Un table, au centre de la nef, le jeudi saint ?


Ceci est faux.

La table du repas
L’ensemble de la célébration de la Cène, le Jeudi saint au soir s’articule autour du signe du repas.
Repas pascal dans le livre de l’Exode, repas d’adieu du Christ à ses disciples dans la Lettre aux Corinthiens, à nouveau le dernier repas du Christ dans l’évangile du lavement des pieds. Il est donc intéressant de modifier l’espace habituel de l’église pour dresser une grande table dans la nef autour de laquelle toute l’assemblée prendra place. Cette disposition de l’espace demande cependant à être réfléchie en fonction de l’autel habituel afin que celui-ci n’apparaisse pas comme relégué au second plan, et en fonction de la taille de l’assemblée. L’autel habituel DOIT être en « fonction » ce soir du Jeudi Saint, il est le départ de la grande table qu’éventuellement on aura dressée dans la nef. Il faut aussi prévoir un lieu de la Parole.
Comme les deux foyers d’une ellipse, le lieu de la Parole et le lieu de l’Eucharistie pourraient se placer en bout de table.
Michel Wackenheim

Ne nous laissons pas « emberlificoter » par le paragraphe sur l’autel habituel qui « DOIT » être en fonction, et qui donne un semblant de discours pseudo rigoriste à cet article lamentable présent sur Croire.com

Le Chanoine Wackenheim a tort. Il est interdit explicitement par Notitiae, qui est la revue liturgique romaine éditée par la congrégation du culte divin, de mettre en œuvre ce type de pratique. Cela pourra étonner certains, tellement l’usage est « entré dans les mœurs » en certains endroits. C’est pourtant le cas. On nous demande souvent des références précises pour pouvoir corriger les abus, les voici donc :



Utrum liceat disponere in medio spatio ecclesiae mensam cum pane et vino prope altare vel in presbyterio occasione Missae « In Cena Domini » aut primae plenae participationis Eucharisticae, « primae Communionis » ut aiunt?
℟. Negative.

Normae ad hoc vigentes debitum momentum altaris explicate asseverant, cuius locus attentum sibi universum populum faciat oportet: « Expedit in omni ecclesia altare fixum inesse, quod Christum Iesum, Lapidem vivum (1 Petr 2, 4; cf. Eph 2, 20) clarius et permanenter significat; ceteris vero locis, sacris celebrationibus dicatis, altare potest esse mobile. Altare fixum dicitur, si ita exstruatur ut cum pavimento cohaereat ideoque amoveri nequeat; mobile vero si transferri possit » (Institutio Generalis Missalis Romani, n. 298). Inde fit ut unum necesse exstet altare, sedes praecipuissima presbyterii totiusque ecclesiae, quia participationem christifidelium singularitas eius foveret: « In novis ecclesiis exstruendis praestat unum altare erigi, quod in fidelium coetu unum Christum unamque Ecclesiae Eucharistiam significet. In ecclesiis vero iam exstructis, quando altare vetus ita situm est, ut difficilem reddat participationem populi nec transferri possit sine detrimento valoris artis, aliud altare fixum, arte confectum et rite dedicandum, exstruatur; et tantum super illud sacrae celebrationes peragantur. Ne fidelium attentio a novo altari distrahatur, altare antiquum ne sit peculiari modo ornatum » (Institutio Generalis Missalis Romani, n. 303).

Mos ergo mensam cum pane et vino disponendi ad Novissimam Cenam Iesu revocandam vel ad pueros collocandos in prima participatione eucharistica est symbolice iteratio, paedagogice distractio et pastoraliter inanis, cum populum ab altari distrahat, intellectum ponderis singulorum elementorum architecturae Ecclesiae confundat et minime participationem christifidelium foveat.

Une traduction française du dernier paragraphe, tout à fait explicite :

L’usage de dresser une table au milieu de la nef pour célébrer la dernière Cène (Jeudi-saint) ou la Messe de Première Communion des enfants relève d’une pratique dont le symbolisme ainsi que la valeur éducative et pastorale est incohérente : cette façon de faire détourne l’attention des fidèles de l’autel, rend troubles l’agencement architectural de l’église et, ne favorise pas la participation des fidèles.

