Cercle E5 2015 – communication de Vivien

Comme désormais chaque année, nous nous sommes retrouvés avec le Cercle E5, dit « Cercle d’hommes », lors de la soirée du lundi de Pentecôte. Une soirée entre hommes, rythmée par la liturgie (grégorienne s’entend). Autour du buffet amical, Vivien nous a fait le plaisir de nous partager un texte retrouvé dans le cadre de ses études de musicologie. C’est avec plaisir qu’il nous l’a lu et commenté, et c’est avec délectation que nous l’avons écouté…. Sans nostalgie aucune, bien sûr …

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Lundi de Pentecôte 2015

Chers amis,

J’aimerai vous partager une petite trouvaille, un témoin précieux de pratiques qui pouvaient animer une simple paroisse de province, c’est-à-dire Rive de Gier. Il existait, jadis, une chorale liturgique (mais pas que) appelée : les chanteurs de Notre Dame. Elle chantait pour les messes, pour les vêpres, pour des concerts de charité et pour bien d’autres occasions. Elle avait en plus des répétitions (nécessaires), des journées, des WE de formation au grégorien en lien avec l’Institut Saint Grégoire le Grand de Lyon, rassemblée avec des chorales de Saint Chamond, de Saint Etienne (chorale Saint Chorale) notamment.

Sans vous mentir, leur répertoire était tout à fait honorable, allant des Sept paroles du Christ en Croix de Charles Gounod, à tel motet de La Tombelle, de Pierné, à telle messe de Haendel (sans oublier le Messie), Vierne ou Palestrina, ainsi que des œuvres de Rameau, Mendelssohn, Janequin, de Lalande, d’Albert Alain (père de Jehan et Marie-Claire), Franck, Campra, quelques negro spiritual, Janeton rend sa faucille, Les oiseaux, Margoton, La Marie, Rossignolet Sauvage (César Goeffray), Trois beaux oiseaux du paradis (Maurice Ravel), sans oublier le grégorien…

Ce qui m’intéresse avant tout, ce soir, est un discours prononcé lors du concert de la Sainte Cécile 1949 à Saint Etienne, donné avec le cercle des hommes et jeunes gens de Notre Dame de Rive de Gier. En voici quelques extraits :

« […] Il est normal que des musiciens fêtent Ste Cécile. Quand ces musiciens sont en même temps Chanteur d’Eglise c’est encore plus normal !

L’institut St Grégoire du diocèse de Lyon a pris au mot la parole du Pape Pie X « Je veux que mon peuple prie sur de la beauté » et celui de Pie XI «  Je veux que le chant grégorien soit remis en honneur dans le peuple ».

Il s’est donné pour tâche le lancement et la mise en valeur dans les groupes paroissiaux et scolaires du beau chant grégorien, qui faisait dire à R. Fromental, professeur de composition au Conservatoire de Paris : «  Comment les prêtres catholiques qui ont dans la chant grégorien la plus belle musique qui existe au monde, admettent-ils dans leurs églises les pauvretés de certaines musiques. Je donnerais toutes mes œuvres dramatiques pour quelques unes de leurs mélodies religieuses ».

On pourrait citer Gounod, Debussy, Vincent d’Indy, Paul Paray et c’est une joie de constater que pour louer Dieu, l’Eglise met sur nos lèvres une langue musicale qui peut soutenir la comparaison avec les plus beaux accents humains.

A St Etienne et dans as région il faut féliciter un grand nombre de chorales présentes ce soir qui suivent hardiment et joyeusement les désirs ts les ordres des Papes. Il faut féliciter surtout l’ensemble des Institutions depuis le Pensionnat des Oiseaux, le Cours Sévigné, le Cours Chevreul, le Sacré Cœur, le Cours St Paul, l’institution Ste Marie, le Cours Ste Geneviève et le Cours Ponthus qui nous accueillent si gentiment.

Il faut souligner également l’effort splendide des Ecoles Libres de La Grand, St Louis, Ste Marie, St Charles St François, St Ennemond, La Nativité, Terrenoire, Curé D’ars, qui ont mis dans leur programme l’enseignement du chant et du chant grégorien.

Ce n’est qu’un petit essai qui portera certainement son fruit et vous en aurez une preuve éclatante lors de la fête de l’Ascension. En principe, ce jour là, la grand Messe, chantée par un millier d’enfants de St Etienne, sera radio-diffusée sur les Postes d’Etat […].

  • Avant grégorien Alleluia de la Trinité –

     On dit parfois assez de mal du chant grégorien, j’avoue même n’avoir pas été très tendre, jadis, [à] son égard. Mais il est à remarquer que ceux qui ne le prisent pas à sa juste valeur n’en n’ont habituellement qu’une connaissance assez superficielle. Tous ceux qui l’ont regardé de près ont été conquis, peu à peu il est vrai, par sa richesse rythmique, sa souplesse modale et son extraordinaire vitalité.

Seulement c’est un chant qui réclame une technique spéciale, longue à assimiler et une formation spirituelle et religieuse très profonde, sans lesquelles on ne fait rien de bon. Voilà pourquoi le chant grégorien est difficile à faire admettre et à faire aimer. Cela, il faut avoir la loyauté de la reconnaître.

Franchement, entre nous, choristes, qu’est ce qui risque d’avoir la part du pauvre lors de vos répétitions de chorale ? Est-ce le chant polyphonique ou le chant grégorien ? Poser la question c’est malheureusement, dans l’ensemble des cas, la résoudre…

Chanteurs chrétiens vous découragez souvent vos directeurs, vos Maître de Chapelle par votre incompréhension, votre inertie, votre manque d’allant ou de connaissance et vos à priori. C’est vous qui souvent empêchez le bon travail de se faire ou du moins le freinez passablement.

    Et je dis à tous les responsables de groupes d’adultes ou d’enfants. Travaillez, formez vous. Si l’on ne vous écoute pas, c’est que peut-être vous n’êtes pas au point. On ennuie infailliblement le monde quand on est incompétents sur une question.

    C’est pourquoi n’hésitez pas à vous former […] ».

Depuis, l’eau a coulé sous les ponts et bien des choses ont changé, reléguant tous ces chants sacrés (entre autre) au rang de « vieilleries que chantaient nos grands-mères ». D’un style pas toujours heureux, il est vrai, m’enfin (merci Gaston), ils avaient l’avantage de servir au mieux la liturgie (ils essayaient), de lui correspondre et porter vers le beau. Je ne souhaite pas retourner en arrière mais prendre exemple pour mieux progresser et aller vers le beau per soli Deo gloria !


Je terminerai avec les plus atypique des musiciens d’Eglise : Olivier Messiaen. Pétri et passionné par le chant grégorien, il n’appréciait guère le nouveau répertoire (musical) post Vatican II, sans grand intérêt !

Il a prononcé cette phrase magnifique, qui remet à leur juste place il me semble toutes les élucubrations de la musique contemporaine, sans parler des plaisirs faciles (et factices) des promesses de liberté, d’égalité, scandées à tout va :

Et pendant ce temps les oiseaux ont continué à chanter !

Je vous remercie.

Vivien.

Cercle d’hommes, lundi de Pâques 2014

    Messieurs

    Aussi surprenant que cela puisse paraître, notre réunion de ce soir n’a pas d’objectif précis, et elle a été organisée sans idée préconçue. Elle part seulement d’un constat – et votre réponse massive prouve que ce constat est juste. Dans l’Église, il existe beaucoup de choses pour les femmes ; les femmes y sont elles mêmes très présentes, et elles y font beaucoup de choses, n’en déplaise au « comité de la jupe ». Les messieurs, les hommes, viri fratres, n’y trouvent pas toujours leur compte. Que faire ? Comme toujours lorsqu’une question réelle se pose, des initiatives surgissent. Déjà en 2012, lors de l’ordination des deux diacres de la paroisse – qui regrettent de ne pouvoir être là ce soir – nous avions organisé, s’il vous souvient, un mini pèlerinage des messieurs, au Rosey. M. l’abbé Demets, tout récemment, a suggéré une initiative au parfum de club anglo-saxon, d’inspiration chestertonienne, autour de « la pipe, la pinte et la croix ». Je professe personnellement une grande admiration pour l’œuvre de Chesterton, mais je serai tenté – chacun réagit en fonction de son panthéon personnel – de donner à notre rencontre de ce soir un tour plus « bénédictin » et « grégorien ».


