Deux attitudes face aux rubriques de la forme ordinaire : l’obligation kantienne ou l’epikeia aristotélicienne

http://www.newliturgicalmovement.org/2018/01/two-attitudes-toward-ordinary-form.html

Peter Kwasnewski nous propose sur le site « New Liturgical Movement » une intéressante réflexion sur ce qu’il est convenu d’appeler la « réforme de la réforme ». Vous le trouverez ici traduit de l’Anglais, avec quelques notes en rouge du traducteur, pour une meilleure mise en contexte.

Notons tout de suite que les idées développées ci-dessous semblent répondre à un certain nombre de notions déjà abordées sur ce site notamment en ce qui concerne les « néo rubricistes » :


Au cours des années passées au NLM [New Liturgical Movement, ou « nouveau mouvement liturgique »], divers auteurs ont publié des articles sur la manière dont la forme ordinaire pourrait être «enrichie» ou «améliorée», généralement en adaptant ou en important des pratiques du rite romain ‘traditionnel’. Parfois, cela a pris la forme de modestes recommandations : que les propres rubriques de la FORM (forme ordinaire du rite de la messe) soient effectivement suivies (par exemple, sur l’orientation, ou sur l’utilisation des propres [de la messe chantée. Mais aussi sur notre site : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe-la-lecon-de-benoit-xvi-a-vienne/ ou notre série « chanter la messe : https://www.scholasaintmaur.net/chanter-la-messe/ ]), et qu’un célébrant exerce une phronesis liturgique bien informée (c’est-à-dire une prudence ou une sagesse pratique) dans le choix des options. D’autres fois, les propositions ont été plus complètes, par exemple celle du P.. Richard Cipolla’s “A Primer for a Tradition-Minded Celebration of the OF Mass.”. De telles propositions ont tendance à être accueillies avec deux réactions très contrastées: un accueil chaleureux de la part des partisans de « l’enrichissement mutuel», ou une réprimande sévère de ceux qui les voient comme un encouragement à fomenter la désobéissance aux nouveaux livres liturgiques et aux documents qui en contrôlent l’usage.

Je soutiens que nous pouvons trouver un moyen d’avancer dans ce débat en considérant le contraste entre la notion kantienne de devoir et la notion aristotélicienne d’epikeia, souvent traduite par : « équité ».

Pour Kant, le devoir est quelque chose d’absolu: à la mode germanique, il ne faut jamais déroger aux strictes dispositions de la loi. En fait, la seule façon de savoir que nous sommes vertueux est de supprimer toute motivation subjective ou tout jugement personnel sur ce qu’il convient de faire et de se soumettre à l’objectivité des lois. Dans cette perspective, il n’y a pas de place pour aller au-delà de la lettre de la loi afin de réaliser plus parfaitement la propre intention de la loi de promouvoir le bien commun. Si un feu rouge ou un signal de passage pour piétons est rouge, il faut toujours s’y arrêter, peu importe les circonstances.

En revanche, pour Aristote, les lois formulées, aussi nécessaires qu’elles le sont pour la vie sociale, souffrent du défaut inhérent d’avoir été universellement érigées (comme pour incarner une perspective rationnelle intemporelle et sans souci du lieu où elles ont été édictées) et donc incapables de répondre à certains besoins immédiats. Alors que la justice est sûrement fondée sur le respect de la loi, elle est perfectionnée par une vertu supplémentaire appelée epikeia, par laquelle on juge bien du moment et de la manière d’adapter la loi à des circonstances spécifiques. L’epikeia est la vertu de voir passé le phrasé de la loi au bien qu’il a l’intention de sauvegarder ou de promouvoir, de sorte que l’on puisse faire ce qui va le mieux sauvegarder ou promouvoir ce bien – même si cela implique parfois de s’écarter de la loi. Par conséquent, si le feu de circulation est rouge, mais qu’une personne est grièvement blessée en tant que passager, on regarde dans les deux sens, puis on traverse la lumière rouge pour atteindre l’hôpital. [1]

À la lumière de ce bref aperçu, il me semble que les gens viennent à la loi liturgique et les rubriques de l’une des deux positions:

  1. Le kantien: « Dis le noir, fais le rouge ». Pas plus et rien de moins. [pour rappel, le rouge est la « rubrique » dans les livres liturgiques, qui indique le comportement à observer (gestuelle notamment) des ministres et autres intervenants dans la liturgie]
  2. L’aristotélicien: « Dis le noir, fais le rouge, en accord avec les exigences de la liturgie et le modèle de la tradition. » En d’autres termes, vous devez faire et dire les choses qui sont requises, et vous abstenir de faire ou de dire ce qui est interdit, mais au-delà il y a une sage liberté de pratiquer l’unité avec sa tradition catholique, en lui laissant dicter la façon dont la liturgie devrait être célébrée. Un ami prêtre a décrit cette vue comme « traditionalisme libéral classique. » [2]

(Pour être complet, il y a une troisième position que l’on pourrait identifier: le libéral ou le progressiste. Le clergé qui l’épouse, [ou les fidèles…] aussi bien intentionné soit-il, ne dit pas toujours le noir ni le rouge, mais abuse de ses positions pour improviser et faire des trucs au fur et à mesure – par exemple, prononcer arbitrairement des prières à voix haute qui sont censées être silencieuses.)

Maintenant, il me semble que la position kantienne s’aligne avec ceux qui se verraient comme, ou que d’autres appelleraient, des « conservateurs », alors que la vision aristotélicienne s’alignerait avec ceux qui seraient plus susceptibles d’être qualifiés de « traditionalistes », dans la limite de ce que nous pouvons faire de ces étiquettes inadéquates. Chacune de ces vues semble s’inscrire dans un engagement fondamental. Le kantien valorise l’autorité et son autorité sur toutes les autres considérations, y compris la tradition, qui n’est pas considérée comme ayant une valeur normative et probante. L’aristotélicien travaille avec de multiples critères, considérant l’acte moral comme un complexe d’éléments internes et externes, qui incluent, certes, autorité et loi, mais s’étendent aussi au droit naturel, au précédent, à la coutume et à la discretio dans un sens bénédictin. [La discretio, pour S. Benoît est une notion fondamentale et assez large : elle s’apparente à l’alliance de la modération et de la justice dans le comportement notamment éthique, moral et bien sûr … liturgique. C’est une notion qu’on ne traduirait évidemment pas par « discrétion » en langue française. Je pense personnellement que c’est très proche de l’acception aristotélicienne de l’epikeia dont parle l’auteur de l’article. Cela mériterait même une promotion : « pour une plus grande discretio dans les usages liturgiques ». On pourrait aussi noter au passage, justement, qu’avec la réforme liturgique qui a suivi le Concile Vatican II, un parti pris de discretio a été retenu dans la rédaction des rubriques liturgiques; probablement justement pour favoriser le recours à l’épikeia au sens où l’entend l’auteur de l’article. C’est à dire que la relative brièveté des rubriques de la part du législateur liturgique romain vise à pousser les ordinaires (c’est à dire les évêques et autres supérieurs de communautés religieuses à prendre en compte à plein leur rôle de promoteur de la liturgie dans leur diocèse ou couvent / monastère). Ce site a publié plusieurs articles allant dans ce sens.

