une continuité entre la mission du Christ Rédempteur et la mission liturgique de l’Eglise. « De même que le Christ fut envoyé par le Père, ainsi lui-même envoya ses apôtres », afin que, « par le sacrifice et les sacrements autour desquels gravite toute la vie liturgique » ils exercent « l’œuvre du salut » (cf. n°6).

Mettre en œuvre la liturgie n’est donc rien d’autre que mettre en œuvre l’action du Christ. La liturgie est, dans son essence, actio Christi : « L’œuvre de la rédemption des hommes et de la parfaite glorification de Dieu » (n°5). C’est lui, le grand prêtre, le vrai sujet, l’acteur véritable de la liturgie. (cf. n°7). Si ce principe vital n’est pas accueilli dans la foi, on risque de faire de la liturgie une œuvre humaine, une autocélébration de la communauté.

Au contraire, l’œuvre propre de l’Eglise consiste à entrer dans l’action du Christ, à s’inscrire dans cette « œuvre » que le Père lui a donné à faire. C’est pourquoi « la plénitude du culte divin est entrée chez nous », car c’est « son humanité, dans l’unité de la personne du Verbe, qui fut l’instrument de notre salut ». (n°5). L’Eglise, Corps du Christ, doit donc devenir à son tour un instrument dans les mains du Verbe.

C’est là la signification ultime de ce concept-clef de la constitution conciliaire : l’actuosa participatio. Une telle participation consiste pour l’Eglise à devenir un instrument du Christ-Prêtre, afin de participer à sa mission trinitaire. L’Eglise participe activement à l’œuvre liturgique du Christ dans la mesure où elle en est l’instrument. En ce sens, l’expression « communauté célébrante » n’est pas dépourvue d’ambiguïté, et requiert un emploi prudent (cf. Redemptoris sacramentum, n°42). La participatio actuosa ne doit pas non plus être comprise comme la nécessité de faire quelque chose. Sur ce point l’enseignement du concile a été souvent déformé. Il s’agit en effet de nous laisser prendre par le Christ, qui nous associe à son sacrifice. C’est pourquoi la « participation » liturgique doit être comprise comme une grâce du Christ, « qui s’associe toujours l’Eglise » (S.C., n°7). C’est à lui d’avoir l’initiative et la primauté. L’Eglise « l’invoque comme son Seigneur et passe par Lui pour rendre son culte au Père éternel ». (n°7)

Le prêtre doit donc devenir cet instrument qui laisse transparaître le Christ. Comme l’a rappelé il y a peu le pape François, le célébrant n’est pas le présentateur d’un spectacle, il ne doit pas rechercher la sympathie de l’assemblée en se posant devant elle comme son interlocuteur principal. Entrer dans l’esprit du concile signifie au contraire s’effacer, renoncer à être le point focal.

Contrairement à ce qui est parfois soutenu, il est tout à fait conforme à la constitution conciliaire, et tout à fait opportun que, pendant le rite pénitentiel, le chant du Gloria, les oraisons et la prière eucharistique, tous, prêtre et fidèles, se tournent ensemble vers l’Orient, pour exprimer leur volonté de participer à l’œuvre du culte et de la rédemption accomplie par le Christ. Cette manière de faire pourrait être opportunément mise en œuvre dans les cathédrales, où la vie liturgique doit être exemplaire (cf. n°47).

Bien entendu, il y a d’autres parties de la messe dans lesquelles le prêtre, agissant in persona Christi capitis, entre dans un dialogue nuptial avec l’assemblée. Mais ce face à face n’a d’autre but que de conduire à un tête à tête avec Dieu, tête à tête qui, au moyen de la grâce de l’Esprit-Saint, deviendra un cœur à cœur. Le concile propose ainsi d’autres moyens pour favoriser la participation : « les acclamations des fidèles, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques, et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles ». (n°30)

Une lecture trop rapide, et surtout trop humaine, a porté à conclure qu’il fallait que les fidèles soient constamment occupés. La mentalité occidentale contemporaine, modelée par la technique et fascinée par les médias, a voulu faire de la liturgie une œuvre de pédagogie efficace et rentable. Dans cet esprit, on a cherché à rendre les célébrations « conviviales ». Les acteurs liturgiques, animés de motivations pastorales, cherchent souvent à faire œuvre didactique en introduisant dans les célébrations des éléments profanes et spectaculaires. Ne voit-on pas parfois fleurir les témoignages, les mises en scène et les applaudissements ? On croit ainsi favoriser la participation des fidèles mais on réduit en fait la liturgie à un jeu humain.

« Le silence n’est pas une vertu, ni le bruit un péché, disait Thomas Merton, mais le tumulte, la confusion, le bruit continu de la société moderne ou de certaines liturgies eucharistiques sont révélateurs de l’atmosphère de ses péchés les plus graves, de son impiété, de son désespoir. Un monde de propagande, d’argumentation infinie, d’invectives, de critiques, ou simplement de bavardages, est un monde dans lequel la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. La messe devient un tapage confus, la prière un bruit extérieur et intérieur. » (Thomas Merton, Le signe de Jonas, Paris, Albin Michel, 1955, p. 322)

Le risque est bien réel de ne laisser aucune place à Dieu dans nos célébrations. Nous encourrons la tentation des hébreux dans le désert : ils ont cherché à se créer un culte à leur mesure et à leur hauteur ; n’oublions pas qu’ils ont fini prosternés devant l’idole du veau d’or.

Il est temps de se mettre à l’écoute du concile. La liturgie est « principalement le culte de la divine majesté » (n°33). Elle a une valeur pédagogique dans la mesure où elle est complètement ordonnée à la glorification de Dieu et au culte divin. La liturgie nous place réellement en présence de la transcendance divine. La vraie participation signifie renouveler en nous cet «émerveillement» que saint Jean Paul II tenait en grande considération. (cf. Ecclesia de eucharistia, n°6). Cet émerveillement sacré, cette crainte joyeuse, requiert notre silence face à la divine majesté. On oublie toujours que le « silence sacré » est un des moyens indiqués par le concile pour favoriser la participation.

