Il faut remettre Dieu au centre de la messe

Une interview de Don Nicola Bux, traduit de l’italien. Merci à Diakonos.


On ne plaisante pas avec les sacrements, le dernier livre de Don Nicola Bux

Il vient de publier un livre avec Batman et Wonder Woman en couverture, même si le titre semble évoquer autre chose : « On ne plaisante pas avec les sacrements» (Con i sacramenti non si scherza) aux éditions Cantagalli. Don Nicola Bux, ancien consulteur de l’Office des Célébrations liturgiques de Benoît XVI, actuel consulteur de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, professeur de Liturgie orientale et de théologie sacramentaire à la Faculté théologique des Pouilles peut être considéré comme un expert de cette « réforme de la réforme » liturgique dont le Cardinal Robert Sarah a parlé à la convention pour la Sainte Liturgie qui s’est déroulée récemment à Londres. Le Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin a affirmé qu’il fallait revenir « le plus vite possible » à une orientation commune du prêtre et des fidèles dans la célébration liturgique avant d’ajouter que le Pape François lui avait demandé d’étudier la « réforme de la réforme » liturgique que Benoît XVI appelait de ses vœux.

Don Bux, que signifie cette demande du Cardinal Sarah que tous se tournent ad orientem ?

La Présentation Générale du Missel Romain mentionne déjà au point 299 que la célébration peut se dérouler « face au peuple » mais n’exclut en rien que l’on puisse célébrer versus Deum ou ad Orientem. L’Orient c’est avant tout Jésus-Christ selon l’hymne du Bénédictus (en français « Quand nous visite l’astre d’en-haut », en latin « qua vistabit nos Oriens ex alto »), c’est également le point cardinal vers lequel les églises étaient orientées, au moins jusqu’à la fin du XVIe siècle en Occident et encore de nos jours en Orient : depuis les origines, cette orientation était matérialisée par la croix installée dans l’abside à laquelle s’adressait le prêtre. Alors que la liturgie « vers le peuple » met en évidence la place centrale de la figure du ministre jusqu’à refermer la communauté sur elle-même, le regard ad Deum ouvre cette même assemblée à ce que Vatican II définissait comme étant la dimension eschatologique de la liturgie : c’est-à-dire la Présence du Seigneur qui vient au milieu de son peuple. Dans la liturgie, riche en symboles, rien n’est laissé au hasard : l’orientation versus Deum per Iesum Christum (vers le Seigneur à travers le Christ Jésus) nous rappelle que nous « nous tournons vers le Seigneur ». Pour approfondir ce point, je conseille la lecture de l’étude de U.M. Lang, « Se tourner vers le Seigneur » qui a été traduit en plusieurs langues.

Mais le prêtre n’est-il pas déjà censé représenter le Christ ?

Le prêtre représente certainement le Christ (cfr. Sacrosantum Concilium, n. 7) mais il n’est pas Jésus-Christ qui n’est vraiment, réellement et substantiellement présent que dans le Sacrement de l’Eucharistie. C’est pour cela que Jésus-Christ et donc le sacrement doit être le point central de la liturgie. Il est très significatif que, de tout temps, la croix ait indiqué le point cardinal vers lequel la prière devait s’orienter. Le Cardinal Sarah, dans un moment où la déformation anthropocentrique de la liturgie est forte, invite à ce que l’on restitue à la Présence divine sa place centrale, représentée par l’orientation commune du prêtre et du peuple vers la Croix.

Le cardinal a dit que le Pape François lui a demandé d’approfondir la soi-disant « réforme de la réforme » liturgique qui fut lancée par son prédécesseur. De quoi s’agit-il ?

Benoît XVI avait observé que lors de la réforme de la liturgie à la suite du Concile Vatican II, c’est un peu comme si l’on s’était retrouvé devant une immense fresque précieuse à restaurer. Cette restauration a malheureusement été réalisée en toute hâte et de façon agressive, au point que l’on a risqué d’endommager la fresque elle-même. Voilà pourquoi il est important d’étudier la « réforme de la réforme ». Plusieurs spécialistes de la liturgie comme par exemple Klaus Gamber et Louis Bouyer avaient été jusqu’à agiter le spectre de la fin du rit romain qui aurait été supplanté par une espèce de rit moderne. Avec cette « réforme de la réforme », Ratzinger proposait de relancer le processus de restauration afin de préserver l’intégralité de la fresque.

D’accord, mais outre la question de l’orientation, quelles sont les autres aspects concernés par cette « réforme de la réforme » ?