L’évêque étant l’ « intendant général des mystères de Dieu dans l’Eglise locale confiée à [ses] soins, le modérateur, le promoteur et le gardien de la vie liturgique » (Mgr Ranjith) dans son diocèse, il est la seule personne à pouvoir et à devoir faire appliquer la loi liturgique dans son diocèse ; pour aller encore plus loin, il devrait, en tant qu’ordinaire, mettre en œuvre un « coutumier liturgique » proposant et imposant un choix parmi les options disponibles dans le rite romain (prières eucharistiques, célébration des mémoires ad libitum, variantes des rites pénitentiels, etc..).]

(Le progressiste, pour sa part, prend pour premier principe la supériorité du futur sur le passé: il suppose l’infériorité, la cruauté ou la corruption de la tradition, exalte la valeur de la science humaine comme guide de la pureté originelle et du besoin contemporain, et a donc tendance à s’irriter, s’il n’attaque pas violemment, les contraintes de l’ancienne coutume et de la loi actuelle.)

La première approche kantienne souffre d’une sorte de vide mécaniste: on reconnaît un devoir strict envers un principe extrinsèque mais ne fait pas de place au principe intrinsèque de l’intelligence pour interpréter la situation et agir de manière appropriée [3]. Que cela ne puisse pas fonctionner pour la FORM est attesté par le fait que toutes sortes de décisions doivent être prises pour lesquelles il n’y a aucune disposition dans les rubriques (contrairement à l’usus antiquior, où l’Église, tirant parti de la sagesse des siècles, a soigneusement spécifié ce qui doit être fait, permettant au célébrant de se livrer plus librement au rite dans sa perfection). [Pour contrebalancer cette affirmation un peu trop péremptoire il faudrait souligner qu’au début du XXème siècle, énormément d’usages qui relèvent du cérémonial et non des rubriques ont été introduites dans le corpus de ces dernières, rendant la liturgie « fixiste » et supprimant des usages locaux pourtant tout à fait légitimes, qui ne blessaient pourtant pas l’unité du rite. Je vois personnellement l’alourdissement des rubriques et l’éviction des liturgistes comme le prémisse de la crise liturgique qui apparaît dans l’immédiat après guerre…] C’est pourquoi les livres de Msgr Elliott Ceremonies of the Modern Roman Rite and Ceremonies of the Liturgical Year sont des livres si utiles – et tellement détestés par les libéraux. [Pour une adaptation française des principes développés par Msgr Eliott, on se reportera avec profit au site « ceremoniaire » et surtout à :  « cérémonial de la Sainte Messe à l’usage ordinaire des paroisses » ] Il s’appuie sur la richesse des rubriques classiques pour donner plus de dignité à la célébration de la FORM. Bien qu’il ne soit pas aussi audacieux que le Primer publié par le NLM [le « New liturgical Movement » http://www.newliturgicalmovement.org/ « nouveau mouvement liturgique »], il présuppose toujours la même attitude «libérale classique» de faire ce qui est conforme à la tradition.

Permettez-moi d’offrir un exemple concret. Si les architectes du Novus Ordo n’ont pas cru en transsubstantiation ou s’ils ont compris la Présence Réelle d’une manière hérétique est un point discutable. Ce qui est par contre incontestable, c’est qu’ils ont réprimé les pratiques que des siècles de vénération du Saint-Sacrement avaient suscitées, et que cette suppression a eu pour effet, en pratique, de diminuer la conscience du clergé de l’impénétrabilité des mystères sacrés qu’ils promeuvent et la foi du peuple en la Présence Réelle. Un prêtre, par conséquent, possédant un bon sens liturgique, comprenant pourquoi une génuflexion devrait être faite immédiatement après la consécration, pourquoi les doigts sont désormais maintenus ensemble, et pourquoi, pendant les ablutions, les doigts devraient être lavés sur le calice avec du vin et l’eau, fera simplement tout cela comme dignum et justum, [Ce sont les paroles de l’introduction de la préface dans le rite romain. Notons au passage que nous avons parlé de cette question de la double purification dans un des articles de ce site, mentionné plus haut : https://www.scholasaintmaur.net/lindex-et-le-pouce-wdtprs-encore-deritualiser-la-liturgie/ ] la bonne et juste chose à faire. De cette façon, il est plus en accord avec l’esprit et la volonté du législateur suprême, qui est obligé ex officio de préserver et de promouvoir à la fois la tradition liturgique et la révérence maximale envers le Corps et le Sang du Christ. De cette manière, l’intention authentique du législateur est reprise et renforcée, quel que puisse être le législateur particulier dans sa fragilité humaine.

Ceci étant dit, l’approche aristotélicienne est conseillée à un prêtre enraciné dans la tradition et sachant donc quand et comment apporter des éléments traditionnels à la FORM. En revanche, il est dangereux, pourrait-on dire, pour un prêtre qui opère à partir d’une formation liturgique imparfaite ou fragmentaire de tenter d’appliquer l’épikeia, car il peut introduire des éléments non traditionnels, non liturgiques, avec les meilleures intentions. [4] Pour poser la question pratiquement, le prêtre qui sera le plus capable d’exercer l’epikeia dans la FORM sera celui qui connaît bien la célébration et les rubriques de l’usus antiquior. En effet, c’était précisément la source du Primer : son auteur est un prêtre qui depuis des années a offert à la fois la FERM [forme extraordinaire du rite de la Messe] sous ses trois formes (Basse, Haute et Solennelle) et la FORM dans une herméneutique de continuité.

Il n’y a pas de document magistral sur cette «méta-question». L’Instruction Redemptionis Sacramentum et d’autres documents disent, bien sûr, que le prêtre doit obéir aux rubriques, et que les fidèles ont droit à une liturgie célébrée selon ces dernières, etc., mais les deux approches kantienne et aristotélicienne sont déjà d’accord sur ce point. La confusion dans l’Église latine résulte aujourd’hui, au moins en partie, de l’importation de la culture « antinomienne » des années 1960 dans le sanctuaire même, sous la forme d’une liturgie ouverte avec des options, des inculturations, des adaptations et un code très appauvri des rubriques. [Ou en tout cas une incompréhension de ces dernières, soit par désintérêt, légèreté, manque de professionnalisme, soit par néo-rubricisme, causé par la perte du sens de la liturgie ou pire au fait que le ministre n’a jamais eu contact avec une liturgie digne de ce nom et donc est devenu absolument incapable d’interpréter correctement les rubriques. On se rappellera avec intérêt de cette citation de Mgr Aillet dans l’Homme nouveau :

Il s’agit de former à une vie liturgique qui soit donnée au sein même du séminaire. Pas seulement par une étude de la liturgie, mais d’abord par une spiritualité liturgique, un usage pratique des rites liturgiques. La liturgie est d’abord une vie plus qu’un objet d’étude. Or, on assiste trop souvent à une réduction de la liturgie à une espèce de discipline intellectuelle (…, qui la réduit) à l’histoire des rites. Il n’a pas assez été fait de la liturgie le lieu d’une expérience de la foi. Or, la liturgie, c’est la célébration de la foi. C’est une expérience concrète du Mystère de la foi. C’est ce vaste champ qui s’ouvre devant nous. (Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron – Interview, 4 juillet 2009)]

Quels que soient ses mérites sociaux ou ses démérites, « l’antinomianisme » est une philosophie liturgique non durable. C’est précisément pour cette raison que les jeunes membres du clergé sont friands de recevoir le type de conseils que leur offrent les livres de Msgr Elliott [cf ; en Français : https://www.ceremoniaire.net/guide/ceremonial-2002/ ] et le Primer du NLM.