Si la liturgie est œuvre du Christ, est-il nécessaire que le célébrant y introduise ses propres commentaires ? Nous devons nous rappeler que, lorsque le missel autorise une intervention, celle-ci ne doit pas devenir un discours profane et humain, un commentaire plus ou moins subtil sur l’actualité, ou des salutations mondaines aux personnes présentes, mais une très brève exhortation à entrer dans le mystère (cf. PGMR, n°50). Quant à l’homélie, elle est elle-même un acte liturgique qui possède ses propres règles. La participatio actuosa à l’œuvre du Christ présuppose de laisser le monde profane pour entrer dans « l’action sacrée par excellence » (SC n°7). De fait, « prétendrions-nous, avec une certaine arrogance, de rester dans l’humain pour entrer dans le divin ? » (R. Sarah, Dieu ou rien, p. 178)

En ce sens il est regrettable que le sanctuaire de nos églises ne soit pas un lieu strictement réservé au culte divin où l’on pénètre en habits profanes, comme si l’espace sacré n’était pas clairement délimité par l’architecture. Et parce que le concile enseigne que le Christ est présent dans sa parole lorsque celle-ci est proclamée, il est également nocif que les lecteurs n’aient pas une tenue appropriée qui montrent qu’ils ne prononcent pas une parole humaine mais une parole divine.

La liturgie est une réalité fondamentalement mystique et contemplative, et, en conséquence, hors de portée de notre action humaine. Même la « participation » est une grâce de Dieu. C’est pourquoi elle présuppose de notre part une ouverture au mystère célébré. Ainsi, la constitution recommande la pleine compréhension des rites (cf. n°34) mais dans le même temps prescrit que les fidèles « sachent dire ou chanter ensemble, en langue latine, les parties de la messe qui leur reviennent ». (n°54)

En effet, la compréhension des rites n’est pas une œuvre de la raison humaine laissée à elle-même, qui devrait tout saisir, tout comprendre, tout dominer. La compréhension des rites sacrés est celle du sensus fidei , où la foi vive s’exerce à travers le symbole, et qui connaît plus par syntonie que par concept. Cette compréhension suppose que l’on s’approche du mystère avec humilité.

Aura-t-on le courage de suivre le concile jusqu’à ce point ? Une telle lecture, illuminée par la foi, est pourtant fondamentale pour l’évangélisation. En effet, « elle montre l’Eglise à ceux qui sont dehors comme un signal levé devant les nations, sous lequel les enfants de Dieu dispersés se rassemblent dans l’unité » (n°2). La liturgie doit cesser d’être un lieu de désobéissance aux prescriptions de l’Eglise.

Plus spécifiquement, elle ne peut plus être une occasion de déchirure entre chrétiens. Les lectures dialectiques de Sacrosanctum Concilium, l’herméneutique de la rupture, dans un sens ou dans l’autre, ne sont pas le fruit d’un esprit de foi. Le concile n’a pas voulu rompre avec les formes liturgiques héritées de la tradition, il a voulu plutôt les approfondir. La constitution établit que « les formes nouvelles [sortiront] des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique ». (n°23)

En ce sens, il est nécessaire que ceux qui célèbrent selon l’usus antiquior le fassent sans esprit d’opposition, et donc dans l’esprit de Sacrosanctum Concilium. De la même manière, ce serait une erreur que de considérer la forme extraordinaire du rite romain comme dérivant d’une autre théologie que celle du rite réformé. Il serait d’ailleurs souhaitable que dans une prochaine édition du missel le rite pénitentiel et l’offertoire de l’usus antiquior soient placés en annexe, de manière à souligner que les deux formes liturgiques s’éclairent l’une et l’autre, en continuité et sans opposition.

Si nous vivons dans cet esprit, alors la liturgie cessera d’être le lieu des rivalités et des critiques, pour nous faire enfin participer activement à cette liturgie « qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem, à laquelle nous tendons comme des voyageurs, où le Christ siège à la droite de Dieu comme ministre du sanctuaire » (n°8).

(traduction abbé B. Martin)

Unité du rite romain

Vu sur Benoit et Moi et sur Proliturgia, une excellente réflexion liturgique de la part du Cardinal Ratzinger, qui en dit long sur ce qui guidera ensuite l’esprit du motu proprio de 2007 sur l’usage de la forme extraordinaire du rite. Extrait d’une lettre avec un professeur de liturgie de l’institut Saint Anselme de Rome :

« Je ne voudrais pas entrer dans tous les détails de votre lettre, bien qu’il ne serait pas difficile de répondre aux différentes critiques de mes arguments.

Cependant, je considère très important ce qui concerne l’unité du Rite romain. Cette unité n’est pas menacée aujourd’hui par les petites communautés qui font usage de l’indult (autorisation de célébrer avec l’ancien missel romain – n.d.l.r.-) et sont fréquemment traités comme des lépreux, comme des personnes qui font quelque chose d’irrévérencieux, voire plus encore, d’immoral ; non, si l’unité du Rite romain est menacée c’est pas la créativité liturgique sauvage, fréquemment encouragée par des liturgistes (…).

Je répète ce que j’ai dit lors de mon interversion : que la différence entre le Missel de 1962 et la messe fidèlement célébrée selon le Missel de Paul VI est beaucoup plus petite que la différence entre les différentes applications dénommées « créatives » du Missel de Paul VI.

Dans cette situation, la présence du Missel précédent peut se transformer en un rempart contre les altérations liturgiques lamentablement fréquentes, et être de cette façon un soutien à la réforme authentique. S’opposer à l’usage de l’Indult de 1984 au nom de l’unité du Rite romain est, selon mon expérience une attitude très éloignée de la réalité.