Il y en a plusieurs, je peux en citer quelques-uns. L’abandon du latin a contribué à la désacralisation de la liturgie, au point que la Constitution liturgique de Vatican II demande explicitement qu’il soit conservé dans le rit latin (cfr. SC 36). En outre, la langue latine est un signe d’unité et d’universalité de l’Eglise. Il y a ensuite la question du caractère sacrificiel de la Messe : les théologies eucharistiques du XXe siècle ont mis l’accent sur la Dernière Cène pour en déduire qu’elle avait donné à l’eucharistie sa forme fondamentale, celle d’un banquet ou d’un repas, au détriment du caractère cosmique, rédempteur et sacrificiel de la Messe. Ceci nous emmène au cœur de la réflexion théologique portée par Ratzinger sur le sens profond de la messe. Ratzinger considère que « le problème central de la réforme liturgique », c’est le manque de clarté causé par la séparation apparente entre le dogme et la structure liturgique. La « réforme de la réforme » doit remédier à l’anomie – un peu comme s’il n’existait plus aucun norme – et à l’anarchie dans la liturgie en réaffirmant le droit de Dieu sur cette dernière. En dernier lieu, et non des moindres, cela implique une restauration de la discipline en matière de musique sacrée et des canons de l’art sacré, deux aspects étroitement liés à la liturgie.

Par où faudrait-il commencer ?

Benoît XVI avait par exemple proposé et entrepris de faire en sorte que là où le célébrant ne pouvait physiquement pas se tourner physiquement vers l’Orient, un crucifix soit posé sur l’autel « vers le peuple » de sorte que le célébrant et les fidèles soient tous deux orientés vers lui. La croix et surtout le tabernacle sont là pour indiquer la présence du Seigneur crucifié et ressuscité qui est ce qu’il y a de plus sacré et qui rend la liturgie elle-même sacrée comme l’affirme la Constitution liturgique. En résumé, la « réforme de la réforme » dans laquelle on retrouve la marque de fabrique de Benoît XVI vise à faire renaître le sacré dans les cœurs. On remarque d’ailleurs que là où « réforme de la réforme » a été mise en œuvre, le sens du sacré n’a pas manqué de renaître.

Allons au fond des choses : que signifie réellement la présence du Seigneur dans la liturgie ?

Nous pouvons dire avant tout que sans cette Présence du Seigneur, la liturgie chrétienne n’aurait aucun sens. Il ne s’agirait que d’une autoreprésentation purement humaine car c’est justement la Présence qui rend la liturgie sacrée. Le sacré est quelque chose qu’il est possible de s’approcher avec révérence et crainte, quelque chose qu’il faut presque ne pas « toucher » : c’est la présence divine. « Ne me touche pas » a dit le Seigneur ressuscité à Marie Madeleine. Et c’est ce que Pierre lui a dit sur le lac : « Eloigne-toi de moi parce que je suis pécheur ». Une liturgie peut tout à fait ne pas être sacrée, comme la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques. La liturgie est sacrée à cause de la Présence du Seigneur, et s’il est présent, on ne peut pas faire n’importe quoi, on doit reconnaître et adorer cette présence et s’approcher de lui avec toutes les attitudes et les dispositions requises. C’est pour cela que les déformations et les abus dans les liturgies actuelles sont très graves.

Est-ce pour cela que le cardinal Sarah fait référence, par exemple, à l’agenouillement ?

Certainement, la raison pour laquelle nous nous mettons à genoux c’est justement cette Présence du Seigneur dans la liturgie. Il ne s’agit pas d’une présence « historique » spatio-temporelle mais avant tout d’une présence spirituelle, autant en nous qu’en-dehors de nous, donc tous les signes doivent toujours exprimer la reconnaissance témoignée par le fidèle. Certains liturgistes, par exemple, recommandent de déplacer le tabernacle dans une chapelle latérale ou sur une colonne située à vingt mètres de l’autel où l’on célèbre habituellement pour éviter un conflit de signes : ce serait comme le rendre « moins présent ». Mais vingt mètres suffisent-ils à atténuer la Présence réelle ? Qu’entend-on réellement par cet hypothétique « conflit de signes » ?

Le cardinal Sarah a parlé de la nécessité de renforcer la formation liturgique des prêtres en espérant qu’on leur enseigne également à célébrer la messe dans sa forme extraordinaire (communément appelée « rite tridentin »). Pour quelle raison ?

Pour une raison très simple : lorsque Paul VI promulgua le nouvel Missel romain, il le fit en continuité avec le missel tridentin des quatre siècles précédents. Il voulait justement montrer la continuité entre les deux missels, au-delà du fond de la question. Donc, ignorer ou pire diaboliser le rite précédent, c’est se mettre en opposition avec l’ordo de Paul VI qui, si l’on s’en tient aux déclarations, fait partie de l’ancienne école. C’est également dans ce sens qu’il est très important que le Pape François ait demandé au cardinal de continuer à étudier la « réforme de la réforme ».

