On nous en parle : le colloque de Tours de Novembre 2013


Voici un compte rendu bref et des témoignages suite à une rencontre autour du chant liturgique organisée à Tours en novembre dernier. Nous soulignons et commentons. Source : http://www.liturgiecatholique.fr/Temoignage-apres-le-colloque-de.html

Témoignage après le colloque de Tours, les 9 et 10 novembre 2013

Nous étions une centaine de participants au colloque national « Chant liturgique et nouvelle évangélisation » organisé par le SNPLS (service national de pastorale liturgique et sacramentelle) et l’ANCOLI (association nationale des chorales liturgiques) qui s’est tenu samedi 9 et dimanche 10 novembre à Tours :

une grande diversité d’âges, de provenances (quasiment toutes les « provinces ecclésiastiques » étaient représentées) et de responsabilités … des responsables nationaux et diocésains de musique liturgique, des historiens, liturgistes et musicologues, des organistes, des compositeurs, des chefs de chœur, des chantres-animateurs ou « simples » choristes …, des professionnels ou des amateurs, des prêtres, diacres ou laïcs, hommes et femmes …

Durant ces 2 jours : des apports de spécialistes, des témoignages, des temps d’échange et de réflexion en atelier, des temps de chant (nous formions une immense chorale capable de chanter directement à 4 voix !), des temps pour prier la liturgie des heures (laudes, vêpres et complies), une très belle messe le dimanche matin à la cathédrale St Gatien avec le chœur diocésain, beaucoup de temps d’échanges informels, des rencontres ou retrouvailles entre les uns ou les autres, et aussi de la convivialité (avec de très bons repas et … un peu de vin de Touraine aussi !). Deux jours intenses mais riches et permettant de se ressourcer !

Un événement restera à mon sens inoubliable : cette table ronde étonnante réunissant

– un chef de chœur de cathédrale expérimenté spécialiste du chant grégorien (mais ne chantant pas que cela, évidemment)

– un jeune chef de chœur responsable d’une maîtrise de cathédrale

– un organiste professionnel parisien reconnu, organiste liturgique et concertiste, professeur d’orgue dans un conservatoire régional et compositeur

– un guitariste, auteur-compositeur, chanteur de « pop-louange » animateur dans des aumôneries

– deux représentantes de la Communauté de l’Emmanuel ayant écrit des chants pour elle, une qui en a connu les prémices, l’autre, plus jeune, qui s’est formée à l’Institut Supérieur de Liturgie … Tout cela aurait été simplement impossible il y a une dizaine d’années ! … Non, non, je vous assure, il n’y a pas eu de bagarre !

Pour tenter de synthétiser, j’ai pointé quelques convictions marquantes et « mots clés » notés en vrac au fil des interventions

– La liturgie comme lieu possible d’évangélisation, pas un moyen (ne pas l’instrumentaliser !) ; c’est d’abord le lieu de la rencontre avec le Christ, une expérience de réactualisation du mystère pascal … qui conduit (ensuite !) au service du frère et à l’annonce de la Bonne nouvelle.

[Cela paraît nouveau comme affirmation, mais ce n’est rien d’autre que ce que professe solennellement Vatican II dans Sacrosanctum Concilium et ce que nous n’avons cessé de répéter sur notre site web. La liturgie est source et sommet. Par ailleurs, c’est exactement l’idée de l’ouvrage de synthèse du Cardinal Ratzinger : Liturgie et mission. On pourrait nuancer un peu cette affirmation : « qui conduit ensuite »… ensuite ? Mais non ! Ou en tout cas certainement pas seulement ! La liturgie est la célébration de la Foi, et célébrée, elle est en elle-même une annonce de la Bonne nouvelle. Dans le chant de l’Évangile à la Messe, elle est même le sacramental de la Parole qui s’incarne. Rappelons ce qu’enseigne le Cardinal Vanhoye, qui fut expert en écriture sainte à Vatican II et qui participa à l’élaboration de la constitution Dei Verbum :

« la foi vient de l’audition et l’audition par la Parole du Christ ». Il s’agit donc d’entendre une Parole vivante et non pas de lire un texte fixé par écrit. Telle était la situation des premières communautés chrétiennes : elles avaient la prédication des Apôtres et de leurs collaborateurs ; elles n’avaient pas les textes du Nouveau Testament. Notre situation est différente : nous ne pouvons plus entendre la voix vivante des Apôtres ; nous entendons celle de leurs successeurs. En compensation, nous avons les textes des Évangiles, les lettres de plusieurs Apôtres et les autres écrits du Nouveau Testament. Pour qu’ils nous transmettent vraiment la Parole de Dieu, ces textes écrits ont besoin de redevenir « Parole ». Ils le redeviennent dans la prédication de l’Église, prédication missionnaire, prédication des pasteurs des communautés chrétiennes et ils le redeviennent d’une façon particulièrement forte dans la Liturgie. Entre la Liturgie et la Bible les rapports sont réciproques : la Liturgie a maintenant besoin des textes de la Bible, les textes de la Bible ont besoin de la Liturgie. La Liturgie a besoin des textes de la Bible pour être assurée de son rapport fidèle avec la Parole du Christ transmise par les Apôtres. Les textes de la Bible ont besoin de la Liturgie pour redevenir Parole vivante grâce aux rapports de la communauté chrétienne dans la Liturgie avec le Christ, avec Dieu son Père dans l’Esprit Saint

]

– Plutôt que de parler de « nouvelle évangélisation », on pourrait peut-être parler d’ « évangélisation renouvelée »

– Dans nos liturgies, soigner la mise en œuvre (rites, gestes, chants, musiques, paroles etc.) … même avec des moyens simples, mais en préservant l’authenticité et la charité fraternelle ; la qualité doit être habitée spirituellement, ajustée à l’action liturgique.

[En effet, le soin de la mise en œuvre n’est pas une débauche de moyens. C’est une éducation, une attention à ce que nous faisons. C’est exactement le sens profond de la collecte de dimanche dernier (7ème per annum) :

Præsta, quæsumus, omnípotens Deus, ut, semper rationabília meditántes, quæ tibi sunt plácita, et dictis exsequámur et factis.

Nous T’en prions, Dieu tout-puissant, accorde-nous de nous occuper sans cesse des réalités spirituelles afin d’accomplir ce qui Te plaît, dans nos paroles et dans nos actes.

]

Le chant grégorien est un héritage, c’est un chant « nouveau » pour beaucoup, qui ne devrait pas être lié à des considérations idéologiques. Il porte la Parole ; en cela c’est un modèle de référence pour d’autres styles de chant.

[C’est évidemment le témoignage le plus juste de tous : alors que le chant grégorien a acquis comme répertoire une autorité comme référence musicale par la volonté explicite et réitérée du magistère, dans Vatican II mais aussi dans toutes les publications officielles liturgiques (éditions typiques du missel romain mais aussi d’autres textes) on fait comme si c’était « démodé » alors que concrètement, il n’est pas connu, et donc par définition, il n’est pas rejeté puisque jamais entendu. Il suffit souvent de le proposer, dans des endroits variés, pour que tout à coup, on en veuille davantage… Pour rappel, tout est en stock et disponible sur simple demande.]

– Dans nos compositions et choix de chants, retrouvons la couleur modale propre à chaque temps liturgique !

[Pour rappel, si on parle de modalité. Évidemment, il y a certaines formes musicales qui vont bien avec certaines saisons liturgiques. Typiquement, le 8ème mode est souvent employé dans certains répons du Carême, le 2ème pour les traits lui donne une certaine couleur pénitentielle. Mais en même temps, il ne faut pas systématiser. Savez vous qu’on a la même mélodie (et donc aussi le même mode pour le répons graduel de la messe de mariage et celui de messe des défunts ? Il ne faut donc rien en conclure. En même temps il est tout à fait catastrophique au niveau rituel d’avoir la même mélodie pour un Kyrie, un Gloria, un Sanctus, une Anamnèse un Agnus … Pourtant, certaines compositions usent de cette répétition mélodique, qui disons-le finit même par en devenir musicalement… Obsédante. Je pense que grâce à ce bon colloque, l’idée que le Kyrie est suppliant, le Sanctus triomphal et l’Agnus pénitentiel est bien compris, et que l’on supprimera des répertoires paroissiaux les « ordinaires rengaines » (pardonnez l’expression) ?]

– La beauté de la musique liturgique peut permettre une conversion ; une expérience esthétique forte peut être le lieu d’une rencontre personnelle avec le Christ

[C’est le propos même du Cardinal Ratzinger dans beaucoup d’ouvrages qui rappelle la réalité proprement évangélisatrice de la prière publique, dont la beauté doit être autant que possible en proportion avec le mystère célébré, nonobstant les moyens. Une simple messe lue, dans sa sobriété et le recueillement, et sans aucun moyen peut déjà en elle-même être une épiphanie. Mais bien sûr le modèle même de la liturgie déployée est la messe pontificales chantée avec ministres… Confronté à la splendeur du culte, l’âme, qui n’es tpas que spirituelle mais qui est incarnée, peut s’émouvoir.]

