Retour au temps « Per annum »

Le temps « per annum » ou « dans l’année » est appelé aussi « ordinaire », c’est-à-dire que la prière de l’Église se remet en ordre à compter du lundi qui suit la célébration du Baptême du Seigneur. Cette période liturgique entre le temps de Noël et le Carême est assez particulière, dans le sens où le prochain temps liturgique est assez proche (le Carême) mais la couleur liturgique retourne en vert, les formulaires liturgiques les plus proche du Carême en fonction de la date de Pâques sont célébrés soit dans le froid de l’hiver soit dans la renaissance du printemps… Ce qui il faut bien le constater… Peut troubler ! L’usage ancien d’un temps de la septuagésime corrigeait à merveille ce problème : il n’était pas (et n’est toujours pas dans la forme extraordinaire du rite romain) un « temps de préparation au temps de préparation » à Pâques. Il exprime merveilleusement bien le passage progressif d’une contemplation de la crèche – avec l’étape charnière du 2 février (Présentation au Temple, moment où l’on changera l’antienne mariale Alma Redemptoris en Ave Regina Caelorum ) – jusqu’au sommet de la Passion. En bref, il est légitime, mais apparemment plus vraiment légal. Quelques signes forts le caractérisaient : le passage au violet ainsi l’abandon de l’alléluia, avec même le marqueur spécial de cet abandon qui consistait à chanter le Ite Missa Est et le Benedicamus Domino suivi du double alléluia, comme à Pâques (et son octave).

Bref, vous comprenez bien que cela vaut la peine, même en avec la forme ordinaire, de marquer un peu – a minima, le temps de la septuagésime, c’est-à-dire la 7ème semaine avant Pâques. Et bien : nous venons de voir que la réforme de la réforme n’est pas morte, http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/on-lattendait-depuis-plusieurs-mois/ donc cela valait la peine de militer un tout petit peu pour ce qui est probablement une faute de goût du calendrier romain d’après la réforme liturgique. Bien sûr ce n’est peut être pas la seule :

http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/pentecote-une-ou-plusieurs/

http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/pentecote-loctave-supreme/

En attendant que tout cela évolue dans le bon sens, un réflexion sur les cycles liturgiques :

La liturgie, célébration et transmission de la vérité historique du salut.

L’année liturgique dans ses deux grands cycles, est avant tout la mise en exergue d’événements historiques qu’elle actualise.

Dans le cycle de Pâques, avec la semaine sainte puis l’octave pascal, la liturgie nous fait revivre, heure par heure, chacun des événements dramatiques de la passion et de la résurrection du Christ. Dans le chant solennel de la passion selon S. Jean par trois diacres le vendredi saint, nous relevons des détails toponymiques et chronologiques précis. Dans la semaine sainte, les rites l’Église actualisent l’entrée du Christ à Jérusalem, les palmes à la main ; le lavement des pieds des apôtres et la table de la cène le jeudi saint ; les Ténèbres de Son agonie au jardin des Oliviers ; les détails de Sa passion et de Sa mort le vendredi saint. Le samedi saint, c’est auprès du tombeau que l’Église veille, avec Marie, brisée mais confiante dans la certitude de foi de la résurrection, et révèle la signification du Sabbat d’Israël, avant la Vigile pascale au cœur de la nuit, où elle conduit les catéchumènes de la mort à la vie dans la fontaine du baptême. Dans le répons bref du temps pascal, l’Église reprend dans sa prière les mots de l’apôtre Pierre définissant au Cénacle le premier dogme chrétien, sans lequel notre foi est vaine : Le Seigneur est vraiment ressuscité. Et ce premier acte magistériel pétrinien est corroboré dans la liturgie par le témoignage historique des disciples d’Emmaüs : et il est apparu à Simon. La liturgie est la servante de l’histoire du salut ; elle transmet dans une fraîche authenticité les fondements avérés de la foi de l’Église.