Disant cela, je ne pense pas seulement au fait que le chœur grégorien a été, de facto¸ la cheville ouvrière de l’organisation de cette soirée. Je veux vraiment parler de Grégoire et de Benoît. Le vieil historien que je suis est un peu hanté, parfois douloureusement, par cette période qui va de la naissance de saint Benoît (480) à la mort de saint Grégoire le Grand (604), et qui est proprement la période de l’effondrement de l’empire romain et de la naissance du moyen âge. Ce qui me frappe, c’est que ceux qui vivaient en ce temps n’avaient nullement conscience qu’ils étaient en train de bâtir un monde nouveau. Ils voyaient seulement, et jusqu’à l’angoisse, l’effondrement de l’ancien monde, le déferlement des barbares sur l’empire, le mal et le malheur – la peste, la guerre, les violences. Les feux du jugement leur paraissaient tout proche ; et ces hommes, pourtant, ont été les sauveurs et les passeurs du christianisme et de tout ce qui était sauvable du monde antique. Ils ont posé les fondements dont nous vivons encore, 1500 ans après. Songez à la Règle de saint Benoît, songez aux textes de la liturgie romaine – quelle que soit la forme du rite, ces textes vénérables qui nous nourrissent encore ont tous été composés entre le V° et le VII° siècle. Les choix de ces hommes ont été très divers. Benoît, dès sa jeunesse, a fui le monde qui lui paraissait déjà fané pour « habiter avec lui-même » ; et pourtant des milliers et des milliers de disciples ont vécu et vivent aujourd’hui encore de ce qu’il a transmis. Grégoire, d’abord disciple de Benoît, a accepté de renoncer à l’otium de la contemplation pour le negotium des affaires humaines ; il a accepté le barda du pasteur, sarcina pastoralis ; ce malade qui faisait lire ses sermons par son diacre parce qu’il n’avait pas la force de les prononcer a été le plus grand pape de l’antiquité, devenu le « consul de Dieu », comme le dit son épitaphe : consul Dei factus.

D’autres, dans l’effondrement des institutions, avaient choisi de continuer servir la res publica : je pense au consul Symmaque (+525) et à son gendre Boèce (+524), tous deux atrocement exécutés par le brutal Théodoric ; Boèce, Anicius Manlius Severinus
Boethius, préfet de Rome, qui écrivait, dans la prison de Pavie où l’avait jeté le roitelet barbare, ce livre de la Consolation de la philosophie que tout le moyen âge a lu avec ferveur. Avec Thomas More, Boèce est l’une des grandes figures de la conscience chrétienne face au pouvoir injuste ; Léon XIII, ce grand pape humaniste, avait décidé qu’on pouvait le vénérer comme un saint.

Je pense aussi à Cassiodore, plus habile, plus louvoyant – c’est lui qui succéda à Boèce comme conseiller de Théodoric ; or, à près de soixante-dix ans, il se retira du monde, créant autour de lui, en Calabre, une sorte de monastère sans règle bien précise, mais où le travail intellectuel était à l’honneur. Sans Cassiodore, nous aurions perdu presque tous les textes de l’antiquité. A quatre-vingt dix ans, Cassiodore se rendit compte que la crise la plus grave qui affectait le monde était celle du langage ; et il écrivit son dernier traité, le de orthographia, car on ne peut pas penser juste si on ne donne pas aux mots leur sens précis. Il me plaît à penser, messieurs, qu’autour de ces grands hommes il devait bien y avoir quelques cercles d’amis ; des hommes qui se lamentaient un peu, pas trop, sur les malheurs des temps, mais qui pensaient que tous les malheurs des temps n’étaient pas une raison suffisante pour ne pas faire son devoir.

Revenons à aujourd’hui. Je n’ai donc pas d’idée préconçue sur ce que nous devons faire – je me méfie autant des plans pastoraux que des pactes de responsabilité. Comme Cassiodore, il me semble que c’est d’abord dans nos têtes qu’il faut agir, pour retrouver le sens des mots. Je vous en propose trois. Paternité, magnanimité, honneur.

Un des grands effondrements de la crise de 1968 a été le discrédit jeté sur le sens même de l’autorité paternelle, qu’elle soit prise dans son sens immédiat ou métaphorique. Le mot d’ordre était celui d’établir une société sans père – et donc sans repères, ceci dit sans jeu de mots à saveur lacanienne. Personne ne voulait plus être Père, au propre comme au figuré : grand frère, copain, « on se tutoie et on s’appelle par son prénom ». Il n’y a que MM. les curés et les abbés, et leurs excellences, qui ont toujours un train de retard, qui ont choisi ce moment pour se faire donner du « Père » ; on me faisait remarquer non sans justesse que les clercs n’ont jamais été si peu paternels que depuis le temps où ils ont commencé à se faire appeler ainsi. A quoi revenir ? A la Règle de saint Benoît, justement, chapitre II : Abbas semper meminisse debet quod dicitur – l’abbé, le Père, se souviendra sans cesse de ce que signifie son nom – et nomen maioris factis implere : il montrera par ses actes qu’il est le supérieur. Et Benoît de continuer, par un de ces illogismes féconds si fréquents chez les anciens : Christi enim agere vices creditur : on le regarde en effet comme tenant la place du Christ. La seule manière d’exercer une autorité paternelle qui ne soit pas fausse, messieurs, qui ne soit ni la tyrannie du paterfamilias antique ni la conduite bonasse du papa gâteau, c’est d’agir comme le Christ. Le Christ chef, le Christ Tête de son corps, mais le Christ serviteur, le Christ lui-même soumis en tout à son Père, et qui, tout Fils qu’il était, a appris l’obéissance, comme le dit l’épître aux Hébreux (4,8). Praesse non audeat qui subesse non didicerit, écrira saint Grégoire le Grand (Dialogues, I, 1, 6) : qu’il n’ait pas l’audace de commander, celui qui n’a pas appris à obéir. Messieurs, commençons par retrouver dans nos têtes le vrai sens de l’autorité – auctoritas, du verbe augeo, ce qui fait grandir – et de la paternité, en accomplissant en actes, in factis, ce que signifie le nom qu’on nous donne.

Magnanimité. Il n’y a pas de vertu dont nous soyons plus éloignés, et il faut, dans le registre chrétien, bien la comprendre. La magnanimitas chrétienne n’est pas la μεγαλοψυχια des anciens, le désir trop viril, pour le coup, de la gloire, de passer devant, d’écraser les autres et de remporter le derby. La magnanimité chrétienne est faite autant de patience et d’endurance que d’énergie et de force ; la conquête dont rêve le chrétien, c’est celle du royaume des cieux, les grandes choses qu’il entreprend, c’est la pratique de l’Evangile ; et ce qu’il peut, c’est par la grâce qu’il le peut : « je puis tout, dit l’Apôtre, en Celui qui me fortifie » (Ph. 4, 13). La magnanimité ne s’oppose en rien à l’humilité ; elle la présuppose, au contraire, car il ne saurait y avoir de force sans une juste conscience de nous-mêmes ; mais il n’y a pas de vertu plus virile que celle-là, qui nous fait voir ce devons faire, et qui nous fait faire, sans nous dérober, ce que nous devons. Nous sommes entourés de faux modestes – qui sont généralement de vrais faux-culs – ou de glorieux qui fanfaronnent, et jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. Rappelez-vous ce que dit Théo, le légionnaire philosophe des Tontons flingueurs : « Avec les prétentieux, c’est toujours la même chose : moi je, moi je, et, au combat, il n’y a plus personne ». Messieurs, soyons des magnanimes. Le plus bel éloge qui soit est celui que l’on lit, encore une fois, dans l’épitaphe de saint Grégoire le Grand : implebat actu quicquid sermone agebat, il accomplissait dans ses actes tout ce qu’il disait dans son enseignement.