Remarquons et rappelons encore une fois que le triduum pascal qui devrait être le sommet liturgique de l’année est malheureusement dans trop d’endroits victime du hold up des « liturges » qui ne savent pas quoi inventer pour rendre ça plus « vivant ». Ou plutôt plus kitch… En réalité, avant d’inventer des rites peut être serait il intéressant de penser à voiler les croix et les statues dès le 5ème dimanche de Carême (pour rendre plus signifiants les dévoilements du vendredi saint et de la Vigile pascale), chanter les Ténèbres (qui est une magnifique liturgie, non seulement priante mais également très forte en symboles).

Il faudrait aussi bien se souvenir que le lavement des pieds à la messe in Cena Domini du jeudi saint ne concerne pas les femmes. Une vraie question cependant : ceux qui font la promotion de ce genre d’abus le font ils par ignorance, par manque de formation, par naïveté, par inconséquence plus ou moins coupable, ou alors parce qu’ils désirent miner la logique profonde de la source et du sommet de la vie chrétienne ? (Cf. Concile Vatican II, Lumen Gentium 11). Appliquons Vatican II. Vraiment…


Ceci est interdit.


Ceci aussi.

La table au milieu de la nef le jeudi saint ?

En connexion avec les questions du Jeudi saint (notamment la fameuse question sans ambiguïté du « viri selecti » du lavement des pieds – mais c’est un autre sujet…), plusieurs nous ont demandé s’il était bien légitime de mettre une table au milieu de la nef le jeudi saint pour la célébration de la Messe vespérale de la Cène du Seigneur, comme cela a pu se voir dans certaines paroisses du diocèse. Certains ont même relevé que cela « pouvait donner un sens nouveau à la réalité de l’Eucharistie comme repas » et qu’à partir du moment où les gens qui ont participé à la liturgie ont été « favorablement émus », cela pouvait donc avoir un sens pastoral… Si bien que si cela n’était pas tout à fait dans les règles, comme cela « faisait sens », cela pouvait entièrement ce justifier à partir du moment où justement, il ne faut pas faire preuve de « pharisianisme ». Et que cela rentrerait justement dans les idées du Saint Père, qui se veut proche des gens et proche des pauvres, lui qui souhaiterait donner un sens nouveau aux gestes liturgiques, alors que leur signification aurait été perdue à cause d’une vision trop rigide de la messe lors du pontificat précédent…. Et puis il paraîtrait que ce n’est pas explicitement interdit, donc on peut considérer que c’est autorisé, voire juste.

En cherchant un peu on se rend bien compte que ce genre d’initiative non seulement n’est pas nouveau mais qu’en plus cet usage est injustifiable et a même tout à fait explicitement condamné sous Jean Paul II. La Congrégation pour le Culte divin s’est en effet prononcée sur cette question dans sa publication officielle, Notitiae, vol. 38, en 2002, p. 492 :

 


On se demande comment il est encore possible, pour les « équipes liturgiques », de se poser des questions sur ce point précis. A ce niveau là, il ne s’agit plus simplement de la naïveté, ou de manque d’éducation ou même de formation. Il s’agit purement et simplement de désobéissance, pleine et consciente.

Et c’est d’autant plus choquant en plein Triduum pascal, où l’Église célèbre Celui qui « S’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la Croix. »

Oui, c’est grave. Osons le dire. Et le dire n’est justement pas du « pharisianisme ».

Sur cette question comme sur celle du lavement des pieds, on se demande aussi jusqu’à quel point le clergé qui subit ou qui assume ce genre de comportement n’a pas complètement perdu sa liberté, sa liberté de choisir le bien…

O stulti et tardi corde ad credéndum ! (Lc24,24)