La description d’Israël par Ezéchiel –  » Tu as été jetée à terre, le jour de ta naissance, comme si l’on avait horreur de toi (en mépris de ton âme).  Passant auprès de toi, Je te vis foulée aux pieds dans ton sang, et Je te dis, lorsque tu étais couverte de ton sang : Vis ; oui, Je te dis (encore) : Vis dans ton sang. Je t’ai fait croître comme l’herbe des champs » (Ez 16: 5-6; traduction : Glaire) – pourrait bien nous rappeler du triste spectacle d’une liturgie tellement épuisée de sacralité, qui a tant besoin de grandir et de rejoindre le monde des liturgies historiques actuelles (si une telle réunification est même possible – une question théorique qu’on laissera pour une autre occasion). Naturellement, le clergé et les laïcs qui aiment la tradition catholique, et qui sont, d’une manière ou d’une autre, confinés à l’usage de la FORM, [je dirais même : réduits à une forme « infra-ordinaire » de la liturgie romaine] veulent faire quelque chose pour lutter contre la perte du sacré et le défaut de rites et de rubriques appropriés. Nous devons reconnaître qu’il existe diverses solutions plausibles et défendables. L’une d’elle, comme cet article le défend, est de dire le Noir et faire le Rouge avec une epikeia qui se sert des moyens traditionnels par lesquels le Noir acquiert une plus grande résonance et le Rouge réalise une plus grande dignité. [NB : « say the Black, do the Red », c’est le slogan d’un autre site web anglophone souvent cité das nos pages : wdtprs pour « what does the prayer really says ? », c’est à dire : « qu’est ce la prière veut vraiment dire ? », qui avait pour objectif initial de proposer une traduction la plus fidèle possible des prières de la Messe. Pour rappel c’est aussi un objectif de notre site web frère : https://www.societaslaudis.org/ ]

NOTES

[1] Voir Éthique à Nicomaque, livre V, ch. 10, pour un traitement plus complet d’Aristote de cette vertu.

[2] Je dis cela alors que ça reste un peu coincé dans ma bouche… Mes vues actuelles sur le libéralisme classique en tant que philosophie sociopolitique sont bien connues. Il suffit de dire que, suivant la lignée de Grégoire XVI, de Pie IX et de Léon XIII, je n’en suis pas un fan.

[3] Le prêtre est un instrument ou un outil, mais il est, comme dit saint Thomas, un outil intelligent. Autrement dit, le Seigneur se sert de lui selon sa propre nature en tant qu’animal rationnel.

[4] Il y a aussi des problèmes théoriques plus importants qui vont au-delà de la portée de cet article. D’une part, ceux qui ont conçu la FORM ont probablement voulu raviver le fantasme d’une liturgie de l’Église primitive en roue libre avec des prières ex tempore, mais il n’y avait aucune pensée de la formation liturgique qui serait nécessaire pour parvenir à célébrer avec une telle virtuosité. Ensuite, la formation elle-même présuppose une tradition liturgique spécifique, alors que la FORM et ses options sont éclectiques entre les traditions. Comment quelqu’un est-il supposé savoir si cet ensemble d’oraisons romaines (découpées) va mieux avec cette Préface alexandrine (bowdlerisée [note : cf. wikipedia : Thomas Bowdler (11 juillet 1754 – 24 février 1825) est un médecin anglais qui publia une version expurgée des œuvres de William Shakespeare, version qu’il considérait plus appropriée pour les femmes et les enfants. Il publia de la même façon une version d’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain d’Edward Gibbon. Ses versions expurgées furent l’objet de critiques et moqueries sous le verbe bowdlerise ou bowdlerize (ou le nom bowdlerisation / bowdlerization). Ce terme sert de nos jours à désigner en anglais une censure prude de littérature, d’un film ou d’un programme de télévision, par exemple « a bowdlerised movie ». On peut comparer, en France, l’expression ad usum Delphini (« à l’usage du Dauphin »), désignant les éditions des classiques latins entreprises, sous la direction de Bossuet et de Huet, pour le Dauphin, fils de Louis XIV, et dont on avait retranché les passages trop crus.] ), ou ce chant ou un autre chant en latin, en anglais ou en espagnol? Le choix prudent a du sens dans une structure stable et cohérente. Ceci, encore une fois, est la raison pour laquelle la FERM est le seul guide possible pour stabiliser et harmoniser l’usus recentior [« l’usage le plus récent » ; comprendre : la FORM.].

L’autel dans la liturgie romaine

(Source : Proliturgia – www.proliturgia.org )

Dès le début de l’Eglise, l’autel est la table du repas sacré auquel se présente le disciple du Christ pour recevoir la communion eucharistique.

Mais en même temps qu’il est une table, l’autel représente la pierre sur laquelle est réactualisé le sacrifice de la Nouvelle Loi. Le concept de la table du repas sacré est indissociable du concept de pierre du sacrifice. Et ce – il faut insister – dès les premiers siècles.

Cependant, au courant du IIIe siècle, un concept nouveau s’ajoute à ceux qui existent déjà : l’Eucharistie se célèbre parfois, sinon sur le tombeau d’un martyr, du moins sur un autel qu’on a dressé devant celui-ci. Le pape Félix Ier (269-274) prend déjà des dispositions concernant cette pratique.

Après la paix constantinienne (314), des basiliques sont construites dans les cimetières qui sont autour de Rome, et leurs autels sont disposés de préférence au-dessus du tombeau d’un martyr vénéré. Mais parfois aussi, c’est le corps du martyr qui est transféré dans une nouvelle basilique construite à l’intérieur de la ville.

A partir du VIIe siècle, un usage se répand en Occident : ne plus consacrer d’autels sans y placer des reliques. C’est ainsi que l’autel, table du repas sacré et pierre du sacrifice, devient aussi l’évocation d’un tombeau. Ce sont ces trois concepts qui, à des degrés variables, vont influencer la forme des autels au cours des siècles.

Au début du christianisme, l’Eucharistie est généralement célébrée dans des maisons particulières et l’autel, une simple table en bois, est préparé pour la cérémonie puis rangé après celle-ci. C’est seulement dans le courant du IIIe siècle que les chrétiens commencent à acquérir des lieux réservés au culte où l’autel perd son caractère précaire. Les peintures des catacombes donnent quelques indications sur ces anciens autels : ils ont souvent la forme d’un guéridon à trois pieds, comme sont certains meubles précieux des riches demeures romaines de l’époque.

Les mosaïques anciennes – celles de Ravenne, par exemple – montrent également des autels en bois à quatre pieds. Ils sont recouverts d’une nappe richement brodée qui retombe très bas.

Pendant longtemps, on ne va utiliser que des autels en bois. Ce n’est qu’en 517 que le concile d’Espagne détermine l’usage d’autels en pierre. Mais il faudra encore attendre de longues années pour que la décision conciliaire soit appliquée.

Pour inspirer le respect de ces autels, on place derrière et sur les côtés des courtines d’étoffes précieuses suspendues à des tringles en cuivre. Cet usage sera conservé durant tout le moyen-âge. Cependant, en certains endroits, les habitudes changent dès la fin du XIIe siècle. Apparaissent alors les retables. Les simples gradins où sont posés les cierges et la croix prennent peu à peu des dimensions plus importantes qui varient selon les pays et deviennent des œuvres peintes ou sculptées. Quant à la Réserve eucharistique, elle est placée dans des tourelles sculptées contre un mur, le tabernacle placé sur l’autel n’apparaissant qu’à la fin de la Renaissance pour se généraliser au cours du XVIIe siècle, au moment où les autels d’inspiration baroque prennent des dimensions toujours plus importantes qui favorisent des cérémonies qui verseront dans pompeux et le théâtral jusqu’à ce qu’au début du XXe siècle, avec S. Pie X, on ressente l’urgence de redonner aux fidèles la possibilité de renouer avec ce que la liturgie a d’essentiel.