Honneur. Je préfère ce mot à celui de fierté, misérablement galvaudé dans des manifestations pitoyables. Ne rêvons pas d’une catho pride. Et j’aime aussi ce mot à cause du vieil adage latin, ubi honor, ibi onus : là où il y a honneur, il y a devoir. Retrouvons, messieurs, l’honneur d’être chrétiens. Les évènements de l’année écoulée, si déplorables qu’ils soient, ont peut-être fait reprendre conscience aux chrétiens, aux catholiques, qu’on ne peut pas se contenter de freiner dans la descente, et qu’il y a des moments où il faut réagir. « La seule manière de remonter à la source, c’est de marcher à contre-courant » : c’est Gustave Thibon qui faisait remarquer cela, dans les années 1970, justement. Et écoutez ceci : « On vous pousse à faire des lois nouvelles, des lois implacables, pour réprimer notre audace. Eh bien, faites-les, nous ne les redoutons pas. … Dans cette France, nous seuls, nous seuls catholiques, nous consentirions à n’être que des imbéciles et des lâches ? Nous nous reconnaîtrions à tel point abâtardis, dégénérés de nos pères, qu’il aille abdiquer notre raison dans les mains du rationalisme, livrer notre conscience à l’Université, notre liberté et notre dignité aux mains des légistes … au milieu d’un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes. Nous sommes les successeurs des martyrs, nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l’Apostat. Nous sommes les fils des croisés, nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire ». C’est Charles de Montalembert, messieurs, qui parlait ainsi, devant la Chambre des pairs, en avril 1844 ; il défendait, devant le gouvernement voltairien de la Monarchie de Juillet, la liberté de l’enseignement. Il avait trente-quatre ans. Je ne voudrais pas offenser les oreilles les plus intransigeantes par cette évocation d’un grand libéral, mais, messieurs, y a-t-il un mot à changer ? J’aimerai que nous retrouvions ce ton, ce courage, cette grandeur, pour dire plus hautement que nous ne le faisons souvent, « je suis chrétien ». Honte à nous, messieurs, car ce seul mot, christianus sum, envoyait les fidèles des premiers siècles devant les lions, et nous ne sommes parfois même pas capables de le dire devant nos collègues de bureau.

Et maintenant, que faire ? Messieurs, d’abord, notre devoir, et notre devoir d’état. Nous n’allons pas inventer un énième mouvement, un comité Théodule pour la rénovation du catholicisme du vingt-et-unième siècle. Charles Péguy, au temps de la naissance du militantisme catholique – qui lui faisait horreur – ne voulait rien être d’autre qu’un paroissien. Contentons-nous donc d’être des paroissiens. Mais soyons-le vraiment. Utilisons tout ce qui existe déjà, tout ce qui est en notre pouvoir, pour être catholiques, tout simplement. Ce que nous avons à faire nous sera donné par surcroît. Contentons-nous de demander, avec la liturgie de l’Église, « la claire vision de ce que nous devons faire et la force pour l’accomplir » : ut quae agenda sunt videant, et ad implenda quae viderint convalescant.

L’abbé B. MARTIN

Le démon de midi – L’acédie, mal obscur de notre temps


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Pour continuer nos réflexions préparatoires à notre « dîner du cercle des hommes », voici une autre référence bibliographique absolument nécessaire :


Jean-Charles Nault préface de Marc Ouellet, Editeur : L’ÉCHELLE DE JACOB, parution: 17/10/2013
« Le démon de l’acédie, qui est appelé aussi « démon de midi », est le plus pesant de tous », écrit Evagre au IVe siècle. Nos contemporains ignorent tout de l’acédie. Peu d’entre eux savent que c’est elle que la tradition spirituelle a identifiée avec le fameux « démon de midi » redouté par ceux qui traversent la « crise de la quarantaine ». Pourtant, si le mot a été oublié, le phénomène qu’il recouvre, lui, n’a pas disparu.

Qu’il suffise de lire les textes savoureux des premiers moines du désert ! L’expression même de « démon de midi » devrait éveiller notre vigilance. Habituellement, le démon est associé à la nuit et non au jour ! Ne serait-ce pas justement ce caractère inattendu d’un démon venant attaquer en plein jour qui ferait de l’acédie un mal si redoutable ? Quand le soleil de midi irradie sa lumière éclatante, l’acédie, elle, comme un mal obscur, plonge le coeur de celui qu’elle attaque dans la grisaille de la lassitude et la nuit du désespoir, Ce livre, au style simple et direct, se présente comme la mise à disposition, pour un large public, d’une longue recherche sur l’acédie.
L’auteur a eu l’intuition que celle-ci ne concernait pas seulement les moines, mais qu’elle menaçait tous les états de vie et qu’elle touchait directement la relation de l’homme avec Dieu. Au fil des pages, le lecteur se sent interpellé et engagé à considérer de nouveau ce qui fait l’essentiel de son existence.

Ajoutons que ce livre es tune sorte de « digest » de sa thèse de doctorat en théologie sous le titre La Saveur de Dieu, soutenue en 2001 à l’Institut Jean-Paul II au Latran et qui a remporté le prix Henri de Lubac en 2004. Le président du comité du prix n’était autre que le Cardinal Ratzinger, qui à cette occasion, relevait en une seule phrase résumant parfaitement la pensée du moine devenu depuis abbé de S. Wandrille :

« Le titre bien suggestif, La saveur de Dieu, est plus qu’une invitation à retrouver la joie du dynamisme de l’agir humain tendu vers Dieu. Je vous remercie pour cette précieuse contribution scientifique sur l’acédie. Elle servira sans aucun doute à beaucoup d’âmes, assoiffées de perfection, à retrouver les délices d’une vie spirituelle abreuvée à la source intarissable de l’Amour éternel. »

Évidemment cette phrase témoigne non seulement de l’excellence di propos du P. Nault, mais aussi de l’intelligence et de la culture exceptionnelles de notre pape émérite. En tout cas, pour vous donner l’avant-goût de cet ouvrage décisif, voici une présentation de la pensée du TRP Abbé dom Nault, abbé de S. Wandrille, avec le texte d’une conférence qu’il a prononcé sur le sujet à la demande du P. Matthieu Rougé, l’aumônier des élus chrétiens à Lourdes en 2011

 

Retrouver le goût du service de Dieu et des frères

Pèlerinage des Élus Chrétiens, Lourdes,Vendredi 8 avril 2011

    Tout d’abord, je voudrais vous dire combien je suis heureux, mais aussi impressionné, de me trouver avec vous, ce matin, à Lourdes, pour un moment de méditation spirituelle. Je remercie le Père Matthieu Rougé de m’avoir ainsi convié à vous dire quelques mots, même si je le fais « avec crainte et tremblement ». C’est aussi, pour moi, l’occasion d’exprimer publiquement ma reconnaissance et celle de l’abbaye envers Monsieur Charles Revet, pour l’amitié, le soutien et l’aide précieuse qu’il a toujours témoignés à notre égard, depuis de nombreuses années.

    En proposant, comme titre de cette intervention, « Retrouver le goût du service de Dieu et des frères », le Père Matthieu Rougé semble nous indiquer que nous avons « perdu » quelque chose. Il s’agit de « retrouver » un goût, une saveur, que nous avons perdus. Comment ne pas penser immédiatement à ce « dégoût spirituel », ce « dégoût des choses de Dieu » auquel la tradition spirituelle a donnée, depuis le IV° siècle, un nom étrange : l’acédie ?

    Ce n’est ni le lieu ni le moment de faire ici une présentation approfondie de ce phénomène à la fois complexe et redoutable qu’est l’acédie. Nous pourrons en parler à un autre moment, si vous le souhaitez. J’ai pensé, cependant, articuler mon propos, ce matin, autour de 3 attitudes spirituelles fondamentales (la joie, la liberté et la fidélité) dont on peut dire qu’elles sont comme le contre-pied des trois manifestations principales de l’acédie qui sont : la tristesse, le sentiment d’étouffement et l’infidélité. « La joie d’être sauvés », « La liberté des enfants de Dieu », « La fidélité du serviteur », voilà trois attitudes qui, parmi beaucoup d’autres, peuvent nous permettre, je pense, de « retrouver le goût du service de Dieu et des frères ».

