Amoris Laetitia… Mais que se passe-t-il ?

Amoris Laetitia. Je ne vous cache pas que je suis mal à l’aise sur ce sujet, pour plusieurs raisons. Pourquoi aborder dans un site ou un blog dédié au chant grégorien et à la liturgie des questions qui relèvent de la théologie morale ? Deuxièmement, faut-il sacrifier à la mode qui veut que tout le monde donne son avis sur tout ? Troisièmement, pourquoi entrer encore dans une logique de débat voire de polémique sur ce texte pénible à lire, trop long, trop confus ? Enfin, sur un sujet comme celui-là, qui peut avoir raison ? Les avis paraissent souvent trop tranchés pour être exacts. Enfin, aborder ce type de sujet, est ce que ce n’est pas tout simplement scandaliser les faibles et les petits ?

Pourtant, ce sujet est intrinséquement lié à une question liturgique puisqu’Amoris Laetitia concerne surtout, a minima dans la lecture qu’en font les médias ou alors dans les débats qui animent les différents interlocuteurs, l’accès à la vie sacramentelle versus la morale sexuelle proposée par l’Eglise. Un sujet difficile, traité à de nombreuses reprises par les prédécesseurs du pape régnant. Et le problème de fond relève strictement d’une bonne ou une mauvaise compréhension de la notion de Miséricorde.


Or, je suis tombé sur une réflexion mûrie et profonde d’Aline Lizotte. Il faut bien sûr la présenter. Experte de la théologie de Jean-Paul II, c’est elle qui en a été la promotrice en France et en Amérique du Nord ; elle a introduit de façon brillante « les sujets qui fâchent » qu’ensuite Yves Semen, qu’on ne présente plus dans les « milieux cathos » français a su rendre accessible.

http://asso-afcp.fr/breves/pourquoi-lexhortation-apostolique-amoris-laetitia-inquiete-t-elle/

Aline Lizotte ne mâche pas ses mots. Quelques extraits choisis :

« parmi toutes les formes d’union entre l’homme et la femme, certaines réalisent l’union idéale voulu par le Christ : un amour exclusif, fidélité des époux l’un envers l’autre jusqu’à la mort, ouverture à la vie, constitution d’une Église domestique reflet de l’union sponsale du Christ et de l’Église. Cette union est celle du sacrement de mariage quand il est valide. Cependant, il y a d’autres formes d’union qui contredisent objectivement cet idéal. On peut penser, ici, à la polyandrie et à la polygamie. Mais certaines autres formes la réalisent, au moins en partie et par analogie, telles les « unions de faits, le concubinage et le mariage civil ». Nous sommes donc placés devant un étalage sociologique qui va des « unions de fait au mariage sacramentel ». Ce dernier est considéré comme l’idéal, les autres formes d’union sont déclarées entretenir une relation de l’imparfait au parfait, avec le mariage sacramentel. Cette relation est une analogie ! » 

(…)

« L’argumentation recourt au n° 34 de Familiaris Consortio, qui prohibe la gradualité de la loi, la distinguant fermement de la loi de la gradualité. Mais cette insertion est précédée de l’avertissement suivant, lequel n’est pas cité dans Amoris Lætitia.

Les époux ne peuvent toutefois considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur, mais ils doivent la regarder comme un commandement du Christ Seigneur leur enjoignant de surmonter sérieusement les obstacles. «C’est pourquoi ce qu’on appelle la « loi de gradualité » ou voie graduelle ne peut s’identifier à la « gradualité de la loi »», comme s’il y avait, dans la loi divine, des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses.

En insistant sur la dénomination de l’idéal, pour désigner le mariage sacramentel, et en désignant les autres formes d’union comme des analogies plus ou moins éloignées de cet idéal, Amoris Lætitia ne peut manquer d’introduire une confusion sérieuse. Ce raisonnement proportionnaliste pourrait être interprété comme signifiant que toute forme imparfaite d’union conjugale, parce qu’elle contiendrait des éléments du mariage sacramentel – idéal – pourrait être vécu par un couple de baptisés sans qu’il soit en contradiction avec la loi divine. Ce couple pourrait, en conscience, juger que, pour lui-même, la forme imparfaite de conjugalité qu’il choisit est la seule à laquelle il se sente capable et que puisqu’elle est bonne pour lui, elle est en conformité avec la loi divine. Dieu ne lui en demande pas plus, s’il n’est pas capable de plus ! Affirmer cela serait prôner la gradualité de la loi. »

(…)

« Si l’on analyse avec un peu de rigueur le traitement que le chapitre 8 fait subir à la doctrine traditionnelle sur le mariage et surtout à la discipline qui en découle concernant ce que l’on appelle les « situations irrégulières », on se trouve devant une situation d’étonnement, sinon de terreur.