Par ailleurs, je regrette quelque peu que vous n’ayez pas perçu, lors de mon intervention, l’invitation adressé aux « traditionalistes » à s’ouvrir au Concile, à venir à la rencontre de la réconciliation, dans l’espoir de surmonter, avec le temps, la brèche entre les deux Missels. » (Source : « Benoît-et-moi« )

Retour au temps « Per annum »

Le temps « per annum » ou « dans l’année » est appelé aussi « ordinaire », c’est-à-dire que la prière de l’Église se remet en ordre à compter du lundi qui suit la célébration du Baptême du Seigneur. Cette période liturgique entre le temps de Noël et le Carême est assez particulière, dans le sens où le prochain temps liturgique est assez proche (le Carême) mais la couleur liturgique retourne en vert, les formulaires liturgiques les plus proche du Carême en fonction de la date de Pâques sont célébrés soit dans le froid de l’hiver soit dans la renaissance du printemps… Ce qui il faut bien le constater… Peut troubler ! L’usage ancien d’un temps de la septuagésime corrigeait à merveille ce problème : il n’était pas (et n’est toujours pas dans la forme extraordinaire du rite romain) un « temps de préparation au temps de préparation » à Pâques. Il exprime merveilleusement bien le passage progressif d’une contemplation de la crèche – avec l’étape charnière du 2 février (Présentation au Temple, moment où l’on changera l’antienne mariale Alma Redemptoris en Ave Regina Caelorum ) – jusqu’au sommet de la Passion. En bref, il est légitime, mais apparemment plus vraiment légal. Quelques signes forts le caractérisaient : le passage au violet ainsi l’abandon de l’alléluia, avec même le marqueur spécial de cet abandon qui consistait à chanter le Ite Missa Est et le Benedicamus Domino suivi du double alléluia, comme à Pâques (et son octave).

Bref, vous comprenez bien que cela vaut la peine, même en avec la forme ordinaire, de marquer un peu – a minima, le temps de la septuagésime, c’est-à-dire la 7ème semaine avant Pâques. Et bien : nous venons de voir que la réforme de la réforme n’est pas morte, http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/on-lattendait-depuis-plusieurs-mois/ donc cela valait la peine de militer un tout petit peu pour ce qui est probablement une faute de goût du calendrier romain d’après la réforme liturgique. Bien sûr ce n’est peut être pas la seule :

http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/pentecote-une-ou-plusieurs/

http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/pentecote-loctave-supreme/

En attendant que tout cela évolue dans le bon sens, un réflexion sur les cycles liturgiques :

La liturgie, célébration et transmission de la vérité historique du salut.

L’année liturgique dans ses deux grands cycles, est avant tout la mise en exergue d’événements historiques qu’elle actualise.

Dans le cycle de Pâques, avec la semaine sainte puis l’octave pascal, la liturgie nous fait revivre, heure par heure, chacun des événements dramatiques de la passion et de la résurrection du Christ. Dans le chant solennel de la passion selon S. Jean par trois diacres le vendredi saint, nous relevons des détails toponymiques et chronologiques précis. Dans la semaine sainte, les rites l’Église actualisent l’entrée du Christ à Jérusalem, les palmes à la main ; le lavement des pieds des apôtres et la table de la cène le jeudi saint ; les Ténèbres de Son agonie au jardin des Oliviers ; les détails de Sa passion et de Sa mort le vendredi saint. Le samedi saint, c’est auprès du tombeau que l’Église veille, avec Marie, brisée mais confiante dans la certitude de foi de la résurrection, et révèle la signification du Sabbat d’Israël, avant la Vigile pascale au cœur de la nuit, où elle conduit les catéchumènes de la mort à la vie dans la fontaine du baptême. Dans le répons bref du temps pascal, l’Église reprend dans sa prière les mots de l’apôtre Pierre définissant au Cénacle le premier dogme chrétien, sans lequel notre foi est vaine : Le Seigneur est vraiment ressuscité. Et ce premier acte magistériel pétrinien est corroboré dans la liturgie par le témoignage historique des disciples d’Emmaüs : et il est apparu à Simon. La liturgie est la servante de l’histoire du salut ; elle transmet dans une fraîche authenticité les fondements avérés de la foi de l’Église.

Le Cycle liturgique de la nativité : une école de recherche d’un Dieu historiquement présent et agissant dans notre monde.

L’heureuse réforme de la semaine sainte a largement fait pénétrer dans la piété des croyants la célébration solennelle du Mystère pascal. Mais dans l’autre cycle, celui de Noël, le chrétien pénètre d’une autre façon dans la Foi grâce à la relation étroite des célébrations avec les saisons et le cosmos.

Au solstice d’hiver qui marque la nativité du Christ, correspond le solstice d’été, dans la nuit du 24 juin, ; la liturgie place la nativité de Jean-Baptiste au cœur de la nuit au moment où la lumière de chaque journée commence à diminuer ; il faut que Jean diminue, afin que le Christ grandisse, tout comme les jours introduits par le solstice d’hiver le 24 décembre : Noël est par excellence une fête de lumière comme le rappelle l’antienne d’entrée de la messe de l’Aurore : Lux fulgebit. A ce cycle liturgique solaire, il faut rattacher la fête de l’Annonciation (9 mois avant Noël, le 25 mars) et celle de la Visitation – qui célèbre la rencontre du précurseur et du rédempteur dans le sein maternel le 31 mai, c’est à dire au 9ème mois de grossesse d’Elisabeth et au 3ème de la Vierge. Nous sommes émerveillés par ces récits si incarnés, mais en même temps si mystiques et si emprunts d’une expérience réelle une authenticité historique ! Cette proximité avec l’aspect le plus prosaïque de notre quotidien a consacré pendant des siècles l’attachement de la piété populaire. La noël d’été du 24 juin fut autrefois une célébration majeure de la liturgie papale en sa cathédrale S. Jean (baptiste) de Latran. Dans l’antiquité tardive, ce fut une fête triple : célébration de vigiles populaires à trois nocturnes, avec les fameux feux de la S. Jean, messe d’aurore, messe du jour.

