La naissance du mouvement liturgique et la restauration

Suite de notre série « origine et actualité du chant grégorien ». 1er article ici et 2ème article ici.

Au même moment (mi XIXème), Dom Guéranger entreprend ses travaux d’Hercule. Relever la vie monastique en France, retrouver la liturgie romaine, mais aussi – et donc – le chant grégorien moribond, déformé par l’usage des siècles et chassé par notre gallicanisme. Il fait de Solesmes la capitale du grégorien. Phare du renouveau liturgique, planté au dessus de la Sarthe en direction de Rome, Solesmes et son premier abbé Dom Guéranger plaident pour « un chant qui puisse intéresser, émouvoir, qui sollicite l’âme aux sentiments exprimés dans les prières. », bref revenir aux sources vives du catholicisme et de sa prière publique. Il suscite un Champollion des manuscrits médiévaux, un moine capable de déchiffrer le sens perdu des neumes : Dom Joseph Pothier. Il faudra plusieurs générations de moines pour redonner à ce chant séculaire tout son lustre perdu.

Nous sommes la première époque qui écoute essentiellement de la musique du passé et qui ne s’intéresse pas à la musique de son temps. Il y a un glissement. C’est ce qu’on a fait pour l’architecture, c’est ce qu’on a fait lorsqu’on a retrouvé un certain nombre de dispositions typographiques, et c’est ce qu’on a fait pour le chant grégorien. Autrement dit, l’idée de base à Solesmes est de rétablir le chant grégorien dans un état idéal, sachant qu’il n’a probablement jamais connu cet état : c’est un peu délicat à comprendre, mais cela explique bien des vicissitudes sur les questions des éditions critiques et les débats sur les mélodies authentiques. Il faut ajouter à cela que dom Guéranger n’est absolument pas seul dans la restauration du chant grégorien même si l’histoire retient son nom, car au cours du XIXe siècle, l’intérêt des musicologues se porte sur le chant médiéval. Dom Guéranger, semble être le premier à avoir fourni l’intuition de base de la restauration grégorienne en disant : « Lorsque les exemplaires de différentes églises s’accordent sur une version, alors on est en mesure de penser que l’on a retrouvé la mélodie de saint Grégoire » (Cf. Les Institutions liturgiques, 1841). (Daniel Saulnier)

Tout cela aboutit au début du XXème siècle au renouveau officiel du chant grégorien, par un Motu Proprio de S. Pie X, en 1903 :

« Ces qualités se rencontrent au plus haut degré dans le chant grégorien, qui est par conséquent le chant propre de l’Église romaine (NB : C’est la première fois que l’on dit cela), le seul dont elle a hérité des anciens Pères, qu’elle a conservé jalousement durant des siècles par les manuscrits liturgiques, qu’elle propose aux fidèles, qu’elle prescrit exclusivement dans certaines parties de la liturgie et que les études les plus récentes ont heureusement restituées dans son intégrité et sa pureté. Pour cette raison, le chant grégorien a toujours été considéré comme le modèle suprême de la musique sacrée. On peut établir, en toute raison, cette loi générale : plus une composition d’Église est sacrée, liturgique, plus, dans son allure, dans son inspiration, dans sa saveur, elle se rapproche de la mélodie grégorienne… L’antique chant grégorien traditionnel, devra donc être largement rétabli dans les fonctions du culte… En particulier on veillera à rétablir le chant grégorien pour l’usage du peuple de telle sorte que les fidèles prennent de nouveau une part active dans les offices ecclésiastiques comme c’était le cas dans l’antiquité. »


Graduale romanum de dom Pothier (1908) : antienne Répons Ingrediente de la procession des Rameaux.