Dépasser les clivages et tensions en matière de chant liturgique , en dialoguant, en apprenant à se connaître, en travaillant ensemble, en se recentrant sur l’essentiel (la foi ET ce que l’Église nous demande – se référer aux rituels et à la PGMR)

[Par exemple : on peut prier en latin et chanter en grégorien sans être un « intégriste ». Si, si…]

Tous nos chants chrétiens structurent-ils notre foi ? Les auteurs de textes ont une vraie responsabilité.

[Poser la question, c’est évidemment y répondre. Bien sûr que non, tous les chants chrétiens ne structurent malheureusement pas la foi. Au contraire. Et ne sot pas concernés ici seulement les rengaines marxisantes ou 68ardes. La mélodie doit être au service d’une parole (biblique ou non) qui célèbre la Foi.]

– L’unité n’est pas l’uniformité, elle passe par l’accueil et la reconnaissance de l’autre (répertoires, sensibilités…)

– L’unité ne se décrète pas, elle se construit. On a besoin de formation sérieuse (musicale ET liturgique), d’outils simples, de critères de discernement, de convenance liturgique et rituelle, en fonction des moyens musicaux (vocaux, instrumentaux …) dont on dispose (ou … dont on ne dispose pas …) et du lieu dans lequel on célèbre.

[On se lamente beaucoup sur le manque de formation en liturgie, en ce qui concerne le clergé, mais aussi les différents intervenants. Or, il faudrait réfléchir : ce qui est important n’est pas tant que ça la formation, mais l’éducation, c’est-à-dire le fait notamment de ne pas seulement « produire des érudits » en science liturgique mais plutôt de donner le goût de la prière et de la ritualité, en proposant des célébrations déployées, solennelles et de qualité. Tout naturellement, en étant en contact avec la beauté et la grandeur de la prière de l’Église, qui est la beauté et la grandeur de Dieu, l’intérêt et même l’appétit pour la liturgie croît chez les fidèles… Et le clergé ! Et alors, les compétences se dévoilent, la motivation pour suivre les formations croît… Par ailleurs, on entend quelquefois : « le chant grégorien, d’accord, mais si c’est bien chanté. » Comme si par principe le chant grégorien était trop difficile pour être bien chanté … et donc on ne le chante pas. Supprimons donc la dernière partie de la phrase. Et disons et faisons dire seulement : « le chant grégorien, d’accord ». Avec cette possibilité, et à force de le chanter, il sera de mieux en mieux chanté…]

– En tant qu’acteur ou formateur en musique liturgique, agir de manière responsable : nos choix, nos actes ne sont pas anodins.

Bref … Certains diront qu’il y a encore du chemin à faire, mais des choses importantes ont été dites et se sont vécues. Et il y a là un véritable enjeu pastoral à approfondir !

[C’est exactement la conclusion du Cardinal Canizares à la fin du symposium Sacrosanctum Conclium de la semaine dernière à Rome. Il y a encore beaucoup de chemin à faire. Comprenons bien : les demandes de Vatican II en ce qui concerne la liturgie sont encore loin d’être appliquées. Le cinquantenaire de la Constitution sur la liturgie ne peut donc pas être une autocongratulation… Bien au contraire. Il faut de l’énergie, de l’application, du courage. Des mauvaises directions ont été prises. Il faut le reconnaître en toute humilité, et donc œuvrer pour corriger tout cela. Oui il y a un enjeu pastoral essentiel. Et une partie de cet enjeu est probablement justement l’idée de davantage « masculiniser » la pratique liturgique. Nous reviendrons sur ce thème bientôt.]

Isabelle FONTAINE (Diocèse de Soissons, Laon et Saint-Quentin)

A rebours : Veritatis Splendor – Falk Von Gaver


Dans la livraison mensuelle de La Nef de décembre, un excellent article de Falk Von Gaver, qui nous est connu notamment via son excellent livre « L’écologie selon Jésus-Christ ». Nous soulignons et commentons. Et merci à Proliturgia.

 

« Veritatis splendor » ?

[La Splendeur de la vérité, c’est le titre d’une encyclique de Jean-Paul II, concomitante à la parution du Catéchisme de l’Eglsie catholique. En intitulant son article ainsi, Flak Von Gaver montre bien le lien inhérent de la doctrine et de la prière : selon l’adage célèbre : legem credendi lex statuat supplicandi.]

Si le beau est la splendeur du vrai, de quoi nos messes sont-elles le reflet ?

Pas un dimanche sans que je ne subisse la liturgie, ou plutôt, l’absence totale de liturgie dans nos églises, que ce soit des paroisses, des sanctuaires, ou même des cathédrales ; que la messe soit célébrée par des évêques, des prêtres, des chanoines ou des curés de village, que l’assemblée soit chantante ou chevrotante, peuplée de têtes blondes ou de cheveux gris, blancs, violets, rien n’y fait : il n’y a pas de liturgie.

Et n’en déplaise aux « tradis », que la forme du rite soit ordinaire ou extraordinaire n’y change rien, ou guère, ou si peu. Tellement peu. Bien trop peu.

Il n’y a dans tous les cas aucune liturgie. Ce n’est pas même le sens de la liturgie qui a disparu, sa compréhension, son expression. C’est la liturgie elle-même qui a disparu. Évanouie. Où est-elle passée ?

Il y a bien les rites qui demeurent, condition nécessaire à une liturgie, certes, mais suffisante ? Suffisante peut-être pour que le sacrement soit accompli, que le pain et le vin soit changés en Corps et Sang du Seigneur, certes, mais pour cela, un simple prêtre suffit, et peut le réaliser avec une miette et une goutte sur l’autel de ses mains, comme l’ont fait tant de presbytres emprisonnés, lagérisés, goulagisés, etc. [Nous l’avons souvent dit sur ces pages : le fait que la liturgie soit valide ne suffit pas. Il faudrait accepter l’idée que justement, il ya une liturgie sans sacrements, et que la plupart du temps nous avons aussi des sacrements sans liturgie…]

Mais pas suffisante pour qu’il y ait liturgie. Leitourgía, « service du peuple ». Nous avons des rites, certes, mais ce sont des textes, une trame, une ossature, un squelette, comme des ossements qui devraient prendre chair. Et incarnatus est. [Comment ne pas penser, en lisant cette phrase, aux mots de dom Guéranger dans les constitutions de la congrégation bénédictine de France, en 1837 : « Adorant le mystère du Verbe incarné avec toutes ses immenses conséquences » ]

Où le réalisme de l’incarnation dans ces chansonnettes pauvrettes ou ces hymnes émasculés ? Le rite est nu. Nous habillons ce mannequin de fils de fer diversement, au gré de la personnalité du pasteur, des goûts des « laïcs engagés », de l’éventuelle communauté présente, des bonnes volontés des uns et des autres, parfois agrémentées d’un brin de formation musicale. Bref, une distribution inégale, qui aboutit au mieux à quelque Arlequin coloré, marionnette quasi vivante et parfois entraînante – quoiqu’un Polichinelle bossu et grotesque, affligeant plutôt qu’amusant soit le plus souvent au rendez-vous. Et au pire – mais n’est-ce pas le plus souvent le pire qui est certain ? –, à quelque Frankenstein difforme ou à sa monstrueuse fiancée, créatures dépareillées, chimères de cauchemar qui donnent des sueurs froides et font en pensée hâter l’ite missa est.

Untel, théâtral, saura remplir sa nef comme une star de music-hall. Formidable. Que se passera-t-il quand il partira ? Quelques trop rares monastères ont su surmonter cette formidable rupture de tradition (dont les esprits amnésiques accuseront seulement le second concile du Vatican, le mal étant bien plus ancien), mais le chant qu’ils chantent, la liturgie qu’ils vivent et font vivre n’est pas celle des fidèles ordinaires[Et oui : que ce soit ici ou ailleurs, et malgré les esprits chagrins, je réfute l’accusation qu’on nous fait régulièrement de vouloir faire un « Solesmes en Forez » ou bien un « Saint Etienne sur Sarthe »…] non que cette dernière doive être une pâle copie, une liturgie au rabais, bien au contraire !

Des courants plus récents, plus ou moins « charismatiques », misent sur l’émotion et l’excitation : si ces dernières sont d’éventuels effets extatiques de la liturgie, elles n’en sont pas le fonds.