Le Cycle liturgique de la nativité : une école de recherche d’un Dieu historiquement présent et agissant dans notre monde.

L’heureuse réforme de la semaine sainte a largement fait pénétrer dans la piété des croyants la célébration solennelle du Mystère pascal. Mais dans l’autre cycle, celui de Noël, le chrétien pénètre d’une autre façon dans la Foi grâce à la relation étroite des célébrations avec les saisons et le cosmos.

Au solstice d’hiver qui marque la nativité du Christ, correspond le solstice d’été, dans la nuit du 24 juin, ; la liturgie place la nativité de Jean-Baptiste au cœur de la nuit au moment où la lumière de chaque journée commence à diminuer ; il faut que Jean diminue, afin que le Christ grandisse, tout comme les jours introduits par le solstice d’hiver le 24 décembre : Noël est par excellence une fête de lumière comme le rappelle l’antienne d’entrée de la messe de l’Aurore : Lux fulgebit. A ce cycle liturgique solaire, il faut rattacher la fête de l’Annonciation (9 mois avant Noël, le 25 mars) et celle de la Visitation – qui célèbre la rencontre du précurseur et du rédempteur dans le sein maternel le 31 mai, c’est à dire au 9ème mois de grossesse d’Elisabeth et au 3ème de la Vierge. Nous sommes émerveillés par ces récits si incarnés, mais en même temps si mystiques et si emprunts d’une expérience réelle une authenticité historique ! Cette proximité avec l’aspect le plus prosaïque de notre quotidien a consacré pendant des siècles l’attachement de la piété populaire. La noël d’été du 24 juin fut autrefois une célébration majeure de la liturgie papale en sa cathédrale S. Jean (baptiste) de Latran. Dans l’antiquité tardive, ce fut une fête triple : célébration de vigiles populaires à trois nocturnes, avec les fameux feux de la S. Jean, messe d’aurore, messe du jour.

Dans notre siècle où on insiste sur l’écologie, combien notre prière gagnerait à être affermie par l’ancrage dans ce cycle liturgique saisonnier ! On continue pourtant à reprocher à l’Église d’avoir christianisé des fêtes païennes. Or, dès l’époque apostolique, l’Église connaît la valeur d’un culte dont l’essence est d’être justement profondément ordinaire, c’est à dire en conformité avec l’ordre des choses voulu par Dieu, et dont les religions préchrétiennes avaient parfois une intuition : Vatican II parle ainsi des semences de verbe contenues dans les cultes païens. Par la prière liturgique, l’événement historique passé et unique du salut est commémoré mais rendu proche dans notre quotidien, si bien que celui qui cherche Dieu, Le trouve, blotti dans l’instant présent, étroitement uni à l’ordinaire de nos vies. C’est pour cela que les textes liturgiques utilisent le présent d’actualisation. Bien plus, les Hodie – aujourd’hui – des antiennes du Magnificat, que l’on rencontre le jour de Noël :

Aujourd’hui, le Christ est né; aujourd’hui, le Sauveur est apparu; aujourd’hui sur la terre, chantent les anges,

ne sont pas des exceptions dans les formulaires liturgiques ; ils sont plutôt par excellence la règle de la composition du propre des grandes célébrations ; à l’Epiphanie, l’Eglise reprend cet Hodie trois fois dans l’antienne du Magnificat, pour insister sur une réalité historique non pas unique, mais triple, que la liturgie célèbre en un seul et même mystère :

Aujourd’hui, l’étoile des mages les conduit à la crèche, aujourd’hui lors des noces, l’eau est changée en vin, aujourd’hui le Christ voulut être baptisé par Jean, pour notre salut.

Alors que la dévotion populaire commémore la visite des mages, cette antienne rappelle que le 6 janvier célèbre les trois théophanies, manifestations historiques de la divinité du Christ. Dans une concision et une beauté que rehausse la mélodie, le mystère chrétien est actualisé et transmis.