Si S. Pie X en parle en ces termes, c’est bien parce que justement, avant lui, en 1903, le chant grégorien n’est pas et en fait n’a jamais été officiellement proclamé comme « le chant propre de l’Église romaine ». A l’époque il y a une lutte assez intense entre Solesmes et les ayant droit de l’édition médicéenne du graduel et de l’antiphonaire romain. Grâce à S. Pie X, en 1903, c’est le chant grégorien qui triomphe et prend le dessus des mélodies post tridentines. On comprend que ce « motu proprio » fondamental pour la musique liturgique dans l’Église a eu bien du mal à être accepté, parce que très vite ensuite, pour la première fois dans l’histoire, le pape impose pour toute l’Église deux livres : en 1908 le Graduale romanum (les chants de la messe) et en 1912, l’Antiphonale romanum pour le chant de l’office divin.

 

C’est le même XXème siècle qui voit un Concile œcuménique déclarer dans une constitution dogmatique (Sacrosanctum Concilium, en 1963) que « le chant grégorien est le chant propre de la liturgie romaine ». Aucun Concile dans l’histoire, tout comme aucun pape ne s’était prononcé jusque là avec ce niveau s’autorité sur cette question d’un répertoire « propre » pour la liturgie romaine. C’est donc une véritable consécration pour ce répertoire, dont la valeur et l’intérêt pastoral tout comme doctrinal est reconnu par l’ensemble des Pères du Concile Vatican II. On ne saisit pas bien aujourd’hui, l’importance de cette innovation liturgique et musicale, qui est la confirmation par la pratique et le volontarisme des Pères Conciliaires de l’intuition de S. Pie X au début du siècle. En quelque sorte, ici, pour cette décision liturgique, Vatican II cherche à contrer les conséquences funestes de Trente (mais bien sûr non désirées par ce Concile) en ce qui concerne le destin du chant liturgique. Et tous les documents officiels de la liturgie, notamment toutes les éditions typiques du missel romain qui sont parues depuis, mais aussi les documents pontificaux et de la congrégation du culte divin reprennent depuis cette affirmation : le chant grégorien est le chant propre du rite romain, il doit avoir dans la liturgie la « première place ». Le latin du Concile dit en fait ‘principem locum’ ce qui signifie en réalité de façon plus précise « la place d’honneur », la « place du prince ». Cela ne signifie pas que S. Pie X, le Concile ou le missel romain de Jean-Paul II (2002) désirent que le chant grégorien ait la seule place, ou l’exclusivité : mais le premier rang. C’est à dire que la liturgie de l’Église doit privilégier d’abord (principem locum) le chant grégorien, sans pour autant refuser les autres formes de musique, dont deux sont nommées par le Concile Vatican II : la polyphonie sacrée et le cantique populaire.

Le chant grégorien est présenté ainsi comme la matrice fécondante de toutes les autres musiques pour le culte; c’est elle qui doit inspirer également les autres compositions, y compris en langue vernaculaire, et toujours sur un principe extrêmement ancien : l’intelligibilité de la parole proférée… La mélodie, la partition musicale, ne doit jamais prendre le pas sur le mot lui même; c’était l’idée de S. Pie X, et cette idée est entièrement reprise à leur compte par Vatican II : c’est bien en cela que le chant grégorien même parmi tous les autres répertoires (y compris les répertoires latins antiques comme notamment le chant « ambrosien » – de Milan, ou « mozarabe » – de Tolède) est un modèle. Ce qui en dit long sur certains styles musicaux, qui dans la pensée des pères du Concile, n’ont alors concrètement pas leur place dans les assemblées liturgiques. Dans la pensée de l’Église, dans sa tradition musicale depuis les apôtres jusqu’au XXIème siècle, la Parole de Dieu a un statut particulier. « Lorsque dans l’Église on lit la Sainte Écriture, c’est le Christ lui-même qui parle. » (Cf. Vatican II, Sacrosanctum concilium) Et Saint Paul : « la foi vient de l’audition et l’audition par la Parole du Christ ». Il s’agit donc d’entendre une Parole vivante et non pas de lire un texte fixé par écrit. Telle était la situation des premières communautés chrétiennes : elles avaient la prédication des Apôtres et de leurs collaborateurs ; elles n’avaient pas les textes du Nouveau Testament. Notre situation est différente : nous ne pouvons plus entendre la voix vivante des Apôtres ; nous entendons celle de leurs successeurs. En compensation, nous avons les textes des Évangiles, les lettres de plusieurs Apôtres et les autres écrits du Nouveau Testament. Pour qu’ils nous transmettent vraiment la Parole de Dieu, ces textes écrits ont besoin de redevenir « Parole ». Ils le redeviennent dans la prédication de l’Église, mais aussi et surtout dans le chant de cette parole.