D’autres démiurges créent de nouvelles liturgies ex nihilo, s’inspirant de diverses traditions, formidables patchworks cousus de fil blanc, nouvelles formes de vie dont certaines, peut-être, après quelques siècles d’évolution et de sélection naturelle, auront survécu, ayant dévoré et dominé les autres dans une sorte de darwinisme liturgique ? Gouzantinus Rex ? Où est le chaînon manquant ? Quelques Don Quichotte, bravant les moulins à vent cléricaux, tentent bien de faire revivre ce qu’est une liturgie, mais relégués le plus souvent dans l’archéologique ou le para-monastique par les Sancho Pança qui hantent les couloirs des évêchés. Sans parler des légions de Bouvard et Pécuchet qui peuplent les diocèses de France et de Navarre, et dans lesquels chacun peut plus ou moins se reconnaître. Car chacun a son mot à dire, c’est la malédiction commune, puisque chaque célébration est artefact plutôt que don, que tradition.

Ainsi nous adorons, et encore plus souvent maudissons, l’ouvrage de nos mains. Tel des Midas maudits, profanes, séculiers, modernes, postmodernes, nous transformons tout ce que nous touchons en anti-liturgie, en golem qui nous détruit. Nous ne détaillerons pas les rites bâclés, les lectures massacrées, les antinomies musicales, les improvisations clownesques et autres ossements desséchés. Seul un Dieu pourrait encore nous en sauver.

La liturgie est le cœur de la vie chrétienne. Le poumon de la vie paroissiale. Le sang de la vie ecclésiale. Le sommet et la source. [Puissions-nous, avec le cinquantenaire de Sacrosanctum Concilium, le comprendre et le mettre enfin en œuvre. Le sommet c’est-à-dire l’accomplissement de notre vie, sans qu’il y ait besoin de chercher d’autre but que la louange… En soi. La source c’est-à-dire ce qui modèle notre intelligence, notre comportement, notre existence. Vatican II reste à appliquer !] Toute nouvelle évangélisation, toute réévangélisation se fracassera contre le mur d’airain de l’absence de liturgie. [Oui et la liturgie est plus urgente que les procédés marketing, fussent ils polonais, tels la « miséricordine » ou que sais-je encore.] Contre la grisaille, la laideur et la tristesse de nos célébrations, ou leur joie factice. « Venez et voyez ! » Quoi ? « Circulez, y a rien à voir ! »

Comment se fait-il que nombre de catholiques latins ne se sentent, enfin, vraiment, chez eux que dans les liturgies orientales, et ne deviennent pas maronites, syriaques ou melkites que par absence d’une communauté locale ? Que certains passent du côté de l’orthodoxie ? Orientale lumen ? [C’est aussi que l’occident a honte de sa propre tradition liturgique, comme si lerite romain avait à rougir de sa musique, de ses textes, de sa théologie, de sa patristique. L’obessession des clercs pour le Grec au mépris du latin…]

Que faire ? Comment faire ? Fonder des scholae cantorum diocésaines ? Promouvoir activement le chant sacré dans les paroisses ? Former des chœurs, des chantres pour chaque communauté ? Restaurer les anciens ordres mineurs, [ou en tout cas appliquer Ministeria Quaedam. C’était la volonté de Paul VI . En toute cohérence avec la réforme liturgique de Vatican II. Le pape n’a jamais été obéi, sur ce point, comme sur d’autres –(Cf. Humane Vitae…), en France du moins. Nous en avons largement parlé ici même ] former des lecteurs – surtout des lecteurs ! [Oui, évidemment, mais ce n’est pas uniquement une question de formation, ou une question de compétence fonctionnelle : il s’agit d’un signe. Et donc comprendre qu’il s’agit de lecteurs, pas de « lecteuses », premièrement, et secondement, développer leur piété et leur sens liturgique.] –, des acolytes, des portiers ? Redéfinir la place du diacre dans la liturgie et systématiser le diaconat permanent – au moins un diacre par célébration pour assister le prêtre ? [Le diaconat permanent c’est une vraie question. Beaucoup d’entre eux pourraient être simplement « sous-diacres » et s’en trouveraient d’ailleurs parfaitement bien. Nous en avons parlé également largement dans nos pages.]

Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons continuer ce bricolage incohérent.

Car si le beau est la splendeur du vrai, de quoi la laideur est-elle le reflet ?

 

« La Nef » N°254 de décembre 2013.

Et ne nous laisse pas entrer en tentation.

La nouvelle traduction liturgique de la bible devrait sortir en novembre prochain. Parmi les nouveautés, et de taille : la révision de la fameuse demande du Pater : Et ne nos inducas in tentationem / et ne nous laissez pas succomber à la tentation / et nous soumets pas à la tentation deviendrait : « et ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Mais le psautier n’a pas été revu, et les modifications ne devraient concerner dans que les lectures bibliques de l’office de lecture, avant celles de la messe. Un certain nombre d’incertitudes subsistent en ce qui concerne les cantiques évangéliques (Benedictus, Magnificat, Nunc Dimittis). Apparemment, en tout cas, à ce jour les traductions sont faites sur le Grec et l’Hébreu, pas sur le Latin ou l’Araméen.

Car le Grec lui-même peut poser problème… Et dans beaucoup de cas il faut se référer à l’Araméen. Quelquefois, le Latin donne une version plus conforme, par le croisement du génie de S. Jérôme et du travail de fond d’un certain nombre d’éxégètes sur la Néo-Vulgate (certain diront que la NV pose d’autres problèmes… Certes, mais ce n’est pas le débat). En tout cas pour bien comprendre les enjeux, et pour rappel, un excellent article tiré du bulletin des amis de l’abbé Jean Carmignac sur le Pater.


http://www.abbe-carmignac.org/bulletins/n32.pdf

Que le ciel nous préserve de croire que Dieu puisse nous tenter ! Tertullien, vers l’an 200

Comme promis dans le n°31, nous arrivons au commentaire, par l’abbé Carmignac, de la 6è demande du Notre Père par laquelle, depuis des siècles, en français, on priait Dieu en lui disant « Ne nous laissez pas succomber à la tentation », alors que depuis Pâques 1966 on doit dire « Ne nous soumets pas à la tentation ». L’adoption de cette nouvelle traduction, dite traduction œcuménique, fut pour l’abbé Carmignac une vraie souffrance. Comme chrétien. Que le Notre Père, cette prière à l’état pur, « qui touche le cœur du Père par les paroles du Fils » (Tertullien), qui offre aux humains le don inouï d’être enfants du Père, de Son Père, et qui les fait tous frères, puisse se trouver affligée d’un contresens qui touche au blasphème… Et comme exégète. Que tant d’années d’un travail rigoureux, tant de langues, tant de textes étudiés, qui lui avaient permis en toute humilité de dénouer la difficulté en 1965 (1), soient tout simplement ignorées…(2) [ndlr : les propos de l’abbé Carmignac sont en caractères droits] ?

  • Le grec présente-t-il une difficulté ? Oui, répond l’abbé Carmignac. Oui, répondent des centaines d’auteurs à travers près de 2000 ans d’histoire. La traduction littérale « et ne nous introduisez pas dans une tentation » « ne peut que susciter l’étonnement de quiconque voit en Dieu un Père infiniment bon « qui ne tente personne » et qui ne saurait « tenter pour le mal » (Jacques 1, 13). Car, si l’on demande à Dieu de ne pas nous introduire dans une tentation, c’est qu’il y a risque ou danger qu’il nous y introduise. Le dilemme est alors inévitable et irréfutable : si Dieu exerce le moindre rôle positif dans la tentation, il ne peut plus être infiniment saint, puisqu’il contribue par la tentation à inciter au péché, et il ne peut plus être infiniment bon, puisqu’il contribue à entraîner ses enfants de la terre vers le plus grand des malheurs ; et si, d’autre part, Dieu n’exerce aucun rôle positif dans la tentation, c’est l’insulter que de lui demander de ne pas faire un mal qu’il n’a pas l’intention de réaliser » (p. 236* de Recherches sur le Notre Père)

Pour contourner cette difficulté, de multiples échappatoires ont été imaginées, l’abbé Carmignac en examine un très grand nombre en les regroupant : celles qui ajoutent une glose, par exemple « ne nous introduit pas dans une tentation « au dessus de nos forces » », celles qui font glisser le sens du mot « tentation » (3) vers celui d' »épreuve », celles qui mettent le verbe au passif, celles qui atténuent le sens du verbe, ou celles qui combinent ces deux moyens, ainsi St Augustin observe que beaucoup de gens disent « Ne souffre pas que nous soyons introduits dans la tentation ». D’autres font apparaître l’idée d’abandon : Dieu n’expose pas ou ne soumet pas à la tentation, mais il cesse de protéger contre elle, il « abandonne » à son action… L’abbé Carmignac conclut (p. 254*) : « Malgré le nombre considérable des auteurs cités (plus de 250, avec leurs références), aucune de ces solutions ne sauraient prétendre à une valeur scientifique, car les procédés qu’elles utilisent sont manifestement des subterfuges, pour essayer d’échapper à une conclusion qu’on sentait inacceptable du point de vue théologique, mais qu’on ne savait comment réfuter du point de vue philologique. C’est parce qu’on était incapable de dégager du texte un sens admissible, que l’on corrigeait ce texte »… Et page 294* : « Mais bien loin de critiquer les échappatoires plus ou moins valables qu’ont imaginées ces centaines d’auteurs – parmi lesquels les plus grands noms de la patristique, de la théologie et de l’exégèse – nous devons admirer le courage avec lequel ils ont préféré se rabattre sur de tels subterfuges, dont ils n’ignoraient pas tous la fragilité, plutôt que de suivre littéralement un texte qui paraissait compromettre l’honneur de Dieu ». ?