Dans le débat intra-ecclésial, ceux qui sont attentifs à la liturgie sont catalogués comme conservateurs ou pire, comme « ultraconservateurs ». Des personnes attachées à des formes qui appartiennent au passé, des gens fixés. Quelle est votre avis ?

Il faut tout d’abord faire une distinction : s’il fallait diaboliser les « ultraconservateurs », est-ce que les conservateurs deviendraient alors une « espèce » fréquentable ? Au-delà de cette boutade, ce catégorisation révèle une idée politique de l’Eglise. Diviser encore aujourd’hui l’Eglise en « conservateurs » et, je suppose à l’opposé, en « progressistes » ou encore en « fermés » et en « ouverts », c’est justement céder à une réduction politique qui n’appartient pas au mystère divin et humain de l’Eglise, corps du Christ et peuple de Dieu. C’est une conception qui ne sert qu’à diviser et à répandre la confusion mais qui est étrangère à toute la tradition catholique. En 1985, Joseph Ratzinger réaffirmait dans son célèbre livre-entretien avec Vittorio Messori, Rapport sur la foi, que c’est l’idée même d’Eglise qui était en crise. A mon sens, cette crise qu’il voyait venir de loin s’est aggravée : si l’Eglise est une et indéfectible comme le dit Lumen Gentium, elle ne devrait être composée que de catholiques – un mot qui évoque la totalité de la vérité (y compris la tradition apostolique, patristique et théologique des 2000 années de l’Eglise) – qui en vivent et l’actualisent aujourd’hui. Tous les autres qui se situent en-dehors de l’Eglise sont soit avec elle – qu’ils en soient conscients ou pas – ou contre elle parce qu’ils pensent qu’il faudrait reléguer l’Eglise dans une espèce de musée ou qu’ils la considèrent comme une réalité qui devrait suivre la mentalité du monde et se conformer au temps présent. Mais il faut faire attention : ceux qui épousent la mode d’aujourd’hui se retrouveront veufs demain. Saint Paul dans sa lettre aux Romains (12, 2) invitait justement les chrétiens de Rome à ne pas se conformer au monde. C’est pour cela que je pense qu’il serait bon de se remettre à employer les anciens termes comme « orthodoxes » et « hétérodoxes ». Saint Basile divisait ces derniers en hérétiques et schismatiques et l’histoire plus récente entre « catholiques » et « modernistes ».

Modernistes ? Dans quel sens ?

Je préfère cette dernière appellation – ce terme est à la mode – parce que je crois qu’aujourd’hui, dans l’Eglise, il y a d’un côté les fidèles qui ont une « pensée catholique » pour utiliser une expression de Paul VI, c’est-à-dire une pensée qui s’inscrit dans la grande tradition apostolique jusqu’à nos jours pour en faire prudemment jaillir des innovations et de l’autre les in-fidèles qui ne se réfèrent à ce grand dépôt de la foi que dans la mesure où il peut servir leurs désirs et leurs caprices (qu’ils prennent pour un droit) d’hommes et de femmes contemporains. En ce sens, ils sont donc bien « modernistes » comme Pie X l’avait déjà bien compris. Mais celui qui se comporte ainsi, en suivant le monde, finit réellement par diviser l’Eglise en anéantissant cette catholicité et cette universalité qui consiste à maintenir ensemble l’ancien et le nouveau comme ce sage dont Jésus faisait l’éloge dans l’Evangile.

Traduit d’un article original italien de Lorenzo Bertocchi publié dans La Nuova Bussola Quotidana

Dieu ou rien – Cardinal Sarah

Via le site chiesa, (un pape d’Afrique noire ?) nous avons une présentation du Cardinal Sarah. Nous sommes habitués à la qualité souvent exceptionnelle des prélats africains ; on pense par exemple au Cardinal Arinze, au Cardinal Gantin et à ou à Mgr NKoué. Le Cardinal Sarah ne dépare pas : effectivement, son dernier livre, magnifique, « Dieu ou rien » a des accents prophétiques. Le futur Benoît XVII ? Oremus.