L’analyse engendre une certitude. Le rédacteur de ce chapitre ne peut être le pape François lui-même. L’habileté hautement casuistique du texte, la connaissance pointue et fine des textes cités, que ce soient ceux du magistère antérieur, que ce soit ceux de saint Thomas, ou même ceux des Pères synodaux, est trop élevée. Elle est celle d’un ou de plusieurs théologiens de métier qui connaissent en profondeur la théorie morale du proportionnalisme et qui savent comment trouver les textes les plus expressifs pour justifier leur point de vue. Car ce chapitre met en œuvre un proportionnalisme développé. On retrouve toutes les anciennes querelles et imprécisions que l’on croyait dépassées : la distinction du parfait et de l’imparfait remplaçant la distinction formelle des actes bons ou mauvais, la morale de situation, l’option fondamentale, le primat de la conscience subjective, les doutes sur l’universalité de la loi naturelle. Tout est habilement arrangé pour faire entendre et admettre ce que Veritatis Splendor avait condamné.

Alors quoi, le pape François, s’il n’a pas écrit ce chapitre, est-il complice ? Ou a-t-il été trompé par ses propres collaborateurs, qu’il a pourtant choisis lui-même ? Peut-être n’a-t-il pas jugé lui-même de l’importance de l’entreprise ? Emporté par son désir d’en finir avec la mise à l’écart de ceux qu’il appelle les exclus, il a trouvé que cette théologie morale qui met entre parenthèse l’objet moral, pour favoriser l’émergence de la subjectivité, sujet de miséricorde, convenait parfaitement à son élan pastoral ? Peut-être ! Nous ne le saurons jamais.

Mais nous ne pouvons pas faire deux choses. La première serait de considérer que les directives pastorales qui émergent du chapitre 8 sont à appliquer sans discernement et ne doivent pas être reprises au regard de toute la pastorale traditionnelle de l’Église. Il faut relire les grandes encycliques de Jean-Paul II, de Paul VI et de Benoît XVI et voir comment elles constituent toujours un guide pour appliquer les nouvelles directives de l’exhortation Amoris Lætitia. Sans ce guide, nous risquons de perdre le bon sens et même notre conscience. La deuxième serait de considérer que le pape François n’a rien à nous dire. Maladroitement ou imprudemment, peut-être, ou divinement, son message restera clairement comme une lumière dans l’Église. La prudence pastorale ne peut se contenter d’énoncer des normes, de formuler des règles, de pratiquer des condamnations. Nous sommes devant une situation de crise en ce qui concerne la théologie morale, principalement celle qui regarde la morale de la famille et du mariage. Il y a probablement plus de chrétiens qui vivent dans des situations irrégulières que de chrétiens qui vivent selon la situation objective du mariage telle que donnée par Dieu et enseignée par le Christ. Car dans l’Église, il y a plus de pécheurs que de saints canonisés ! Cela appelle un immense devoir de miséricorde et ce devoir, le pape François veut l’accomplir. Nous devons faire ce qu’il dit : sortir de notre confort spirituel, aller vers ceux qui sont, sans le savoir, dans les ténèbres de l’ignorance et dans les difficultés de la souffrance de l’échec de l’amour, écouter, comprendre, accompagner, éclairer, soutenir et aider chaque personne à retrouver la Joie de l’Évangile dans la Vérité qui rend libre. »

Dieu ou rien – Cardinal Sarah

Via le site chiesa, (un pape d’Afrique noire ?) nous avons une présentation du Cardinal Sarah. Nous sommes habitués à la qualité souvent exceptionnelle des prélats africains ; on pense par exemple au Cardinal Arinze, au Cardinal Gantin et à ou à Mgr NKoué. Le Cardinal Sarah ne dépare pas : effectivement, son dernier livre, magnifique, « Dieu ou rien » a des accents prophétiques. Le futur Benoît XVII ? Oremus.


MORCEAUX CHOISIS DE « DIEU OU RIEN »

par Robert Sarah

 

MISÉRICORDE SANS CONVERSION

Désormais, il n’est pas faux de considérer qu’il existe une forme de refus des dogmes de l’Église, ou une distance croissante entre les hommes, les fidèles et les dogmes. Sur la question du mariage, il existe un fossé entre un certain monde et l’Église. La question devient fort simple : le monde doit-il changer d’attitude ou l’Église sa fidélité à Dieu ? Car si les fidèles aiment encore l’Église et le pape, mais qu’ils n’appliquent pas sa doctrine, en ne changeant rien dans leurs vies, même après être venus écouter le successeur de Pierre à Rome, comment envisager l’avenir ?