Cardinal Sarah – l’action silencieuse du cœur

Plusieurs sites internet ont proposé des extraits du livre ou d’articles récemment parus sous la plume du Cardinal Sarah, préfet de la congrégation du culte divin. Nous avons le plaisir de vous proposer l’intégralité du texte traduit en Français de l’article paru dans l’Osservatore Romano du 12 juin 2015.


Le Cardinal Sarah. (Oui, la soutane blanche lui va bien…)

L’ACTION SILENCIEUSE DU CŒUR

Article du Préfet de la Congrégation du Culte Divin, S. E. le cardinal Robert Sarah, paru le 12 juin 2015 dans l’ « Osservatore Romano ».

Cinquante années après sa promulgation par le Pape Paul VI, va-t-on enfin lire la constitution du concile Vatican II sur la Sainte Liturgie ? « Sacrosanctum Concilium », de fait, n’est pas un simple catalogue de « recettes » de réforme, mais vraiment et à proprement parler la « grande charte » de toute action liturgique.

Dans cette constitution, le concile nous donne une magistrale leçon de méthode. En effet, loin de se contenter d’une approche extérieure et disciplinaire de la liturgie, le concile veut nous faire contempler ce qu’elle est dans son essence. La pratique de l’Eglise dérive toujours de ce qu’elle reçoit et contemple dans la révélation ; la pastorale ne peut se déconnecter de la doctrine.

Dans l’Eglise, « ce qui relève de l’action est ordonné à la contemplation » (cf. Sacrosanctum Concilium, n°2) La constitution conciliaire nous invite à redécouvrir l’origine trinitaire de l’action liturgique. En effet, le concile établit une continuité entre la mission du Christ Rédempteur et la mission liturgique de l’Eglise. « De même que le Christ fut envoyé par le Père, ainsi lui-même envoya ses apôtres », afin que, « par le sacrifice et les sacrements autour desquels gravite toute la vie liturgique » ils exercent « l’œuvre du salut » (cf. n°6).

Mettre en œuvre la liturgie n’est donc rien d’autre que mettre en œuvre l’action du Christ. La liturgie est, dans son essence, actio Christi : « L’œuvre de la rédemption des hommes et de la parfaite glorification de Dieu » (n°5). C’est lui, le grand prêtre, le vrai sujet, l’acteur véritable de la liturgie. (cf. n°7). Si ce principe vital n’est pas accueilli dans la foi, on risque de faire de la liturgie une œuvre humaine, une autocélébration de la communauté.

Au contraire, l’œuvre propre de l’Eglise consiste à entrer dans l’action du Christ, à s’inscrire dans cette « œuvre » que le Père lui a donné à faire. C’est pourquoi « la plénitude du culte divin est entrée chez nous », car c’est « son humanité, dans l’unité de la personne du Verbe, qui fut l’instrument de notre salut ». (n°5). L’Eglise, Corps du Christ, doit donc devenir à son tour un instrument dans les mains du Verbe.

C’est là la signification ultime de ce concept-clef de la constitution conciliaire : l’actuosa participatio. Une telle participation consiste pour l’Eglise à devenir un instrument du Christ-Prêtre, afin de participer à sa mission trinitaire. L’Eglise participe activement à l’œuvre liturgique du Christ dans la mesure où elle en est l’instrument. En ce sens, l’expression « communauté célébrante » n’est pas dépourvue d’ambiguïté, et requiert un emploi prudent (cf. Redemptoris sacramentum, n°42). La participatio actuosa ne doit pas non plus être comprise comme la nécessité de faire quelque chose. Sur ce point l’enseignement du concile a été souvent déformé. Il s’agit en effet de nous laisser prendre par le Christ, qui nous associe à son sacrifice. C’est pourquoi la « participation » liturgique doit être comprise comme une grâce du Christ, « qui s’associe toujours l’Eglise » (S.C., n°7). C’est à lui d’avoir l’initiative et la primauté. L’Eglise « l’invoque comme son Seigneur et passe par Lui pour rendre son culte au Père éternel ». (n°7)

Le prêtre doit donc devenir cet instrument qui laisse transparaître le Christ. Comme l’a rappelé il y a peu le pape François, le célébrant n’est pas le présentateur d’un spectacle, il ne doit pas rechercher la sympathie de l’assemblée en se posant devant elle comme son interlocuteur principal. Entrer dans l’esprit du concile signifie au contraire s’effacer, renoncer à être le point focal.

Contrairement à ce qui est parfois soutenu, il est tout à fait conforme à la constitution conciliaire, et tout à fait opportun que, pendant le rite pénitentiel, le chant du Gloria, les oraisons et la prière eucharistique, tous, prêtre et fidèles, se tournent ensemble vers l’Orient, pour exprimer leur volonté de participer à l’œuvre du culte et de la rédemption accomplie par le Christ. Cette manière de faire pourrait être opportunément mise en œuvre dans les cathédrales, où la vie liturgique doit être exemplaire (cf. n°47).

Bien entendu, il y a d’autres parties de la messe dans lesquelles le prêtre, agissant in persona Christi capitis, entre dans un dialogue nuptial avec l’assemblée. Mais ce face à face n’a d’autre but que de conduire à un tête à tête avec Dieu, tête à tête qui, au moyen de la grâce de l’Esprit-Saint, deviendra un cœur à cœur. Le concile propose ainsi d’autres moyens pour favoriser la participation : « les acclamations des fidèles, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques, et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles ». (n°30)

Une lecture trop rapide, et surtout trop humaine, a porté à conclure qu’il fallait que les fidèles soient constamment occupés. La mentalité occidentale contemporaine, modelée par la technique et fascinée par les médias, a voulu faire de la liturgie une œuvre de pédagogie efficace et rentable. Dans cet esprit, on a cherché à rendre les célébrations « conviviales ». Les acteurs liturgiques, animés de motivations pastorales, cherchent souvent à faire œuvre didactique en introduisant dans les célébrations des éléments profanes et spectaculaires. Ne voit-on pas parfois fleurir les témoignages, les mises en scène et les applaudissements ? On croit ainsi favoriser la participation des fidèles mais on réduit en fait la liturgie à un jeu humain.

« Le silence n’est pas une vertu, ni le bruit un péché, disait Thomas Merton, mais le tumulte, la confusion, le bruit continu de la société moderne ou de certaines liturgies eucharistiques sont révélateurs de l’atmosphère de ses péchés les plus graves, de son impiété, de son désespoir. Un monde de propagande, d’argumentation infinie, d’invectives, de critiques, ou simplement de bavardages, est un monde dans lequel la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. La messe devient un tapage confus, la prière un bruit extérieur et intérieur. » (Thomas Merton, Le signe de Jonas, Paris, Albin Michel, 1955, p. 322)

Le risque est bien réel de ne laisser aucune place à Dieu dans nos célébrations. Nous encourrons la tentation des hébreux dans le désert : ils ont cherché à se créer un culte à leur mesure et à leur hauteur ; n’oublions pas qu’ils ont fini prosternés devant l’idole du veau d’or.