  • Le problème ne vient donc pas d’une mauvaise traduction du grec « κα μ εσενέγκς μς ες πειρασμόν,».(
    kaì m
    eisenégkêis hêmâs eis peirasmón,) Ou du latin issu du grec « Et ne nos inducas in tentationem ».
    Non, confirme l’abbé Carmignac (4) : « l’un et l’autre sont équivoques parce que ni le latin ni le grec ne permettent de rendre exactement en un seul mot la formule hébraïque (5). Tout le problème vient du fait que lorsqu’il y a une idée de cause : faire faire, faire entrer, nous, nous l’exprimons par le verbe « faire ». Les Hébreux l’expriment au contraire par une simple préformante ou désinence (6) du verbe au causatif. Si bien qu’ils ne peuvent pas mettre la négation avant, entre, ou après, comme ils veulent, ils sont obligés de mettre la négation toujours avant l’ensemble du verbe. Ils ne peuvent pas dire « faire ne pas entrer » ils sont toujours obligés de dire « ne pas » puis l’idée qui correspond à « faire entrer ». Mais alors, en grec, du moment que l’on traduisait « faire entrer » par un seul mot, on était obligé de mettre la négation devant, si bien qu’on ne savait plus si la négation portait sur « faire » ou sur « entrer ». « Ne fais pas entrer » ou « fais que nous n’entrions pas ». Et c’est pour cela que, semble-t-il, le traducteur grec a compris « ne fais pas » « que nous entrions », comme si c’était Dieu qui nous faisait entrer dans la tentation (entrer dans la tentation, cela veut dire entrer dans le piège de la tentation, dans la sollicitation au mal). Alors qu’il aurait fallu comprendre autrement : « Fais que nous n’entrions pas ». Ce détail de la grammaire hébraïque est cause de la difficulté. Et c’est la même chose en latin, qui a décalqué le grec purement et simplement. « Ne nos inducas » : inducere cela veut dire introduire ou faire entrer, et alors en latin normalement nous avons tendance à traduire « Ne nos inducas » par « ne nous fais pas entrer », ce qui correspond à la traduction actuelle. Mais une chose remarquable c’est que les anciens traducteurs français […] par simple bon sens théologique, avaient compris que cette traduction-là n’était pas admissible, et ils étaient arrivés à « Ne nous laissez pas succomber à la tentation » qui se trouvait être en accord avec le sens hébreu du terme. « Laissez » était un peu faible, « succomber » était un peu fort, les deux choses se compensaient à peu près si bien que le sens était dans l’ensemble valable.

Et l’abbé Carmignac propose de dire par exemple : « Garde-nous d’entrer dans la tentation ».

  • « Ne nous soumets pas à la tentation », est-ce une formulation calviniste ? Dans notre bulletin n°29 p.5, nous avons publié le témoignage de l’abbé Carmignac où il disait que « la pensée d’un des membres de la commission qui a adopté cette nouvelle formulation était clairement le calvinisme, que son idée était d’insinuer dans le Notre Père une pensée clairement calviniste ». Sur ce point il écrit, toujours dans « Recherches sur le Notre Père » p.303-304* : « C’est en 1922 qu’un anonyme protestant, suivi en 1928 par M. Goguel, a crée la formule nouvelle : « Ne nous soumets pas à la tentation », qui semble bien attribuer à Dieu sans échappatoire possible, une causalité positive dans la tentation : au lieu que Dieu agisse pour nous faire résister à la tentation, il agirait ainsi pour nous y soumettre. Et l’abbé Jean Carmignac poursuit p.303* (note 22) : « Quels sont les rapports entre cette formule et la pensée de Calvin ? Je laisse aux spécialistes de cette pensée le soin de le préciser. Mais j’ai personnellement l’impression que cette nouvelle formule paraît dépasser la position finale de Calvin et semble attribuer à Dieu une causalité plus directe dans la tentation. En effet, Calvin, à ma connaissance, n’emploie jamais l’expression « soumettre à la tentation », mais bien « livrer à Satan » ou « livrer entre les mains de Satan » et il a toujours grand soin de préciser que la tentation vient « du diable et de nos concupiscences charnelles ». Si Calvin, avec sa remarquable précision de langage, évite la formule « ne nous soumets pas à la tentation », n’est-ce pas précisément parce qu’elle risquait d’impliquer une causalité trop directe ? […] Évidemment, je ne sais pas quelle était l’intention de l’anonyme de 1922, mais je constate que sa formule, telle qu’elle sonne, ne paraît pas exprimer exactement la pensée de Calvin, et qu’elle semble l’outrepasser en la durcissant. » ?
  • Ainsi depuis 40 ans, les catholiques francophones adresseraient au Père « la prière à l’état pur » avec une formulation qui outrepasse même le calvinisme en le durcissant… Naturellement le fidèle qui emploie cette traduction par obéissance, ou sans être très conscient de la difficulté, n’est pas fautif. Cependant, p. 295*,
    l’abbé Jean Carmignac, tient à nous mettre en garde : « Même si un esprit seulement sur mille était troublé à cause de cette formule, ce serait un motif largement suffisant pour l’améliorer. »

    Texte et propos de Jean Carmignac (réunis par J. C. Olivier)

(1) Voir J. Carmignac, « Fais que nous n’entrions pas dans la tentation », la portée d’une négation devant un verbe au causatif, dans la Revue biblique, 1965, n°2, pp. 218-226.

(2) Avec sa très grande honnêteté intellectuelle, Jean Carmignac signale qu’il a découvert postérieurement à son propre travail de 1965, qu’un jésuite allemand, Johannes Heller, également excellent connaisseur de l’hébreu, avait aussi trouvé la solution scientifique à la difficulté de la 6è demande en 1901, soit 64 ans avant lui. Il offre en appendice de Recherches sur le Notre Père (pp. 437 à 445) la traduction intégrale du travail de J. Heller, pratiquement introuvable en France et remarque (note 88-1, p. 292*) que J. Heller est formel lorsqu’il présente son explication « non comme un pur essai de solution, mais comme la seule solution possible et exacte ».

(3) En plus de l’étude philologique, le sens de la 6è demande peut être éclairé par le contexte, à l’intérieur du Notre Père. Écoutons l’abbé Carmignac (p. 266-67*) : « La requête précédente vient de parler des dettes contractées envers Dieu dans le passé par tous nos péchés et nos déficiences. Et le stique suivant [la 7è et dernière demande] va demander que nous soyons à l’avenir délivrés du seul mal, le péché, ou de son instigateur, le démon. Encadrée ainsi par la mention du péché passé et du péché futur, la 6è demande ne peut viser que le péché présent, et ce qui en est la cause, la tentation [et non une épreuve]. Sans même se référer aux arguments théologiques […] on est invinciblement orienté en cette direction par la logique interne de la pensée. »

(4) Entretien avec Jean de Beer, le 27-12-1975.

(5) Rappelons que c’est en passant des années à étudier l’hébreu, en particulier à partir des manuscrits de Qumrân, que l’abbé Carmignac a compris cette particularité de la grammaire hébraïque.

(6) Préformante : en hébreu, se dit des consonnes qui, pour former des dérivés verbaux, s’ajoutent au début des racines ; désinence : lettres qui s’ajoutent à la fin du radical.

(*) Cet astérisque renvoie aux pages de Recherches sur le Notre Père, cet incontournable et magnifique travail de l’abbé Carmignac, ouvrage que nous avons eu le plaisir, tout récemment encore, de voir exposé au centre de la vitrine de son éditeur, Letouzey et Ané (87 boulevard Raspail 75006 Paris, livre de 608 pages, paru en 1969 et coûtant 30,70 euros plus 5,90 euros si envoi par la poste en France ). Ces pages se lisent très facilement et sont une mine de renseignements, de même que l’excellent condensé qu’il en a fait A l’écoute du Notre Père, livre de 120 pages, publié en 1995 aux Editions F.-X. de Guibert, 3 rue Jean-François Gerbillon, 75006, Paris, toujours disponible au prix de 15 euros (10 euros pour nos adhérents).

De l’esprit de silence

La question du silence dans ses rapports avec nos vies ordinaires, nos vies professionnelles, nos vies sociales, nos vies chrétiennes. Une réflexion d’après la Règle de S. Benoît et le commentaire de dom Delatte. Dans la ligne de la Saint Benoît d’été (le 11 juillet)


Le silence, une valeur sans avenir.