Beaucoup de fidèles se réjouissent d’entendre parler de la miséricorde divine et ils espèrent que la radicalité de l’Évangile pourrait s’assouplir même en faveur de ceux qui ont fait le choix de vivre en rupture avec l’amour crucifié de Jésus. Ils estiment qu’à cause de l’infinie bonté du Seigneur tout est possible, même en décidant de ne rien changer de leur vie. Pour beaucoup, il est normal que Dieu déverse sur eux sa miséricorde alors qu’ils demeurent dans le péché. Ils n’imaginent pas que la lumière et les ténèbres ne peuvent coexister, malgré les multiples rappels de saint Paul : « Que dire alors ? Qu’il nous faut rester dans le péché, pour que la grâce se multiplie ? Certes non ! » […]

Cette confusion demande des réponses rapides. L’Église ne peut plus avancer comme si la réalité n’existait pas : elle ne peut plus se contenter d’enthousiasmes éphémères, qui durent l’espace de grandes rencontres ou d’assemblées liturgiques, si belles et riches soient-elles. Nous ne pourrons pas longtemps faire l’économie d’une réflexion pratique sur le subjectivisme en tant que racine de la majeure partie des erreurs actuelles. À quoi sert-il de savoir que le compte twitter du pape est suivi par des centaines de milliers de personnes si les hommes ne changent pas concrètement leur vie ? À quoi sert-il d’aligner les chiffres mirifiques des foules qui se pressent devant les papes si nous ne sommes pas certains que les conversions sont réelles et profondes ? […]

Face à la vague de subjectivisme qui semble emporter le monde, les hommes d’Église doivent prendre garde de nier la réalité en s’enivrant d’apparences et de gloire trompeuses. […] Pour engager un changement radical de la vie concrète, l’enseignement de Jésus et de l’Église doit atteindre le cœur de l’homme. Il y a deux millénaires, les apôtres ont suivi le Christ. Ils ont tout quitté et leur existence n’a plus jamais été la même. Aujourd’hui encore, le chemin des apôtres est un modèle.

L’Église doit retrouver une vision. Si son enseignement n’est pas compris, elle ne doit pas craindre de remettre cent fois son ouvrage sur le métier. Il ne s’agit pas d’amollir les exigences de l’Évangile ou de changer la doctrine de Jésus et des apôtres pour s’adapter aux modes évanescentes, mais de nous remettre radicalement en cause sur la manière dont nous-mêmes vivons l’Évangile de Jésus et présentons le dogme.

 

PERSONNE, PAS MÊME LE PAPE…

François a intitulé un chapitre de son exhortation : « La réalité est plus importante que l’idée ». […] Je pense que le pape souhaite ardemment donner à l’Église le goût du réel, en ce sens que des chrétiens et même des clercs peuvent parfois avoir la tentation de se cacher derrière des idées pour oublier les situations réelles des personnes.

À l’inverse, certains s’inquiètent que cette conception du pape mette en danger l’intégrité du magistère. Le débat récent sur la problématique des divorcés et remariés a souvent été porté par ce type de tension.

Pour ma part, je ne crois pas que la pensée du pape soit de mettre en péril l’intégrité du magistère. En effet, personne, pas même le pape, ne peut détruire ni changer l’enseignement du Christ. Personne, pas même le pape, ne peut opposer la pastorale à la doctrine. Ce serait se rebeller contre Jésus-Christ et son enseignement.

*


Le Cardinal recevant la barrette cardinalice de Benoît XVI.

UNE NOUVELLE FORME D’HÉRÉSIE

Selon mon expérience, en particulier après vingt-trois années comme archevêque de Conakry et neuf années comme secrétaire de la congrégation pour l’évangélisation des peuples, la question des croyants divorcés ou remariés civilement n’est pas un défi urgent pour les Églises d’Afrique et d’Asie. Au contraire, il s’agit d’une obsession de certaines Églises occidentales qui veulent imposer des solutions dites « théologiquement responsables et pastoralement appropriées », lesquelles contredisent radicalement l’enseignement de Jésus et du magistère de l’Église. […]

Face à la crise morale, tout particulièrement celle du mariage et de la famille, l’Église peut contribuer à la recherche de solutions justes et constructives, mais elle n’a d’autres possibilités que d’y participer en se référant de façon vigoureuse à ce que la foi en Jésus-Christ apporte de propre et d’unique à l’entreprise humaine. En ce sens, il n’est pas possible d’imaginer une quelconque distorsion entre le magistère et la pastorale. L’idée qui consisterait à placer le magistère dans un bel écrin en le détachant de la pratique pastorale, qui pourrait évoluer au gré des circonstances, des modes et des passions, est une forme d’hérésie, une dangereuse pathologie schizophrène.

J’affirme donc avec solennité que l’Église d’Afrique s’opposera fermement à toute rébellion contre l’enseignement de Jésus et du magistère. […]

Comment un synode pourrait-il revenir sur l’enseignement constant, unifié et approfondi du bienheureux Paul VI, de saint Jean-Paul II et de Benoît XVI ? Je place ma confiance dans la fidélité de François.

*

 

LE VRAI SCANDALE, AU SIÈCLE DES MARTYRS

Les martyrs sont le signe que Dieu est vivant et toujours présent parmi nous. […] Dans la mort cruelle de tant de chrétiens fusillés, crucifiés, décapités, torturés et brûlés vifs, s’accomplit « le retournement de Dieu contre lui-même » pour le relèvement et le salut du monde. […]

[Mais] pendant que des chrétiens meurent pour leur foi et leur fidélité à Jésus, en Occident des hommes d’Église cherchent à réduire au minimum les exigences de l’Évangile.