Jeudi saint : sacerdoce ministériel et sacerdoce commun

« Le Christ Seigneur, Pontife pris parmi les hommes (cf. He 5,1-5), a fait du peuple nouveau un royaume et des prêtres pour Dieu, son Père (cf. Ap 1,6; 5,9-10). Par la régénération et l’onction de l’Esprit Saint, les baptisés sont en effet consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, en vue d’offrir, par toutes les activités de l’homme chrétien, des sacrifices spirituels et d’annoncer les actes de puissance de celui qui les a appelés des ténèbres à son admirable lumière (cf. 1P 2,4-10). C’est pourquoi, tous les disciples du Christ, persévérant dans la prière et louant ensemble Dieu (cf. Ac 2,42-47), doivent s’offrir en hostie vivante, sainte et agréable à Dieu (cf. Rm 12,1), porter témoignage du Christ sur toute l’étendue de la terre, et rendre compte, à ceux qui le demandent, de l’espérance qui est en eux de la vie éternelle (cf. 1P 3,15). Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, tout en différant entre eux selon leur essence et non pas seulement selon leur degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre; l’un et l’autre, en effet, participent, chacun selon son mode propre, de l’unique sacerdoce du Christ. Celui qui a reçu le sacerdoce ministériel forme et dirige, en vertu du pouvoir sacré dont il jouit, le peuple sacerdotal, célèbre le sacrifice eucharistique en la personne du Christ et l’offre à Dieu au nom de tout le peuple; les fidèles pour leur part, en vertu de leur sacerdoce royal, concourent à l’offrande de l’Eucharistie et exercent ce sacerdoce par la réception des sacrements, par la prière et l’action de grâce, par le témoignage d’une vie sainte et par l’abnégation et une charité active ». Vatican II, Constitution dogmatique Lumen Gentium.

O stulti et tardi corde ad credéndum ! (Lc24,24)

 


Cf. http://www.scholasaintmaur.net/il-faut-exclure-les-femmes-du-lavement-des-pieds-le-jeudi-saint/

Le Saint Père et le jeudi saint


On nous pose cette question :

D’après Mgr Xuereb, le lavement des pieds de femmes, dont une non-baptisée, a été fait pendant l’eucharistie du jeudi saint [2013]. C’est la fin de la réponse à la troisième question. http://fr.radiovaticana.va/news/2014/03/11/mgr_xuereb,_secr%C3%A9taire_particulier_du_pape_fran%C3%A7ois,_se_confie/fr1-780537

Bien sûr, il ne cherche pas à répondre précisément à la question de savoir si le lavement des pieds a été fait pendant la messe ou en dehors mais comme il le dit, il semble bien que c’était pendant et si cela avait été autrement, cela l’aurait suffisamment marqué pour qu’il ne s’exprime pas comme cela, non ?

Bon effectivement. Mais si le pape va contre les rubriques, et qu’il souhaite que ce soit institutionnalisé, il a le pouvoir de changer les rubriques. Il est pape. Et pour l’instant, il ne l’ a pas fait…. Et évidemment je souhaite qu’il ne le fasse pas.

Plusieurs diront que ce n’est pas si important. Il me semble pourtant que c’est fondamental, pour deux raisons :

– La liturgie est source et sommet de la vie de l’Église (Cf. Vatican II Sacrosanctum Concilium, 10) Donc on ne dira pas que tout cela est secondaire.

– à l’heure où on mélange les genres, il me semble essentiel que les signes de la liturgie de l’Église permettent à la femme d’être femme, et donc à l’homme de se donner à la femme. Ephésiens 5,24-25. La femme est soumise à l’homme pour que ce dernier la fasse resplendir. Apc 21,10. L’homme est au service (ministre) de la femme comme de l’Église pour qu’en lui étant soumise elle brille. Le don de l’homme à la femme c’est le don du Christ à l’Église, et le don du Père au Fils.

Si on perd tout cela de vue, demain on aura des diaconnesses, (et il y a une véritable revendication à l’heure actuelle pour cela : on voit ici que pour certaines c’est quasi acquis… !) après demain des prêtresses, après-après demain des évêquesses. La femme ne sera plus femme, elle ne resplendira plus, elle ne sera plus figure de la Jérusalem nouvelle mais une caricature masculinisée et avide de pouvoir. L’homme sera même empêché de se donner. La question n’est pas fonctionnelle – ce n’est pas une question de compétences, mais de symbole. Parce que cela a un sens, et un sens très profond.

