LA VOIE ROYALE DE LA SAINTE CROIX

On ne lit plus beaucoup l’Imitation de Jésus-Christ, ce chef d’œuvre de la piété médiévale, qui était jadis dans toutes les bibliothèques chrétiennes.


On l’a trop vite qualifié de désuet. Si nous le lisions, nous y trouverions ces paroles d’une sévère mais étonnante sagesse, qui consonnent si bien avec la fête d’aujourd’hui :

« 1- Beaucoup trouvent cette parole rude : renonce à toi-même, prends ta croix et suis Jésus. Mais il sera bien plus rude d’entendre ces dernières paroles : allez-vous en loin de moi, maudits, dans le feu éternel ! Car ceux qui dans cette vie entendent volontiers la parole de la croix et qui la suivent de craindront pas de s’entendre condamner, et ce signe de la croix sera dans le ciel, lorsque le Seigneur viendra pour juger. Alors tous les serviteurs de la croix, qui auront conformé leur vie à celle du crucifié, s’approcheront avec une entière confiance de Jésus-Christ le souverain juge.
3- Marche où tu voudras, cherche tant qu’il te plaira : tu ne trouveras pas en haut de voie plus élevée, ni en bas de voie plus sûre que celle la sainte croix. Disposes tout de la manière que tu veux et que tu le souhaites : tu seras toujours obligé de souffrir quelque chose, ou volontairement, ou malgré toi : et partout tu trouveras la croix. Car ton corps sera dans la douleur, ou ton âme dans la tribulation.
4- Tantôt tu seras abandonné de Dieu, tantôt le prochain te chagrinera, et, ce qui est pire, tu seras souvent un poids pour toi-même … Il y a donc partout des croix préparées qui t’attendent. De quelque côté que tu courres, tu ne saurais les éviter, parce qu’en quelque lieu que tu ailles tu seras toujours chargé de toi-même, et tu te trouveras, partout, et toujours. Tourne-toi en haut, en bas, dehors, dedans, tu trouveras des croix partout : il faudra qu’en tout lieu tu prennes patience, si tu veux la paix intérieure et mériter la couronne de l’éternité. »

(Imitation de J.-C., livre II, XII : de via regia sanctae crucis)

Paroles rudes, sévères. Qui dira que nous n’avons pas besoin de les entendre ? Nous avons au contraire, frères et sœurs, le plus grand besoin de les entendre, parce que nous avons chassé la croix de notre horizon.

Nous avons chassé la croix de notre monde. Parce que depuis la fin de la seconde guerre mondiale nous n’avons pas connu de conflits armés sur le sol de la vieille Europe, nous avons pensé que la mondialisation, la culture globale, le monde de la toile, allaient nous faire entrer dans la grande paix des consommateurs rassasiés. Mais la guerre n’est pas éteinte : la violence, la démesure, l’orgueil et l’ambition habitent toujours le cœur de l’homme. Nous nous sommes illusionnés d’une fausse paix, et la guerre est à nos portes.

Parce que nous avons connu des décennies de prospérité économique, nous avons pensé que nous étions définitivement ancrés dans le toujours plus, toujours plus de richesse, de bien être, pour toujours moins d’efforts. Et nous avons oublié tous ceux que notre fausse prospérité laissait pour compte, à notre porte, sur nos trottoirs, ceux dont le pape François nous dit avec amertume que nous avons fini par les considérer comme des déchets de la société, qu’il faut traiter comme on traite les autres déchets. Parce que nos générations ont connu plus de nouveautés technologiques que peut-être toutes celles qui nous ont précédé, nous avons pensé que le progrès technique lui-même était infini, et bienfaisant par nature. Et nous avons oublié que ce qui est techniquement possible n’est pas forcément moralement acceptable ; nous avons joué les apprentis sorciers, saccagé la planète, souillé la création.

Nous avons chassé la croix de nos vies.

Nous nous sommes laissé prendre à l’illusion des messages publicitaires, au culte de la jeunesse immarcescible, de la beauté parfaite, du corps idéal. Et nous avons été rattrapés par la vieillesse, la maladie, la mort. Nous avons cru que le travail était une maladie dont il fallait se prémunir, et que le loisir, le temps libre, était l’avenir de l’homme. Nous avons découvert que nos temps libres sont vides, nos loisirs décevants, et que n’avoir plus de travail, c’est n’avoir plus de raison de vivre. Nous avons pensé que les vieux cadres de la famille, de l’éducation, de l’enracinement dans le passé étaient des aliénations de la société bourgeoise. Nous les avons évacués pour créer l’homme libre. Et nous nous sommes aperçu que cet homme sans père et sans mère, sans culture et sans héritage, n’était qu’un pauvre enfant perdu. Nous avons chassé la croix de l’Église. Frères et sœurs, nous avons commencé par enlever de nos maisons l’image du Crucifié, en estimant que c’était une représentation doloriste et traumatisante.