Nous allons même jusqu’à utiliser la miséricorde de Dieu, en étouffant la justice et la vérité, pour « accueillir – selon les termes de la ‘Relatio post disceptationem’ du synode sur la famille d’octobre 2014 – les dons et les qualités que les personnes homosexuelles ont à offrir à la communauté chrétienne ». Ce document poursuivait d’ailleurs en affirmant que « la question homosexuelle nous appelle à une réflexion sérieuse sur comment élaborer des chemins réalistes de croissance affective et de maturité humaine et évangélique en intégrant la dimension sexuelle ». En fait le vrai scandale n’est pas l’existence des pécheurs, car précisément la miséricorde et le pardon existent toujours pour eux, mais bien la confusion entre le bien et le mal, opérée par les pasteurs catholiques. Si des hommes consacrés à Dieu ne sont plus capables de comprendre la radicalité du message de l’Évangile, en cherchant à l’anesthésier, nous ferons fausse route. Car voilà le vrai manquement à la miséricorde.

Alors que de centaines de milliers des chrétiens vivent chaque jour avec la peur au ventre, certains veulent éviter que souffrent les divorcés remariés, qui se sentiraient discriminés en étant exclus de la communion sacramentelle. Malgré un état d’adultère permanent, malgré un état de vie qui témoigne d’un refus d’adhésion à la Parole qui élève ceux qui sont sacramentalement mariés à être le signe révélateur du mystère pascal du Christ, quelques théologiens veulent donner accès à la communion eucharistique aux divorcés remariés. La suppression de cette interdiction de la communion sacramentelle aux divorcés remariés, qui se sont autorisés eux-mêmes à passer outre à la Parole du Christ – « Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit pas séparer » – signifierait clairement la négation de l’indissolubilité du mariage sacramentel. […]

Il existe aujourd’hui une confrontation et une rébellion contre Dieu, une bataille organisée contre le Christ et son Église. Comment comprendre que des pasteurs catholiques soumettent au vote la doctrine, la loi de Dieu et l’enseignement de l’Église sur l’homosexualité, sur le divorce et le remariage, comme si la Parole de Dieu et le magistère devaient désormais être sanctionnés, approuvés par le vote de la majorité ?

Les hommes qui édifient et structurent des stratégies pour tuer Dieu, détruire la doctrine et l’enseignement séculaires de l’Église, seront eux-mêmes engloutis, charriés par leur propre victoire terrestre dans la géhenne éternelle.

 


Le Cardinal Sarah, en 2011, à Blois.

 


En 2011, le Cardinal Sarah ordonnait 8 prêtres et 11 diacres de la communauté Saint Martin. Ci-dessous l’homélie qu’il prononça à cette occasion :

 

Bien cher Frères dans l’Épiscopat et le Sacerdoce,

Bien chers Frères et Sœurs,

Bien chers Ordinands,

 

Je ne crois pas que ce soit un pur hasard ou tout simplement une heureuse coïncidence que vous ayez choisi de recevoir la grâce du Diaconat et du Presbytérat, la veille de la Solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ. C’est pour moi une évidence que la Providence divine, maître de l’histoire et des événements, a été, elle-même, à prédisposer les circonstances et les moments du Sacrement que nous célébrons, aujourd’hui. Dieu veut ainsi vous montrer, à la fin de cette longue préparation à votre ministère sacerdotal et pastoral, que ce n’est pas vous qui vous donnez à Lui, mais c’est Lui qui, gratuitement et dans sa grande générosité, se donne à vous. Certes, aujourd’hui, aux yeux du monde, vous vous engagez à offrir votre corps, votre cœur, toute votre vie et toutes vos capacités d’aimer au Seigneur. Cet engagement personnel et librement consenti, vous le manifesterez tout à l’heure par les réponses que vous donnerez aux questions que je vous adresserai concernant votre disponibilité à prêcher l’Évangile, à consacrer votre vie à la prière et à la louange et à vivre dans l’obéissance, le célibat et la pauvreté par amour pour le Christ et en signe de Don de vous-mêmes à Dieu. Mais en réalité, c’est Dieu lui-même qui se donne à vous, pour qu’en l’accueillant au plus profond de votre cœur, il fasse de vous les Instruments de son Amour. Saint Jean nous rappelle plus d’une fois les paroles de Jésus : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis et établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn 15, 16). Et dans sa Première Lettre, il ajoute : « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est Lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiations pour nos péchés… Quant à nous, aimons puisque Lui nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 10-19).

Saint Paul, lui-même, s’identifiant totalement au Christ mort et ressuscité, fait l’expérience bouleversante d’avoir été aimé personnellement par Jésus. Cette expérience le transforme de fond en comble jusqu’à partager le même être, la même vie et le même amour que ceux du Christ : « Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi ». (Ga 2, 19-20). Oui, Jésus aime chacun de nous personnellement, gratuitement, généreusement.