 

I. La joie d’être sauvés

    Acédie, akèdia en grec, signifie littéralement « manque de soin pour son salut ». L’acédie est donc le fait de ne plus se préoccuper de sa vie spirituelle, considérée comme un fardeau ou une exigence qui nous attriste en ce sens qu’elle nous oblige à des renoncements. L’acédie se manifeste alors comme une véritable tristesse de Dieu (saint Thomas dit « tristesse du bien divin »). Face à cela, nous sommes appelés à retrouver la joie du salut.

    Pour illustrer cette première attitude, je voudrais partir d’un épisode bien connu de l’évangile de Luc, qui me semble particulièrement bien adapté au temps liturgique que nous vivons : le carême. Il s’agit de la conversion de Zachée, le chef des collecteurs d’impôts, au chapitre 19 de saint Luc. Cet épisode se présente comme un texte très bien construit, fait de deux parties bien agencées.

    Dans la première, Zachée cherche à voir qui est Jésus et il en prend les moyens. Il réussit à surmonter son handicap pour obtenir ce qu’il veut : il monte sur un sycomore et attend Jésus qui doit passer par là.

    Dans la deuxième partie, non seulement Zachée réussit à voir Jésus, mais il peut aussi lui parler. Mieux encore, il le reçoit dans sa maison, il lui offre le gîte et le couvert. Alors, debout, solennellement, Zachée fait à Jésus sa déclaration de conversion. Il fait un gros don aux pauvres et répare les torts qu’il a pu commettre. Par la grâce de Dieu, les richesses du publicain deviennent alors charité et justice. La leçon est claire : il n’y a pas de faute à être riche ; ce qui importe, c’est de savoir bien user de ses richesses.

    Pourtant, une lecture plus attentive peut nous permettre d’entrer plus profondément dans le mystère du salut, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

    Zachée semble au centre du récit. Saint Luc n’a guère l’habitude de donner des détails concernant les personnages qu’il évoque. Mais ici, il nous fait une description assez précise du chef des publicains, nous révélant qu’il est petit de taille et grand par ses richesses. Bien plus, il nous indique son nom, Zachée, qui signifie « le pur », « l’innocent ». Est-ce une ironie de Luc? En tout cas, les habitants de Jéricho ont certainement saisi l’inconvenance de ce nom. Leur réaction violente en voyant Jésus entrer chez Zachée le montrera bien.

    Zachée est monté dans un arbre, pour voir sans être vu, mais Jésus l’interpelle par son nom. Il descend alors aussi vite qu’il est monté et accueille Jésus chez lui, avec joie. On peut rapprocher ce texte d’un passage du livre de la Genèse, où Abraham donne l’hospitalité à trois hommes qui lui apparaissent au chêne de Mambré (Gn 18, 1-14). Dans les deux récits, se trouve un arbre, un chêne ou un sycomore, tous deux des arbres sacrés. Dans les deux récits, on retrouve le même empressement à accueillir l’hôte qui s’invite lui-même ; enfin, dans les deux récits, cet hôte mystérieux est identifié au « Seigneur ». Zachée, comme Abraham, reconnaît dans son hôte la visite de Dieu.

    Car c’est bien la rencontre avec le Seigneur qui provoque la déclaration de conversion, non pas une belle déclaration de principe, mais bien plutôt une déclaration d’impôts… Zachée reste un homme d’argent au coeur même de sa conversion : il ne se paie pas de mots, mais de chiffres! Ses paroles sont des pourcentages : il donnera « la moitié », il rendra au « quadruple ». Le coeur de Zachée change, mais son argent, lui aussi, change de mains. Zachée, dans le salut qui arrive aujourd’hui, reconnaît le passé (il a volé) et s’engage pour l’avenir (il va réparer).

    On découvre alors la signification profonde de son nom. En effet, Zachée peut se traduire aussi par « déclaré innocent », « acquitté ». Zachée est sauvé, est innocenté, il est rendu à la dignité de « fils d’Abraham ».

    Mais il faut aller plus loin. Car, en réalité, ce n’est pas Zachée le centre du récit, c’est Jésus. En effet, deux personnages sont à la recherche l’un de l’autre : si Zachée, le chef des publicains « cherche » à voir qui est Jésus, Jésus, lui, « Le Fils de l’homme », déclare être venu « chercher » ce qui est perdu, les publicains et les pécheurs. Cherchant à voir Jésus, Zachée fait ce qu’il faut pour renverser la situation : il n’hésite pas à monter dans un arbre pour voir celui qu’il cherche. Mais arrivé sous le sycomore, il n’est pas dit que Zachée voit Jésus mais l’inverse ; c’est Jésus qui « lève les yeux » vers lui, car lui aussi le cherche. Jésus prend l’initiative. Il se fait mendiant pour donner sans blesser. Il s’adresse au publicain comme un simple prédicateur ambulant en quête de son dîner : « Zachée, descends vite ». Il y a dans cette hâte du Christ une sorte d’humour plein de tendresse, un peu comme si le Seigneur voulait lui dire : Zachée, j’ai faim, dépêche-toi, comme il avait dit à la Samaritaine ; j’ai soif, donne-moi à boire! En réalité, je suis surtout impatient de me trouver dans ta demeure pour que s’accomplisse en toi le mystère de salut que je suis venu apporter au monde.

    Jésus lève les yeux, comme il le fait lorsqu’il s’adresse à son Père. Et le premier mot qu’il prononce, c’est le nom de Zachée. Jésus le rétablit dans sa dignité d’homme, il le remet « debout », l’attitude de la prière et de la familiarité avec Dieu. Le chef des publicains se perdait dans l’anonymat de la foule, il est rétabli dans sa dignité de « fils d’Abraham », héritier de la promesse. La foule empêchait Zachée de voir Jésus. Elle voudrait maintenant empêcher Jésus d’aller loger chez Zachée. Mais Jésus réfute publiquement l’opinion soutenue par les Rabbis selon laquelle les pécheurs publics ne peuvent prétendre au salut. « Aujourd’hui, le salut est arrivé dans cette maison ». C’est Jésus, le salut en personne, qui est entré chez Zachée, Jésus, celui qui « est venu pour sauver ». Le salut pour Zachée, certes, mais aussi, par voie de conséquence, pour les pauvres et ceux qui avaient été dépouillés. Zachée cherchait à voir Jésus ; toute l’action de Jésus consiste à lui ouvrir les yeux sur les autres. Renvoyé à lui-même, il est aussi renvoyé à ses frères, les pauvres, il est envoyé en mission.

    Tel est le mystère bouleversant de notre salut. Nous cherchons à voir Jésus, mais nous découvrons que c’est Jésus lui-même qui nous cherche, qui nous poursuit de son amour. Nous voulons monter pour rencontrer Dieu, mais nous découvrons que c’est Dieu lui-même qui est descendu pour planter sa tente parmi nous. Comme l’écrivait saint Irénée de Lyon, au II° siècle, « Le Verbe de Dieu qui a habité parmi l’homme, s’est fait fils de l’homme pour habituer l’homme à recevoir Dieu, et pour habituer Dieu à demeurer parmi l’homme, selon le bon plaisir du Père ».

    À chacun de nous, Dieu dit : « Aujourd’hui, il faut que j’aille demeurer chez toi ». Dans l’Eucharistie, Jésus vient frapper à la porte de notre coeur : « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi » (Ap 3, 20). Si nous ouvrons la porte de notre coeur, Jésus viendra vraiment « demeurer » chez nous. Mais Jésus est aussi le vrai Temple, le seul et unique sanctuaire, d’où coule la fontaine de l’eau vive jaillissant pour la vie éternelle, c’est lui qui vient sanctifier notre demeure lorsque nous ouvrons notre cœur pour accueillir sa Parole et que nous le recevons dans l’Eucharistie.

    Jésus, c’est toi le vrai Zachée, c’est toi, le Pur et l’Innocent, qui es mort pour les coupables que nous étions et qui n’attends qu’une chose : que nous te recevions avec joie.

 

II. La liberté des enfants de Dieu

    Au IV° siècle, Evagre le Pontique insiste sur la double dimension de l’acédie : une dimension spatiale (le sentiment d’être à l’étroit) et une dimension temporelle (le sentiment que le temps s’est arrêté). Arrêtons-nous, pour l’instant, sur la dimension spatiale. L’acédie se présente comme un sentiment d’étouffement, un sensation d’être à l’étroit dans le lieu – qu’il soit géographique, psychique ou spirituel – où l’on se trouve. L’acédie engendre alors la tentation de quitter le lieu, mais aussi de transgresser les limites, d’acquérir une liberté conçue comme une absence de contraintes.