Cf. Gertrud Von Lefort. La femme éternelle

« Ce n’est pas l’homme qui se révèle être la véritable figure apocalyptique de l’humanité (…) Comme figure reconnaissable humaine de l’Apocalypse, se dresse la femme : seule la femme infidèle à sa vocation peut représenter cette stérilité absolue du monde qui doit le conduire à sa mort et à son effondrement (…) La grande prostituée est la figure apocalyptique de la fin des temps. La prostituée signifie la suppression radicale de la ligne des « Fiat » » (…)

« L’analogie sublime et presque effrayante que l’Église pose à propos du mariage de l’homme et de la femme, en le disant semblable à l’union du Christ avec son Église, a un sens profond : convaincre la femme qu’épouse de l’homme, elle doit être aussi épouse du Christ et qu’elle appartient à Dieu. C’est seulement dans cette perspective que le mot célèbre de saint Paul sur la soumission de la femme à son mari prend sa véritable signification (…)

Car ce qui menace la femme, ce n’est en aucune façon son seul refus du don de soi, mais son exagération (…) La relation exclusive de la femme à l’homme absorbe alors en même temps ce qui revient à Dieu. Ainsi s’introduit dans la relation de la femme à l’homme, la même désolation et l’absence finale de tout horizon, que nous avons déjà reconnue comme un danger mortel de cette culture orientée vers le monde (…) La femme qu’on prétend « masculinisée », ne représente qu’une variante de la femme, qui a cessé de se consacrer à l’homme selon l’ordre divin »

Le problème de fond c’est qu’on a déjà commencé à glisser dans la pente… Et ça ne date malheureusement pas d’hier. Il est donc plus que jamais important dans notre société infectée par les « études de genre » de donner au vir sa place dans la vie paroissiale, et donc dans la vie liturgique car c’est la partie de la vie paroissiale qui lui revient de droit. Il faut donc conséquemment aller contre l’implication des femmes dans le ministère liturgique : lavement des pieds, enfants-de-choeuses, lecteuses, distributrices de la communion.

Le péché de la femme, c’est l’appétence pour le pouvoir. Le péché de l’homme c’est la démission face au service, qui est don. La femme comme l’homme ont besoin d’être aidés dans leur combat contre leur péché, et c’est ce que font les rubriques (« viri selecti » donc exclusivement des hommes pour le jeudi saint, et aussi la mention de la réservations aux viri des ministères d’acolyte et de lecteur dans Ministeria Quaedam par Paul VI.). Évidemment, ce n’est pas « nécessaire à la validité », et il peut y avoir des exceptions rendues nécessaires par les circonstances. Mais l’exception ne fait pas la loi, et l’extraordinaire n’est pas le quotidien. Car si on ne donne pas de visibilité explicite à la primauté d’ordre masculine dans la liturgie, c’est un pan entier du mystère du salut qui est rendu obscur par les « nécessités du siècle » qui ne sont en réalité rien d’autre que la mondanité.

Depuis un an on nous rappelle salutairement que l’Église n’est pas une ONG… Rendons donc visible cette vérité.

Jeudi Saint

En ce Triddum, nos lecteurs et amis pourront consulter à nouveau les articles concernant les jeudi et vendredi saints publiés l’an dernier et il y  deux ans sur ce site. Ils pourront également cette année consulter l’Homélie du Saint Père pour la Messe in Cena Domini. Il est intéressant de constater que non seulement le Saint Père célèbre en latin (dans la forme ordinaire s’entend, naturellement), mais qu’en plus il fait son homélie en citant largement la liturgie en latin… Bien plus, il ne faut pas oublier que dans les messes papales, l’Evangile est chanté deux fois : une fois en Latin, une fois en Grec par deux diacres. Et évidemment, on ne recommence pas une troisième fois pour le vernaculaire. Une preuve de plus, s’il en fallait, que le latin n’a pas à être réservé à la forme extraordinaire….