Le silence n’est pas conforme
à notre vie moderne : intrinsèquement « communicante » bien sûr (radio, télévision, internet) mais aussi bruyante (bruits de fond de la ville, pollution sonore). Le silence angoisse l’homme contemporain.

Le silence n’est pas conforme à notre vie en société : pour exister je dois m’exprimer. Si je ne sais pas m’exprimer, je suis déconsidéré publiquement. Le silence est donc une contre valeur.

Le silence est inhumain : c’est parce qu’il parle que l’homme est homme. Sainte Hildegarde qualifie le mutisme d’un mot sévère : Inhumanum est hominem in taciturnitate semper esse et non loqui. La parole nous a été donnée comme procédé normal de relation avec nos semblables ; et, lorsque des hommes sont groupés en communauté, il semble à priori assez naturel qu’ils en fassent usage, au moins pour les échanges indispensables à la vie du corps et à celle de l’âme. Nul d’ailleurs n’a osé condamner la langue à un éternel silence : partout il est licite de parler à ses supérieurs à ses inférieurs, à ses amis…. et de louer Dieu avec ses lèvres. C’est même par la voix que Dieu veut que nous Le louions.

Le silence complet ? Non.

L’Esprit de Silence. S. Benoît intitule pourtant son chapitre 6 «  De taciturnitate » : mot à mot de la taciturnité – du fait de se taire. Dom Delatte traduit par « De l’esprit de silence ». Pourtant et en même temps dans les usages et la règle, il y a un encouragement des récréations, et c’est même un manquement de s’y soustraire… Ce que cherche à montrer S. Benoît c’est qu’on doit par principe réfréner sa langue ; même pour des paroles bonnes :  » Je me surveillerai pour ne pas pécher par ma langue ; j’ai mis une garde à ma bouche, je me suis tu, je me suis humilié et je me suis abstenu des paroles bonnes.  » C’est une remarque générale, et faite par l’Esprit de Dieu, que là où il y a flots de paroles, il est malaisé d’éviter le péché (Prov., X, 19). Et ailleurs, il est écrit que  » la mort et la vie sont au pouvoir de la langue » (Prov., XVlll, 21). Ceux qui ont l’âme tournée habituellement vers Dieu ne croient pas nécessaire de se faire connaître par d’éloquentes professions de foi ; leur paix et leur joie rayonnent d’elles-mêmes. Dans les monastères, il n’est donc pas défendu de parler études en récréation ni d’aborder un sujet sérieux, mais à la condition d’éviter le ton doctoral, l’âpre dogmatisme, les discussions interminables, les apartés un peu schismatiques.

La louange des lèvres. La Foi vient de ce qu’on entend : Chose remarquable, même lorsque nous nous adressons à Dieu, l’Évangile nous presse de n’être pas grands parleurs : Orantes autem nolite inultum loqui, sicut ethniei : putant enim quod lai multiloquio suc exaudiantur. Nolite ergo assimilari eis. (Mat., VI, 7) Et, tout en réservant le cas où la grâce divine nous porte à prolonger notre prière, saint Benoît nous dira que, pour être pure, l’oraison doit être brève. De la même façon, notre parole ne peut être entendu de Dieu comme des autres, si elle est rare, parce que par sa rareté elle deviendra puissante. Par ma parole rare je serai disciple, et par ma parole rare je serai aussi maître.

Supprimer les bouffonneries. La valeur des vraies paroles, une médiation de la Parole. Nous avons un compte rendu assez exact et recoupé a minima dans les trois évangiles synoptiques des paroles du Seigneur et de celles des apôtres. Le Christ a voulu assumer notre humanité pour que Sa parole (Jn1,1 In princípio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum), qui devient la nôtre en tant que Parole humaine soit entendue et que la fidélité / foi en Dieu soit répandue. Grande noblesse de ce don de la « communication », qui articule et rend complémentaire l’attitude du maître et du disciple. Dans la liturgie des heures, depuis Vatican II, nous avons un bref temps de silence après les lectures. Le temps de faire résonner en moi, le disciple, la Parole du maître. La bible a besoin de la liturgie pour devenir Parole de Dieu (Cf. Vatican II Dei verbum). On est très loin de twitter ! Pas de gazoullis. De même, mes propres paroles, par la grâce de mon baptême, sont potentiellement médiation de l’Église et Parole du Christ : dans la liturgie bien sûr, mais aussi dans mes discussions dans la société. Paul en Rom 10 nous enseigne : Fides ex audítu, audítus autem per verbum Christi. Notre parole a donc une valeur, nous nous devons d’utiliser ce don pour la gloire divine.

Purifier la parole des choses vaines, des bouffonneries, du tapage, pour favoriser le silence intérieur, conditionné très concrètement par le silence extérieur : Supprimer le bruit de la radio la « présence » rassurante d’une machine ou d’une musique. C’est ce que dit le Seigneur à Marthe : Martha, Martha, sollicita es et turbaris erga plurima. Nous est-il arrivé parfois d’essayer de passer en revue, dans un examen rapide, l’infinie variété des objets et des spectacles qui viennent se placer dans le champ de notre vision intérieure ? Des souvenirs, des rancunes, des projets, des regrets, des recherches de vanité, des émotions de colère, des irritations, des scrupules : de combien de souffles et de combien de vagues est remué ce monde de notre vie secrète ! L’intention profonde du silence est de libérer l’âme, de lui rendre forces et loisir pour adhérer au Seigneur. Il affranchit l’âme, comme l’obéissance donne toute sa maîtrise à la volonté. Il a, comme le travail, la double efficacité de nous soustraire à la basse attraction de nos penchants sensibles et de nous fixer dans le bien. Il nous établit peu à peu dans une région sereine, sapientum templa serena, où nous somme capables de parler à Dieu et d’entendre Sa voix. C’est à quoi nous appelle les premiers mots de la Règle : Ausculta ô Fili. Pas seulement « écoute, mon fils » mais « ausculte ».., praecepta magistri, (les préceptes du maître : donc sois disciple, mais aussi Fils.) et inclina aurem cordis tui (et incline l’oreille de ton cœur : c’est-à-dire sors de ta propre droiture peut être un peu trop rigide, de ta propre certitude, pour ouvrir l’oreille de ton cœur, c’est-à-dire de toutes tes capacités humaines et pas seulement l’intelligence ou les sens.


La prière pour les Juifs du Vendredi Saint.

D’aucuns connaissent probablement la controverse récente concernant la nouvelle prière pour les Juifs du Vendredi saint dans la forme extraordinaire du rite romain. Rappel de contexte, pour tous ceux qui « ne sont pas au jus » : dans le missel de 1962, on avait, depuis Jean XXIII (qui avait fait supprimer la mention « perfide » – qui a un lien avec la Foi, mais non avec la « perfidie ») :

« Prions aussi pour les juifs afin que Dieu Notre Seigneur enlève le voile qui couvre leurs cœurs et qu’eux aussi reconnaissent Jésus, le Christ, Notre-Seigneur. (…) Dieu qui n’exclut pas même les juifs de la miséricorde, exauce nos prières que nous t’adressons pour l’aveuglement de ce peuple, afin qu’ayant reconnu la lumière de ta vérité qui est le Christ, ils sortent de leurs ténèbres. »

Cette prière a été remplacée par la suivante :

« Prions aussi pour les juifs, afin que notre Seigneur et Dieu illumine leurs cœurs, et qu’ils reconnaissent le sauveur de tous les hommes. (…) Dieu éternel et tout-puissant, qui veux que tous les hommes soient sauvés et viennent à la connaissance de la vérité, fais que, la plénitude des nations entrant dans ton Eglise, tout Israël soit sauvé. »

Cette modification de la prière universelle du vendredi Saint pour les Juifs rencontre toujours des oppositions ; en effet, il est fait explicitement mention d’une conversion des Juifs : en effet il s’agit bien d’amener les Juifs, d’une façon qui nous appartient en tant que catholiques – ou pas ( ?) à reconnaître Jésus comme Messie. Cela choque les tenants du dialogue judéo-catholique autant que le baptême de Magdi Cristiano Allam choque les tenants du dialogue islamo-chrétien. Le tout en s’appuyant sur la déclaration du Concile Vatican II sur les religions non chrétiennes, Nostra Aetate… Vatican II aurait, pour les Juifs comme pour les Musulmans, supprimé toute velléité d’apostolat et de conversion ?

Rien n’est moins sûr. Expliquons nous : la prière modifiée ne concerne qu’un parie infinitésimale des fidèles catholiques ; ceux qui sont de rite romain, utilisent la forme extraordinaire, et acceptent cette modification de l’ordo demandée par Benoît XVI (cela exclut tous ceux qui, rattachés à la Fraternité S. Pie X de Feu Mgr Lefebvre, rejettent toute idée de modification de cette prière, et bien sûr les autres « indépendants » et « sédévacantistes » de toute sorte.)