    Face à cette acédie, nous sommes appelés retrouver la véritable liberté, la liberté des enfants de Dieu. Ici, peut nous éclairer le texte de Rm 8, 14-15 : « Tous ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs, qui nous fait nous écrier : Abba, Père ! ».

    Cette question de la liberté me semble d’une telle importance et d’une telle actualité, que je souhaiterais m’y arrêter un peu.

    On peut dire que l’un des plus grands bouleversement de la pensée chrétienne a pour origine la question de la liberté. C’est, en effet, au XIV° siècle que le franciscain Guillaume d’Ockham (1300-1350) élabore, en opposition à saint Thomas d’Aquin, une nouvelle conception de la liberté, qu’il appelle « liberté d’indifférence » (libertas indifferentiæ). Pourquoi ce nom ? Parce que, selon lui, l’homme est dans une indétermination totale, dans une indifférence totale, face au bien ou au mal.

    Il faut bien réaliser que nous sommes, aujourd’hui, tellement marqués par cette conception, que nous avons de la difficulté à nous représenter la liberté autrement que comme la possibilité de choisir entre des contraires. Or cette nouvelle conception élaborée par Ockham est une véritable révolution par rapport à la conception classique de la liberté. Pour la tradition philosophique et théologique, et saint Thomas d’Aquin en particulier, la liberté est le pouvoir qu’a l’homme – pouvoir qui appartient conjointement à l’intelligence et à la volonté – d’accomplir des actions de qualité, des actions bonnes, des actions excellentes, des actions parfaites, quand il veut et comme il veut. La liberté de l’homme est donc, selon lui, la capacité qu’il a d’accomplir facilement, durablement et joyeusement, des actes bons. Cette liberté est définie par l’attrait du bien.

    Guillaume d’Ockham, lui, fait de la liberté un moment « antérieur » à l’intelligence et à la volonté. L’homme n’est plus du tout attiré par le bien. Il se trouve dans une indifférence totale face au bien et au mal. Pour qu’il puisse choisir entre bien et mal, il va donc falloir l’intervention d’un élément extérieur, qu’Ockham identifie avec la loi. Désormais, selon cette conception, c’est l’obéissance à la loi qui va définir le bien : « c’est bien parce que la loi me le demande » et non plus « la loi me le demande parce que c’est bien ». Nous sommes ici en présence d’une véritable révolution.

    S’il n’y a plus d’attrait qui nous pousse vers le Bien, cela veut dire que l’homme n’a plus en lui ce que saint Thomas appelait les « inclinations naturelles » et dont il faisait une pièce maîtresse de sa doctrine morale. De par sa création à l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme naturellement est orienté vers le Vrai, vers le Bien, vers Dieu, vers l’union au sexe opposé, vers la conservation de la vie. Ockham, lui, rejette les inclinations naturelles. Elles lui semblent porter atteinte à sa liberté. Il pense que si l’homme est naturellement orienté vers le Bien, alors il n’est plus libre.

    Qu’est-ce qui va désormais amener l’homme à choisir ? Il faut un élément extérieur, extrinsèque, qu’Ockham identifie avec la loi de Dieu. Cependant, selon lui, cette loi de Dieu n’a pas de relation intrinsèque, intérieure, avec le bien. Elle est le fruit de la liberté divine, qui est le summum de l’indifférence. Pour Ockham, Dieu a décrété des commandements dans le Décalogue par indifférence. Il aurait pu dire autre chose. Il aurait pu dire : « tu dois tuer », « tu dois commettre l’adultère », et c’est cela qu’il aurait fallu faire. Ici naît la morale de l’obligation. Puisque la bonté de l’agir n’est plus à l’intérieur de cet agir, il faut un élément extérieur qui vienne le pousser à choisir. Cet élément, c’est la loi de Dieu. L’homme agit en fonction d’une loi qui n’est plus inscrite en lui, qui lui est totalement extérieure, qui est totalement arbitraire et que l’homme ne doit accomplir que par décret de Dieu.

    Qu’y a-t-il de pervers dans ce raisonnement ? Au début, rien ne change concrètement. On continue de suivre la loi du Décalogue. Ce qui change, c’est la raison pour laquelle on le fait. On ne suit pas le Décalogue parce qu’il y a une bonté interne au commandement. On suit le Décalogue simplement parce que Dieu le commande, indépendamment d’une valeur bonne en elle-même. Mais le jour où l’autorité de Dieu est remise en cause, tout s’arrête : qui est Dieu pour m’imposer cela, finalement ?

    La morale kantienne poussera encore plus loin le point de vue d’Ockham : la bonté de l’acte vient uniquement de son caractère obligatoire, au point que si jamais l’homme trouve un peu de plaisir dans ce qu’il fait, l’acte n’est plus moral. Plus c’est obligatoire, plus ça contrarie les aspirations profondes de l’homme, meilleur c’est. Le jansénisme vient très facilement s’engouffrer là-dedans.

    A l’apparition du positivisme, la Loi de Dieu sera remise en cause : « Qui donc est Dieu pour m’imposer sa Loi ? » Le critère du bien deviendra alors la loi civile. Plus tard encore, lorsque la loi civile sera elle-même remise en cause, on se mettra autour d’une table et on essaiera de trouver un « consensus ». Vous voyez comment les questions de bio-éthique sont au cœur de cette problématique.

    Face à cette perversion de la liberté, considérée comme la possibilité de choisir et la possibilité de « transgresser » , il nous faut redécouvrir la vraie liberté des enfants de Dieu, qui est la liberté de faire le bien, c’est-à-dire une liberté de qualité.

    Selon cette conception de la liberté, la loi n’est plus le critère du bien, mais elle est un pédagogue qui aide à faire le bien. Bien plus, l’homme possède en lui une autre Loi, une loi de liberté, qui est l’Esprit Saint lui-même. L’Esprit Saint vient nous guider de l’intérieur vers la vérité tout entière. Dans ce cas, il n’y a plus de contradiction, d’opposition, entre liberté et loi. La loi intérieure n’est pas là pour contraindre ma liberté, mais pour m’aider à devenir vraiment libre.

    En commentant Rm 8, 14 que je vous citais tout à l’heure, saint Thomas d’Aquin a des phrases magnifiques. Voici ce qu’il dit, substantiellement. La traduction de Rm 8, 14 qu’il avait sous les yeux disait ceci : « Qui Spiritu Dei aguntur, hi sunt filii Dei », c’est-à-dire : « Ceux qui sont agis par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu ». Saint Thomas s’intéresse au passif « aguntur ». Quels sont ceux qui « sont agis » ? se demande-t-il. Il répond : ce sont les animaux, qui sont agis, mus, par leurs instincts. Ils ont faim, ils mangent. Ils ont soif, ils boivent. Ils ont envie de se reproduire, ils se reproduisent. L’homme au contraire, en tant qu’être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, est maître de ses actes. Les hommes « agunt », ils agissent. Mais les saints, les spirituels, s’ils agissent (agunt) en tant qu’hommes, de nouveau ils sont agis (aguntur), mais cette fois ils le sont par un instinct qui n’est plus charnel, mais par l’instinct du Saint-Esprit (instinctus Spiritus Sancti). Celui-ci nous configure au Fils, pour que nous soyons fils dans le Fils. Toute notre vie morale, c’est donc de nous laisser agir par l’Esprit. Et c’est le don de la sagesse qui nous aide à le faire, nous donnant une « connaturalité » avec le bien qui nous permet de sentir les choses comme Dieu les sent. N’est-ce pas magnifique ?

    Pour illustrer encore cela, je voudrais vous dire quelques mots sur la Vierge Marie, puisque nous sommes à Lourdes, plus particulièrement sur le mystère de l’Immaculée Conception. Depuis des siècles, nous respirons, dans l’air ambiant, ce soupçon qu’une personne qui ne pèche pas du tout est au fond ennuyeuse ; que quelque chose manque à sa vie ; on nous fait croire subtilement qu’être véritablement hommes comprend également la liberté de dire non, de descendre au fond des ténèbres du péché et de vouloir agir tout seuls ; on veut nous faire croire que si nous faisons toujours le bien, nous perdons notre liberté.