Homélie du Saint Père

Chers frères et soeurs,

Qui, pridie quam pro nostra omniumque salute pateretur, hoc est hodie, accepit panem: ainsi dirons-nous aujourd’hui dans le Canon de la Messe. « Hoc est hodie » – la Liturgie du Jeudi Saint insère dans le texte de la prière la parole « aujourd’hui », soulignant ainsi la dignité particulière de cette journée. C’est aujourd’hui qu’Il l’a fait: pour toujours, il s’est donné lui-même à nous dans le Sacrement de son Corps et de son Sang. Cet « aujourd’hui » est avant toute chose le mémorial de la Pâques d’alors. Mais il est davantage encore. Avec le Canon, nous entrons dans cet « aujourd’hui ». Notre aujourd’hui rejoint son aujourd’hui. Il fait cela maintenant. Par la parole « aujourd’hui », la Liturgie de l’Eglise veut nous amener à porter une grande attention intérieure au mystère de ce jour, aux mots dans lesquels il est exprimé. Cherchons donc à écouter de façon neuve le récit de l’institution comme l’Église l’a formulé sur la base de l’Écriture, tout en contemplant le Seigneur.

En premier lieu, il est frappant que le récit de l’institution ne soit pas une phrase autonome, mais qu’il débute par un pronom relatif: qui pridie. Ce « qui » rattache le récit entier aux paroles précédentes de la prière, « … qu’elle devienne pour nous le corps et le sang de ton Fils bien-aimé, Jésus Christ, notre Seigneur ». De cette façon, le récit de l’institution est lié à la prière précédente, à l’ensemble du Canon, et il devient lui-même une prière. Ce n’est pas simplement un récit qui est ici inséré, et il ne s’agit pas davantage de paroles d’autorité indépendantes, qui viendraient interrompre la prière. C’est une prière. C’est seulement dans la prière que s’accomplit l’acte sacerdotal de la consécration qui devient transformation, transsubstantiation de nos dons du pain et du vin dans le Corps et le Sang du Christ. En priant, en cet instant central, l’Eglise est en accord total avec l’événement du Cénacle, puisque l’agir de Jésus est décrit par ces mots: « gratias agens benedixit – il rendit grâce par la prière de bénédiction ». Par cette expression, la Liturgie romaine a énoncé en deux mots ce qui dans l’hébreu berakha n’est qu’un seul mot et qui dans le grec apparaît en revanche à travers les deux termes eucharistie et eulogie. Le Seigneur rend grâce. En rendant grâce, nous reconnaissons que telle chose est un don que nous recevons d’un autre. Le Seigneur rend grâce et par là il rend à Dieu le pain, « fruit de la terre et du travail des hommes », pour le recevoir à nouveau de Lui. Rendre grâce devient bénir. Ce qui a été remis entre les mains de Dieu, nous est retourné par Lui béni et transformé. La Liturgie romaine a donc raison en interprétant notre prière en ce moment sacré par les paroles: « offrons », « supplions », « prions d’accepter », « de bénir ces offrandes ». Tout cela est contenu dans le terme « eucharistie ».

Il y a une autre particularité dans le récit de l’institution rapporté dans le Canon romain, que nous voulons méditer en ce moment. L’Eglise priante regarde les mains et les yeux du Seigneur. Elle veut comme l’observer, elle veut percevoir le geste de sa prière et de son agir en cette heure singulière, rencontrer la figure de Jésus, pour ainsi dire, même à travers ses sens. « Il prit le pain dans ses mains très saintes… ». Regardons ces mains avec lesquelles il a guéri les hommes; les mains avec lesquelles il a béni les enfants; les mains, qu’il a imposées aux hommes; les mains qui ont été clouées à la Croix et qui pour toujours porteront les stigmates comme signes de son amour prêt à mourir. Maintenant nous sommes chargés de faire ce qu’Il a fait: prendre entre les mains le pain pour que, par la prière eucharistique, il soit transformé. Dans l’Ordination sacerdotale, nos mains ont reçu l’onction, afin qu’elles deviennent des mains de bénédiction. Prions le Seigneur pour que nos mains servent toujours plus à porter le salut, à porter la bénédiction, à rendre présente sa bonté!