MORCEAUX CHOISIS DE « DIEU OU RIEN »

par Robert Sarah

 

MISÉRICORDE SANS CONVERSION

Désormais, il n’est pas faux de considérer qu’il existe une forme de refus des dogmes de l’Église, ou une distance croissante entre les hommes, les fidèles et les dogmes. Sur la question du mariage, il existe un fossé entre un certain monde et l’Église. La question devient fort simple : le monde doit-il changer d’attitude ou l’Église sa fidélité à Dieu ? Car si les fidèles aiment encore l’Église et le pape, mais qu’ils n’appliquent pas sa doctrine, en ne changeant rien dans leurs vies, même après être venus écouter le successeur de Pierre à Rome, comment envisager l’avenir ?

Beaucoup de fidèles se réjouissent d’entendre parler de la miséricorde divine et ils espèrent que la radicalité de l’Évangile pourrait s’assouplir même en faveur de ceux qui ont fait le choix de vivre en rupture avec l’amour crucifié de Jésus. Ils estiment qu’à cause de l’infinie bonté du Seigneur tout est possible, même en décidant de ne rien changer de leur vie. Pour beaucoup, il est normal que Dieu déverse sur eux sa miséricorde alors qu’ils demeurent dans le péché. Ils n’imaginent pas que la lumière et les ténèbres ne peuvent coexister, malgré les multiples rappels de saint Paul : « Que dire alors ? Qu’il nous faut rester dans le péché, pour que la grâce se multiplie ? Certes non ! » […]

Cette confusion demande des réponses rapides. L’Église ne peut plus avancer comme si la réalité n’existait pas : elle ne peut plus se contenter d’enthousiasmes éphémères, qui durent l’espace de grandes rencontres ou d’assemblées liturgiques, si belles et riches soient-elles. Nous ne pourrons pas longtemps faire l’économie d’une réflexion pratique sur le subjectivisme en tant que racine de la majeure partie des erreurs actuelles. À quoi sert-il de savoir que le compte twitter du pape est suivi par des centaines de milliers de personnes si les hommes ne changent pas concrètement leur vie ? À quoi sert-il d’aligner les chiffres mirifiques des foules qui se pressent devant les papes si nous ne sommes pas certains que les conversions sont réelles et profondes ? […]

Face à la vague de subjectivisme qui semble emporter le monde, les hommes d’Église doivent prendre garde de nier la réalité en s’enivrant d’apparences et de gloire trompeuses. […] Pour engager un changement radical de la vie concrète, l’enseignement de Jésus et de l’Église doit atteindre le cœur de l’homme. Il y a deux millénaires, les apôtres ont suivi le Christ. Ils ont tout quitté et leur existence n’a plus jamais été la même. Aujourd’hui encore, le chemin des apôtres est un modèle.

L’Église doit retrouver une vision. Si son enseignement n’est pas compris, elle ne doit pas craindre de remettre cent fois son ouvrage sur le métier. Il ne s’agit pas d’amollir les exigences de l’Évangile ou de changer la doctrine de Jésus et des apôtres pour s’adapter aux modes évanescentes, mais de nous remettre radicalement en cause sur la manière dont nous-mêmes vivons l’Évangile de Jésus et présentons le dogme.

 

PERSONNE, PAS MÊME LE PAPE…

François a intitulé un chapitre de son exhortation : « La réalité est plus importante que l’idée ». […] Je pense que le pape souhaite ardemment donner à l’Église le goût du réel, en ce sens que des chrétiens et même des clercs peuvent parfois avoir la tentation de se cacher derrière des idées pour oublier les situations réelles des personnes.

À l’inverse, certains s’inquiètent que cette conception du pape mette en danger l’intégrité du magistère. Le débat récent sur la problématique des divorcés et remariés a souvent été porté par ce type de tension.

Pour ma part, je ne crois pas que la pensée du pape soit de mettre en péril l’intégrité du magistère. En effet, personne, pas même le pape, ne peut détruire ni changer l’enseignement du Christ. Personne, pas même le pape, ne peut opposer la pastorale à la doctrine. Ce serait se rebeller contre Jésus-Christ et son enseignement.

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Le Cardinal recevant la barrette cardinalice de Benoît XVI.

UNE NOUVELLE FORME D’HÉRÉSIE

Selon mon expérience, en particulier après vingt-trois années comme archevêque de Conakry et neuf années comme secrétaire de la congrégation pour l’évangélisation des peuples, la question des croyants divorcés ou remariés civilement n’est pas un défi urgent pour les Églises d’Afrique et d’Asie. Au contraire, il s’agit d’une obsession de certaines Églises occidentales qui veulent imposer des solutions dites « théologiquement responsables et pastoralement appropriées », lesquelles contredisent radicalement l’enseignement de Jésus et du magistère de l’Église. […]

Face à la crise morale, tout particulièrement celle du mariage et de la famille, l’Église peut contribuer à la recherche de solutions justes et constructives, mais elle n’a d’autres possibilités que d’y participer en se référant de façon vigoureuse à ce que la foi en Jésus-Christ apporte de propre et d’unique à l’entreprise humaine. En ce sens, il n’est pas possible d’imaginer une quelconque distorsion entre le magistère et la pastorale. L’idée qui consisterait à placer le magistère dans un bel écrin en le détachant de la pratique pastorale, qui pourrait évoluer au gré des circonstances, des modes et des passions, est une forme d’hérésie, une dangereuse pathologie schizophrène.