    Cependant, le mystère de l’Immaculée Conception nous fait comprendre, au contraire, que l’homme qui s’abandonne totalement entre les mains de Dieu ne devient pas une marionnette, une personne consentante et ennuyeuse, qui perdrait sa liberté. Car, en réalité, seul l’homme qui se remet totalement à Dieu trouve la liberté véritable, découvre l’ampleur vaste et créative de la liberté du bien. L’homme qui se tourne vers Dieu ne devient pas plus petit, mais plus grand, car grâce à Dieu et avec Lui, il devient vraiment lui-même. Plus encore, il est appelé à devenir Dieu par participation. Et c’est lorsqu’il sera totalement participant de la nature divine, qu’il sera pleinement lui-même, qu’il sera pleinement libre. D’autre part, l’homme qui se remet entre les mains de Dieu ne s’éloigne pas des autres en se retirant égoïstement dans le bien ; au contraire, ce n’est qu’alors que son cœur s’éveille vraiment et qu’il devient une personne sensible et donc bienveillante et ouverte à tous.

    Plus l’homme est proche de Dieu et plus il est proche des hommes. Nous le voyons précisément en Marie. Le fait qu’elle soit totalement auprès de Dieu est la raison pour laquelle elle est également si proche de tous les hommes. La gloire de Dieu dont elle est participante abolit toute distance et a pour effet de la rendre présente à chacun de nous, à tout moment de son existence, comme si chacun de nous était pour elle unique au monde.

    Telle est la liberté à laquelle nous sommes appelés : la liberté des enfants de Dieu.

 

III. La fidélité du serviteur

    La deuxième dimension de l’acédie est une dimension temporelle, nous l’avons dit. Selon cette dimension, l’acédie se présente comme une incapacité de durer, de persévérer. L’esprit d’acédie, démon de midi, vient nous faire regretter de nous être engagés. Au milieu de la journée, ou au milieu de la vie, nous sommes tentés de désespérer devant l’apparente infécondité de notre « matinée ». Arrive alors la tentation de remettre en cause notre engagement et de penser qu’il est encore temps de « faire autre chose ». Face au découragement et à la tentation d’infidélité, nous sommes appelés à redécouvrir la fidélité de Dieu et, en particulier, la fidélité du serviteur.

    Pour illustrer cette troisième attitude, je voudrais revenir sur un texte fondamental qui, là encore, est particulièrement adapté à la période que nous vivons liturgiquement : il s’agit du récit du lavement des pieds, au chapitre 13 de l’évangile de Jean.

    Les exégètes s’accordent aujourd’hui pour reconnaître que l’Évangile de saint Jean comporte deux parties : un livre des signes (Jn 2-12) et un livre de la gloire (Jn 13-21). Cette disposition met fortement l’accent sur le mystère des trois jours, le Mystère pascal. Les signes annoncent déjà et interprètent à l’avance la réalité de ces jours, dont le contenu essentiel se trouve désigné par le mot « gloire ».

    Dans cette structure, Jn 13 revêt une importance particulière. La première partie, à travers le geste symbolique du lavement des pieds, expose la signification de la vie et de la mort de Jésus. Dans cette perspective, la frontière s’efface entre la vie et la mort du Seigneur, qui apparaissent alors comme un acte unique où Jésus, le Fils de Dieu, lave les pieds souillés de l’homme. Le Seigneur accepte le service de l’esclave, et il l’accomplit ; il exécute d’humbles travaux, les plus bas du monde, pour nous permettre d’accéder à la table et de communiquer entre nous et avec Dieu, pour nous accoutumer au culte, à la proximité avec Dieu. Pour l’évangéliste saint Jean, l’acte du lavement des pieds devient la représentation de tout ce qu’est la vie de Jésus : se lever de table, déposer le vêtement de gloire, se pencher vers nous dans le mystère du pardon, se mettre au service de la vie et de la mort humaines.

    A la veille de sa passion et de sa mort, le Seigneur Jésus voulut rassembler autour de lui encore une fois ses Apôtres, afin de leur remettre ses dernières consignes et de leur donner le témoignage suprême de son amour. Entrons, nous aussi, dans la chambre haute et apprêtons-nous à écouter les pensées les plus intimes qu’il désire nous confier ; apprêtons-nous, en particulier, à accueillir le geste et le don qu’il a prévus pour ce dernier rendez-vous.

    « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1) : Dieu aime sa créature, l’homme ; il l’aime même dans sa chute et ne l’abandonne pas à lui-même. Il aime jusqu’au bout. Il va jusqu’au bout avec son amour, jusqu’à l’extrême : il descend de sa gloire divine. Il dépose les habits de sa gloire divine et revêt les vêtements de l’esclave. Il descend jusqu’au degré le plus bas de notre chute. Il s’agenouille devant nous et nous rend le service de l’esclave ; il lave nos pieds sales, afin que nous devenions admissibles à la table de Dieu, afin que nous devenions dignes de prendre place à sa table – une chose que, par nous-mêmes, nous ne pourrions ni ne devrions jamais faire

    Si Jésus lave les pieds de ses disciples, ce n’est pas seulement pour leur donner une leçon d’humilité, qui aurait pu être comprise assez facilement, même si elle était difficile à accepter. Au contraire, Jésus dit à Pierre : « Par la suite, tu comprendras ». Il y a donc un « mystère » dans ce lavement des pieds, un mystère qu’on ne peut comprendre que par un don nouveau de l’Esprit Saint, reçu par Pierre à la Pentecôte. Jésus apporte une vision nouvelle, une nouvelle façon de vivre, impossible à imiter avec nos seules ressources humaines. Le lavement des pieds semble donc résumer tout l’enseignement et le message de Jésus. Les gestes parlent parfois plus que les paroles.

    Pour indiquer la nouveauté radicale et les mœurs transformées de son Royaume à Lui, Jésus fait ce geste choquant, inacceptable, qui constitue comme une épreuve pour ses disciples, car ils ne peuvent le comprendre. Lui, le Seigneur, se met dans un état de soumission devant ses disciples. Dans aucune culture, un maître ne fait cela. Un chef est un chef. Il est « en haut ». C’est comme si Jésus était en train de dire : « Oui, c’est comme cela qu’on aime dans mon royaume ». C’est pourquoi, avoir les pieds lavés par Jésus n’est pas facultatif, mais c’est la façon d’entrer dans son Royaume.

    La folie de ce geste du lavement des pieds est, pour les disciples, comme une figure, une préparation d’une autre folie : Jésus, dépouillé de ses vêtements, totalement nu, cloué sur une croix et criant : « J’ai soif! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Sur la Croix, Jésus ne s’identifie plus seulement à l’esclave, mais au criminel et à tous ceux qui se sentent abandonnés de Dieu. C’est par et dans ce geste de faiblesse, à la Croix, dans l’acceptation d’être totalement vaincu, qu’il donne la vie, qu’il sauve l’humanité. En accueillant dans sa chair si sensible et si belle la violence humaine, il la transforme en tendresse et en pardon. Il ouvre la porte de l’amour divin à toute l’humanité.

    Jésus lui-même a eu ses propres pieds lavés par les larmes d’une femme pécheresse (Lc 7, 36), puis, plus tard, par le parfum précieux de Marie de Béthanie (Jn 12, 1-3). Il a expérimenté, dans son être et son coeur, combien ces gestes exprimaient l’amour. C’étaient des gestes relationnels et il a dû en être profondément ému. A son tour, il veut accomplir ce geste à l’égard de ses disciples pour leur exprimer son amour. C’est pourquoi il dépose ses vêtements.