Le plus cocasse dans cette affaire, c’est que les médias restent absolument silencieux sur le fait que les catholiques utilisant la forme ordinaire du rite romain (c’est-à-dire l’immense majorité des catholiques) et le pape lui-même on prié et prieront explicitement pour la conversion des Juifs le jour de Pâques lui-même et à plusieurs autres occasions, cette année, dans la liturgie romaine, forme ordinaire (c’est-à-dire sa version d’après le Concile Vatican II) !

Voici donc ce que l’Eglise demande, dans la liturgie du Concile Vatican II : 

Laudes du 31 décembre :

Christe, Deus et homo, qui Dóminus es David et fílius eius, prophetías adímplens,

— te rogámus, ut Israel te Messíam agnóscat.

 Ières Vêpres du VII° dimanche de Pâques :

Omnes gentes tibi regi et Deo psallant,

— et Israel fiat posséssio tua.

 Vêpres du mercredi de la II° et de la IV° semaine de Pâques :

Tu, qui primítias discipulórum Fílii tui ex Iudáico pópulo elegísti,

— fíliis Israel repromissiónem revéla, quæ ad patres eórum facta est.

 Vêpres de Pâques,  III° et V° dimanche de Pâques :

Israel in te Christum spei suæ agnóscat,

— et omnis terra cognitióne tuæ glóriæ repleátur.

 Donc, si l’on compte bien, la liturgie romaine dans sa forme ordinaire, prie pas moins de sept fois pour la conversion des Juifs au catholicisme.

Et le pape Benoît XVI, dans sa modification de la prière du Vendredi Saint de la forme extraordinaire, ne fait que reprendre une doctrine qui est abondamment explicitée dans la liturgie romaine ordinaire (post – conciliaire) depuis 40 ans…

La liturgie : louange de Dieu et vie des communautés (2)

deuxième partie de la conférence du Fr. Patrick Prétot osb

En présentant la liturgie comme « l’Église en prière », la réflexion contemporaine a élargi la perspective et permet de penser les diverses pratiques liturgiques, la messe, les sacrements, mais aussi les funérailles, la liturgie des heures ou encore des célébrations de la Parole vécues dans un groupe de chrétiens, comme autant de manifestation du mystère de l’Église qui unie au Christ Tête se tournent vers le Père et dans l’Esprit pour la louange et l’action de grâces. Comme le souligne le Catéchisme de l’Église Catholique, c’est donc en lien avec le mystère trinitaire que la liturgie doit être comprise.

En d’autres termes, si toutes les pratiques n’ont pas la même valeur, toutes convergent vers le sommet eucharistique. Ceci est très important dans le contexte actuel de l’Église de France où certains diocèses cherchent à favoriser des assemblées de prière pour célébrer leur Seigneur. Lorsqu’un groupe du Rosaire se réunit dans l’Église pour prier, c’est déjà « l’Église en prière » et la récitation du rosaire entre ainsi dans la dynamique de la liturgie chrétienne. C’est bien cela d’ailleurs que déploie le Directoire sur la piété populaire et la liturgie, un document fort riche de la Congrégation pour le Culte divin qui relie les dévotions populaires et la liturgie [1].

Le mouvement liturgique a préparé l’œuvre de Vatican II en replaçant la liturgie au centre de la vie de l’Église. Mais il ne suffit pas de dire les choses pour qu’elles deviennent réalité. Il arrive encore trop souvent que la liturgie soit conçue comme une activité seulement rituelle. Si la liturgie est « source et sommet » de la vie chrétienne, nous la vivons trop comme « sommet », et pas assez comme « source ». Il reste beaucoup à faire pour que la liturgie ne soit pas isolée comme un domaine à part, alors qu’elle doit être reliée à l’ensemble de la vie chrétienne.

4.- La participation à la liturgie édifie la vie des communautés

a) La participation active de l’assemblée comme service de la relation à Dieu

Trop souvent nous sommes prisonniers d’une perspective qui tend à penser qu’en liturgie, il y a ceux qui « font » et même ceux qui « savent faire », et les autres. Or parce que la liturgie est comme l’étymologie du mot le rappelle, l’œuvre de tous, elle ne peut jamais être pensée comme l’activité réservée à des spécialistes et l’apanage exclusif de quelques acteurs. Avec à sa tête celui qui préside au nom du Christ, c’est l’assemblée toute entière qui célèbre la liturgie comme le soulignait le P. Congar dans son commentaire de la Constitution sur la liturgie en parlant de la « communauté chrétienne, sujet intégral de l’action liturgique » [2].

Cette intuition fondamentale a trouvé sa formulation proprement liturgique dans l’expression « participation active », empruntée par Dom Lambert Beauduin au Motu Proprio de Pie X sur la musique liturgique (1903). La Constitution sur la liturgie ne définit pas ce qu’est la participation active mais à propos de la célébration de la messe, elle précise :

« L’Église s’applique avec un soin attentif à ce que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent consciemment, pieusement et activement à l’action sacrée, se laissent instruire par la Parole de Dieu, refassent leurs forces à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu, et qu’offrant la victime sans tache non seulement par les mains du prêtre, mais aussi en union avec lui, ils apprennent ainsi à s’offrir eux-mêmes et soient conduits de jour en jour, par le Christ médiateur, à la perfection de l’unité avec Dieu et de l’unité entre eux, pour que finalement Dieu soit tout en tous » [3].

Cet important passage définit la « participation active » en désignant son contraire, à savoir assister à un spectacle en restant « étranger » et « muet ». Positivement dans le n. 14 de la Constitution sur la liturgie, le Concile reprenant en partie les mots mêmes de S. Pie X exprime le désir de l’Église que les fidèles entrent pleinement dans l’action liturgique :

« La mère Église désire beaucoup que tous les fidèles soient amenés à cette participation pleine, consciente et active aux célébrations liturgiques, qui est demandée par la nature de la liturgie elle- même et qui, en vertu de son baptême, un droit et un devoir pour le peuple chrétien, « race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple racheté » (1P 2,9 cf. 1P 2,4-5 ) Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu’on doit viser (…) » parce que la liturgie est « la source première et indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment chrétien ».

Ces deux textes expriment la dimension théologique de la participation en affirmant que les fidèles, non seulement offrent le sacrifice « par les mains » du prêtre, mais s’associent pleinement avec le prêtre dans cette offrande. En mode liturgique, la participation active correspond donc à ce qu’on appelle en théologie, l’exercice du sacerdoce commun des baptisés. C’est pourquoi, il faut éviter de confondre « participation active à la liturgie » et « activisme liturgique ». Le fidèle qui donne sa voix dans la récitation du Notre Père « participe activement » à l’action liturgique : il exerce son devoir de baptisé qui consiste à manifester le mystère de l’Église en prière afin que tous les hommes soient amenés à la connaissance de Jésus-Christ.

b) La participation active : une manière d’être dans l’action liturgique

Le thème de la participation active sera l’axe majeur de la réforme liturgique, et de lui découle une série de conséquences concrètes : l’usage des langues vernaculaires, la restauration des acclamations liturgiques, l’importance accordée au chant de l’assemblée etc.

Mais pour comprendre la portée de ce qui a été voulu par le Concile, il faut prendre la mesure d’une évolution historique. Depuis le moyen âge, la liturgie était devenue avant tout l’affaire des clercs : ceux-ci assuraient la majeure partie des fonctions liturgiques et le peuple était tenu à l’écart d’un processus qui se déroulait en son nom certes, mais pour l’essentiel, sans lui. Le mouvement liturgique a fait prendre conscience que c’est l’Église toute entière – les ministres et les fidèles – qui est « Église en prière ».

Redonner aux fidèles leur place dans la liturgie, n’est donc pas une question de répartition des fonctions ou pire un partage de « pouvoirs » entre clercs et laïcs, mais une affirmation sur la nature de l’Église : l’Église se comprend comme corps structuré qui par le Fils et dans l’Esprit rend gloire au Père. Le n. 28 de la Constitution sur la liturgie est sur ce point très éclairant :

« Dans les célébrations liturgiques, chacun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques ».

Parler ainsi invite à considérer les diverses fonctions et ministères en liturgie, non comme des rôles dont certains seraient plus nobles que d’autres, mais comme une symphonie dans laquelle chacun joue sa partition pour contribuer à l’ensemble. Le principe de la participation active vise à ce que chacun assume ce qu’il est à savoir un membre du corps du Christ qui est l’Église, chargé éventuellement d’une fonction spécifique. Chaque fonction concourt à l’action liturgique et la « nature des choses » et les « normes liturgiques » impliquent que le servant de messe ne soit pas également animateur du chant et que le prêtre qui préside ne fasse pas lui-même la quête…

Mais on ne saurait trop insister sur le fait que « participer » ne signifie pas forcément « faire quelque chose ». Le monde actuel privilégie l’agir : un homme vaut par ce qu’il fait. Certains sont tentés de penser que si l’on n’a rien à faire de spécial dans la liturgie, il n’y a pas de « participation active ». La participation s’exprime d’abord par la simple présence et l’écoute active et attentive. Il faut critiquer l’évidence que pour favoriser la participation active, notamment des plus jeunes, il faut leur « faire faire quelque chose ». Cela donne parfois un style lourd : à vouloir donner un rôle à chacun, on finit par noyer l’action liturgique. La première qualité de la participation active, c’est d’être en profondeur « contemplative ».