Dans notre siècle où on insiste sur l’écologie, combien notre prière gagnerait à être affermie par l’ancrage dans ce cycle liturgique saisonnier ! On continue pourtant à reprocher à l’Église d’avoir christianisé des fêtes païennes. Or, dès l’époque apostolique, l’Église connaît la valeur d’un culte dont l’essence est d’être justement profondément ordinaire, c’est à dire en conformité avec l’ordre des choses voulu par Dieu, et dont les religions préchrétiennes avaient parfois une intuition : Vatican II parle ainsi des semences de verbe contenues dans les cultes païens. Par la prière liturgique, l’événement historique passé et unique du salut est commémoré mais rendu proche dans notre quotidien, si bien que celui qui cherche Dieu, Le trouve, blotti dans l’instant présent, étroitement uni à l’ordinaire de nos vies. C’est pour cela que les textes liturgiques utilisent le présent d’actualisation. Bien plus, les Hodie – aujourd’hui – des antiennes du Magnificat, que l’on rencontre le jour de Noël :

Aujourd’hui, le Christ est né; aujourd’hui, le Sauveur est apparu; aujourd’hui sur la terre, chantent les anges,

ne sont pas des exceptions dans les formulaires liturgiques ; ils sont plutôt par excellence la règle de la composition du propre des grandes célébrations ; à l’Epiphanie, l’Eglise reprend cet Hodie trois fois dans l’antienne du Magnificat, pour insister sur une réalité historique non pas unique, mais triple, que la liturgie célèbre en un seul et même mystère :

Aujourd’hui, l’étoile des mages les conduit à la crèche, aujourd’hui lors des noces, l’eau est changée en vin, aujourd’hui le Christ voulut être baptisé par Jean, pour notre salut.

Alors que la dévotion populaire commémore la visite des mages, cette antienne rappelle que le 6 janvier célèbre les trois théophanies, manifestations historiques de la divinité du Christ. Dans une concision et une beauté que rehausse la mélodie, le mystère chrétien est actualisé et transmis.

L’action présente et actuelle du Dieu transcendant, célébrée par la liturgie

Au 6 janvier répond une autre fête : le 6 août, exactement 7 mois après : la Transfiguration, qui elle aussi célèbre la manifestation divine du Christ. L’Occident n’a malheureusement pas donné à cette fête l’éclat qu’elle a en Orient, où elle a rang de premier ordre, alors qu’elle n’est que « fête du Seigneur » dans notre liturgie romaine. En nous mettant à l’école orientale, nous saurions sans doute purifier notre perception par trop naturaliste des interventions actives de Dieu dans notre histoire passée et présente. Car la manifestation glorieuse au Thabor n’est plus seulement gratuite, comme à la Crèche, à Cana, ou au Jourdain, mais pédagogique. Elle s’adresse aux trois apôtres, à l’heure où le Christ se prépare à monter à Jérusalem pour y subir Sa passion et y mériter notre rédemption. Dieu s’engage historiquement dans le drame de l’homme, en manifestant Sa transcendance tout en allant, dans le même mouvement, au bout des conséquences de Son incarnation.

La liturgie en son entier est la transfiguration de notre vie terrestre, que le Christ, en visitant Son peuple, a restauré dans sa dignité et sa grandeur. Cette présence divine agissante se perpétue dans la liturgie à partir de l’événement passé jusqu’à aujourd’hui, par les sacrements, qui sont autant de rencontres avec le Christ. C’est pourquoi la liturgie ne manque jamais de proclamer le contexte historique de la Révélation. Le chant solennel du martyrologe de Noël établit ainsi l’ensemble des informations historiques disponibles concernant les événements proches et lointains de la naissance du sauveur. Et ce récit historique, chanté ordinairement peu avant minuit, lors de la célébration de Noël le 24 décembre, a un pendant théologique, dans lequel il prend sa signification de foi : le chant diaconal de l’Exsultet de la nuit pascale, qui désigne la nuit même que nous célébrons : haec nox est – c’est cette nuit même et rappelle dans le même présent d’actualisation l’inextricable union du cosmos, des réalités invisibles et visibles dans la louange ininterrompue qu’ils adressent au créateur.


Il enveloppe ensuite, dans une sublime mélodie – qui est celle de la préface romaine, que Mozart lui même aurait voulu composer ! – l’évocation de l’ensemble de l’économie du salut, de la faute originelle – dans son fondement historique – à l’avènement du 8ème jour qui ne finit jamais, tout comme la flamme du cierge pascal que l’on n’éteindra pas. « Heureuse faute qui nous valut un tel rédempteur ! »

La réforme de la réforme est bien vivante (L’Homme Nouveau)

Sur le site de l’homme nouveau vous pourrez consulter un article intéressant, avec une photo qui nous concerne directement puisqu’elle a été prise il y a un an lors de la célébration de la messe de la Toussaint à Villars les Dombes (1er novembre 2012).

Vous pouvez consulter cet article ici : http://www.hommenouveau.fr/771/religion/la-reforme-de-la-reforme-est-bien-vivante.htm


 

Nous le commentons ci-dessous.


 

La réforme de la réforme est bien vivante

Rédigé par Henri Saint-Martin le 22 octobre 2013 dans Religion

 

La réforme de la réforme est bien vivante

Dans son carnet La messe à l’endroit (Éditions de L’Homme Nouveau, collection « Hora Decima »), l’abbé Claude Barthe disait – il le disait sous Benoît XVI – que l’on ne devait pas attendre des lois et règlements venant d’en haut pour opérer la réforme de la réforme, mais qu’elle était l’affaire des prêtres de terrain :

« la réforme de la réforme consiste essentiellement dans des choix entre les diverses possibilités laissées par le nouveau missel. Très concrètement, c’est l’aspect systématique des bons choix qui fera la réforme de la réforme ».

[Concrètement, la référence fait ici est cléricale. Ce sont les prêtres qui sont supposés faire la « réforme de la réforme ». Or chacun sait que les prêtres, de nos jours, dans les paroisses ordinaires, ne peuvent pas faire grand-chose s’ils ne sont pas appuyés par des laïcs motivés : le chœur grégorien notamment, mais aussi les servants de messe, par exemple.]