Il est temps de se mettre à l’écoute du concile. La liturgie est « principalement le culte de la divine majesté » (n°33). Elle a une valeur pédagogique dans la mesure où elle est complètement ordonnée à la glorification de Dieu et au culte divin. La liturgie nous place réellement en présence de la transcendance divine. La vraie participation signifie renouveler en nous cet «émerveillement» que saint Jean Paul II tenait en grande considération. (cf. Ecclesia de eucharistia, n°6). Cet émerveillement sacré, cette crainte joyeuse, requiert notre silence face à la divine majesté. On oublie toujours que le « silence sacré » est un des moyens indiqués par le concile pour favoriser la participation.

Si la liturgie est œuvre du Christ, est-il nécessaire que le célébrant y introduise ses propres commentaires ? Nous devons nous rappeler que, lorsque le missel autorise une intervention, celle-ci ne doit pas devenir un discours profane et humain, un commentaire plus ou moins subtil sur l’actualité, ou des salutations mondaines aux personnes présentes, mais une très brève exhortation à entrer dans le mystère (cf. PGMR, n°50). Quant à l’homélie, elle est elle-même un acte liturgique qui possède ses propres règles. La participatio actuosa à l’œuvre du Christ présuppose de laisser le monde profane pour entrer dans « l’action sacrée par excellence » (SC n°7). De fait, « prétendrions-nous, avec une certaine arrogance, de rester dans l’humain pour entrer dans le divin ? » (R. Sarah, Dieu ou rien, p. 178)

En ce sens il est regrettable que le sanctuaire de nos églises ne soit pas un lieu strictement réservé au culte divin où l’on pénètre en habits profanes, comme si l’espace sacré n’était pas clairement délimité par l’architecture. Et parce que le concile enseigne que le Christ est présent dans sa parole lorsque celle-ci est proclamée, il est également nocif que les lecteurs n’aient pas une tenue appropriée qui montrent qu’ils ne prononcent pas une parole humaine mais une parole divine.

La liturgie est une réalité fondamentalement mystique et contemplative, et, en conséquence, hors de portée de notre action humaine. Même la « participation » est une grâce de Dieu. C’est pourquoi elle présuppose de notre part une ouverture au mystère célébré. Ainsi, la constitution recommande la pleine compréhension des rites (cf. n°34) mais dans le même temps prescrit que les fidèles « sachent dire ou chanter ensemble, en langue latine, les parties de la messe qui leur reviennent ». (n°54)

En effet, la compréhension des rites n’est pas une œuvre de la raison humaine laissée à elle-même, qui devrait tout saisir, tout comprendre, tout dominer. La compréhension des rites sacrés est celle du sensus fidei , où la foi vive s’exerce à travers le symbole, et qui connaît plus par syntonie que par concept. Cette compréhension suppose que l’on s’approche du mystère avec humilité.

Aura-t-on le courage de suivre le concile jusqu’à ce point ? Une telle lecture, illuminée par la foi, est pourtant fondamentale pour l’évangélisation. En effet, « elle montre l’Eglise à ceux qui sont dehors comme un signal levé devant les nations, sous lequel les enfants de Dieu dispersés se rassemblent dans l’unité » (n°2). La liturgie doit cesser d’être un lieu de désobéissance aux prescriptions de l’Eglise.

Plus spécifiquement, elle ne peut plus être une occasion de déchirure entre chrétiens. Les lectures dialectiques de Sacrosanctum Concilium, l’herméneutique de la rupture, dans un sens ou dans l’autre, ne sont pas le fruit d’un esprit de foi. Le concile n’a pas voulu rompre avec les formes liturgiques héritées de la tradition, il a voulu plutôt les approfondir. La constitution établit que « les formes nouvelles [sortiront] des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique ». (n°23)

En ce sens, il est nécessaire que ceux qui célèbrent selon l’usus antiquior le fassent sans esprit d’opposition, et donc dans l’esprit de Sacrosanctum Concilium. De la même manière, ce serait une erreur que de considérer la forme extraordinaire du rite romain comme dérivant d’une autre théologie que celle du rite réformé. Il serait d’ailleurs souhaitable que dans une prochaine édition du missel le rite pénitentiel et l’offertoire de l’usus antiquior soient placés en annexe, de manière à souligner que les deux formes liturgiques s’éclairent l’une et l’autre, en continuité et sans opposition.

Si nous vivons dans cet esprit, alors la liturgie cessera d’être le lieu des rivalités et des critiques, pour nous faire enfin participer activement à cette liturgie « qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem, à laquelle nous tendons comme des voyageurs, où le Christ siège à la droite de Dieu comme ministre du sanctuaire » (n°8).

(traduction abbé B. Martin)

RECEVOIR L’EUCHARISTIE AVEC AMOUR ET REVERENCE.

Accueillir l’enseignement de l’Église dans la vérité et la sérénité.

 

Les Éditions Hovine sprl (Rue des Pensées 2bis, B 7522 Marquain) diffusent un feuillet concernant un « miracle eucharistique » qui serait survenu le 23 mai 2003, à Ostina, dans la province de Florence.

Ce feuillet rend compte de ce « miracle » et en prend prétexte pour mettre en garde contre l’usage de recevoir la communion dans la main et exhorter vivement à communier directement dans la bouche.

Cette apologie de la communion dans la bouche n’a de soi rien de répréhensible évidemment. En revanche la méthode suivie par ledit feuillet appelle de sérieuses réserves car elle pourrait troubler des fidèles mal informés.


Le feuillet aligne trois sortes d’arguments :

Des arguments basés sur des phénomènes miraculeux, d’autres sur des révélations privés ou des confidences et enfin des arguments venant du Magistère de l’Église.

1. Les phénomènes miraculeux :

Les miracles eucharistiques ne sont pas nouveaux dans l’histoire de l’Église, en particulier depuis le Moyen Âge. Un certain nombre ont été authentifiés et méritent l’attention et le respect des fidèles. La plupart du temps, il sont destinés à fortifier la foi au mystère eucharistique. Un excellent ouvrage fait le point sur les plus célèbres, ouvrage de référence puisqu’il est muni du nihil obstat et de l’imprimatur et écrit par un auteur sérieux :

Abbé Jean Ladame et Richard Duvin, Prodiges Eucharistiques du VIIIe siècle à nos jours, Éditions France-Empire, Paris, 1981 (Réédition : Familles & Eucharistie, 155 E, chemin de la Palma, 69210, L’Arbresle, 1981). Ces prodiges peuvent fortifier la foi envers le mystère eucharistique et la Présence réelle, substantielle et permanente du Seigneur Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Par là ils invitent à un respect plein d’amour et de révérence à l’égard de ce Très Saint Sacrement ; toutefois ils n’indiquent en eux-mêmes rien sur la manière de communier.

 

2. Les révélations privées :

C’est un monde plus délicat à cerner et à discerner… !

Il faudrait examiner l’une après l’autre les révélations rapportées dans ce feuillet, leurs critères de crédibilité, le sens de l’Église et la théologie des sacrements qui les animent ; on peut en tout cas constater que les révélations rapportées dans ce feuillet ont tendance à se placer sur le registre de la peur et de la menace. Les avertissements de ces soi-disant révélations privées se démarquent de ceux qu’on trouve dans les Saintes Écritures et en particulier dans l’Évangile. Ce serait facile à mettre en lumière, mais ce n’est pas l’objet de cette note.

 

3. Le Magistère de l’Église.

C’est la référence au Magistère de l’Église qui est le but de cette mise au point.

Le premier des arguments tirés de « la doctrine catholique » attribue, à tort, au Concile Vatican II le rejet de la communion dans la main. C’est ce qu’il faut corriger et préciser.

Cette attribution est une erreur grave, volontaire ou involontaire, mais elle repose sur une part de vérité qu’il convient de relever. En effet, il y a bien eu une consultation des évêques catholiques sur cette question ; cependant cette consultation n’a pas été faite dans le cadre du Concile Vatican II mais après le Concile.