C’est l’assemblée chrétienne réunie au nom du Christ et composée inséparablement des fidèles et du ministre, qui célèbre le repas du Seigneur. Dans l’encyclique Mysterium fidei, Paul VI a rappelé cela avec force en affirmant que « c’est l’Église tout entière remplissant en union avec le Christ le rôle de prêtre et de victime, qui offre le sacrifice de la messe, et elle est offerte elle-même tout entière » [4]. Ceci invite à se démarquer d’une vision trop étroite de l’Eucharistie selon laquelle le prêtre « offre le Sacrifice » en vertu du pouvoir qu’il a reçu à son ordination. La traduction concrète de cet élargissement de perspective se trouve notamment dans le chant de l’anamnèse. Plus qu’une simple participation orale et chantée, c’est un acte de foi de l’assemblée qui répond à celui du ministre qui prononce la prière eucharistique.

Ceci constitue un véritable aiguillon pour la qualité des services liturgiques. Les services et fonctions ne peuvent jamais être réduits à des techniques d’animation de groupe ou emprunter trop fortement leurs marques à ce qui se pratique dans le monde du spectacle : car ce faisant, celui qui exerce un service liturgique – que ce soit un chantre, un organiste, un lecteur – risquerait de détourner l’attention sur lui-même alors que tout service liturgique est manifestation du mystère de l’Église en prière.

Ceci vaut a fortiori pour le prêtre. En effet, le prêtre qui préside au nom du Christ doit susciter et même inspirer sa prière. Il est « le maître de la prière ». Non un spécialiste, ni un athlète performant, mais par ministère reçu de l’Église au jour de son ordination, le prêtre a vocation à conduire le peuple chrétien à entrer dans la prière. Proclamer la prière eucharistique requiert donc une attitude spirituelle qui va s’exprimer dans le ton de la voix, le style d’élocution mais aussi dans l’attitude corporelle.

En définitive dans la prière liturgique, l’essentiel est la prière que le Christ adresse au Père et dans laquelle l’Église associe la prière de toute l’humanité en attente du salut. C’est parce que la prière eucharistique est la prière du corps du Christ tout entier, du Christ et de l’Église, qu’elle est dite par un seul pour rappeler ce que St Augustin expliquait à ses fidèles d’Hippône en commentant le psaume 85 : « Dieu ne pouvait faire aux hommes un don plus magnifique » que de les associer au Christ, la Tête du corps dont les baptisés sont les membres, afin que « le Corps du Christ offrant ses prières ne soit pas séparé de sa Tête » car Notre Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, unique Sauveur de son Corps » « prie pour nous comme notre prêtre », « il prie en nous comme notre Tête », et « il reçoit nos prières comme notre Dieu » [5].

Si la prière eucharistique est exprimée à la première personne du pluriel, c’est parce que le prêtre donne voix à la prière de tous pour que tous soit associés à la prière du Christ « par Lui, avec Lui, en Lui… ». La voix du prêtre rend présente la voix du Christ qui retentit chaque fois que l’Église s’assemble pour la louange.

5.- La liturgie dans le monde actuel : diversité et unité

a) La relation diversifiée entre Dieu et son peuple

Lors de la rentrée d’octobre dernier, j’ai rappelé aux étudiants de l’Institut Supérieur de Liturgie ce que j’avais reçu de l’un de mes professeurs, il y a plus de 30 ans : ce qu’un enseignant sait le mieux, c’est ce que ses étudiants lui ont appris. Il n’y a aucune démagogie dans ce propos. Simplement une expérience : ce que nous croyons savoir, nos convictions et nos repères, ne portent vraiment la vie que lorsqu’ils prennent place dans une relation d’être avec ceux auxquels on s’adresse.

Ceci est particulièrement vrai en liturgie. Parce que la liturgie est la vie de Dieu communiquée aux hommes dans la célébration, on ne peut pas en parler sans se déchausser comme Moïse devant le buisson ardent. Il faut aborder la question liturgique avec respect car en fait, il ne s’agit pas d’abord de questions de ritualité, mais de la relation entre Dieu et son Peuple, entre Dieu et chacun de nous en tant que membre du Corps de l’Église. Or parler de la relation entre Dieu et son peuple, c’est immédiatement penser sous le signe de la diversité : Dieu aime chacun d’un amour de prédilection. L’esprit de Pentecôte ne rassemble pas dans un grand tout uniforme mais donne il donne corps, c’est-à-dire, il fait entrer chacun dans un ensemble relationnel.

De ce point de vue, le fait d’enseigner à l’Institut Supérieur de Liturgie a été déterminant dans ma manière d’aborder les questions liturgiques. Les étudiants de l’Institut viennent du monde entier – cette année près de 20 nationalités, dont la Chine, la Corée, l’Inde, le Vietnam et la Birmanie, le Bénin, le Congo, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Cameroun et le Burkina, le Chili, le Brésil et le Québec, mais aussi la Belgique et la Suisse et même l’Allemagne. Or la manière dont une religieuse vietnamienne ou un prêtre béninois aborde les questions de liturgie est fort différente de celle d’un français. Nous risquons tous d’absolutiser notre expérience et nos idées sur la liturgie au risque d’empêcher la liturgie d’être lieu de vie pour les communautés. Face à cela, il faut souligner que la réflexion sur la liturgie conduit à accueillir la diversité des manières de l’appréhender, diversité que l’on perçoit aussi bien dans le temps que dans l’espace, et une diversité qui renvoie finalement à l’extrême richesse de la liturgie elle-même.

Il me semble que ceci est essentiel quand on réfléchit entre français sur cette question. La tradition intellectuelle française est grande et belle. Mais elle tend parfois à durcir les distinctions en « ou bien, ou bien ». Or la liturgie, qui est par nature rassemblement, œuvre commune, démarche « synodale » au sens où il s’agit de marcher ensemble, conjugue alors que l’esprit français a tendance à distinguer voir à opposer de manière dialectique. Plus encore, parce qu’elle est une action, la liturgie conjugue ce qui apparaît inconciliable : ainsi elle permet au petit enfant et à l’adulte de vivre ensemble, elle permet à l’artiste et à l’intellectuel de participer à une œuvre commune : nous pourrions multiplier les exemples pour évoquer cette capacité à dépasser (non à supprimer) ce qui paraît inconciliable.

b) Dans un monde éclaté : des expériences liturgiques multiples

Quand on enseigne la liturgie, on devient attentif à la diversité des manières d’aborder la question. Ainsi, si ce soir, nous avions pu prendre le temps de nous arrêter pour nous dire à quoi renvoie ce mot, nous aurions eu sans doute un ensemble extraordinairement varié de réponses. Parce que la liturgie nous touche tous dans tout ce que nous sommes, notamment le corps, l’intelligence, la sensibilité, la mémoire et bien sûr le cœur, et cela que l’on soit petit ou grand, jeune ou moins jeune, musicien ou fleuriste, homme ou femme, malentendant ou handicapé, elle dépasse toujours ce que nous pouvons en dire. Il faut se garder des idées trop absolues dans ce domaine. Il faut cultiver la souplesse.

Dès lors, la liturgie n’est pas un sujet comme les autres. Nous pouvons être très intéressés par tel ou tel domaine de l’histoire de l’Église, par exemple les croisades ou les cathares ; nous pouvons avoir de multiples questions sur la théologie trinitaire ou encore sur la destinée de l’homme après la mort. Mais sauf exception, ces questions nous touchent de manière distanciée. Mais lorsque nous parlons de liturgie, cela nous touche de manière vitale, concrète, immédiate, et même affectivement et corporellement, et cela, même si nous n’en avons pas conscience et quel que soit notre âge ou notre situation.

En définitive, quand on parle de liturgie, non seulement nous abordons des questions, mais bien plus nous entrons dans le champ très complexe des expériences, des sensibilités et même des manières d’aborder le réel. Il convient donc de prendre la mesure de la diversité de ces approches et maintenir une option de respect car le mot « liturgie » cache beaucoup de choses. Seul l’amour vrai est capable de comprendre l’autre de l’intérieur dans sa différence fondamentale.