 

Une floraison d’ouvrages sur la question

À plus forte raison est-ce vrai sous le Pape François, où l’on n’a plus l’exemple romain des cérémonies pontificales et de leurs petits coups de pouce réformateurs.

[Il est certain que sous Benoît XVI un certain nombre de détails liturgiques, mis en œuvre par le pape lui-même, avait mis en marche une certaine vision du cérémonial. On pense par exemple aux chandeliers sur l’autel, au placement du prêtre par rapport à l’autel, au chant des lectures en grec et latin, à la réintroduction des cardinaux diacres, ainsi que d’autres détails notamment vestimentaires du pontife romain, dont nous sous sommes faits écho dans nos pages. Aujourd’hui tout n’a évidemment pas été abandonné, mais alors que l’on constatait une progression lente mais continue vers un ars celebrandi sobre et juste, ce ne semble plus être le charisme particulier du pape actuel. Un jésuite, comme nous le faisions remarquer, n’est en aucun cas un liturgiste…]

De fait, les parutions de livres en ce sens continuent sous le nouveau pontificat, par exemple du père Giorgio Farè, Le due forme del rito romano (Cantagalli, 2013) ; de Daniele Nigro, I diritti di Dio. La liturgia dopo il Vaticano II (Sugarco, 2013, avec une préface du cardinal Burke). On peut faire entrer dans cette ligne, le petit livre tout récemment paru de Thierry Laurent, La liturgie de la messe geste après geste. Commentaire pastoral de la messe en sa forme ordinaire (Le Laurier, 116 p., 10 €).

 

Une préface du cardinal Cañizares

L’abbé Thierry Laurent, prêtre du diocèse de Paris, a commencé son ministère sacerdotal dans le diocèse de Saint-Denis, et il vient d’être nommé aumônier du collège Stanislas, à Paris. Muni d’une préface extrêmement sentie du cardinal Cañizares, Préfet de la Congrégation pour le Culte divin – « L’abbé Thierry Laurent nous a procuré beaucoup de joie… » –, il décrit, analyse, commente chaque rite. Et d’abord les choisit, car comme on le sait la nouvelle forme ordinaire est largement une liturgie à la carte, dans laquelle rien n’interdit, au contraire, d’opter pour le meilleur :

« La messe peut débuter par l’aspersion d’eau bénite de tous les fidèles… L’autel est consacré… Il renferme les reliques des saints… », etc.

[Notre conviction est qu’en réalité, la messe ne devrait justement pas être un réservoir à option à discrétion du prêtre, mais les options devraient justement être fixées dans le coutumier promulgué par chaque ordinaire. Il n’est pas normal qu’on doive faire « le choix des options » avant chaque célébration… ]

Avec d’utiles rappels : « Le lecteur est en priorité celui qui est institué pour cela » (sur le croquis correspondant, c’est un clerc en surplis). Dans cette messe ordinaire, où selon les illustrations, l’autel est bâti sur trois marches, les chandeliers sont posés sur l’autel de part et d’autre de la croix, la messe est dite face au Seigneur, les fidèles s’agenouillent (par exemple, pour réciter le Confiteor !).

 

Le canon romain

On encense l’autel au début de la messe et à l’offertoire. La prière eucharistique est aussi qualifiée de canon (et c’est la première prière eucharistique, le canon romain, que Thierry Laurent choisit de commenter), listes de saints comprises, lesquelles sont, elles aussi facultatives.

 

« Pour manifester un plus grand respect et une plus grande adoration, je peux recevoir le Christ à genoux sur la langue. (…) Il est donc recommandé de le recevoir directement en moi, sur la langue, car telle est la règle commune ». Les mots latins usuels abondent, de même que les parallèles : « Dans la messe en forme extraordinaire, on fait toujours, dans la messe en forme ordinaire, au choix du célébrant… »

[Précisément, c’est peut être ce « au choix du célébrant » qui devrait être supprimé pour fonder de façon saine la reforma reformae. Ce devrait être au choix de l’ordinaire, en conformité avec les usages légitimes locaux approuvés… etc.]

La description du rite est systématiquement suivie d’une explication mystique prise dans les commentaires patristiques et médiévaux, ce qui est peut-être l’innovation la plus remarquable de ce travail pastoral.

 

L’Offertoire traditionnel

Et comme, lors de l’offertoire, le prêtre prie « secrètement comme le Christ à Gethsémani », rien ne lui interdit de se servir des prières de l’offertoire traditionnel.

 

En encourageant l’auteur, le cardinal Cañizares pousse « les jeunes prêtres » à poursuivre un tel travail « à l’égard des enfants », comme s’il était évident que seule une nouvelle génération de clercs s’adressant à de nouvelles générations de fidèles peut l’accomplir. [Il est en effet certain que beaucoup de choses deviendront possibles lorsque les chrétiens d’un certain âge, persuadés d’être « formés », auront rejoint… Le cercueil. Il n’y a en effet rien de pire, dans la mise en oeuvre d’un cérémonial, qu’un prêtre, un diacre, une religieuse ou un laïc qui a suivi une « formation » à la liturgie et qui se complaît dans un néo rubricisme sans aucun recul] S’il n’est pas besoin de dire que cette interprétation de la messe ordinaire (comme on interprète un texte, une partition de musique et un livret de théâtre) doit beaucoup au patron que représente la célébration traditionnelle, il faut ajouter qu’une telle interprétation recrée un milieu vital extrêmement favorable au développement de la messe en forme extraordinaire au sein même des paroisses.

Le chant grégorien aujourd’hui : difficultés, défi, évangélisation

Suite de notre série « origine et actualité du chant grégorien ». 1er article ici et 2ème article ici, 3ème article ici.

 


Graduale Triplex 1979. répons Ingrediente de la procession des Rameaux Avec la notation Sangalienne sous la portée.