    Dans l’Evangile, on parle des « vêtements » et de la « tunique ». Les vêtements désignent la robe « extérieure » ; la tunique est une sorte de vêtement de dessous, une tenue d’« intérieur », de familiarité. Dans le récit de la Passion, il est dit que les soldats déchirèrent les vêtements, sans doute pour en faire des chiffons. Mais la tunique était trop belle pour cela. Il la tirèrent au sort. Au moment du lavement des pieds, Jésus retira donc le vêtement extérieur. Les vêtements extérieurs manifestent une fonction, ils expriment une certaine identité, dignité, autorité. Ils signifient une place dans la hiérarchie sociale. Certes, Jésus a retiré sa robe pour faciliter le lavement des pieds de ses disciples. Il était alors habillé de la tunique, qui était aussi un vêtement de travail. Mais il y a sans doute une raison plus profonde et plus intérieure à ce geste. D’ailleurs, saint Jean l’indique par sa façon d’écrire, qui révèle et cache, à la fois, le mystère. Les mots qu’il utilise « il dépose ses vêtements » et « il reprend ses vêtements » sont les mêmes que Jésus utilise pour dire, dans l’évangile du Bon Pasteur, qu’il donne (dépose) sa vie et qu’il la reprend (Jn 10, 11.15.17-18). Déposer ses vêtements a donc ici le sens de donner sa vie.

    On pourrait dire que, par ce geste, Jésus, le Verbe de Dieu, le Fils unique bien-aimé du Père, cache sa gloire en empruntant une voie d’humilité et de petitesse. Mais peut-être peut-on dire aussi qu’en ôtant ses vêtements, il est, en réalité, en train de révéler sa vraie gloire, sa vraie nature, le sens profond de sa personne et les désirs intimes de son cœur. Car Dieu est amour et il veut se donner aux êtres humains, les attirer tous au cœur de l’amour trinitaire.

    Dans l’Écriture Sainte, l’eau a une signification de vie, mais aussi de pardon. En lavant les pieds de ses disciples, Jésus leur pardonne. Il lave la saleté de leurs pieds en signe de purification de leur cœur. Il lave les pieds de Pierre, lui pardonnant par avance, car, dans quelques heures, Pierre l’aura renié 3 fois. Les pieds sont un symbole d’autorité et parfois même de dureté. Dans certaines cultures, pour signifier le respect ou la soumission à quelqu’un, on baise ses pieds. Ici, Jésus lave tous les abus d’autorité de ses disciples et tous les désirs de pouvoir et de grandeur qui sont en eux.

    Jésus ne s’incline pas devant des hommes qui le mériteraient, qui en seraient dignes. Parmi ceux dont il lave les pieds, il y a Pierre, nous venons de le dire, mais il y a aussi Judas. Lorsqu’il lave les pieds de Judas, Jésus sait que celui-ci va le trahir. Jésus aime Judas. Il l’avait appelé à le suivre et à devenir son ami. Il ne cherche pas à arrêter ses démarches de mort, mais en lui lavant les pieds, il lui dit : « Je t’aime, quoi qu’il arrive, je t’aime et je t’aimerai toujours ». Lorsqu’il s’agenouille devant tous ces hommes, ses disciples qu’il a choisis et aimés, Jésus connaît toutes ces trahisons, ces reniements. Cela donne à son geste une extraordinaire densité : Dieu se met à genoux devant les pécheurs que nous sommes tous.

    Jésus termine en disant : « c’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ». C’est la seule fois, dans l’Évangile, que Jésus se propose ainsi lui-même, de manière aussi explicite, comme un « exemple » à imiter. Tout ce qu’il a enseigné, tout ce qu’il a accompli se trouve donc ainsi concentré, résumé dans ce passage de l’Évangile de Jean. En quoi consiste le fait de « nous laver les pieds les uns les autres » ? Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

    Certes, toute œuvre de bonté pour l’autre — en particulier pour ceux qui souffrent et pour ceux qui sont peu estimés — est un service de lavement de pieds. Le Seigneur nous appelle à cela : descendre, apprendre l’humilité, ôter les vêtements qui nous donnent un statut spécial, les masques derrière lesquels nous nous cachons, pour nous présenter humbles, appauvris, vulnérables devant nos frères. Mais nous laver les pieds les uns les autres signifie surtout nous pardonner inlassablement les uns les autres, recommencer sans cesse à nouveau ensemble, même si cela peut paraître inutile.

    Jésus nous appelle ainsi à une attitude entièrement nouvelle, à une façon tout autre – humainement impossible – d’exercer l’autorité. Lui-même se présente « comme celui qui sert » (Lc 22, 27) et il nous invite à sa table. Heureux serons-nous si, lorsqu’il arrivera, il nous trouve en train de veiller. En vérité, il se ceindra lui-même, nous fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il nous servira ». Tel est notre Dieu, qui se révèle pleinement pour nous en Jésus-Christ.


Conclusion

    Pour retrouver le goût de servir Dieu et les frères, je vous ai donc proposé de cultiver trois attitudes spirituelles : la joie d’être sauvés, la liberté des enfants de Dieu et la fidélité du serviteur. Le Christ nous dit : « Vous n’êtes pas du monde » (Jn 15, 19) et saint Paul renchérit : « Ne vous modelez pas sur le monde présent » (Rm 12, 2). C’est donc que le combat spirituel est inhérent à la condition du chrétien : il consiste à atteindre la liberté d’habiter son cœur, dans la paix, pour y demeurer en Dieu. La demeure à ne quitter à aucun prix, c’est donc le lieu même de l’agir chrétien, cet agir qui se déroule dans l’espace et dans le temps, sous la conduite de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint meut le chrétien de l’intérieur et lui donne d’anticiper déjà, dans ses actes, la rencontre définitive dans la demeure éternelle : la maison du Père. Or, ici-bas, l’agir lui-même a une demeure, et cette demeure, c’est l’Église.

    C’est donc dans l’Église que nous atteindrons la vraie joie du salut, la vraie liberté des enfants de Dieu, et la vraie fidélité. Alors, pour terminer, je vous laisse une parole magnifique de saint Augustin, que le Pape Jean-Paul II cite dans sa grande encyclique Veritatis Splendor : « Ne cherche pas à être libéré en t’éloignant de la maison de ton libérateur ! » (S. AUGUSTIN, Enarratio in Psalmum XCIX, 7. Cf. JEAN-PAUL II, Lettre Encyclique « Veritatis Splendor« , n. 87).

Créé pour la grandeur – le leadership comme idéal de vie

Dans le cadre de la préparation à notre « soirée et dîner des hommes », le lundi de Pâques prochain, précédée par une messe latine et grégorienne (comme il se doit !), voici ci-dessous de quoi partager quelques premières réflexions en avance phase. D’autres idées suivront.

Rappel : cette idée de « cercle des hommes » a mûri dans l’intelligence et la conscience de plusieurs membres de notre clergé, exercent leur ministère sur le territoire de la paroisse Saint Etienne (centre ville de Saint Etienne 42000), dont notre curé. Et les idées maîtresses ont même été formalisées par l’abbé Demets sur son blog consultable ici : la Pipe, la pinte et la croix ! http://defidecatholica.blogspot.fr/2014/01/la-pinte-la-biere-et-la-croix.html

 


Alexandre Havard : Créé pourla grandeur, le leadership comme idéal de vie, 2007. Éditions Le Laurier.

L’auteur nous invite à réfléchir sur deux vertus particulièrement mal connues aujourd’hui : l’humilité et la magnanimité. Loin de s’exclure, elles sont inséparables. La magnanimité et l’humilité sont les vertus spécifiques des leaders. La magnanimité et l’humilité sont des mots dont le contenu est lourd de sens, des mots qui possèdent une charge existentielle et émotionnelle extraordinaire, des mots qui vont droit au cœur car ils sont porteur d’un idéal de vie (…). Le leadership est un idéal de vie qui reconnaît, assimile et propage la vérité sur l’homme.
Principaux titres des chapitres : « L’idéal de la magnanimité », « L’idéal de l’humilité », « Développer le sens moral », « Développer la magnanimité », « Développer l’humilité ».
Alexandre Dianine-Havard est né à Paris. Il a travaillé comme avocat à Strasbourg et Helsinki. Il est le fondateur du Havard Virtuous Leadership Institute (www.hvli.org).
Depuis 1994 il enseigne le leadership dans de nombreux pays. Il réside actuellement à Moscou. Son livre La méthode Havard (2008) a été traduit en 15 langues.