En effet, avec la Sainte Eucharistie, Sacrement, si l’on peut dire, de la générosité divine, Dieu nous concède sa grâce, et c’est Dieu lui-même qui se donne à nous, en Jésus-Christ qui est réellement et toujours présent – et non seulement durant la Sainte Messe – avec son corps, avec son âme, avec son sang et sa Divinité. Désormais par l’ordination presbytérale, vous aurez, par vocation, à perpétuer quotidiennement le Sacrifice Eucharistique, le Sacrifice du Don que Jésus fait de lui-même et vous, les Diacres, régulièrement à genoux pour la contempler et l’adorer, vous aurez à donner cette Présence d’Amour aux fidèles chrétiens pour qu’ils s’en nourrissent. Par l’imposition de mes mains et par une nouvelle et ineffable effusion de l’Esprit Saint, vous allez recevoir dans vos âmes un caractère indélébile qui vous configure au Christ, vous rend entièrement semblables au Christ-Prêtre, en vous associant à la plénitude du Christ, pour agir au nom de Jésus-Christ, Tête du Corps Mystique (cf. Cyrille de Jérusalem, Catéchèses, 22,3). Vous aurez à travailler chaque jour pour que, grâce à l’Esprit-Saint, vous ressembliez parfaitement au Christ ; « ressemblance pareille à celle qui existe entre l’eau et l’eau, entre l’eau qui jaillit de la Source et celle qui de là est venue dans l’amphore. En effet, c’est par nature la même pureté que l’on voit dans le Christ, et chez celui qui participe au Christ. Mais chez le Christ elle jaillit de la Source, et celui qui participe du Christ puise à cette Source et fait passer dans sa vie la pureté et la beauté du Christ (cf. St Grégoire de Nysse). Oui, désormais vous n’êtes pas seulement un « Alter Christus », mais bien plus : vous êtes « Ipse Christus ». Vous êtes le Christ lui-même. Mystère admirable mais combien redoutable et terrifiant en même temps !

Avec le Sacrement de l’Ordre, vous allez, en prononçant les paroles mêmes du Christ, consacrer le pain et le vin pour qu’ils deviennent le Corps et le Sang du Christ. Vous allez ainsi offrir à Dieu le Saint Sacrifice, pardonner les péchés dans la confession sacramentelle et exercer le ministère de l’enseignement de la Doctrine au peuple, « in iis quae sunt ad Deum », en tout ce qui se réfère à Dieu, et en cela seulement. Vous voyez que tout ce que vous êtes, tout ce que vous faites, tout ce que vous dites, ne vous appartient pas. Tout, absolument tout, est Don et manifestation de l’Amour de Dieu en votre faveur, et sans mérite aucun de votre part.

C’est pourquoi le prêtre doit être exclusivement un homme de Dieu, un Saint ou un homme qui aspire à la sainteté, quotidiennement adonné à la prière, à l’action de grâce et à la louange, et renonçant à briller dans des domaines où les autres chrétiens n’ont nul besoin de Lui. Le prêtre n’est pas un psychologue, ni un sociologue, ni un anthropologue, ni un chercheur dans les centrales nucléaires, ni un homme politique. C’est un autre Christ ; et je répète : il est vraiment « Ipse Christus, le Christ lui-même », destiné à soutenir et à éclairer les âmes de ses frères et sœurs, à conduire les hommes vers Dieu et à leur ouvrir les trésors spirituels dont ils sont terriblement privés aujourd’hui. Vous êtes prêtres pour révéler le Dieu d’Amour qui s’est manifesté sur la croix et pour susciter, grâce à votre prière, la foi, l’amour et le retour de l’homme pécheur à Dieu.

En effet, nous vivons dans un monde où Dieu est de plus en plus absent et où nous ne savons plus quelles sont nos valeurs et quels sont nos repères. Il n’y a plus de références morales communes. On ne sait plus ce qui est mal et ce qui est bien. Il existe une multitude de points de vue. Aujourd’hui, on appelle blanc ce qu’hier on appelait noir, ou vice versa. Ce qui est grave, ce n’est pas de se tromper ; c’est de transformer l’erreur en règle de vie. Dans ce contexte, comme prêtres, pasteurs et guides du Peuple de Dieu, vous devez avoir la préoccupation constante d’être toujours loyaux envers la Doctrine du Christ. Il vous faut constamment lutter pour acquérir la délicatesse de conscience, le respect fidèle envers le Dogme et la Morale, qui constituent le dépôt de la foi et le patrimoine commun de l’Eglise du Christ. C’est précisément les conseils et l’exhortation que Saint Paul adresse à chacun de vous, aujourd’hui, dans la Première Lecture : « Montre-toi un modèle pour les croyants, par la parole, la conduite, la charité, la foi, la pureté… Consacre-toi à la lecture, à l’exhortation, à l’enseignement. Ne néglige pas le Don spirituel qui est en toi, qui t’a été confié par une intervention prophétique accompagnée de l’imposition des mains du Collège des Presbytes… Veille sur ta personne et sur ton enseignement ; persévère en ces dispositions » (1 Tm 4, 12-14.16).