On se rend bien compte de la difficulté que nous avons aujourd’hui par rapport au poids théologique et rituel que peut emporter avec lui le répertoire du chant grégorien. L’urgence est donc de rendre vivant, actuel, quotidien le répertoire grégorien non pas par attrait pour un certain « sound reverberatif » même si – au moins dans un premier temps – il paraît plus roboratif que certaines chansonnettes qu’on entend aujourd’hui dans les églises, mais pour ce qu’il est : le cant de l’Eglise en prière, celle de l’« Épouse, chérie de l’Époux et toujours exaucée ». Il nous faut donc aller plus loin, retrouver le caractère universel et transhistorique de ce répertoire romano-franc, au sujet duquel, une fois l’idéologie dépassée, tout le monde arrive à se mettre d’accord.

Les mélodies grégoriennes de forme ornée sont irremplaçables. Et elles sont caractéristiques. De certains Introïts émane un charme qui créée le climat de la célébration, liée au temps liturgique et à la fête. (…) Certains graduels, offertoires, ou communions sont des perles précieuses qui alimentent profondément la piété des fidèles.(…) Chantés comme il faut, avec sentiment et compétence par une schola ou même par un chantre vraiment qualifié, dans le silence recueilli et méditatif de l’assemblée, ils émeuvent profondément et unissent à Dieu. Lorsque l’on a toutes les possibilités de bien exécuter ce répertoire, ce serait une erreur de l’abandonner pour des mélodies plus simples ou populaires » (P. Annibale Bunigni, secrétaire du Consilium pour l’application de la réforme liturgique de Vatican II)

Le chant grégorien, il n’y a rien de plus sérieux. La raison pour laquelle nous écarterons les arguments de ceux qui nous expliquent qu’en fin de compte, le rite et / le chant, ce n’est pas le plus important, est parfaitement résumée dans l’intervention de Benoît XVI au collège des Bernardins :

« Il y a encore un autre pas à faire. La Parole de Dieu elle-même nous introduit dans un dialogue avec Lui. Le Dieu qui parle dans la Bible nous enseigne comment nous pouvons Lui parler. En particulier, dans le Livre des Psaumes, il nous donne les mots avec lesquelles nous pouvons nous adresser à Lui. Dans ce dialogue, nous Lui présentons notre vie, avec ses hauts et ses bas, et nous la transformons en un mouvement vers Lui. Les Psaumes contiennent en plusieurs endroits des instructions sur la façon dont ils doivent être chantés et accompagnés par des instruments musicaux. Pour prier sur la base de la Parole de Dieu, la seule labialisation ne suffit pas, la musique est nécessaire. Deux chants de la liturgie chrétienne dérivent de textes bibliques qui les placent sur les lèvres des Anges : le Gloria qui est chanté une première fois par les Anges à la naissance de Jésus, et le Sanctus qui, selon Isaïe 6, est l’acclamation des Séraphins qui se tiennent dans la proximité immédiate de Dieu. Sous ce jour, la Liturgie chrétienne est une invitation à chanter avec les anges et à donner à la parole sa plus haute fonction. À ce sujet, écoutons encore une fois Jean Leclercq : « Les moines devaient trouver des accents qui traduisent le consentement de l’homme racheté aux mystères qu’il célèbre : les quelques chapiteaux de Cluny qui nous aient été conservés montrent les symboles christologiques des divers tons du chant » (cf. Dom Jean Leclerc,. L’Amour des lettres et le désir de Dieu Initiation aux auteurs monastiques du Moyen Âge, p. 229).

Pour saint Benoît, la règle déterminante de la prière et du chant des moines est la parole du Psaume : Coram angelis psallam Tibi, Domine – en présence des anges, je veux te chanter, Seigneur (cf. 138, 1). Se trouve ici exprimée la conscience de chanter, dans la prière communautaire, en présence de toute la cour céleste, et donc d’être soumis à la mesure suprême : prier et chanter pour s’unir à la musique des esprits sublimes qui étaient considérés comme les auteurs de l’harmonie du cosmos, de la musique des sphères. À partir de là, on peut comprendre la sévérité d’une méditation de saint Bernard de Clairvaux qui utilise une expression de la tradition platonicienne, transmise par saint Augustin, pour juger le mauvais chant des moines qui, à ses yeux, n’était en rien un incident secondaire. Il qualifie la cacophonie d’un chant mal exécuté comme une chute dans la regio dissimilitudinis, dans la ‘région de la dissimilitude’. Saint Augustin avait tiré cette expression de la philosophie platonicienne pour caractériser l’état de son âme avant sa conversion (cf. Confessions, VII, 10.16) : l’homme qui est créé à l’image de Dieu tombe, en conséquence de son abandon de Dieu, dans la ‘région de la dissimilitude’, dans un éloignement de Dieu où il ne Le reflète plus et où il devient ainsi non seulement dissemblable à Dieu, mais aussi à sa véritable nature d’homme. Saint Bernard se montre ici évidemment sévère en recourant à cette expression, qui indique la chute de l’homme loin de lui-même, pour qualifier les chants mal exécutés par les moines, mais il montre à quel point il prend la chose au sérieux. Il indique ici que la culture du chant est une culture de l’être et que les moines, par leurs prières et leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui leur est confiée, à son impératif de réelle beauté. De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés, est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas là l’œuvre d’une « créativité » personnelle où l’individu, prenant comme critère essentiel la représentation de son propre moi, s’érige un monument à lui-même. Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement avec les « oreilles du cœur » les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, les formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit, en même temps, authentiquement digne de l’homme et qui proclame hautement cette dignité. »

Nous ferons donc du chant grégorien non seulement parce que c’est beau, que c’est juste, et que c’est ce que demande l’Église, mais parce que nous y trouverons notre voie d’humanité. Trouver notre voie par notre voix… Saint Exupéry, qui rappelons-le était non croyant, semble même faire écho au S. Père sur ce sujet, dans sa Lettre au général « X » (1943).