L’instruction Memoriale Domini.

Pendant les années conciliaires et les premières années postconciliaires, sans qu’aucune autorisation officielle ait été accordée, la pratique de la communion dans la main a commencé à se répandre illégalement, en particulier en France, en Allemagne, aux Pays-Bas et en quelques autres pays. Il y avait donc un état de fait regrettable et irrégulier qui se répandait.

Le bienheureux Pape Paul VI était très réservé à l’égard de la communion dans la main et demanda à la commission chargée de l’application de la réforme liturgique (le Consilium)
d’enquêter auprès évêques de rite latin. Ce qui fut fait par le moyen d’une lettre confidentielle que le Pape lui-même annota et corrigea de sa main, tant la question lui tenait à cœur.

C’est en fait le résultat de cette consultation qui est rapporté dans le feuillet et attribué faussement au Concile Vatican II. Le Concile s’est terminé le 8 décembre 1965 et la lettre envoyée aux évêques est datée du 28 octobre 1968.

Le résultat de cette consultation correspond exactement aux chiffres donnés par le feuillet : Sur 2136 réponses : 21 réponses invalides ; 567 évêques favorables à la communion dans la main ; 1233 évêques opposés à la communion dans la main ; 315 favorables dans certaines conditions.

Cette consultation n’a donc pas la portée ecclésiale ou canonique d’un vote conciliaire ; elle n’en mérite pas moins une grande considération, en particulier en raison de ce qui a suivi.

À la suite de cette consultation, une Instruction a été publiée par la Sacrée Congrégation pour le Culte Divin. C’est l’Instruction Memoriale Domini, approuvée par le bienheureux Pape Paul VI le 28 mai 1969.

Cette Instruction maintient comme usage normal, la communion directement dans la bouche et précise que le Pape « n’a pas pensé devoir changer cette façon traditionnelle de distribuer la communion aux fidèles ». Elle rappelle que cette « tradition multiséculaire exprime le respect des fidèles envers l’eucharistie et ne blesse en rien la dignité personnelle de ceux qui s’approchent d’un sacrement si élevé ». Au sujet de cette manière traditionnelle de communier, il est même demandé aux évêques, aux prêtres et aux fidèles de « respecter attentivement la loi toujours en vigueur » et « confirmée de nouveau ».

Mais l’Instruction prévoyait aussi une ouverture qui deviendrait rapidement une large brèche. Elle accordait que là où l’usage de la communion dans la main s’était déjà introduit, les conférences épiscopales « après un prudent examen » pourraient prendre des « décisions opportunes » et en demander au Saint-Siège « la nécessaire confirmation ».

Ce qui fut fait par de nombreuses conférences épiscopales, et cela a fini par faire tâche d’huile. Finalement ce qui était une permission obtenue par voie d’indult a fini par être considéré comme l’usage ordinaire et normatif. Pourtant, la lettre du Cardinal Gut qui transmettait l’indult rappelait l’objet de l’instruction Memoriale Domini « sur le maintient en vigueur de l’usage traditionnel ».

Il est donc parfaitement vrai que l’usage de communier dans la main a d’abord été diffusé de manière illégale et que la permission de le poursuivre été concédée comme pour légaliser un état de fait là où les responsables ecclésiastiques considéraient ne pas pouvoir ou ne pas devoir revenir à l’usage normal de la communion sur la langue. Le Saint-Père et le Saint-Siège ont dû couvrir canoniquement a posteriori un fait accompli tout en cherchant à maintenir la priorité de la pratique traditionnelle.

Tout cela est bien connu à présent et publié.

L’Instruction Memoriale Domini est publiée dans la Documentation catholique, 1969, p. 669-674. On peut aussi la consulter sur Internet ; plusieurs sites en donnent le texte. Par exemple :

https://www.ceremoniaire.net/depuis1969/docs/memoriale_domini.html

En 1973, Mgr Bugnini, à la demande du Pape, a publié un article d’abord dans l’Osservatore romano, puis largement diffusé, qui tend à dédramatiser la question. Il allègue quelques textes bien connus, de l’Antiquité et du haut Moyen Âge, qui témoignent de l’usage antique de la communion dans la main, ce que du reste personne n’a jamais contesté. Mais cela ne discrédite pas pour autant l’évolution qui a conduit à recevoir la communion sur la langue. La remise en vigueur de pratiques antiques qui ne sont plus en usage n’est pas de soi toujours souhaitable. Dans l’encyclique Mediator Dei, Pie XII écrivait à ce sujet :

il n’est pas sage ni louable de tout ramener en toute manière à l’antiquité… quand il s’agit de liturgie sacrée, quiconque voudrait revenir aux antiques rites et coutumes, en rejetant les normes introduites sous l’action de la Providence, à raison du changement des circonstances, celui-là évidemment, ne serait point mû par une sollicitude sage et juste.

Et le Concile Vatican II précise :

les innovations ne se feront que si elle sont exigées par un besoin réel et incontestable de l’Église, les précautions étant prises pour que les formes nouvelles se développent à partir des formes déjà existantes selon une croissance en quelque sorte organique. (Constitution sur la Sainte Liturgie, Sacrosanctum Concilium, n. 23)

Il faut aussi bien souligner que la communion dans la main telle qu’elle s’est largement répandue depuis les années 1960 est loin d’être identique à la pratique dont témoignent les textes anciens si souvent allégués : l’eucharistie reçue sur la paume de la main droite était directement portée à la bouche sans être « prise » avec les doigts ; dans certains cas, on trouve même l’usage de recouvrir la main avec un linge.

Du reste l’article de Mgr Bugnini n’est pas un document magistériel et ne change rien aux dispositions de l’Instruction Memoriale Domini ; il y renvoie même explicitement. On peut en lire la traduction française dans la Documentation catholique, 1973, p. 565-568, (sans oublier de lire le correctif à la p. 686). On notera aussi que l’Osservatore romano avait donné comme titre à cet article « Piété et respect envers l’eucharistie », alors que Mgr Bugnini l’avait intitulé « Sur la main, comme sur un trône » et la traduction française de la Documentation catholique : « La communion dans la main » !

Le même Mgr Bugnini a rendu compte de toute cette question dans son célèbre ouvrage, La riforma liturgica, BELS 30, Rome, Ed. Liturgiche, 19972, p. 621-641.

Deux évêques, l’un argentin et l’autre du Kazakhstan ont écrit chacun un petit opuscule très bien fait. En voici les références :

Juan Rodolfo Laise, La communion dans la main, Centre International d’Études Liturgiques, Paris, 1999.

Athanasius Schneider, Dominus est, Tempora, Perpignan, 2008.

Ce dernier a donné sur la question une interview à la revue Famille chrétienne n. 1930 du 10 au 16 janvier 2015, p. 30-33.

Dans les plus récents documents officiels.

Il est intéressant de remarquer que des documents officiels récents de la liturgie romaine, maintiennent le principe que la manière normale de communier est la communion reçue dans la bouche et que la communion dans la main est une pratique dérogatoire.

Il s’agit par exemple de la 3e édition typique de la Présentation Générale du Missel Romain, publiée en latin en 2002 ; la traduction française officielle est de 2008. Voici ce qu’on peut y lire pour le rite de communion :

161. Si Communio sub specie tantum panis fit, sacerdos hostiam parum elevatam unicuique ostendit dicens: Corpus Christi. Communicandus respondet: Amen, et Sacramentum recipit, ore vel, ubi concessum sit, manu, pro libitu suo. Communicandus statim ac sacram hostiam recipit, eam ex integro consumit.