Si nous avons peur de proclamer la vérité de l’Évangile, si nous avons honte de dénoncer les déviations graves dans le domaine de la morale, si nous nous accommodons à ce monde de relâchement des mœurs et de relativisme religieux et éthique, si nous avons peur de dénoncer énergiquement les lois abominables sur la nouvelle éthique mondiale, sur le mariage, la famille sous toutes ses formes, l’avortement, lois en totale opposition aux lois de la nature et de Dieu, et que les Nations et les cultures occidentales promeuvent et imposent grâce aux mass-média et à leurs puissances économiques, alors les paroles prophétiques d’Ezéchiel tomberont sur nous comme un grave reproche divin. « Fils d’homme, prophétise contre les Pasteurs d’Israël qui se paissent eux-mêmes. Les pasteurs ne doivent-ils pas paître le troupeau ? Vous vous êtes nourris de lait, vous vous êtes vêtus de laine… Vous n’avez pas fortifié les brebis chétives, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené celle qui s’égarait, cherché celle qui était perdue. Mais vous les avez gouvernés avec violence et dureté » (Ez 34, 2-4).

Ces reproches sont graves, mais plus importante est l’offense que l’on fait à Dieu quand, ayant reçu la charge de veiller au Bien spirituel de tous, on maltraite les âmes en les privant du vrai enseignement et de la Doctrine sur Dieu, sur l’homme et les valeurs fondamentales de l’existence humaine, ou en les privant de l’eau limpide du Baptême qui régénère l’âme, de l’huile sanctifiante de la Confirmation qui la renforce ; du tribunal qui pardonne et de l’aliment eucharistique qui donne la vie éternelle.

Vous, chers Amis et Serviteurs Bien-aimés de Dieu, aimez à vous asseoir dans le confessionnal pour attendre les âmes qui veulent avouer leurs péchés et désirent humblement revenir dans la Maison paternelle. Célébrez l’Eucharistie avec dignité, ferveur et foi. Celui que ne lutte pas pour prêcher l’Évangile, convertir, protéger, nourrir et conduire le Peuple de Dieu sur la voie de la vérité et de la vie qui est Jésus lui-même, celui qui se tait devant les déviations graves de ce monde, ensorcelé par sa technologie et ses succès scientifiques, s’expose à l’un ou l’autre de ces esclavages qui savent enchaîner vos pauvres cœurs : l’esclavage d’une vision exclusivement humaine des choses, esclavage du désir ardent de pouvoir ou de prestige temporel, l’esclavage de la vanité, l’esclavage de l’argent, la servitude de la sensualité.

Et il n’y a qu’une voie qui puisse nous libérer de ces esclavages et nous conduire à assumer pleinement notre ministère de pasteurs et de bergers : c’est la voie de l’Amour. L’Amour, l’Agapè, est la clef pour comprendre le Christ. Et pour celui qui exerce le ministère pastoral dans l’Église, il ne peut puiser ses énergies que dans un Amour suprême pour le Christ : faire paître le troupeau est un acte d’Amour. C’est parce que l’Amour nous lie étroitement et intimement au Christ que nous sommes à même de paître son troupeau, et ce lien d’Amour avec le Christ est si fort que nous ne pouvons plus aller où nous voulons. Nous ne sommes plus maîtres de notre temps ni de nous-mêmes. Et c’est précisément pour cela que Jésus ne demande pas à Pierre s’il le connaît bien, ni s’il est content de la pêche miraculeuse dont il vient d’être gratifié, pour ensuite lui confier une mission personnelle et toute spéciale. Jésus demande à Pierre : « Est-ce que tu m’aimes ? ». Les deux premières fois, Pierre répond : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime ». Mais la troisième fois, à la suite des insistances de Jésus, Pierre se fait plus humble, plus petit, profondément meurtri par le souvenir de sa trahison et de son péché. Il n’utilise plus le verbe aimer seul, avec tout ce que sa signification comporte de pureté, de limpidité, de force, de vérité et d’engagement. Se souvenant de l’expérience douloureuse de sa misère et de ses faiblesses humaines durant la Passion, il nuance sa réponse en la rendant plus humble et en l’atténuant par une phrase qui est comme une expression d’abandon de soi à la science et à l’Amour miséricordieux de Dieu. Saint Jean rapporte que « Pierre fut peiné de ce qu’il eût dit pour la troisième fois : « M’aimes-tu ? » et il Lui dit : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ». Jésus lui dit : « sois le berger de mes brebis » (Jn 21, 17).

Comme le cœur de Pierre et comme celui de Jean-Baptiste dont nous avons célébré la naissance, hier, le cœur du Prêtre doit être rempli d’Amour et rechercher l’humilité. Car l’humilité nous configure davantage au Christ qui a dit : « Je suis doux et humble de cœur » (At 11,29). Oui l’humilité et l’amour nous rapprochent et nous font ressembler à Dieu qui « s’est anéanti et s’est abaissé lui-même devenant obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une croix » (Ph 3,8).