L’action présente et actuelle du Dieu transcendant, célébrée par la liturgie

Au 6 janvier répond une autre fête : le 6 août, exactement 7 mois après : la Transfiguration, qui elle aussi célèbre la manifestation divine du Christ. L’Occident n’a malheureusement pas donné à cette fête l’éclat qu’elle a en Orient, où elle a rang de premier ordre, alors qu’elle n’est que « fête du Seigneur » dans notre liturgie romaine. En nous mettant à l’école orientale, nous saurions sans doute purifier notre perception par trop naturaliste des interventions actives de Dieu dans notre histoire passée et présente. Car la manifestation glorieuse au Thabor n’est plus seulement gratuite, comme à la Crèche, à Cana, ou au Jourdain, mais pédagogique. Elle s’adresse aux trois apôtres, à l’heure où le Christ se prépare à monter à Jérusalem pour y subir Sa passion et y mériter notre rédemption. Dieu s’engage historiquement dans le drame de l’homme, en manifestant Sa transcendance tout en allant, dans le même mouvement, au bout des conséquences de Son incarnation.

La liturgie en son entier est la transfiguration de notre vie terrestre, que le Christ, en visitant Son peuple, a restauré dans sa dignité et sa grandeur. Cette présence divine agissante se perpétue dans la liturgie à partir de l’événement passé jusqu’à aujourd’hui, par les sacrements, qui sont autant de rencontres avec le Christ. C’est pourquoi la liturgie ne manque jamais de proclamer le contexte historique de la Révélation. Le chant solennel du martyrologe de Noël établit ainsi l’ensemble des informations historiques disponibles concernant les événements proches et lointains de la naissance du sauveur. Et ce récit historique, chanté ordinairement peu avant minuit, lors de la célébration de Noël le 24 décembre, a un pendant théologique, dans lequel il prend sa signification de foi : le chant diaconal de l’Exsultet de la nuit pascale, qui désigne la nuit même que nous célébrons : haec nox est – c’est cette nuit même et rappelle dans le même présent d’actualisation l’inextricable union du cosmos, des réalités invisibles et visibles dans la louange ininterrompue qu’ils adressent au créateur.


Il enveloppe ensuite, dans une sublime mélodie – qui est celle de la préface romaine, que Mozart lui même aurait voulu composer ! – l’évocation de l’ensemble de l’économie du salut, de la faute originelle – dans son fondement historique – à l’avènement du 8ème jour qui ne finit jamais, tout comme la flamme du cierge pascal que l’on n’éteindra pas. « Heureuse faute qui nous valut un tel rédempteur ! »

Fête Dieu

Oui je voudrais vous dire ce qui monte à mon cœur quand approche cette Fête du Saint Sacrement, très justement appelée en France Fête Dieu.


Non pas que toutes les fêtes chrétiennes ne soient pas déjà des fêtes pour Dieu, mais parce que celle-là, la tard venue, nous met soudain en face de notre Dieu dans la splendeur de sa manifestation. Toutes les autres nous disent quelque chose de lui, celle-ci nous dit : « Il est là ! ». Inexplicablement, car nous savons que Dieu est au ciel et qu’aucun lieu sur terre ne peut prétendre l’enfermer. Nous savons que le Christ est ressuscité et qu’il est près du Père dans une sphère qui n’est pas (ou pas encore) la nôtre. Et pourtant…


Cette présence a ceci de déconcertant et de mystérieux que tout ce que nous voyons n’est pas lui : Jésus n’est ni rond, ni blanc, il ne pèse pas deux grammes, on ne peut le fractionner et pourtant c’est là qu’il a caché sa présence. « Blotti au Pain de Vie pour nous donner vie », nous dit saint Jean de la Croix, dans un raccourci fulgurant. Nos sens sont concernés puisqu’il y a bien quelque chose à voir, à toucher, à goûter, mais ils sont en même temps disqualifiés, car ce qu’il y a à recevoir ne se livre qu’à la foi. La visite de notre Bien-Aimé est digne d’un grand Roi : elle provoque nos chants et mille apprêts pour rendre splendide le lieu de son apparition et Lui, il est là caché dans un peu de pain ! Mais c’est un pain qui n’est du pain qu’en apparence, car il a pris toute la place. Sur la croix sa divinité était voilée, ici c’est même son humanité qui n’apparaît plus, chante saint Thomas dans l’Adoro Te.