La diversité en liturgie ne doit donc pas nous faire peur et conduire à exclure mais elle doit inviter à être plus « catholiques » c’est-à-dire à développer notre capacité à penser aux dimensions de la mission de l’Église. C’est ce que Vatican II avait bien perçu lorsqu’il énonce le principe du « respect de l’Église pour les qualités des divers peuples » :

« L’Église, dans les domaines qui ne touchent pas la foi ou le bien de toute la communauté, ne désire pas, même dans la liturgie, imposer la forme rigide d’un libellé unique: bien au contraire, elle cultive les qualités et les dons des divers peuples et elle les développe; tout ce qui, dans leurs mœurs, n’est pas indissolublement solidaire de superstitions et d’erreurs, elle l’apprécie avec bienveillance et, si elle peut, elle en assure la parfaite conservation; qui plus est, elle l’admet parfois dans la liturgie elle-même, pourvu que cela s’harmonise avec les principes d’un véritable et authentique esprit liturgique » [6].

C’est sur la base de ce principe que s’est développé tout un travail d’inculturation de la liturgie et que le Saint Père Jean-Paul II tout au long de son pontificat a célébré dans le monde entier en adoptant les langues, les usages liturgiques des églises locales.

Conclusion : Liturgie et humilité

Mais une pensée de la diversité en liturgie ne va pas sans exigence. Et ici je voudrais finir en exprimant une conviction : l’heure est à l’humilité. Dans un monde si divers qui ressemble parfois à la Tour de Babel, c’est-à-dire où il est difficile de se comprendre, il est essentiel de cultiver l’humilité. Pendant longtemps, je n’ai pas osé parler d’humilité même si, et en partie, parce que la Règle de St Benoît en fait le cœur de l’itinéraire du moine. Les moines et moniales hésitaient à aborder ce sujet car ils savent combien c’est difficile.

J’en parle maintenant plus volontiers car j’ai acquis la conviction que sans l’humilité, aborder les questions de liturgie risque de conduire à bien des blessures, et au-delà, c’est la liturgie même qui risque d’y perdre sa signification profonde. Car au fond, c’est l’humilité qui permet de vivre la liturgie en vérité.

En effet en liturgie, comme la rappelé récemment le Pape Benoît XVI lors de sa visite dans un monastère cistercien en Autriche, c’est Dieu qui est le centre de la liturgie [7] – « louange de Dieu » – et non nos petites personnes. La liturgie n’est donc pas d’abord une question de sensibilité, voir de goût. Mais elle engage notre être devant Dieu et elle le fait en communauté. La liturgie est donc chemin d’humilité ou bien elle n’est que la manifestation de nos désirs de bien être ou pire lieu d’exercice de notre volonté propre ou encore de notre aspiration au pouvoir.

Mais qu’est-ce que l’humilité ? Comment en parler avec justesse ? En fait, je crois que pour en parler avec une approximation suffisante, il suffit, au moins un petit peu, d’avoir accepté d’être … orgueilleux. L’humilité nous est révélée par le Christ et notamment dans l’incarnation et le mystère pascal. Il est le serviteur comme l’exprime l’hymne aux Philippiens que chante l’Église aux vêpres le samedi soir :

« Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu,

ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.

Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur.
Devenu semblable aux hommes, reconnu homme à son aspect,

il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 6-8).

Il arrive que subsiste l’idée que c’est en rabaissant – voire pire, en humiliant – qu’on va susciter l’humilité. Quand l’exercice d’un pouvoir se joint à ce type de pensée, cela peut devenir terrible. C’est au contraire par l’estime de soi que s’ouvre la porte de l’humilité vraie qui conduit de l’humiliation à l’humilité. Seuls les personnes ayant une réelle estime d’eux-mêmes, peuvent accéder à l’humilité vraie. Le Christ était humble parce que lors de son baptême par Jean dans le Jourdain, les cieux s’étaient ouverts et la voix du Père qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur » (Mt 3,17).

La liturgie est ici porteuse d’une Bonne Nouvelle : à la suite du Christ et dans le Christ, nous sommes tous des préférés de Dieu. Le déplacement de la communion est sur ce point saisissant : il déplace les fidèles pour qu’ils se retrouvent « plus près ». Communier, c’est accepter de sortir de soi, pour accueillir la place que Dieu nous prépare dans son Royaume. Ce faisant nous sommes délivrés de l’orgueil qui pousse à chercher voire à conquérir notre place et nous nous retrouvons comme les « invités du festin du Royaume » : « Heureux les invités au festin des noces de l’agneau ».

F. Patrick Prétot
Institut Supérieur de Liturgie
Institut Catholique de Paris

[1] Cf. Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Directoire sur la piété populaire et la liturgie – Principes et orientations.

[2] Y. Congar, « L’ecclesia ou communauté chrétienne, sujet intégral de l’action liturgique », dans La Liturgie après Vatican II, Paris, Cerf, coll. « Unam Sanctam » 66, 1967, p. 241-282.

[3] Concile Vatican II, Constitution sur la sainte liturgie, n. 48.

[4] Paul VI, Encyclique mysterium fidei, 3 sept. 1965, n. 31 ; cf. Concile Vatican II, Lumen Gentium, n. 11; S. Augustin, Cité de Dieu, X, 6; Pie XII, Encyclique Mediator Dei, AAS 39, 1947, p. 552.

[5] S. Augustin, Sur le psaume 85.

[6] Concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium, n. 37.

[7] Benoît XVI, « Le monastère, un lieu avant tout de pouvoir spirituel », Discours du Saint Père à l’Abbaye de Heiligenkreuz, 9 septembre 2007.

Prière de l’Eglise : quel est le sens ?

On parle souvent de la Liturgie comme prière de l’Eglise. Mais que signifie cette expression. Car il faut la mettre en parallèle d’autres expressions, « expression de la Foi » par exemple.

Dans l’édition de 1958 du LIVRE D’HEURES de l’Abbaye d’En Calcat, Son Eminence Jules Géraud Cardinal Saliège nous donne une lettre introduisant à la Liturgie.

A cette occasion, Son Eminence nous transmet les point suivants :

  • Beaucoup de chrétiens et de chrétiennes désirent prier avec l’Eglise et par l’Eglise

 

  • L’Office, prière officielle, prière communautaire qui nous rassemble tous. Ce n’est plus nous qui prions, c’est l’Eglise qui prie en nous et par nous. Sancta Mater Ecclesia. Notre sainte Mère l’Eglise. Même pour l’isolé, l’Office est une prière communautaire, prière unitive. Il faut aller jusque là pour en voir le sens profond et la valeur sanctifiante.

Tout est dit !

Mais revenons tout de même sur ces points :
Ainsi lorsque qu’une personne ou un groupe prie selon la Liturgie, ce n’est plus cette personne ni se groupe mais l’Eglise qui prie. Mais pour cela, il faut effectivement respecter les normes de l’Eglise soncernant sa prière.
La Liturgie est prière de l’Eglise, non pas comme propriété mais comme acte au nom de l’Eglise. Prier la Liturgie c’est agir au nom de l’Eglise. Qui sommes-nous pour agir à notre guise au nom de l’Eglise ? Et surtout agir devant Dieu au nom de l’Eglise ?

 

 

Ainsi les questions de normes ont un sens supplémentaire : celui de permettre de rendre autentique cette prière de l’Eglise, au nom de l’Eglise.
Sa Sainteté le pape Paul VI nous enseigne dans DOCTRINA ET EXEMPLO :

Comme acte public de l’Église, le culte liturgique est nécessairement hiérarchique et, par conséquent, soumis aux prescriptions de l’Autorité compétente. Il s’en suit que la désobéissance aux prescriptions de la loi, résultant de préférences personnelles, altère la nature de l’acte qui n’est plus liturgique ; ce n’est plus le culte de l’Église, mais la prière privée d’un individu ou d’une faction.

Cet enseignement prend tout son sens : effectivement, si on fait une prière prétendue liturgique alors que l’on ne respecte pas les normes liturgiques, comment l’Eglise peut-elle reconnaître cette prière comme étant sienne ? C’est bien pour cela que Sa Sainteté le Pape déclare que le non respect des normes entraine le caratère non liturgique de la prière. Sont ainsi visées toutes les célébrations de type messe ou liturgie des heures qui s’éloignent des normes. Autrement dit la grande majorité des cérémonies qui ont lieu le WE en France.

L’autre aspect de ce que dit Son Eminence Saliège est qu’une personne seule, en célérant la Liturgie selon les normes, n’est plus seule face à Dieu : elle représente l’ensemble de l’Eglise qui présente son action de Grâce à son Créateur !
Quel profondeur ! Quel Mystère (Ecclesial) ! Quel Force !

C’est bien pour cela que la Liturgie est d’origine Divine et non humaine. Comment une création humaine pourrait avoir autant de force et de puissance ? Elle ne le pourrait pas.
La Liturgie nous vient bien de Dieu et c’est pour cela qu’elle permet un tel prodige : même seul, si je récite mon office tout seul dans mon coin, si le je le fais selon les normes liturgiques, alors c’est toute l’Eglise qui présente cette prière à Dieu, qui accompli son « devoir de s’asseoir » avec Dieu son Epoux comme le disent les Equipes Notre Dame.