Le devoir et la mission d’être berger, de témoigner du Christ ne se comprennent que si l’on aime, que si l’on est amoureux du Crucifié. Et la croix est la plus grande école où nous apprenons à aimer. Quand on n’aime pas on a terriblement peur devant les pouvoirs de ce monde et on cherche un compromis. Quand, au contraire, on aime, il n’y a pas de pouvoir qui puisse nous fermer la bouche, et les coups de cravache, les menaces, les calomnies, ou même les lapidations ne serviraient qu’à nous purifier de la peur et à nous remplir le cœur « de joie d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom de Jésus » (Act 5,41).

Il me semble que s’il y a, aujourd’hui, une véritable crise dans le monde, cette crise est celle de l’Amour pour le Christ et pour le Pape, le Vicaire du Christ, chez beaucoup, et même parmi certains chrétiens, prêtres et Évêques. Ceux-là considèrent le Pape et le Christ comme une idée ou une institution ou un pouvoir ou un mythe et non pour ce qu’ils sont modestement et divinement, à savoir :

– un Dieu qui, dans l’homme Jésus, a vaincu la mort pour que l’homme puisse vivre une expérience de libération ;

– un frère qui guide ces hommes libérés par le sang de Jésus et qui sont appelés, à leur tour, à conduire les autres vers la plénitude de la libération qui n’est autre que la plénitude de l’Amour. C’est en aimant seulement que le monde, qui ne croit pas, comprendra ce que signifie croire et découvrira l’Amour, cet Amour qui n’est pas un sentiment vague ni une recherche égoïste du plaisir, mais un visage ami, un frère qui est mort pour un chacun de nous, afin que le monde découvre l’Amour. Ce sera alors la Pâque, pour toujours et pour tous. Cette Pâque que l’ordination sacerdotale vous donne de célébrer chaque jour pour la Gloire de Dieu, la Sanctification et le Salut du Monde. Je vous confie à la Vierge Marie et à St Jean-Baptiste. Amen.

Miséricordine ou jansénifalgan ?


Comme chacun sait, l’Église, pour la fête Dieu (ou solennité du Corps et du Sang du Christ) chante la séquence « Lauda Sion ». Une séquence qui renvoie au jeudi saint, la fête Dieu ayant elle-même dans son contenu liturgique de forts accents pascals. Voici un extrait significatif de cette séquence, dont le texte a beaucoup inspiré les compositeurs depuis l’époque moderne.

Ecce panis angelorum * factus cibus viatorum, * vere Panis filiorum * non mittendis canibus.

In figuris præsignatur, * cum Isaac immolatur, * Agnus paschæ deputatur * datur manna patribus.

Bone pastor, Panis vere, * Jesu, nostri miserere, * Tu nos pasce, nos tuere, * Tu nos bona fac videre * in terra viventium.

Tu qui cuncta scis et vales, * qui nos pascis hic mortales * tuos ibi commensales, * Coheredes et sociales * Fac sanctorum civium. Amen. Alleluia.

Voici le pain des anges devenu l’aliment de ceux qui sont en chemin, vrai Pain des enfants à ne pas jeter aux chiens.

D’avance il est annoncé en figures, lorsqu’Isaac est immolé, l’Agneau pascal, sacrifié la manne, donnée à nos pères.

Ô bon Pasteur, notre vrai Pain, Jésus, aie pitié de nous. Nourris-nous, protège-nous, fais-nous voir le bonheur dans la terre des vivants.

Toi qui sais tout et qui peux tout, Toi qui sur terre nous nourris, fais que, là-haut, invités à ta table, nous soyons les cohéritiers et les compagnons des saints de la cité céleste. Amen. Alléluia.

Comme beaucoup de séquences, ce texte n’est pas seulement intéressant pour ses instances musicales, mais surtout pour la pertinence de son texte. Les gens buttent souvent sur trois mots « non mittendis canibus ». Les chiens désignant de façon imagée ou non ceux qui ne peuvent approcher de la Ste Communion, notamment les divorcés remariés ou encore d’autres pêcheurs. Alors que le point clef – doctrinal – de ce texte est quelques lignes plus loin : « Tu nos bona fac videre in terra viventium ». Fais –nous voir le bonheur sur la terre des vivants.

Ce point précis n’est pas neutre et aidera probablement à résoudre l’imbroglio théologique absolument ridicule dans lequel se trouve la théologie du mariage aujourd’hui autour de la question des divorcés remariés.