Seul notre amour peut correspondre à pareil don, sans amour il n’y aurait pas ici de foi, et sans la foi tout cela serait absurde et même choquant. Mais il y faut un amour large et ample, magnifique à la mesure de la magnificence de notre Dieu. Le cœur qui calcule la dépense, l’esprit trop froidement raisonnable n’ont pas ici leur place. Les simples et les enfants comprennent tout de suite l’adoration du Saint Sacrement, là où les savants ont longtemps fait grise mine. L’Église si sobre d’habitude dans ses marques d’amour pour son Seigneur n’a rien ici de trop beau, l’orfèvrerie, la plastique ont inventé des formes incroyables, la liturgie retrouve les alléluias du temps pascal, le théologien se fait poète et invente des thèmes imprévus, qui font fondre la vieille ontologie des manuels et fraient à la pensée des chemins inédits.

Que tout cela reste dans la gratuité. L’adoration n’est jamais un dû, c’est un don. L’Église, gardienne du Corps de son Époux, a grandement facilité aux fidèles l’accès à la Présence, elle permet aujourd’hui l’exposition de la sainte Hostie dans des conditions moins strictes de jadis. N’allons pas plus loin et ne transformons l’émerveillement de la Présence en un self-service, où nous n’aurions rien à gagner.

Chrétiens mes frères, la fête que nous recevons ce dimanche n’est pas là que pour un seul jour. Toutes nos adorations, toutes nos communions sont destinées à être de vraies « fêtes Dieu », où nous retrouverons la surprise et l’émerveillement de ce jour. Ne nous habituons pas…

Michel GITTON

1. Adoro te devote, latens Deitas,

Quae sub his figuris vere latitas:

Tibi se cor meum totum subjicit,

Quia te contemplans totum deficit.

1. Je T’adore dévotement, Dieu caché

Qui sous ces apparences vraiment prends corps,

À Toi, mon cœur tout entier se soumet

Parce qu’à Te contempler, tout entier il s’abandonne.

2. Visus, tactus, gustus in te fallitur,

Sed auditu solo tuto creditur;

Credo quidquid dixit Dei Filius:

Nil hoc verbo Veritatis verius.

2. La vue, le goût, le toucher, en Toi font ici défaut,

Mais T’écouter seulement fonde la certitude de foi.

Je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu,

Il n’est rien de plus vrai que cette Parole de vérité.

3. In cruce latebat sola Deitas,

At hic latet simul et humanitas;

Ambo tamen credens atque confitens,

Peto quod petivit latro poenitens.

3. Sur la croix, se cachait Ta seule divinité,

Mais ici, en même temps, se cache aussi ton humanité.

Toutes les deux, cependant, je les crois et les confesse,

Je demande ce qu’a demandé le larron pénitent.

4. Plagas, sicut Thomas, non intueor;

Deum tamen meum te confiteor;

Fac me tibi semper magis credere,

In te spem habere, te diligere.

4. Tes plaies, tel Thomas, moi je ne les vois pas,

Mon Dieu, cependant, Tu l’es, je le confesse,

Fais que, toujours davantage, en Toi je croie,

Je place mon espérance, je t’aime.

5. O memoriale mortis Domini!

Panis vivus, vitam praestans homini!

Praesta meae menti de te vivere

Et te illi semper dulce sapere.