Et c’est en cela que comme le souligne Jean-Paul II, la schola cantorum a un rôle ministériel. La Liturgie a besoin des textes de la Bible pour être assurée de son rapport fidèle avec la Parole de Dieu. Si on veut vivre pleinement la liturgie, il est indispensable de méditer la Bible. D’autre part les textes de la Bible ont besoin de la Liturgie pour redevenir Parole vivante, proclamée par le Christ dans l’assemblée de Son Église. Si on veut comprendre correctement et profondément les textes de la Bible, il est indispensable de vivre profondément la Liturgie qui le met en rapport avec le mystère pascal du Christ.


Graduale romanum 1961 : répons Ingrediente de la procession des Rameaux Notez l’ajout des « points mora » et des « épisèmes »(traits soulignant les notes) verticaux et horizontaux.

Pour illustrer cela, le rite du chant de communion dans le rite romain est particulièrement éclairant : il commence au moment où le prêtre consomme le sacrement et se continuant avec les versets de psaume prévus pendant la procession de l’assemblée, et exprime l’union intime qui existe entre le sacerdoce ministériel exercé dans le sacrifice eucharistique célébré par le prêtre et le sacerdoce commun des fidèles qui s’unissent à cette célébration dans une authentique « participatio actuosa ».

L’antienne grégorienne, dont le texte n’est pas précisément à thème « eucharistique » mais qui reprend la plupart du temps le texte de l’évangile qui vient d’être proclamé (ou de préférence chanté), devient alors le véritable lieu de l’expérience par les sens de la « double table de la parole et de l’eucharistie » qu’a mis en avant le renouveau liturgique : il n’y a pas deux tables séparées, mais bien une seule, qui nourrit de deux façons, par le sacramental de la Parole (que le chant grégorien met en musique) et par le sacrement eucharistique, dont le sacrifice est à ce moment précis renouvelé par le prêtre.

L’apparition de la portée, et la décadence

Suite de notre article précédent : Origines historiques et actualité du chant grégorien

La portée est beaucoup plus tardive, elle est inventée au XIème siècle par Guido d’Arrezzo. Son invention pour mettre en place visuellement les intervalles mélodiques étonne jusqu’au Pape, qui reçoit Guido en audience privée et ne le laisse pas repartir avant d’avoir réussi lui – même –miracle ! – à chanter une mélodie qu’il n’avait jamais entendue auparavant ! Il faut bien comprendre – et c’est important par rapport à notre rapport à la partition au moment où nous chantons, que le véritable chant grégorien authentique n’est pas écrit, il est connu par cœur. Pour le chant aujourd’hui, nous utilisons donc trois indications différentes, pour une seule interprétation, au plus près des intentions spirituelles du compositeur. Pour la messe, un livre de chant le Graduale Triplex, propose de façon superposée ces trois notations.


Graduale Triplex p. 225 : Introït Cantate Domino du Vème dimanche de Pâques, avec les neumes des deux écoles de notation (Laon et Saint Gall) ainsi que les portées de l’édition du XIXème siècle (notation dite « vaticane »)

Le répertoire entre alors dans une phase de stabilisation mélodique, puisque les échelles mélodiques ne dépendent plus uniquement de la mémoire des chantres mais de références objectives, les partitions manuscrites avec les neumes écrits en fonction des échelles mélodiques, puis sur quatre lignes.