Rappel du contexte : à grand renfort d’appel au débat, de fuites dans la presse, de promotion d’une certaine « miséricorde » – y compris avec des procédés d’un pseudo marketing calqué sur celui des grands groupes pharmaceutiques (la fameuse « miséricordine » distribuée place Saint Pierre au Vatican) on a fini par faire croire aux gens que la miséricorde divine, et l’année sainte afférente qui vient d’être annoncée par le pape – était assimilable à une sorte de Yom Kippour étendu sur un an, à l’issue duquel, tout sera oublié, « recouvert », qu’il suffira de décréter lors de la prochaine année de la miséricorde. Une sorte de grand effacement de la dette des pécheurs, dans un procédé unilatéral comparable à celui du FMI envers la dette des pays du tiers monde…

Or, Jésus n’est pas là comme l’envoyé de Dieu qui viendrait proclamer une amnistie générale, il se met du côté des hommes et, en leur nom, avec eux, il vient présenter à Dieu une offrande réparatrice. Dieu n’a pas à changer sur ce point, et, de courroucé qu’il était, à devenir miséricordieux, c’est nous qui avons à être libérés des conséquences de notre mal. C’est pourquoi nous avons besoin que tombent nos liens d’avec le mal, et le premier d’entre eux : la mort. Et c’est bien cela que nous célébrons dans l’Eucharistie : Jésus, Messie, assume entièrement la condition de l’homme et puisse rétablir le Royaume, il fallait qu’il porte le péché afin que les liens du péché puissent être dissous. Il fallait donc qu’il soit mis à mort par les pécheurs, à cause du péché lui qui n’a pas péché. Il a compensé la désobéissance d’Adam, par son obéissance jusqu’à la mort. C’est ce que nous prêche S. Jean-Baptiste dans l’Évangile du 2ème dimanche per annum … Voici l’agneau de Dieu, qui prend sur Lui les péchés du monde entier (et donc les miens, les tiens…). C’est ce que nous proclamons le samedi saint dans la liturgie des Ténèbres en célébrant la descente du Christ aux Enfers, et sa victoire sur la mort.

O Mors ero Mors tua, morsus tuus ero, inferne!

O Mort, je serai ta mort, je serai ta morsure, ô enfer !

C’est aussi ce que nous dit l’Exsultet :

O felix culpa, quae talem ac tantum meruit habere redemptorem !

O heureuse faute qui nous a mérité un tel et un si grand Rédempteur !

Ce que célèbre particulièrement l’Église dans le triduum, c’est la rencontre du Christ avec la mort, pour la vaincre. Le jeudi saint il institue le sacrement eucharistique, le sacrement des sacrements, celui qui nous rend proches de Dieu, en Jésus.

Les sacrements sont d’abord pour la terre, ne se comprennent bien que dans la perspective de la Rencontre ultime et plénière, dont ils sont, en quelque sorte, des anticipations. Ils anticipent le salut personnel et en même temps la gloire que Dieu doit manifester un jour sur cette terre – ce qui ne peut être exprimé que dans une vision du sens de l’histoire humaine. Ainsi, chaque sacrement est déjà un contact mystérieux avec le Christ sous un certain rapport à l’histoire humaine. En particulier, on peut penser à l’Eucharistie, dont le sens en grec est simplement celui de « rendre grâce », mais dont l’équivalent en araméen, plus précis encore que celui de mystères, est qourbanah, signifiant le fait de s’approcher jusqu’à toucher. On ne peut mieux exprimer ce contact : Jésus qui vient « toucher » l’homme.
P. EM Gallez

Les sacrements sont pour cette terre. C’est exactement la signification, l’enseignement doctrinal de la séquence Lauda Sion, composée par S. Thomas d’Aquin: fais-nous voir le bonheur dans la terre des vivants. C’est ce qu’ont tendance à oublier les tenants d’une certaine « théologie de la miséricorde », qui oublient précisément que le salut définitif de la personne se joue en fait dans le jugement particulier, c’est-à-dire dans la mort, et de façon autonome par rapport à la vie sacramentelle de la personne. Le sacrement nous ouvre la port du bonheur, nous fait toucher la béatitude qui pourra – ou non – se prolonger dans l’éternité. Le sacrement, par les mérites de la passion et de la Croix, redonne sa dignité à la vie humaine, une vie qu’a assumée le Christ.

Cette attitude contraste lourdement avec l’attitude janséniste, qui considère en fin de compte que la vie liturgique et sacramentelle n’est pas si fondamentale, puisque la vie terrestre elle-même ne l’est pas, comme si nous étions (attitude platonicienne) avant tout des âmes infusées dans des corps que nous devons supporter. De cette approche augustino-janséniste procède une attitude qui finit par rendre la culpabilité enfermant jusqu’à la dépression ou au contraire la négligence complète par rapport à la question de la culpabilité : il faut bien s’en sortir, continuer à respirer, malgré les fautes… On les amnistie. C’est la grande braderie, la kermesse du recouvrement. Mais ce n’est pas la miséricorde, puisque Dieu n’intervient plus dans nos vies ; puisque le sacrement lui-même n’est pas vraiment opérant.

Bref, la « miséricordine » devient en réalité le médicament générique du « jansénifalgan »…

AVERTISSEMENT : Le Jansénifalgan : indiqué pour tous les angoissés de la contrition.
Mais autant prévenir tout de suite. Si cela soigne quelques symptômes, ce médicament ne s’attaque pas à la maladie elle-même. Il est par ailleurs extrêmement addictif et malheureusement en libre service dans la plupart des paroisses en France, alors même qu’il a été interdit par le magistère, de façon ferme et répétée.