De l’introduction à la prière sacerdotale de Jésus (cf. Jn 17, 1), le Canon reprend les paroles suivantes: « Les yeux levés au ciel, vers toi, Dieu, son Père tout-puissant… » Le Seigneur nous enseigne à lever les yeux et surtout le coeur. A élever le regard, le détachant des choses du monde, à nous orienter vers Dieu dans la prière et ainsi à nous relever. Dans une hymne de la prière des heures nous demandons au Seigneur de garder nos yeux, afin qu’ils n’accueillent pas et ne laissent pas entrer en nous les « vanitates » – les vanités, les futilités, ce qui est seulement apparence. Nous prions pour qu’à travers nos yeux n’entre pas en nous le mal, falsifiant et salissant ainsi notre être. Mais nous voulons surtout prier pour avoir des yeux qui voient tout ce qui est vrai, lumineux et bon; afin que nous devenions capables de voir la présence de Dieu dans le monde. Nous prions afin que nous regardions le monde avec des yeux d’amour, avec les yeux de Jésus, reconnaissant ainsi les frères et les soeurs, qui ont besoin de nous, qui attendent notre parole et notre action.

En bénissant, le Seigneur rompit ensuite le pain et le distribua à ses disciples. Rompre le pain est le geste du père de famille qui se préoccupe des siens et leur donne ce dont ils ont besoin pour la vie. Mais c’est aussi le geste de l’hospitalité par lequel l’étranger, l’hôte est accueilli dans la famille et il lui est consenti de prendre part à sa vie. Partager – partager avec, c’est unir. Par le fait de partager une communion se crée. Dans le pain rompu, le Seigneur se distribue lui-même. Le geste de rompre fait aussi mystérieusement allusion à sa mort, à son amour jusqu’à la mort. Il se distribue lui-même, le vrai « pain pour la vie du monde » (cf. Jn 6, 51). La nourriture dont l’homme a besoin au plus profond de lui-même est la communion avec Dieu lui-même. Rendant grâce et bénissant, Jésus transforme le pain, il ne donne plus du pain terrestre, mais la communion avec lui-même. Cette transformation, cependant, veut être le commencement de la transformation du monde. Afin qu’il devienne un monde de résurrection, un monde de Dieu. Oui, il s’agit d’une transformation. De l’homme nouveau et du monde nouveau qui prennent leur commencement dans le pain consacré, transformé, transsubstantié.

Nous avons dit que le fait de rompre le pain est un geste de communion, d’union par le fait de partager. Ainsi, dans le geste même est déjà indiquée la nature profonde de l’Eucharistie: elle est agape, elle est amour rendu corporel. Dans le mot « agape » les significations d’Eucharistie et d’amour s’interpénètrent. Dans le geste de Jésus qui rompt le pain, l’amour auquel nous participons a atteint sa radicalité extrême: Jésus se laisse rompre comme pain vivant. Dans le pain distribué nous reconnaissons le mystère du grain de blé, qui meurt et qui ainsi porte du fruit. Nous reconnaissons la nouvelle multiplication des pains, qui vient de la mort du grain de blé et qui continuera jusqu’à la fin du monde. En même temps nous voyons que l’Eucharistie ne peut jamais être seulement une action liturgique. Elle est complète seulement si l’agape liturgique devient amour dans le quotidien. Dans le culte chrétien les deux choses deviennent une – le fait d’être comblés par le Seigneur dans l’acte cultuel et le culte de l’amour à l’égard du prochain. Demandons en ce moment au Seigneur la grâce d’apprendre à vivre toujours mieux le mystère de l’Eucharistie si bien que de cette façon la transformation du monde trouve son commencement.