5. O mémorial de la mort du Seigneur,

Pain vivant qui procure la vie à l’homme,

Procure à mon esprit de vivre de Toi

Et de toujours savourer Ta douceur.

6. Pie pellicane, Jesu Domine,

Me immundum munda tuo sanguine;

Cujus una stilla salvum facere

Totum mundum quit ab omni scelere.

6. Pieux pélican, Jésus mon Seigneur,

Moi qui suis impur, purifie-moi par Ton sang

Dont une seule goutte aurait suffi à sauver

Le monde entier de toute faute.

7. Jesu, quem velatum nunc aspicio,

Oro fiat illud quod tam sitio;

Ut te revelata cernens facie,

Visu sim beatus tuae gloriae.

7. Jésus, que sous un voile, à présent, je regarde,

Je T’en prie, que se réalise ce dont j’ai tant soif,

Te contempler, la face dévoilée,

Que je sois bienheureux, à la vue de Ta gloire.

Quasimodo geniti infantes

Dimanche de Quasimodo, dimanche in Albis, dimanche de la Miséricorde, dimanche dans l’octave de Pâques, II° dimanche de Pâques…

Nous avons un grand nombre d’appellations pour le dimanche qui suit Pâques. Il a en effet une résonnance particulière dans la liturgie, à laquelle nos contemporains sont pourtant parfois indifférents, ou du moins non alertés…

Il est vrai que l’appellation officielle est Dominica II Paschae seu de divina Misericordia. Jean-Paul II a fait changer l’appellation en 2000 en référence notamment à la dévotion au cœur miséricordieux de Jésus et aux enseignements de Sœur Faustine. Au niveau liturgique, rien de ce qui concerne la Miséricorde n’est ajouté ou changé en 2000. Il faut cependant noter qu’à ce jour est effectivement attaché une dévotion spéciale à la Miséricorde ainsi qu’une indulgence. Mais la dévotion étant distincte de la liturgie…

Ce qui marque plus particulièrement au niveau liturgique la miséricorde ce jour là, en fait (et cela ne date pas de 2000), c’est l’introduction de la collecte (Dieu d’éternelle miséricorde) :

Deus misericórdiæ sempitérnæ, qui in ipso paschális festi recúrsu fidem sacrátæ tibi plebis accéndis, auge grátiam quam dedísti, ut digna omnes intellegéntia comprehéndant quo lavácro ablúti, quo Spíritu regeneráti, quo sánguine sunt redémpti. Per Dóminum.

Dieu d’éternelle miséricorde, qui par le retour de ces fêtes pascales elles-mêmes enflammes la foi de ton peuple consacré, augmente la grâce que tu [lui] as donnée pour que tous par une intelligence juste, comprennent par quel baptême ils ont été purifiés, par quel Esprit ils ont été régénérés et par quel sang ils ont été rachetés. Par notre Seigneur.

 

La collecte, si elle introduit à la notion de Miséricorde, est surtout une explication de cette coutume très belle et très ancienne d’enseignement des néophytes par l’évêque. Et la Miséricorde ici évoquée, c’est bien celle attachée au baptême. Nous sommes donc résolument dans une dynamique liturgique pascale, et plus exactement celle de l’octave de Pâques, avec le rang de priorité qui lui est afférent.

Il était de coutume de faire des catéchèses « mystagogiques » dans la semaine de Pâques : les néophytes, en vêtements blancs, devaient suivre de façon intense un enseignement sur la Foi et les sacrements donné par l’évêque après leur baptême. On considérait qu’ils ne pouvaient tirer vraiment profit de ces enseignements qu’une fois leur intelligence libérée de la contrainte du péché originel. * *Effectivement, si le péché (y compris originel) nous coupe de la grâce, et que la Foi est un don de la grâce, on voit mal comment croire « efficacement » alors qu’on est attaché au péché. C’est la raison pour laquelle on appelle le dimanche qui suit Pâques (c’est à dire le deuxième dimanche de Pâques, dans l’octave) non seulement le « dimanche de la miséricorde » (cf. la collecte du jour ci dessous) mais aussi le dimanche « In albis » parce que les catéchumènes, après ces catéchèses, déposaient leur vêtement blanc.