J’affirme donc avec solennité que l’Église d’Afrique s’opposera fermement à toute rébellion contre l’enseignement de Jésus et du magistère. […]

Comment un synode pourrait-il revenir sur l’enseignement constant, unifié et approfondi du bienheureux Paul VI, de saint Jean-Paul II et de Benoît XVI ? Je place ma confiance dans la fidélité de François.

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LE VRAI SCANDALE, AU SIÈCLE DES MARTYRS

Les martyrs sont le signe que Dieu est vivant et toujours présent parmi nous. […] Dans la mort cruelle de tant de chrétiens fusillés, crucifiés, décapités, torturés et brûlés vifs, s’accomplit « le retournement de Dieu contre lui-même » pour le relèvement et le salut du monde. […]

[Mais] pendant que des chrétiens meurent pour leur foi et leur fidélité à Jésus, en Occident des hommes d’Église cherchent à réduire au minimum les exigences de l’Évangile.

Nous allons même jusqu’à utiliser la miséricorde de Dieu, en étouffant la justice et la vérité, pour « accueillir – selon les termes de la ‘Relatio post disceptationem’ du synode sur la famille d’octobre 2014 – les dons et les qualités que les personnes homosexuelles ont à offrir à la communauté chrétienne ». Ce document poursuivait d’ailleurs en affirmant que « la question homosexuelle nous appelle à une réflexion sérieuse sur comment élaborer des chemins réalistes de croissance affective et de maturité humaine et évangélique en intégrant la dimension sexuelle ». En fait le vrai scandale n’est pas l’existence des pécheurs, car précisément la miséricorde et le pardon existent toujours pour eux, mais bien la confusion entre le bien et le mal, opérée par les pasteurs catholiques. Si des hommes consacrés à Dieu ne sont plus capables de comprendre la radicalité du message de l’Évangile, en cherchant à l’anesthésier, nous ferons fausse route. Car voilà le vrai manquement à la miséricorde.

Alors que de centaines de milliers des chrétiens vivent chaque jour avec la peur au ventre, certains veulent éviter que souffrent les divorcés remariés, qui se sentiraient discriminés en étant exclus de la communion sacramentelle. Malgré un état d’adultère permanent, malgré un état de vie qui témoigne d’un refus d’adhésion à la Parole qui élève ceux qui sont sacramentalement mariés à être le signe révélateur du mystère pascal du Christ, quelques théologiens veulent donner accès à la communion eucharistique aux divorcés remariés. La suppression de cette interdiction de la communion sacramentelle aux divorcés remariés, qui se sont autorisés eux-mêmes à passer outre à la Parole du Christ – « Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit pas séparer » – signifierait clairement la négation de l’indissolubilité du mariage sacramentel. […]

Il existe aujourd’hui une confrontation et une rébellion contre Dieu, une bataille organisée contre le Christ et son Église. Comment comprendre que des pasteurs catholiques soumettent au vote la doctrine, la loi de Dieu et l’enseignement de l’Église sur l’homosexualité, sur le divorce et le remariage, comme si la Parole de Dieu et le magistère devaient désormais être sanctionnés, approuvés par le vote de la majorité ?

Les hommes qui édifient et structurent des stratégies pour tuer Dieu, détruire la doctrine et l’enseignement séculaires de l’Église, seront eux-mêmes engloutis, charriés par leur propre victoire terrestre dans la géhenne éternelle.

 


Le Cardinal Sarah, en 2011, à Blois.