« Ah général, il n’y a qu’un problème, un seul, de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle. Des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. Si j’avais la foi, il est bien certain que, passée cette époque de « job nécessaire et ingrat », je ne supporterais plus que Solesmes. On ne peut plus vivre de Frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés. »

Évidemment, ce texte est de plus en plus d’actualité, même si on ne la référence au frigidaire et à la belote serait revue si ce texte était écrit aujourd’hui…

La question du chant liturgique en général et du chant grégorien en particulier n’est pas aussi simple que ce qu’on veut nous faire croire… Pour percevoir ce qu’est le chant grégorien, il faut le pratiquer dans son ensemble, les pièces ornées comme les récitatifs, en imbiber le quotidien, et remettre son souffle et son corps, et donc son cœur et son âme à sa vraie place sous le regard de Dieu.

« De fait, la meilleure école pour comprendre et pénétrer les secrets d’un répertoire demeure la pratique régulière de ce répertoire : (…) Alors pourquoi cette résistance face à la volonté de restaurer en totalité ou en partie – selon les circonstances – la messe célébrée sous sa forme latine et grégorienne ? Les générations nouvelles seraient-elles plus ignorantes que celles qui les ont précédées ? (…)

Le chant grégorien n’a pas à devenir une musique de conservatoires ou de concerts, ou de disques : il n’a pas à être momifié pour être présenté dans des musées. Il doit demeurer vivant, redevenir vivant au sein de nos assemblées ; c’est en l’entendant et en le chantant au cours des liturgies qu’il pourra nourrir les fidèles au point que ceux-ci se sentiront davantage encore faire partie du peuple de Dieu.

Il est grand temps de sortir de notre torpeur : les exemples lumineux doivent venir des cathédrales, des grandes églises, des monastères et des couvents, des séminaires et des maisons de formation religieuse… Ainsi les plus petites paroisses seront-elles « contaminées » à leur tour par la suprême beauté du chant de l’Église. Ainsi, le pouvoir de persuasion du chant grégorien va-t-il rayonner pour aller jusqu’à conforter le peuple dans son authentique sens de la foi catholique. Et l’esprit du chant grégorien inspirera les nouvelles compositions, tout en guidant les efforts faits en vue de l’inculturation à travers un véritable Sensus Ecclesiae. (…) C’est le bon moment pour agir : n’attendons plus. (Mgr Miserachs Grau, 2005, directeur de l’institut pontifical de musique sacrée, Rome).

Pratiquer au quotidien le chant grégorien, c’est en particulier le pratiquer dans l’office divin, qui rappelons-le n’est pas un sacrement, et donc n’a pas nécessairement besoin d’un ministre ordonné pour être mis en œuvre (même si c’est préférable). L’office divin st donc atteignable pour tous et chacun, y compris dans chacune de nos maisons, au quotidien.

En conclusion de la première partie (fiches 1 à 4)

Lorsqu’on fait un parcours historique du répertoire du chant grégorien et de ses notations, on se rend compte qu’on est en présence d’une réalité somme toute assez mouvante, ce qui est tout de même le comble pour un répertoire dont la réputation est d’être une sorte de paradigme de tradition.

Ne serait-ce qu’au point de vue de l’évolution des « notations » :un répertoire composé sans aucune référence à la musique écrite (chose tout à fait impensable à l’époque) puis passage progressif de l’écriture neumatique à la portée, puis réforme profonde du chant à l’époque baroque, puis « reinventio » du répertoire.

Si on essaie de toucher la réalité du répertoire grégorien au travers des publications (antiphonaires et graduels) on a alors : les deux principales notations neumatiques (Laon et Saint Gall), puis manuscrits sur portées, puis les différentes éditions imprimées. L’édition médicéenne, dont nous avons montré la faible valeur, puis Graduels de dom Pothier, antiphonaire de 1912, antiphonaire monastique de 1934 (avec légitimation mais non « canonicité ») des épisèmes et points (dits « signes rythmiques de Solesmes »), puis avènement des éditions triplex (la première version étant le « graduel neumé » de dom Cardine à partir duquel a été tiré le Graduale Triplex de 1979, à partir d’une édition du graduel vatican de 1908 sur lequel l’édition « commerciale » de 1961 a ajouté les fameux signes rythmiques, sans aucune réflexion mélodique), puis les éditions du psalterium monasticum (1981) et du liber hymnarius de 1983 (le second étant un livre officiel du rite romain) qui revoient déjà de façon assez forte le système de notation impliquant une certaine évolution des règles interprétatives), puis de l’Antiphonale Monasticum de 2005, des Heures grégoriennes de 2008, et de l’Antiphonale romanum de 2009. Les dernières éditions en particulier proposent des graphies précises pour les uncinus, strophae, salicus ; les barres, demi barres et quart de barre sont beaucoup mieux placées et on un sens musical (ce qui n’est pas du tout le cas sur le Graduale romanum de 1908 et ses succédanés), sans parler de cette œuvre musicologique mais inutilisable dans une « vraie » liturgie qu’est le Graduale novum de 2011. Bref, aujourd’hui, lorsqu’on parle de la « notation carrée » du chant grégorien, on est face à une réalité multiforme. Nous verrons donc, dans les prochaines fiches, la relation que nous pouvons établir entre les partitions modernes, les manuscrits et l’interprétation.

Sacra Liturgia 1, Rome, Juin 2013

Le P. Abbé Dom Jean Charles Nault, osb (abbaye Saint Wandrille).


La pratique spécifique de la liturgie monastique peut nous aider à mieux saisir la place de la liturgie dans toute évangélisation. La tentation d’« instrumentalisation » de la liturgie existe toujours. Mais n’est-ce pas précisément parce qu’elle « ne sert à rien » qu’elle peut se révéler de la plus grande « utilité » dans la nouvelle évangélisation ?

À partir de l’évocation de la liturgie comme réalisation du Mystère pascal, et du rapprochement ente les rites de la profession monastique et ceux de l’initiation chrétienne, cette contribution souhaite mettre en lumière comment le baptême, en tant que participation au Mystère pascal, introduit le baptisé dans une dépendance vis-à-vis de Dieu qui se vit dans la durée et qui est le lieu de l’accueil du salut comme pure grâce.