Introduction générale

Dans La méthode Havard, pour un leadership authentique, publié aux États-Unis en 2007, j’ai exposé ma vision du leadership. Cette vision on peut la résumer en dix points :

 

1. Le leadership authentique doit être basé sur une anthropologie authentique : celle qui inclut l’arétologie, la science des vertus. La vertu est une habitude de l’intelligence, de la volonté et du cœur qui nous permet d’atteindre l’excellence et l’efficacité personnelle. Le leadership est intrinsèquement lié à la vertu pour deux raisons : 1) parce que c’est la vertu qui crée la confiance qui est la condition sine qua non du leadership ; 2) parce que la vertu est une force dynamique qui accroît la capacité d’agir, si nécessaire au leader (le mot « vertu » vient du mot latin virtus qui signifie « force » ou « pouvoir ») ; la vertu permet au leader de faire ce que l’on attend de lui.

2. La magnanimité et l’humilité, qui sont principalement des vertus du cœur, constituent l’essence du leadership. La magnanimité est l’habitude de tendre vers de grandes choses. Les leaders sont magnanimes dans leurs rêves, leurs visions et leur sens de la mission ; ils le sont aussi dans leur capacité à se fixer à eux-mêmes et aux autres des objectifs personnels et organisationnels élevés. L’humilité est l’habitude de servir les autres. Pour un leader, pratiquer l’humilité, c’est tirer en avant plutôt que pousser, enseigner plutôt que commander, inspirer plutôt que réprimander. Pratiquer l’humilité, c’est donner à ceux qu’on dirige la capacité de se réaliser eux-mêmes et d’atteindre la grandeur. Le leader est toujours un enseignant ; il est toujours aussi un père ou une mère pour ceux qu’ils dirigent. Les suiveurs du leader sont les personnes qu’il sert. La magnanimité et l’humilité sont les vertus spécifiques du leader : elles constituent ensemble l’essence du leadership.

3. Les vertus de prudence (sagesse pratique), courage, maîtrise de soi et justice, qui sont principalement des vertus de l’intelligence et de la volonté, constituent les fondements du leadership. La prudence augmente la capacité du leader à prendre les bonnes décisions ; le courage lui permet de maintenir le cap et de résister aux pressions de toutes sortes ; la maîtrise de soi subordonne ses émotions et ses passions à sa raison et projette leur énergie vitale dans l’accomplissement de sa mission ; la justice lui permet de donner à chacun son dû. Si ces quatre vertus que l’on appelle cardinales ne constituent pas l’essence du leadership, elles en constituent la base sans laquelle le leadership s’effondre.

4. On ne naît pas leader, on le devient. La vertu est une habitude acquise par la pratique. Le leadership est une question de caractère (vertu, liberté, croissance), et non de tempérament (biologie, conditionnement, stagnation). Le tempérament peut favoriser le développement de certaines vertus et ralentir le développement d’autres, mais il arrive un moment dans la vie du leader ou ses vertus impriment un caractère (un sceau) sur son tempérament, de sorte que son tempérament cesse de le dominer. Le tempérament n’est pas un obstacle au leadership : l’obstacle au leadership est le manque de caractère, l’absence d’énergie morale qui nous rend esclaves de notre constitution biologique.

5. Le leader ne dirige pas au moyen de la potestas ou pouvoir inhérent à ses fonctions. Il dirige au moyen de l’auctoritas, de l’autorité qui provient du caractère. Ceux qui dirigent au moyen de la potestas, parce qu’ils manquent d’autorité, ne sont des leaders que de nom. C’est un cercle vicieux : celui qui manque d’autorité (auctoritas) tend à abuser de son pouvoir (potestas), ce qui provoque une érosion plus ample de son autorité, et le chemin vers l’authentique leadership est pour lui définitivement bloqué. Le leadership n’est pas une question de rang ou de position. Être un leader, ce n’est pas la même chose qu’être un « chef » ou un « patron ». Le leadership est une manière d’être. Toute personne, quelle que soit sa place dans la société ou dans une organisation, peut être un leader.

6. Pour grandir en vertu, il faut : 1) contempler la vertu afin d’en percevoir la beauté intrinsèque et la désirer ardemment (rôle du cœur) ; 2) agir vertueusement d’une manière habituelle (rôle de la volonté) ; et 3) pratiquer toutes les vertus simultanément au moyen d’une attention particulière portée à la prudence, qui est le guide de toutes les vertus (rôle de la raison).

7. Par la pratique des vertus les leaders en arrivent à posséder la maturité sous tous ses aspects : dans leurs jugements, leurs émotions, leur comportement. Les signes de la maturité sont la confiance en soi et la cohérence, la stabilité psychologique, la joie et l’optimisme, le naturel, le sens de la liberté et de la responsabilité, la paix intérieure. Les leaders ne sont ni sceptiques ni cyniques, ils sont réalistes. Le réalisme est la capacité d’entretenir les nobles aspirations de l’âme, même lorsqu’on est assailli par ses propres faiblesses personnelles. Être réaliste n’est pas céder à la faiblesse, mais la dominer par la pratique des vertus.

8. Le leader rejette toute approche utilitariste de la vertu. La vertu n’est pas quelque chose qu’il cultive avant tout pour devenir efficace dans ce qu’il fait. Il cultive la vertu en premier lieu pour se réaliser comme être humain. L’efficacité n’est pas l’objectif de la croissance spirituelle : c’est simplement l’un de ses multiples résultats.

9. Les leaders pratiquent l’éthique des vertus, plutôt qu’une éthique basée sur des règles. L’éthique des vertus ne nie pas la validité des règles, mais elle affirme que les règles ne constituent pas le fondement ultime de l’éthique. Les règles doivent être au service de la vertu. L’éthique des vertus favorise amplement la créativité du leader.

10. La pratique des vertus spécifiquement chrétiennes – la foi, l’espérance et la charité – a une impact formidable sur le leadership. Ces vertus surnaturelles élèvent, renforcent, et transfigurent les vertus naturelles de magnanimité et d’humilité qui constituent l’essence du leadership, et les vertus naturelles de prudence, courage, maîtrise de soi et justice, qui en constituent les fondements. Aucune étude du leadership ne saurait être complète si elle néglige de considérer les vertus surnaturelles.

Créé pour la grandeur (2011) est un approfondissement de mon premier livre La méthode Havard (2007). Ces deux ouvrages constituent ensemble un tout indivisible.

Il m’a fallut deux ans – deux ans de recherches – pour comprendre que la magnanimité et l’humilité sont les vertus spécifiques des leaders. C’est après avoir observé leur vie et leur comportement que j’en suis arrivé à cette conclusion. Deux ans pour deux mots, « quelle misère ! » dira-t-on. Quelle misère, effectivement, s’il s’agissait de mots anodins. Mais voilà que la magnanimité et l’humilité sont des mots dont le contenu est lourd de sens, des mots qui possèdent une charge existentielle et émotionnelle extraordinaire, des mots qui vont droit au cœur car ils sont porteur d’un idéal de vie.

Le leadership est un idéal de vie. Voilà quelle fut ma découverte et voilà quelle fut ma surprise.

On peut et l’on doit baser ses actions sur la prudence, le courage, la maîtrise de soi et la justice. Mais l’on ne peut fonder son existence que sur la magnanimité et l’humilité, sur l’idéal de la grandeur et l’idéal du service : sur l’idéal du leadership. La magnanimité répond à la soif de vivre une vie pleine et intense ; l’humilité répond à la soif d’aimer et de se sacrifier pour les autres. Consciemment ou inconsciemment le cœur de tout être humain éprouve cette soif de vivre et cette soif d’aimer. La magnanimité et l’humilité sont ainsi les conditions sine qua non de la réalisation personnelle.

La magnanimité et l’humilité sont deux vertus que l’on ne saurait séparer l’une de l’autre. Elles constituent ensemble un unique idéal : l’idéal de la dignité et de la grandeur de l’homme. La magnanimité est une affirmation de notre dignité et de notre grandeur personnelle ; l’humilité est une affirmation de la dignité et de la grandeur de l’autre.

La magnanimité et l’humilité sont les fruits d’une appréciation juste de la valeur de l’homme ; la pusillanimité, qui empêche l’homme de se comprendre lui-même, et l’orgueil, qui l’empêche de comprendre les autres, sont les fruits d’une appréciation erronée. Le leadership est un idéal de vie qui reconnaît, assimile et propage la vérité sur l’homme.

 

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