161. Si la communion est donnée seulement sous l’espèce du pain, le prêtre montre à chacun l’hostie en l’élevant légèrement et dit: Corpus Christi (Le Corps du Christ). Le communiant répond: Amen, et reçoit le Sacrement dans la bouche ou bien, là où cela c’est autorisé, dans la main, selon son choix. Celui qui reçoit la sainte hostie pour communier la consomme aussitôt et intégralement.

D’après ce texte, il est clair que la manière normale et ordinaire de communier est dans la bouche ; la communion dans la main relève d’une autorisation spéciale. Il se trouve que cette autorisation a été demandée presque partout, mais le principe demeure. En outre ce que le français traduit par « là où cela est autorisé » est, en latin, « ubi concessum est » ; c’est le vocabulaire de la concession.

De même en 2004, dans l’Instruction Redemptionis Sacramentum de la Congrégation pour le Culte Divin, on peut lire au n. 92 :

92. Quamvis omnis fidelis ius semper habeat pro libitu suo sacram Communionem ore accipendi, si quis communicandus velit Sacramentum manu recipere, in regionibus ubi Conferentia Episcoporum, actis a Sede Apostolica recognitis, id permiserit, ei sacra hostia administretur. Attamen peculiari modo curetur statim coram ministro hostiam a communicante sumi, ne ullus species eucharisticas in manu ferens discedat. Si adsit profanationis periculum, sacra Communio in manu fidelibus non tradatur.

92. Tout fidèle a toujours le droit de recevoir, selon son choix, la sainte communion dans la bouche. Si un communiant désire recevoir le Sacrement dans la main, dans les régions où la Conférence des Évêques le permet, avec la confirmation du Siège Apostolique, on peut lui donner la sainte hostie. Cependant, il faut veiller attentivement dans ce cas à ce que l’hostie soit consommée aussitôt par le communiant devant le ministre, pour que personne ne s’éloigne avec les espèces eucharistiques dans la main. S’il y a un risque de profanation, la sainte Communion ne doit pas être donnée dans la main des fidèles.

Là encore, il apparaît clairement que la communion dans la main est une pratique dérogatoire qui relève d’une autorisation.

Le feuillet fait référence à plusieurs paragraphes de cette Instruction Redemptionis Sacramentum, mais n’en cite aucun littéralement et ne fait aucune allusion à ce n. 92 qui pourtant est assez clair du point de vue du droit ; et le plus étonnant est que, sous le titre « La doctrine catholique », il passe complètement sous silence la Présentation Générale du Missel Romain.

Enfin, les concessions accordées aux conférences des évêques d’un pays sont des permissions, mais ne sont pas contraignantes. Il revient à chaque évêque d’user de cette permission ou de demander qu’elle ne soit pas en vigueur sur le territoire de son diocèse.

Les deux manières de recevoir la communion sont donc légitimes mais pas équivalentes au regard du droit et de la tradition de l’Église : l’une est normative, l’autre, bien que largement répandue, relève d’une procédure d’indult.

Conclusion : « Ouvre ta bouche, et Moi, je l’emplirai » (ps. 80, 11)

L’instruction Memoriale Domini est un très beau document, parfaitement officiel qui explique très positivement, sans recourir à la peur, les bonnes raisons de maintenir la manière traditionnelle de communier. L’enseignement de l’Église sur cette question est beau en lui-même ; il n’a besoin ni d’arguments qui menacent et effraient les fidèles, comme le sont ces soi-disant « révélations privées », ni que l’on accommode la vérité en attribuant au Concile Vatican II le résultat d’une consultation d’abord confidentielle adressée aux évêques plusieurs années après la clôture du Concile.

Même si une autre pratique a pu être concédée, le bienheureux Pape Paul VI, avec la grande majorité des évêques, souhaitait voir maintenu l’usage séculaire de recevoir la Sainte Eucharistie directement sur la langue. Cet usage exprime de manière appropriée « le respect dû à ce Très Saint Sacrement et l’humilité avec laquelle il doit être reçu » (Memoriale Domini). Il manifeste aussi radicalement qu’on ne « prend » pas l’Eucharistie mais qu’on la « reçoit ». En la personne du ministre qui distribue la communion, c’est vraiment le Seigneur qui donne sa chair en nourriture et réalise la promesse d’un psaume traditionnellement appliqué à l’Eucharistie. Il s’agit du psaume 80 dont le dernier verset fournit le texte du chant d’entrée de la Messe de la solennité du Corps et du Sang du Christ : « Cibavit eos ex adipe frumenti ; et de petra melle saturavit eos : Il les a nourris de la fleur du froment et les a rassasiés avec le miel du rocher. » Or quelques versets plus haut, le Seigneur fait cette promesse :

« Dilata os tuum et Ego adimplebo illud. Ouvre ta bouche, et Moi, je l’emplirai » (ps. 80, 11).

Unité du rite romain

Vu sur Benoit et Moi et sur Proliturgia, une excellente réflexion liturgique de la part du Cardinal Ratzinger, qui en dit long sur ce qui guidera ensuite l’esprit du motu proprio de 2007 sur l’usage de la forme extraordinaire du rite. Extrait d’une lettre avec un professeur de liturgie de l’institut Saint Anselme de Rome :

« Je ne voudrais pas entrer dans tous les détails de votre lettre, bien qu’il ne serait pas difficile de répondre aux différentes critiques de mes arguments.

Cependant, je considère très important ce qui concerne l’unité du Rite romain. Cette unité n’est pas menacée aujourd’hui par les petites communautés qui font usage de l’indult (autorisation de célébrer avec l’ancien missel romain – n.d.l.r.-) et sont fréquemment traités comme des lépreux, comme des personnes qui font quelque chose d’irrévérencieux, voire plus encore, d’immoral ; non, si l’unité du Rite romain est menacée c’est pas la créativité liturgique sauvage, fréquemment encouragée par des liturgistes (…).

Je répète ce que j’ai dit lors de mon interversion : que la différence entre le Missel de 1962 et la messe fidèlement célébrée selon le Missel de Paul VI est beaucoup plus petite que la différence entre les différentes applications dénommées « créatives » du Missel de Paul VI.

Dans cette situation, la présence du Missel précédent peut se transformer en un rempart contre les altérations liturgiques lamentablement fréquentes, et être de cette façon un soutien à la réforme authentique. S’opposer à l’usage de l’Indult de 1984 au nom de l’unité du Rite romain est, selon mon expérience une attitude très éloignée de la réalité.