Le Verset du répons Iudea et Ierusalem, manuscrit de Klosterneuburg, 1100.


Répons Iudea et Ierusalem, Manuscrit en provenance de l’abbaye de Sankt Lambrecht (Steiermark, Autriche), XIVème siècle.

Mais les notes s’altèrent à force de fleurir pour elles-mêmes ; il faut noter qu’au départ, le chant « grégorien » n’est pas conçu par et pour les moines. Contre la splendeur clunisienne, les moines réformateurs de Citeaux s’essaient même à composer des mélodies plus « pauvres ». Saint Bernard n’aime pas ce répertoire romano-franc, rempli de faconde et de fantaisie. Il ratiboise littéralement beaucoup de développements mélodiques pour le rendre le chant monastique plus « ascétique », plus « monastique », et défigure les mélodies traditionnelles. Les ordres religieux mendiants, dominicains, franciscains lui emboîtent le pas plus tard. L’étiolement de la monodie (chant sur une seule voix) en polyphonies diverses marque une autre décadence. Et c’est bien un recul musical et culturel, au bout du compte, quand la musique brouille le sens de la Parole. Tant et si bien que l’Église tape du poing sur la table. La sainte colère la plus connue est sans doute celle du pape Jean XXII au XIVe siècle. Dans la cité d’Avignon, le pontife est ulcéré : « Ils coupent les mélodies par des hoquets, les souillent  et vont même jusqu’à y ajouter des motets vulgaires ». Elle ne sera pas la seule et unique tentative de maîtriser un chant sacré qui verse parfois dans l’opérette. Après le Concile de Trente, notamment, la sève de la tradition musicale grégorienne finit par se perdre, concomitamment à l’invention de l’imprimerie (qui permet la diffusion et l’officialisation liturgique de mélodies s’éloignant de la structure traditionnelle du répertoire romano-franc) et du succès du répertoire baroque (on a alors des « messes en musique »).