Ce jour là, l’Eglise chante à la Messe « Quasimodo » à l’introït, et chante à nouveau la séquence Victimae ( ce qui est nouveau depuis la réforme de la semaine sainte – et une excellente chose, on ne se lasse pas de cette mélodie !).

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* catéchisme de l’Eglise catholique : Foi et Baptême

1253 Le Baptême est le sacrement de la foi (cf. Mc 16, 16). Mais la foi a besoin de la communauté des croyants. Ce n’est que dans la foi de l’Église que chacun des fidèles peut croire. La foi qui est requise pour le Baptême n’est pas une foi parfaite et mûre, mais un début qui est appelé à se développer. Au catéchumène ou à son parrain on demande :  » Que demandez-vous à l’Église de Dieu ?  » Et il répond :  » La foi ! « .

1254 Chez tous les baptisés, enfants ou adultes, la foi doit croître après le Baptême. C’est pour cela que l’Église célèbre chaque année, dans la nuit pascale, le renouvellement des promesses du Baptême. La préparation au Baptême ne mène qu’au seuil de la vie nouvelle. Le Baptême est la source de la vie nouvelle dans le Christ de laquelle jaillit toute la vie chrétienne.

 

Saint Benoît d’hiver

Dans l’ordre de Saint Benoît, on fête le 21 mars la Saint Benoît d’hiver, ou le Transitus de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, c’est à dire sa mort. Comme cette fête tombe de façon systématique en carême, l’ordre a voulu également profiter d’une date plus festive, le 11 juillet, qui correspond à la translation de ses reliques au monastère de Fleury (appelé aussi Saint Benoît sur Loire). La liturgie séculière en Europe n’a retenu que la Saint Benoît d’été pour le patronage de l’Europe ; le 11 juillet (hors de l’ordre de Saint Benoît) a rang de fête en Europe, mémoire partout ailleurs. Mais hier c’était donc la Saint Benoît d’hiver dans les monastères bénédictins. Le TRP Abbé de Triors a prononcé une très belle homélie qui doit nous revigorer en prévision de dimanche….

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« S. Benoît n’a pas écrit en vain le Prologue de sa Règle. Il prolonge jusqu’à nous l’Écriture et la Tradition. Et la crise actuelle de l’humanité lui donne un étrange regain d’actualité, pour autant que l’on veut pénétrer à fond la crise de l’homme contemporain. Les papes récents lui redisent souvent ces vérités primitives, primordiales.

Le BX Jean Paul II le fit bien souvent, spécialement en Veritatis Splendor qui débute ainsi : La splendeur de la vérité se reflète en l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu : la vérité éclaire l’intelligence et donne sa forme à la liberté de l’homme, qui, de cette façon, est amené à connaître et à aimer le Seigneur… Mais l’obéissance n’est pas toujours facile… Du fait du péché originel, la capacité de connaître la vérité se trouve alors obscurcie et sa volonté de s’y soumettre, affaiblie. Et ainsi, en s’abandonnant au relativisme et au scepticisme, l’homme recherche une liberté illusoire en dehors de la vérité elle-même (VS 1).

De même lors de sa messe d’installation, Benoit XVI parlait-il de tirer les hommes hors de l’océan salé de toutes les aliénations, vers la terre de la vie, vers la lumière de Dieu (24 avril 2005).