Par ailleurs, je regrette quelque peu que vous n’ayez pas perçu, lors de mon intervention, l’invitation adressé aux « traditionalistes » à s’ouvrir au Concile, à venir à la rencontre de la réconciliation, dans l’espoir de surmonter, avec le temps, la brèche entre les deux Missels. » (Source : « Benoît-et-moi« )

La pauvreté iscariote

Voici quelques rappels de bon aloi, plus que jamais nécessaires, signés par le P. Louis Bouyer :


« (…) Les antiquaires dénués de scrupules n’ont jamais connu d’aussi beaux jours que depuis qu’on leur liquide les quelques belles choses qui pouvaient demeurer dans les sanctuaires – dont le prêtre pourtant n’est que le gardien – pour payer les caisses à savons dont on construira le « podium », où se dresseront les tréteaux baptisés « autel face au peuple », plus les quelques blouses de garçons épiciers qui feront les « aubes » nécessaires à la figuration. Après quoi, il ne reste plus qu’à planter le micro pour la messe-crochet radiophonique. En ces temps où, comble d’ironie, on ne parle que de « promotion des laïcs », le cléricalisme le plus ingénu se donnera libre cours dans ce décor fait par lui et pour lui. L’intarissable « commentateur », occultant sans peine l’officiant falot qui expédie derrière lui les exigences rubricales, pourra imposer enfin sans contrainte au bon peuple chrétien la religion de M. le Curé ou de M. le Vicaire à la place de celle de l’Église… L’ennui que dégagent ces « célébrations » a fait rejoindre d’un coup au catholicisme le plus évolutif ce que le protestantisme le plus rétrograde pouvait connaître de désolante pauvreté. (…) Il paraît que l’Église convertirait tout le monde si seulement les Évêques coupaient leur cappa magna. Reste à savoir si, pour restituer à l’Église l’esprit de pauvreté des Béatitudes, il suffit de la mettre en savate. Et, quand tel serait le cas, il faudrait encore être sûr que la pauvreté doive être présente d’abord dans le culte, et non dans la vie des chrétiens. C’est un peu facile de se faire une bonne conscience sur ce point en louant Dieu dans une bicoque pour ensuite retrouver chez soi sa télévision, son frigidaire, son chauffage central, toutes choses dont il ne peut être question pour personne de se priver au nom de quelques conseils évangéliques, trop évidemment dépassés par la « planétisation » contemporaine ! Osons donc mettre en doute deux préjugés qui font de la liturgie catholique, de nos jours, trop souvent, la plus triste chose qu’elle ait jamais été. Le premier, c’est qu’elle ne peut être évangélique qu’en étant pauvre. Et le second, c’est que la pauvreté, c’est le négligé. (…) La pauvreté dans le culte ne signifie point le laisser-aller (qui produit régulièrement les formes de laideur les plus sinistres), et un culte authentiquement pauvre, même s’il répond à certaines exigences de la foi, ne répond pas à toutes. (…) Défions-nous d’une pauvreté iscariote, qui lésine au nom des pauvres sur les frais du culte, quoi qu’elle ne se fasse aucun scrupule de jeter l’argent par les fenêtres pour toutes sortes d’inutilités qui n’ont pas l’excuse (ou le tort) d’être belles. » (P. Louis BOUYER, Oratorien).

Mais qui donc est cette personne qui ose dire des choses aussi violentes ? Un « intégriste », un promoteur d’une vision étriquée du traditionnalisme ?

Voici donc une présentation (comme d’habitude, commentaires et soulignements sont de nous).

Présentation (source : http://www.la-croix.com/Culture/Livres-Idees/Livres/Le-parcours-etonnant-de-Louis-Bouyer-theologien-de-renom-2014-09-24-1211188 )

MÉMOIRES, Louis Bouyer

ÉDITIONS CERF, PARIS , 336 PAGES , 29 €


MÉMOIRES

de Louis Bouyer

Paris, Éditions Cerf, 336 p., 29 €

Le P. Louis Bouyer (1913-2004) fut certainement un des plus grands théologiens du XXe siècle, en tout cas un de ceux, finalement assez rares, qui réussirent à publier de vraies synthèses. Dans l’abondance de ses publications, on trouve en effet trois trilogies consistantes, dont une consacrée à la Trinité: Le Fils éternel (1974), Le Père invisible (1976) et Le Consolateur (1980).

En liturgie, il fut un des pionniers dans les années qui précédèrent le concile Vatican II et son fameux Mystère pascal (1945) avait été lu et médité par bien des pères conciliaires… Ensuite, dans les années post-conciliaires, il se montra assez critique sur les évolutions en cours dans l’Église, ce qui ne lui valut pas que des amis dans les milieux universitaires de l’époque! [C’est le moins qu’on puisse dire. Il fut en quelque sorte ostracisé par la bien pensance cléricale de l’époque.]

Aujourd’hui, depuis son décès, ses œuvres les plus importantes sont heureusement rééditées, surtout au Cerf et chez Ad Solem. Il manquait alors ses mémoires, qu’il avait expressément voulu voir paraître après sa mort: nombreux furent alors ceux qui les attendaient depuis presque une décennie!

Écrites dans une langue française du plus pur classicisme, ces Mémoires donc enfin parus racontent un itinéraire étonnant. Bouyer fut en effet l’enfant unique d’un couple protestant établi à Paris ou dans sa proche banlieue.

Les débuts de l’ouvrage racontent assez longuement son enfance et sa jeunesse, marquées, alors qu’il avait 11 ans, par la mort de sa mère, chrétienne qui resta durablement influencée par la stricte piété darbyste expérimentée lors d’un séjour en Angleterre.

Esprit brillant, Bouyer devint pasteur assez jeune. Pour lui, le protestantisme, plus précisément le luthéranisme, ne se situait pas dans une opposition systématique au catholicisme et à l’Église des origines, comme pour beaucoup d’autres protestants malheureusement.

Au contraire, il souhaitait essayer une « recatholicisation du protestantisme, non seulement restant mais devenant, de ce fait, plus fidèle que jamais à l’inspiration première et fondamentale de la Réforme». [Prêtre oratorien, son parcours est une sorte de parallèle, en terme de conversion et de théologie, de celui de Newman]Mais il dut bien se rendre compte que c’était là une tâche titanesque et, finalement, il devint catholique à l’âge de 26 ans.

Toute sa vie attiré par les bénédictins, il entra néanmoins à l’Oratoire de France qui lui laissa toujours une grande liberté. [Il est enterré à l’abbaye Saint Wandrille]

Ses Mémoires vont jusqu’au Concile. Ce qu’il raconte est très intéressant, mais toujours pointe un ton polémique; car Bouyer, peu conciliant, ne se sentira jamais vraiment à l’aise par rapport à certaines orientations conciliaires, et encore moins par rapport à leurs mises en pratique ultérieures, qu’elles soient liturgiques ou ecclésiologiques (il est très virulent sur la collégialité épiscopale, par exemple).

Il n’hésite pas non plus à s’attaquer nommément à tel ou tel homme d’Église qui a pu jouer un rôle important au Concile («Le méprisable Bugnini», [C’est grâce à Bouyer que la forfaiture menée par Bunigni sur le Consilium pour l’application de la réforme liturgique du Concile, c’est-à-dire la commission de liturgiques désignés par le pape pour mettre ene œuvres les orientations de Sacrosanctum Conclium, la constitution dogmatique sur la liturgie de Vatican II – dont Bouyer était membre – a été connue du pape Paul VI ; ] «Le brave et quelque peu nigaud Charles Moeller», «Un trio de maniaques», «Ces trois excités», etc.).

Bref, que ce soit dans sa charge d’enseignant en théologie à la Catho de Paris ou à la Commission théologique internationale, il eut du mal à collaborer avec d’autres et préféra démissionner, ce qui lui laissa des aigreurs durables. [le manque d’esprit d’équipe, c’est en effet souvent le reproche qu’on fait aux esprits brillants et libres, aux défenseurs de l’intelligence et de la vérité…]

Il est un peu dommage que sa verve polémique soit si présente dans ses dernières pages mais, heureusement, il nous reste de toute manière à nous replonger dans son œuvre théologique; là, nous savons avec certitude que nous en tirerons toujours du profit

David Roure

Voir aussi :

http://www.collegedesbernardins.fr/fr/evenements-culture/colloques/actualite-et-fecondite-d-un-maitre-louis-bouyer-1913-2004.html