Après le pain, Jésus prend la coupe remplie de vin. Le Canon romain qualifie la coupe que le Seigneur donne à ses disciples, de « praeclarus calix » (de coupe glorieuse), faisant allusion ainsi au Psaume 22 [23], ce Psaume qui parle de Dieu comme du Pasteur puissant et bon. On y lit: « Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis… ma coupe est débordante » – calix praeclarus. Le Canon romain interprète ces paroles du Psaume comme une prophétie qui se réalise dans l’Eucharistie: Oui, le Seigneur nous prépare la table au milieu des menaces de ce monde, et il nous donne la coupe glorieuse – la coupe de la grande joie, de la vraie fête, à laquelle tous nous aspirons ardemment – la coupe remplie du vin de son amour. La coupe signifie les noces: maintenant est arrivée l’ « heure », à laquelle les noces de Cana avaient fait allusion de façon mystérieuse. Oui, l’Eucharistie est plus qu’un banquet, c’est un festin de noces. Et ces noces se fondent dans l’auto-donation de Dieu jusqu’à la mort. Dans les paroles de la dernière Cène de Jésus et dans le Canon de l’Église, le mystère solennel des noces se cache sous l’expression « novum Testamentum« . Cette coupe est le nouveau Testament – « la nouvelle Alliance en mon sang », tel que Paul rapporte les paroles de Jésus sur la coupe dans la deuxième lecture d’aujourd’hui (1 Co 11, 25). Le Canon romain ajoute: « de l’alliance nouvelle et éternelle » pour exprimer l’indissolubilité du lien nuptial de Dieu avec l’humanité. Le motif pour lequel les anciennes traductions de la Bible ne parlent pas d’Alliance mais de Testament, se trouve dans le fait que ce ne sont pas deux contractants à égalité qui ici se rencontrent, mais entre en jeu l’infinie distance entre Dieu et l’homme. Ce que nous appelons nouvelle et ancienne Alliance n’est pas un acte d’entente entre deux parties égales, mais le simple don de Dieu qui nous laisse en héritage son amour – lui-même. Certes, par ce don de son amour, abolissant toute distance, il nous rend finalement vraiment « partenaire » et le mystère nuptial de l’amour se réalise.

Pour pouvoir comprendre ce qui arrive là en profondeur, nous devons écouter encore plus attentivement les paroles de la Bible et leur signification originaire. Les savants nous disent que, dans les temps lointains dont nous parlent les histoires des Pères d’Israël, « ratifier une alliance » signifie « entrer avec d’autres dans un lien fondé sur le sang », ou plutôt accueillir l’autre dans sa propre fédération et entrer ainsi dans une communion de droits l’un avec l’autre. De cette façon se crée une consanguinité réelle bien que non matérielle. Les partenaires deviennent en quelque sorte « frères de la même chair et des mêmes os ». L’alliance réalise un ensemble qui signifie paix (cf. ThWNT II, 105-137). Pouvons-nous maintenant nous faire au moins une idée de ce qui arrive à l’heure de la dernière Cène et qui, depuis lors, se renouvelle chaque fois que nous célébrons l’Eucharistie ? Dieu, le Dieu vivant établit avec nous une communion de paix, ou mieux, il crée une « consanguinité » entre lui et nous. Par l’incarnation de Jésus, par son sang versé, nous avons été introduits dans une consanguinité bien réelle avec Jésus et donc avec Dieu lui-même. Le sang de Jésus est son amour, dans lequel la vie divine et la vie humaine sont devenues une seule chose. Prions le Seigneur afin que nous comprenions toujours plus la grandeur de ce mystère! Afin qu’il développe sa force transformante dans notre vie intime, de façon que nous devenions vraiment consanguins de Jésus, pénétrés de sa paix et également en communion les uns avec les autres.

Maintenant, cependant, une autre question se pose encore. Au Cénacle, le Christ a donné aux disciples son Corps et son Sang, c’est-à-dire lui-même dans la totalité de sa personne. Mais a-t-il pu le faire? Il est encore physiquement présent au milieu d’eux, il se trouve devant eux! La réponse est: en cette heure Jésus réalise ce qu’il avait annoncé précédemment dans le discours sur le Bon Pasteur: « Personne ne m’enlève ma vie : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre… » (Jn 10, 18). Personne ne peut lui enlever la vie: il la donne par sa libre décision. En cette heure il anticipe la crucifixion et la résurrection. Ce qui se réalisera là, pour ainsi dire, physiquement en lui, il l’accomplit déjà par avance dans la liberté de son amour. Il donne sa vie et la reprend dans la résurrection pour pouvoir la partager pour toujours.

Seigneur, aujourd’hui tu nous donnes ta vie, tu te donne toi-même à nous. Pénètre-nous de ton amour. Fais-nous vivre dans ton « aujourd’hui ». Fais de nous des instruments de ta paix! Amen.