 


En 2011, le Cardinal Sarah ordonnait 8 prêtres et 11 diacres de la communauté Saint Martin. Ci-dessous l’homélie qu’il prononça à cette occasion :

 

Bien cher Frères dans l’Épiscopat et le Sacerdoce,

Bien chers Frères et Sœurs,

Bien chers Ordinands,

 

Je ne crois pas que ce soit un pur hasard ou tout simplement une heureuse coïncidence que vous ayez choisi de recevoir la grâce du Diaconat et du Presbytérat, la veille de la Solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ. C’est pour moi une évidence que la Providence divine, maître de l’histoire et des événements, a été, elle-même, à prédisposer les circonstances et les moments du Sacrement que nous célébrons, aujourd’hui. Dieu veut ainsi vous montrer, à la fin de cette longue préparation à votre ministère sacerdotal et pastoral, que ce n’est pas vous qui vous donnez à Lui, mais c’est Lui qui, gratuitement et dans sa grande générosité, se donne à vous. Certes, aujourd’hui, aux yeux du monde, vous vous engagez à offrir votre corps, votre cœur, toute votre vie et toutes vos capacités d’aimer au Seigneur. Cet engagement personnel et librement consenti, vous le manifesterez tout à l’heure par les réponses que vous donnerez aux questions que je vous adresserai concernant votre disponibilité à prêcher l’Évangile, à consacrer votre vie à la prière et à la louange et à vivre dans l’obéissance, le célibat et la pauvreté par amour pour le Christ et en signe de Don de vous-mêmes à Dieu. Mais en réalité, c’est Dieu lui-même qui se donne à vous, pour qu’en l’accueillant au plus profond de votre cœur, il fasse de vous les Instruments de son Amour. Saint Jean nous rappelle plus d’une fois les paroles de Jésus : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis et établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn 15, 16). Et dans sa Première Lettre, il ajoute : « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est Lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiations pour nos péchés… Quant à nous, aimons puisque Lui nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 10-19).

Saint Paul, lui-même, s’identifiant totalement au Christ mort et ressuscité, fait l’expérience bouleversante d’avoir été aimé personnellement par Jésus. Cette expérience le transforme de fond en comble jusqu’à partager le même être, la même vie et le même amour que ceux du Christ : « Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi ». (Ga 2, 19-20). Oui, Jésus aime chacun de nous personnellement, gratuitement, généreusement.

En effet, avec la Sainte Eucharistie, Sacrement, si l’on peut dire, de la générosité divine, Dieu nous concède sa grâce, et c’est Dieu lui-même qui se donne à nous, en Jésus-Christ qui est réellement et toujours présent – et non seulement durant la Sainte Messe – avec son corps, avec son âme, avec son sang et sa Divinité. Désormais par l’ordination presbytérale, vous aurez, par vocation, à perpétuer quotidiennement le Sacrifice Eucharistique, le Sacrifice du Don que Jésus fait de lui-même et vous, les Diacres, régulièrement à genoux pour la contempler et l’adorer, vous aurez à donner cette Présence d’Amour aux fidèles chrétiens pour qu’ils s’en nourrissent. Par l’imposition de mes mains et par une nouvelle et ineffable effusion de l’Esprit Saint, vous allez recevoir dans vos âmes un caractère indélébile qui vous configure au Christ, vous rend entièrement semblables au Christ-Prêtre, en vous associant à la plénitude du Christ, pour agir au nom de Jésus-Christ, Tête du Corps Mystique (cf. Cyrille de Jérusalem, Catéchèses, 22,3). Vous aurez à travailler chaque jour pour que, grâce à l’Esprit-Saint, vous ressembliez parfaitement au Christ ; « ressemblance pareille à celle qui existe entre l’eau et l’eau, entre l’eau qui jaillit de la Source et celle qui de là est venue dans l’amphore. En effet, c’est par nature la même pureté que l’on voit dans le Christ, et chez celui qui participe au Christ. Mais chez le Christ elle jaillit de la Source, et celui qui participe du Christ puise à cette Source et fait passer dans sa vie la pureté et la beauté du Christ (cf. St Grégoire de Nysse). Oui, désormais vous n’êtes pas seulement un « Alter Christus », mais bien plus : vous êtes « Ipse Christus ». Vous êtes le Christ lui-même. Mystère admirable mais combien redoutable et terrifiant en même temps !

Avec le Sacrement de l’Ordre, vous allez, en prononçant les paroles mêmes du Christ, consacrer le pain et le vin pour qu’ils deviennent le Corps et le Sang du Christ. Vous allez ainsi offrir à Dieu le Saint Sacrifice, pardonner les péchés dans la confession sacramentelle et exercer le ministère de l’enseignement de la Doctrine au peuple, « in iis quae sunt ad Deum », en tout ce qui se réfère à Dieu, et en cela seulement. Vous voyez que tout ce que vous êtes, tout ce que vous faites, tout ce que vous dites, ne vous appartient pas. Tout, absolument tout, est Don et manifestation de l’Amour de Dieu en votre faveur, et sans mérite aucun de votre part.