Le Concile avait laissé au pape Pie V le soin d’éditer les deux livres principaux de la Liturgie, à savoir le missel (« de saint Pie V ») et le Bréviaire. Le pape a fait son travail, mais dans le calendrier il y avait des changements et dans les rites il y avait aussi un certain nombre de changements, du moins une régularisation de la Liturgie. Les dispositions du Concile de Trente sur le chant, il y en avait deux principalement, d’abord une insistance à la fois du mouvement de la Réforme comme des pères conciliaires qui sont absolument d’accord pour dire que la base du chant sacré c’est l’intelligibilité du texte et puis l’accord pour écarter de l’église des mélodies et sujets lascifs ou ambigus. Quand on écoute la musique d’orgue du XVIIe et XVIIIe siècle dans les églises luthériennes, on comprend ce que cela veut dire. Les musiques lascives sont des musiques qui attirent sur autre chose que sur le rite. Vatican II ne recommandera pas autre chose : l’intelligibilité du texte et le respect du rite. On refait donc aussi les livres de chants et dans l’esprit du Concile, on transmettait le répertoire de chants liturgiques tout simplement en écartant quelques obscurités, quelques barbarismes dans son latin surtout, et on confie cela à des musiciens. Le plus fameux d’entre eux est Palestrina (+ 1594), puis Zoïlo son compagnon responsable de la Chapelle pontificale. Le chant grégorien, qu’est-ce pour Palestrina ? Palestrina est un compositeur de motets à quatre voix, il est dans la lignée du Cantus planus, de la polyphonie, pour qui une bonne mélodie grégorienne, c’est ce qui permet de faire un bon motet. Donc la mélodie grégorienne à laquelle il ne s’intéresse pas tellement, il l’entend chanter en valeurs égales, il remarque des inconvénients selon la place de l’accent, selon l’importance des mélisme, tout ce qui peut l’aider à bien construire son motet. Or le pape a dit aux musiciens : rééditez un livre de chants et écartez-en les obscurités et les barbarismes ; les musiciens, c’est-à-dire l’équipe de Palestrina qui va se retirer, en partie sous la pression du roi d’Espagne qui intervient, comprenant que l’on va toucher aux mélodies grégoriennes, vont continuer le travail et proposer une nouvelle édition de la mélodie grégorienne dans un livre qui ne sera pas officiel, en ce sens qu’il ne sera pas imposé à toute l’église, mais il fera référence comme étant le graduel qui suit le Concile de Trente. Cette correction des mélodies grégoriennes vise deux choses, 1. le déplacement de la mélodie sur l’accent, 2. la réduction des mélismes trop longs. Il suffit de regarder l’Alléluia de la messe de Pâques qui chez nous dure à peu près une minute, dans l’édition, que nous allons appeler « médicéenne », il dure le temps de 15 notes chantées lentement l’une après l’autre. Là est la décadence des mélodies grégoriennes : l’interprétation par les musiciens de la mélodie grégorienne, selon l’air du temps. C’est aussi l’heure de l »imprimerie : les livres peuvent se répandre facilement. Évidemment, face aux livres pontificaux, quoiqu’ils ne soient pas imposés, il va y avoir deux réactions. Un certain nombre d’églises, surtout en Italie vont prendre ce chant, et d’autres, surtout en France, vont le refuser. Mais tout le monde est d’accord pour que les cérémonies religieuses ne soient pas trop longues et donc en France si on ne prend pas les livres revus après le Concile de Trente, on se trouve devant des mélodies beaucoup plus longues, et on chante aussi à valeurs égales, donc on va composer du chant d’église « à la manière » des livres romains.

Et du chant grégorien, dont la tradition est établie jusqu’au Concile de Trente, on passe, à partir du XVIème siècle, au « Plain chant ». Un philosophe comme Jean-Jacques Rousseau n’est pas tendre dans son Dictionnaire de musique (1768) à propos du « plain-chant. »

« C’est un reste bien défiguré mais il lui reste encore assez de beautés pour être préférable (…) à ces musiques efféminées et théâtrales, ou maussades et plates, qu’on substitue en quelques églises, sans respect pour le lieu qu’on ose ainsi profaner. »

Le héraut des Lumières a des accents de fervent catholique ! Plus tard, Hector Berlioz fera le même constat en pestant contre :

« L’exécution du plain-chant, toujours chanté ou plutôt beuglé dans nos églises par des voix de taureau. A entendre de telles successions de notes hideuses et à l’accent menaçant, on se croirait transportés dans un antre de druides préparant un sacrifice humain. » (1861, A travers chants)


Modus Cantandi Nonam. In Diebus Festis Adscensionis Domini et Pentecostes, quem juxta Antiphonarium romanum a SS. Rituum congragatione approbatum. Munich 1888.

Le chant grégorien, son origine, ses premières notations

Origines historiques et actualité du chant grégorien

Le chant grégorien est ancien. Ou plutôt, il n’est pas ancien, il est hors d’âge. Mais d’où vient ce chant grégorien ? Sans doute a-t-il commencé de vibrer au temps des persécutions, dans les catacombes de Rome. Et puis il a grandi dans le sein de l’Église avant de sortir au grand jour.