À peu de jours d’une nouvelle manifestation d’envergure qui dit le malaise de nos contemporains, consacrons bien notre vie au programme de S. Benoît, qui est celui-là même de Jésus et de l’Église ; consacrons-lui notre maison en ce jour anniversaire de son existence. Et consacrons à nouveau à l’Immaculée Mère de Dieu les efforts dont nous sommes témoins autour de nous dans le sens de cette authentique liberté. Consacrons ces efforts à nos saints de France, à S. Jean Népomucène également dont c’est la fête en ce jour et à Sainte Agnès de Prague, puisque l’un et l’autre ont influencé doucement en un sens heureux une crise analogue il n’y a pas si longtemps dans un autre pays d’Europe.

Confions à S. Benoît, béni de Dieu, tout ce qui, à sa suite, cherche la bénédiction de Dieu. Dignare nos laudare te Virgo sacrata cum Patre nostro Benedicto, da nobis virtutem contra hostes tuos, amen ».

Sancte Ioseph ora pro nobis

Præsta, quæsumus, omnípotens Deus, ut humánæ salútis mystéria, cuius primórdia beáti Ioseph fidéli custódiæ commisísti, Ecclésia tua, ipso intercedénte, iúgiter servet implénda.

Saint Joseph, modèles des pères, modèles des hommes. Modèle de virilité, modèle d’autorité, modèle de magnanimité. Autant de valeurs battues en brèche dans notre société. Autant de valeurs mises en avant par le grand patriarche, que deux monastères amis, qui ont bien sûr tous deux leur liturgie entièrement en latin et en chant grégorien, ont pris comme saint patron : l’abbaye Saint Joseph de Clairval à Flavigny, le prieuré la Font Saint Joseph du Bessillon, près de Cotignac.

Il est justement très beau dans l’année liturgique de célébrer saitn Joseph en plein carême, car le carême c’est aun chemin de pénitence, de charité, de prière ; mais c’est aussi un aprentissage qui se renouvelle chaque année pour nous à être ou à redevenir fils. Et c’est au Bessillon le 16 mars dernier, à l’occasion de la solennité (extérieure) de Saint Joseph, que Mgr Rey a prononcé l’homélie suivante :

Le 7 juin 1660, un jeune berger provençal de 22 ans, Gaspard Ricard, sur ce lieu du Bessillon, bénéficia d’une apparition de saint Joseph, qui l’interpellait ainsi : « je suis Joseph, soulève la pierre et tu boiras ». Notre diocèse a cet extrême privilège d’avoir accueilli les seuls mots prononcés par Joseph, et que l’Eglise a authentifiés. Louis XIV l’année suivante, le 19 mars 1661, 10 jours après son accession au trône et après avoir pérégriné à Cotignac, consacra la France à saint Joseph.

Comment pourrions-nous caractériser cette belle figure biblique de Joseph ? Cet homme silencieux et caché. Je pourrai définir sa psychologie spirituelle par un seul trait : la pudeur.

Notre monde est « voyeuriste ». Tout doit se montrer, et tout se dire en permanence. Le succès des téléréalités, le règne de l’extimité, lorsqu’on affiche son intimité et ses états d’âme sur les réseaux sociaux, la surexposition médiatique de ses émotions et de l’image de soi… témoignent de l’impudeur. L’invasion des écrans plats relève, non seulement d’une prouesse technologique, mais aussi d’une révolution optique : l’image devient source de lumière, d’où la fascination qu’elle exerce. La science donne ainsi à l’impudeur les moyens de son emprise.

L’impudeur, on la trouve, non seulement sur les moyens de communication sociale, mais aussi dans la rue par des modes vestimentaires indécents pour exciter le regard, dans la manière de mettre en scène son corps. L’impudeur touche aussi le monde artistique, jusqu’à porter atteinte à l’image de la personne, ou à la caricaturer. L’impudeur touche encore le monde médical, lorsque le patient ou le vieillard n’est plus considéré pour lui-même mais à travers sa maladie, son handicap, ses organes défaillants… L’impudeur, c’est l’instrumentalisation du corps, sa réduction à la seule fin de jouissance et de marchandisation.