C’est pourquoi le prêtre doit être exclusivement un homme de Dieu, un Saint ou un homme qui aspire à la sainteté, quotidiennement adonné à la prière, à l’action de grâce et à la louange, et renonçant à briller dans des domaines où les autres chrétiens n’ont nul besoin de Lui. Le prêtre n’est pas un psychologue, ni un sociologue, ni un anthropologue, ni un chercheur dans les centrales nucléaires, ni un homme politique. C’est un autre Christ ; et je répète : il est vraiment « Ipse Christus, le Christ lui-même », destiné à soutenir et à éclairer les âmes de ses frères et sœurs, à conduire les hommes vers Dieu et à leur ouvrir les trésors spirituels dont ils sont terriblement privés aujourd’hui. Vous êtes prêtres pour révéler le Dieu d’Amour qui s’est manifesté sur la croix et pour susciter, grâce à votre prière, la foi, l’amour et le retour de l’homme pécheur à Dieu.

En effet, nous vivons dans un monde où Dieu est de plus en plus absent et où nous ne savons plus quelles sont nos valeurs et quels sont nos repères. Il n’y a plus de références morales communes. On ne sait plus ce qui est mal et ce qui est bien. Il existe une multitude de points de vue. Aujourd’hui, on appelle blanc ce qu’hier on appelait noir, ou vice versa. Ce qui est grave, ce n’est pas de se tromper ; c’est de transformer l’erreur en règle de vie. Dans ce contexte, comme prêtres, pasteurs et guides du Peuple de Dieu, vous devez avoir la préoccupation constante d’être toujours loyaux envers la Doctrine du Christ. Il vous faut constamment lutter pour acquérir la délicatesse de conscience, le respect fidèle envers le Dogme et la Morale, qui constituent le dépôt de la foi et le patrimoine commun de l’Eglise du Christ. C’est précisément les conseils et l’exhortation que Saint Paul adresse à chacun de vous, aujourd’hui, dans la Première Lecture : « Montre-toi un modèle pour les croyants, par la parole, la conduite, la charité, la foi, la pureté… Consacre-toi à la lecture, à l’exhortation, à l’enseignement. Ne néglige pas le Don spirituel qui est en toi, qui t’a été confié par une intervention prophétique accompagnée de l’imposition des mains du Collège des Presbytes… Veille sur ta personne et sur ton enseignement ; persévère en ces dispositions » (1 Tm 4, 12-14.16).

Si nous avons peur de proclamer la vérité de l’Évangile, si nous avons honte de dénoncer les déviations graves dans le domaine de la morale, si nous nous accommodons à ce monde de relâchement des mœurs et de relativisme religieux et éthique, si nous avons peur de dénoncer énergiquement les lois abominables sur la nouvelle éthique mondiale, sur le mariage, la famille sous toutes ses formes, l’avortement, lois en totale opposition aux lois de la nature et de Dieu, et que les Nations et les cultures occidentales promeuvent et imposent grâce aux mass-média et à leurs puissances économiques, alors les paroles prophétiques d’Ezéchiel tomberont sur nous comme un grave reproche divin. « Fils d’homme, prophétise contre les Pasteurs d’Israël qui se paissent eux-mêmes. Les pasteurs ne doivent-ils pas paître le troupeau ? Vous vous êtes nourris de lait, vous vous êtes vêtus de laine… Vous n’avez pas fortifié les brebis chétives, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené celle qui s’égarait, cherché celle qui était perdue. Mais vous les avez gouvernés avec violence et dureté » (Ez 34, 2-4).

Ces reproches sont graves, mais plus importante est l’offense que l’on fait à Dieu quand, ayant reçu la charge de veiller au Bien spirituel de tous, on maltraite les âmes en les privant du vrai enseignement et de la Doctrine sur Dieu, sur l’homme et les valeurs fondamentales de l’existence humaine, ou en les privant de l’eau limpide du Baptême qui régénère l’âme, de l’huile sanctifiante de la Confirmation qui la renforce ; du tribunal qui pardonne et de l’aliment eucharistique qui donne la vie éternelle.

Vous, chers Amis et Serviteurs Bien-aimés de Dieu, aimez à vous asseoir dans le confessionnal pour attendre les âmes qui veulent avouer leurs péchés et désirent humblement revenir dans la Maison paternelle. Célébrez l’Eucharistie avec dignité, ferveur et foi. Celui que ne lutte pas pour prêcher l’Évangile, convertir, protéger, nourrir et conduire le Peuple de Dieu sur la voie de la vérité et de la vie qui est Jésus lui-même, celui qui se tait devant les déviations graves de ce monde, ensorcelé par sa technologie et ses succès scientifiques, s’expose à l’un ou l’autre de ces esclavages qui savent enchaîner vos pauvres cœurs : l’esclavage d’une vision exclusivement humaine des choses, esclavage du désir ardent de pouvoir ou de prestige temporel, l’esclavage de la vanité, l’esclavage de l’argent, la servitude de la sensualité.