754 : renouvellement du sacre de Pépin le Bref par Etienne II à la Basilique Saint Denis

De quand date sa naissance ? Peut être d’un beau jour de 754 en Gaule. Pépin le Bref (le père de Charlemagne) fait venir le pape Etienne II à la basilique Saint Denis pour un accord politique ; en échange de l’onction royale de Pépin et de ses enfants par le Pape, (onction de type davidique et biblique, quasi messianique, alors inconnue des souverains en Gaule) Pépin fournit une protection militaire du Saint Siège contre les Lombards. Le pape se déplace en Gaule avec sa suite, ses diacres, ses chantres, son chant. Ce « contrat » primitif entre papauté et empire qui se traduit sur le terrain mélodique : le chant franc inspiré des Grecs (ce sont les Grecs qui ont évangélisé la Gaule) fusionne avec le chant vieux romain (du pape). On garde les cordes récitatives et les paroles du chant romain, et on y introduit les développements mélodiques du chant franc. Un nouveau répertoire est né. Il va se déployer à partir des cathédrales au sein de grandes liturgies. Politique contre mystique et vice-versa. Pépin mène ensuite campagne en Italie pour défendre la papauté, en 754 et 756, et cède à Étienne II les terres qu’il a conquises sur la péninsule. Cet accord politico religieux se poursuit avec Charlemagne, qui, couronné empereur d’Occident à Rome en 800 par le pape Léon III, met en place un système administratif centralisé qui a pour objectif d’unifier les coutumes (y compris liturgiques) de l’empire et lutter contre les derniers restes de paganisme. Pour légitimer ce répertoire nouveau, « romano-franc », on finit par revendiquer pour lui l’héritage du grand pape Saint Grégoire. Toujours est il que la nouvelle dynastie carolingienne veut être légitimée par l’onction papale, et pour cela se réfère à un « fondateur » liturgique mythique, Saint Grégoire le Grand, qui en réalité, historiquement, n’a rien fait de décisif en matière musicale. On le représente cependant dans l’iconographie musicale, inspiré par une colombe, composer le répertoire « grégorien » qui porte depuis son nom…


Le pape Grégoire le Grand dictant le chant sacré à un scribe sous l’inspiration du Saint-Esprit représenté par une colombe posée sur son épaule

© Antiphonaire de Hartker – Saint Gall Cod. Sang. 390, 13 r

Il est intéressant de constater que cette paternité prestigieuse s’est vue opposer celle de Saint Ambroise à Milan, où le rite « ambrosien » a toujours tenu tête à l’expansionnisme du rite romain et est toujours jalousement conservé jusqu’à aujourd’hui : donc souvenons-nous que tout ce qui est noté de façon « carrée » et en latin n’est pas du chant grégorien. Il y a le chant ambrosien, qui est plus ancien et le chant cistercien qui est plus récent. Il y a aussi d’autres répertoires liturgiques latins également intéressants et vénérables, mais ce n’est pas du grégorien, qui correspond réellement à cette réalité politico-religieuse du VIIIème siècle. Il y a aussi à Rome, par exemple au XIIème siècle, au Latran (la cathédrale du pape !) une liturgie germanique mais pourtant latine et pentatonique, qui n’est justement pas celle du pape. Et lorsque le pape vient pour les grandes célébrations (comme la Saint Jean-Baptiste) les chanoines sont priés de se retirer « et de rester calmes », et pour l’occasion de « recruter quatre chantres vigoureux parce que nous ne savons pas répondre au chant du pape. »


Antienne de communion de la messe de Minuit (Nativité) : Dans les splendeurs du sanctuaire, de mon sein, avant l’étoile du matin, je T’ai engendré.

Saint Grégoire le Grand n’est pas le compositeur du chant romano-franc ; ancien moine et disciple de Saint Benoît, il a bien écrit la biographie du patriarche des moines d’Occident (le Livre II des Dialogues) ; mais le chant dit « pentatonique » date d’avant lui ! Et pour cause, cette échelle musicale de cinq degrés sans demi-ton est aussi vieille que l’humanité ! Sa base mélodique s’enfonce dans la préhistoire.  Certaines pièces grégoriennes ont un fond immémorial comme le chant de communion de la messe de minuit. L’Église a choisi des mélodies universelles pour chanter la Parole de Dieu. Ceux qui descendent cette échelle touchent le mystère de la création, ceux qui la remontent se rapprochent du ciel. Entre les deux, c’est le champ de bataille ouvert par le péché originel.