Msgr. Stefan Heid


Avec sa réforme liturgique et les changements nécessaires, le Concile Vatican II a voulu mettre l’espace sacré de l’église en conformité avec la norma patrum de l’idéal chrétien primitif. C’est la raison pour laquelle dans l’après Concile, résultats de l’études des Pères et la recherche en archéologie chrétienne ont pris une grande importance.

En fonction de ces résultats, l’autel est devenu le centre de l’attention, et on a considéré qu’il devait être séparé du mur d’abside. La demande pour la célébration versus populum a alors émergé. On a prétendu que le Christianisme n’utilisait pas un autel, mais seulement des tables de repas profane. Les justifications de ces revendications devraient être examinées et analysées de façon critique en fonction de la norma patrum. La comparaison entre table et autel a alors un rôle central.

La thèse, c’est que S. Paul utilisait déjà une table sacrée ou un autel pour le repas du Seigneur, qui était analogue aux autels saints de l’antiquité. Les Chrétiens développèrent leur propre type d’autel à partir de cette table sacrée, qui semblait ce qui allait être la meilleure possible pour le sacrifice, et qui ne peut en aucun cas être dérivée en forme ou en fonction d’une ex table de repas.

Gabriel M. Steinschulte


La musique, comme une communication non verbale, fait partie de l’humanité depuis son commencement ; célébrer ou supplier sans musique est impensable. Chaque texte connecté à la musique est lié à des effets de sa musique. C’est la raison pour laquelle la foi et la musique se répondent mutuellement selon l’antique proverbe : lex credendi – lex orandi, et selon ce qui est constaté à travers l’histoire de l’Église.

Quiconque désire l’avènement d’une nouvelle évangélisation a besoin de prendre en compte une nouvelle et adéquate expression musicale, puisque l’expression moderne de la musique semble être liée à la désévangélisaiton et au relativisme musical. L’histoire de la primitive Église, peut servir pour ce développement.

Nous avons besoin de revenir aux sages principes du Concile Vatican II, à ses textes et aux priorités qu’il donne, et non à ses intentions supposées. La nouvelle évangélisation la musique qui lui est afférente présuppose une possibilité d’une prise de conscience différente dans les régions ex-chrétiennes de l’occident sécularisé, une réflexion à nouveaux frais pour tous ceux qui sont co-responsables de l’état des choses moderne.

Il y a un véritable besoin d’une nouvelle offensive dans la sphère de l’éducation à la musica sacra, en particulier pour tous les prêtres et religieux dans leur formation théologique, historique, ethnologique, psychologique et évidemment artistique. Cantare amantis est. (S. Augustin).

SE Mgr Peter Elliott


L’Eucharistie comme sacrifice et sacrement a la priorité absolue sur la liturgie. Ce principe est dérivé de Sacramentum Caritatis, et couvre l’ars celebrandi, qualifié par le pape Benoît XVI de « célébration conforme de la liturgie ». Cependant, une approche cartésienne qui séparerait ce qui est externe de la spiritualité profonde minerait l’intégration de l’action et le l’intériorité du prêtre. Pratique et expérience doivent être fondées sur la compréhension et la connaissance, à la fois de tout le rite et de ses détails. La continuité de notre tradition recouvre à la fois la forme ordinaire et la forme extraordinaire lorsque l’ars celebrandi est compris comme un artisanat qui est transmis au travers des générations. Le prêtre devrait être un bon artisan liturgique, un artisan du culte divin. La réflexion sur l’orient chrétien met en lumière les problèmes en occident, qui proviennent du didactisme, de l’idéalisme et de la théâtralité des Lumières. Exiger la beauté dans la préparation de la liturgie permet de renforcer l’ars celebrandi, qui a une forte dimension pastorale et évangélisatrice.

En répondant au Synode sur l’Eucharistie dans son exhortation aposotlique Sacramentum Caritatis, le pape Benoît XVI a poursuivi l’œuvre eucharistique qui a caractérisé les dernières années du Bienheureux Jean-Paul II. Je crois que Sacramentum caritatis pourrait être bien exprimé par un principe fort : l’Eucharistie comme Sacrifice et Sacrement devient prioritaire sur la liturgie. Cela fournit une correction de la compréhension du mot « liturgie » dans les traditions chrétiennes occidentales, qui est à travers une distinction assez cartésienne, une distinction entre les éléments extérieurs visibles (rites, rituels, cérémonies, musique, symboles etc.) et l’esprit intérieur du culte.

Après une réflexion sur le mystère eucharistique dans les premiers chapitres de Sacramentum caritatis, le pape émérite a déceloppé la dimension liturgique de l’Eucharistie autour de l’action, et introduit l’expression de ars celebrandi, c’est-à-dire de « l’art de célébrer » ou, comme il l’a qualifié, de l’art de la célébration conforme ». Comme auditeur au synode de 2005, j’ai entendu des évêques accueillir chaleureusement ces mots.

Sous le chapeau de l’ars celebrandi, il a présenté l’évêque comme un liturgiste : « L’2vêque – célébrant par excellence », celui qui par exemple, dans sa cathédrale, sonne le ton et les standards pour les liturgies de son Église particulière. Il a répété ce message dans une allociution aux évêques français.

Dans Sacramentum Caritatis, le pape émérite a appelé à un respect pour les rites qui sont donnés par l’Église, donc, « l’ars celebrandi est le fruit de l’adhésion de la foi aux normes liturgiques dans toute leur richesse… » Ce thème était déjà présent dans ses écrits comme cardinal. La liturgie nous est « donnée », comme un don de Dieu, un don à l’Église. Dieu nous réunit pour le culte, nous ne nous réunissons pas nous –mêmes pour une quelconque activité que nous contrôlerions ou même que nous manipulerions. Alors que la liturgie est profondément influencée par les cultures humaines, elle n’st pas sujette à la culture.

Quelques têtes connues.

… en plus de celles, de Mgr Rey et de Mgr Aillet, et du TRP abbé de S. Wandrille qui interviennent comme conférenciers.


Dom Louis-Marie de Geyer d’Orth, abbé de Ste Madeleine du Barroux

Damien Poisblaud. La France est donc bien représentée….

Prochaines