Et il n’y a qu’une voie qui puisse nous libérer de ces esclavages et nous conduire à assumer pleinement notre ministère de pasteurs et de bergers : c’est la voie de l’Amour. L’Amour, l’Agapè, est la clef pour comprendre le Christ. Et pour celui qui exerce le ministère pastoral dans l’Église, il ne peut puiser ses énergies que dans un Amour suprême pour le Christ : faire paître le troupeau est un acte d’Amour. C’est parce que l’Amour nous lie étroitement et intimement au Christ que nous sommes à même de paître son troupeau, et ce lien d’Amour avec le Christ est si fort que nous ne pouvons plus aller où nous voulons. Nous ne sommes plus maîtres de notre temps ni de nous-mêmes. Et c’est précisément pour cela que Jésus ne demande pas à Pierre s’il le connaît bien, ni s’il est content de la pêche miraculeuse dont il vient d’être gratifié, pour ensuite lui confier une mission personnelle et toute spéciale. Jésus demande à Pierre : « Est-ce que tu m’aimes ? ». Les deux premières fois, Pierre répond : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime ». Mais la troisième fois, à la suite des insistances de Jésus, Pierre se fait plus humble, plus petit, profondément meurtri par le souvenir de sa trahison et de son péché. Il n’utilise plus le verbe aimer seul, avec tout ce que sa signification comporte de pureté, de limpidité, de force, de vérité et d’engagement. Se souvenant de l’expérience douloureuse de sa misère et de ses faiblesses humaines durant la Passion, il nuance sa réponse en la rendant plus humble et en l’atténuant par une phrase qui est comme une expression d’abandon de soi à la science et à l’Amour miséricordieux de Dieu. Saint Jean rapporte que « Pierre fut peiné de ce qu’il eût dit pour la troisième fois : « M’aimes-tu ? » et il Lui dit : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ». Jésus lui dit : « sois le berger de mes brebis » (Jn 21, 17).

Comme le cœur de Pierre et comme celui de Jean-Baptiste dont nous avons célébré la naissance, hier, le cœur du Prêtre doit être rempli d’Amour et rechercher l’humilité. Car l’humilité nous configure davantage au Christ qui a dit : « Je suis doux et humble de cœur » (At 11,29). Oui l’humilité et l’amour nous rapprochent et nous font ressembler à Dieu qui « s’est anéanti et s’est abaissé lui-même devenant obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une croix » (Ph 3,8).

Le devoir et la mission d’être berger, de témoigner du Christ ne se comprennent que si l’on aime, que si l’on est amoureux du Crucifié. Et la croix est la plus grande école où nous apprenons à aimer. Quand on n’aime pas on a terriblement peur devant les pouvoirs de ce monde et on cherche un compromis. Quand, au contraire, on aime, il n’y a pas de pouvoir qui puisse nous fermer la bouche, et les coups de cravache, les menaces, les calomnies, ou même les lapidations ne serviraient qu’à nous purifier de la peur et à nous remplir le cœur « de joie d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom de Jésus » (Act 5,41).

Il me semble que s’il y a, aujourd’hui, une véritable crise dans le monde, cette crise est celle de l’Amour pour le Christ et pour le Pape, le Vicaire du Christ, chez beaucoup, et même parmi certains chrétiens, prêtres et Évêques. Ceux-là considèrent le Pape et le Christ comme une idée ou une institution ou un pouvoir ou un mythe et non pour ce qu’ils sont modestement et divinement, à savoir :

– un Dieu qui, dans l’homme Jésus, a vaincu la mort pour que l’homme puisse vivre une expérience de libération ;

– un frère qui guide ces hommes libérés par le sang de Jésus et qui sont appelés, à leur tour, à conduire les autres vers la plénitude de la libération qui n’est autre que la plénitude de l’Amour. C’est en aimant seulement que le monde, qui ne croit pas, comprendra ce que signifie croire et découvrira l’Amour, cet Amour qui n’est pas un sentiment vague ni une recherche égoïste du plaisir, mais un visage ami, un frère qui est mort pour un chacun de nous, afin que le monde découvre l’Amour. Ce sera alors la Pâque, pour toujours et pour tous. Cette Pâque que l’ordination sacerdotale vous donne de célébrer chaque jour pour la Gloire de Dieu, la Sanctification et le Salut du Monde. Je vous confie à la Vierge Marie et à St Jean-Baptiste. Amen.