Vatican II – qui a fait du grégorien son étendard – a cette magnifique formule : « Dans la liturgie terrestre, nous participons par un avant-goût à cette liturgie céleste à laquelle nous tendons comme des voyageurs » (Constitution sur la sainte liturgie, 1963). Paradoxalement, c’est le temps du carême le plus orné.  Il figure le temps présent de la lutte. En carême, les pièces chantées se renouvellent chaque jour ; l’Église est une grande dame qui a les moyens de changer de robe. Les Pères de l’Église parlent d’un monde crée harmonieux où le péché a introduit la cacophonie. Le Créateur a voulu réaccorder le monde avec Lui par Son Verbe.

« Nos temples doivent avoir un chant, autrement ils seraient mornes. Mais nous avons un chant, un chant incomparable. La seconde Personne de la Sainte Trinité est descendue sur la Terre, le Verbe s’est fait chair. Qu’est la seconde Personne de la Sainte Trinité ? Qu’est le Verbe ? Il est tout à la fois le chantre et un chant. Chantre unique qui a donné sa voix à la création toute entière, chant qui ne s’épuise jamais, car Dieu fait tout par son Verbe ; chant que nous redisons sans cesse, car c’est toujours le Verbe de Dieu que redisent les Psaumes. » (Madame Cécile Bruyère, Abbesse de Solesmes, octobre 1888).

Car le grégorien ne cherche pas à faire joli. Il est d’abord en quête de Dieu, à cheval sur Sa Parole. Le chant grégorien, c’est« la prière harmonieuse de l’homme réconcilié avec Dieu et le cosmos ! »

Mais au départ, il n’y avait pas de traité, pas de portée musicale. Juste une mémoire orale. Un indice nous est donné par Victor de Vite qui rapporte la persécution des chrétiens par les Vandales. Nous sommes au Ve siècle en Afrique. Le jour de Pâques, les barbares surgissent dans l’église et abattent d’une flèche le diacre qui chante l’alléluia. Le chantre s’effondre avec son livre. Et sur le livre, il n’y a … rien. La fonction du livre, ici, est juste d’être un lien symbolique à un « Livre » authentique existant ailleurs, qui est supposé être de référence, mais qui n’est pas à usage liturgique. Donc à cette époque tout le chant, toute la musique est connue par cœur…

Plus tard, on invente les « neumes », des signes mnémotechniques qui indiquent au chantre comment interpréter les pièces liturgiques, il s’agit là non pas de partitions, mais d’une façon pédagogique d’aider la mémoire. Au départ d’ailleurs, il s’agit seulement de signes qu’on ajoute sur les textes des livres, qui ne sont pas « conçus » pour un usage au chœur, mais seulement pour être utilisés lors des classes de chant, pour aider la mémoire.


© Antiphonaire de Hartker (980) – Saint Gall Cod. Sang. 388: répons Iudea et Ierusalem (Vigile de la Nativité)

Après beaucoup d’efforts par les musicologues du XIXème et du XXème, la recherche sur la signification des neumes (qui continue) est aujourd’hui assez bien précisée. On retient généralement deux écoles de notations : Laon et Saint Gall, en plus de la notation sur portées. Pour le chant grégorien, l’âge d’or se situe se situe à l’époque de Charlemagne. Le grégorien atteint au VIIIe siècle un équilibre qui force l’admiration. Le chant grégorien est une manière de trouver la note juste, la juste position de l’homme par rapport à Dieu. La musique se met alors au service de quelque chose qui la dépasse : certaines pièces d’escalade qui montent et descendent comme le Iubilate du temps pascal.


Vème dimanche de Pâques : offertoire Iubilate avec la notation de l’école sangallienne sous la portée (Graduale Triplex, p. 227)