Puis nous avons chassé de notre vocabulaire toute idée de rédemption. Nous avons dit que la messe était désormais un repas fraternel, et non plus le renouvellement du sacrifice du calvaire ; que la pénitence était d’un autre âge, les sacrifices inutiles, la souffrance acceptée et offerte une vision dépassée. Nous avons pensé qu’il fallait évacuer le scandale de la croix et réduire le message de l’Évangile à ce qui était socialement acceptable pour fonder les droits de l’homme : nous avons récolté l’apostasie sourde, douce, tranquille du monde occidental, tandis que nos frères chrétiens d’Orient, qui sont, eux, sous l’ombre de la croix, témoignent hautement devant ceux qui les persécutent de la puissance du Crucifié. Frères et sœurs, nous éveillerons-nous de notre torpeur mortelle pour témoigner du Christ devant les hommes et confesser sa croix ? Ou attendrons-nous d’être nous-mêmes au pied de la croix pour la subir ?

« 5- Si tu portes ta croix volontairement, c’est elle qui te portera, et te conduira là où tu as envie d’arriver, et tu ne trouveras plus de sujets de souffrir, ce qui ne peut arriver ici-bas. Si tu la portes malgré toi, tu en fais un fardeau, tu aggraves ta charge et tu n’en seras pas moins obligé de la porter.
10- Applique- toi donc, comme un bon et fidèle serviteur de J.-C., à porter courageusement la croix de ton Seigneur, qui a bien voulu être crucifié par amour pour toi. »

(Imitation …II, XII)

B. Martin

31 août/14 septembre 2014

O Crux Ave Spes Unica


Rappel : nous chantons l’office des Vigiles de la Croix (In Exalatatione Sanctae Crucis) à 12 répons le 13 septembre à 12 :00, à la Grand Eglise, place Boivin, 42000 Saint Etienne.

 

C’EST UN ÉPISODE bien curieux que rapporte le livre des Nombres au chapitre 21. Les Hébreux, qui tournent dans le désert depuis des années, sont probablement arrivés dans le Néguev, près de la faille qui prolonge au sud la Mer Morte. Moïse et Aaron sont très âgés. Ce dernier ne va pas tarder à mourir. Dans cette interminable marche, c’est encore une fois la révolte : « pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans ce désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable ! ». Même la manne est devenue insupportable ! La riposte du Seigneur prend la forme des serpents à la morsure brûlante, à laquelle succombe un bon nombre d’Israélites. Encore une fois, Moïse intervient, intercède et obtient la cessation du fléau. A une condition : regarder un serpent en bronze que fait fondre Moïse et qu’il met au sommet d’un mât. Tel est l’épisode dont se sert Jésus pour annoncer sa Croix : « de même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert… » Quel rapport ?

Revenons sur le récit des Nombres qui nous donne un minimum de renseignements. Malgré l’interdit de représenter des êtres vivants, spécialement des reptiles (Deutéronome 4,18), Moïse est chargé de fabriquer un serpent en bronze qui doit conjurer le fléau. Le thème est peut-être repris à la vieille magie imitative qui soigne le semblable par le semblable. En tout cas, c’est une invitation à regarder en face la cause de nos maux, à se rappeler ce qui a provoqué le châtiment, car la grâce n’est pas l’oubli de la faute, mais sa guérison en profondeur, ce qui suppose de rompre avec le péché dont on a goûté les fruits amer.

Nous commençons peut-être à comprendre ce que nous dit le Christ quand il compare sa Croix avec le serpent d’airain. Mais écoutons sa phrase jusqu’au bout : « … ainsi faut-il que le Fils de l’Homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle ». Ce qui semble à première vue être mis en valeur comme point commun entre le serpent d’airain et la Croix, c’est la situation élevée de celui qui est ainsi exposé. Petite élévation sans doute, car tout ce que l’on sait maintenant du supplice de la croix nous amène à penser que Jésus n’était pas à dix mètres de haut, mais presque à hauteur d’homme (sans cela comment se ferait-il entendre, lui qui était perpétuellement en état d’étouffement ?). Mais il est dressé, exposé à la vue de tous.

Pourtant, à la différence du serpent, il n’est pas le vecteur du châtiment divin. Si châtiment il y a, c’est sur lui qu’il est tombé. Nous sommes tout près de la phrase du prophète Zacharie citée par saint Jean au moment de la Passion : « ils regarderont celui qu’ils ont transpercé ». Ce qu’il s’agit de contempler, c’est dans les deux cas ce à quoi a abouti notre péché : la morsure des serpents dans un cas, la mort du juste dans l’autre. Pas de salut à moins d’avoir vu la gravité du mal et son origine dans le cœur de l’homme. La vie éternelle suppose l’épreuve de vérité qui est identifiée ici à la foi : croire ce que Dieu nous montre de notre rupture première avec lui et accepter le remède inouï qu’il nous propose.

 

O Croix, notre unique espérance, nous te saluons !

Michel GITTON