Au contraire, Joseph nous offre le témoignage de la pudeur. Une pudeur faite de silence, de réserve naturelle et de recueillement. Joseph préserve l’intimité de son fils adoptif, Jésus. Il respecte l’altérité de Marie son épouse, dans le mystère de sa conception virginale et de sa maternité divine. La pudeur de Joseph enveloppe la Sainte Famille et la protège.

Cette pudeur de Joseph n’est ni la honte qui exprime un dégoût de soi, ni la pudibonderie, ni la pruderie qui affecte une réserve hautaine. La pudeur de Joseph est la garantie du mystère qui éclot en lui, le mystère de sa propre élection. Elle est la modification des sens, l’antidote de la vanité, la source de sa chasteté, le repli de sa prière. Il y a quelque chose dans la Sainte Famille qui ne sera jamais pleinement connaissable et maitrisable. Une part de secret qui réclame un effacement, et dans lequel se nichent, et la liberté de Dieu qui appelle, et la liberté de la réponse : l’amen de Jésus et le fiat de Marie. L’un et l’autre, Jésus et Marie, trouvent refuge dans la pudeur de Joseph.

Non seulement Joseph a pratiqué la pudeur, mais il nous l’enseigne. A son école, j’apprends que le secret de mon âme ne sera jamais accessible à autrui, que le mouvement de retour sur soi rencontre une présence vivante que j’abrite, celle de Dieu ; présence intérieure et trinitaire qui justifie ma vie et qui est le point de départ de ma prière.

L’attitude pudique à laquelle nous éduque Joseph, au contact de Marie et de Jésus, c’est aussi la délicatesse de rencontrer l’autre, sans l’accaparer. Joseph nous apprend que l’on peut aimer sans posséder. Cette abstinence de Joseph est faite d’écoute, d’attention intense vis-à-vis de Marie et de l’enfant Jésus qui lui a été confié. Cette modestie est une expression de la charité. La pudeur protège de la mainmise, de la prétention envahissante de tout savoir de l’autre, ou de tout dévoiler de soi-même. Elle est fille de l’obéissance. Elle atteste le primat de la grâce, et de la transcendance de Dieu. Elle est docilité face aux initiatives du Seigneur. La pudeur est l’humilité d’accepter que l’Esprit-Saint nous précède sur des chemins que nous n’avons pas balisés.

En respectant le projet de Dieu à l’égard de Marie, jusqu’à consentir à se rétracter en toute discrétion (en la répudiant en secret), Joseph apporte un démenti à une virilité qui excluait la féminité, à une virilité masochiste, une volonté de puissance qui n’intègrerait pas la part de délicatesse et de fragilité que réclament son épouse et son enfant nouveau-né. Toutes les formes de totalitarisme qui ont ensanglanté le 20ème siècle se sont nourries de l’exaltation de cette virilité dominatrice et destructrice qui conduit inexorablement à la déshumanisation parce qu’elle bannit la fragilité. Joseph nous parle de pudeur mais aussi de paternité. Les psychologues évoquent souvent la crise actuelle de la paternité. Lorsqu’on regarde l’évolution profonde de la société, on constate, non seulement un vieillissement considérable de la population européenne (dans 20 ans, 1 personne sur 3 aura plus de 50 ans), avec toutes les conséquences économiques et sociales que cette séniorisation implique, mais aussi, et paradoxalement, une puérilisation de l’homme contemporain. Dans un monde frappé par « l’éclipse de Dieu » (Benoît XVI), cette infantilisation se caractérise par l’illusion de la toute puissance, de la souveraineté de l’individu, et par la recherche de la satisfaction immédiate et narcissique des désirs. Il y a infantilisation, car la figure du père s’est éloignée. Le père s’est désengagé. Il est ailleurs. Il est quelquefois devenu le grand frère, le confident plus que le référent. Ou au contraire, son autorité a viré en autoritarisme. C’est le père cruel qui exerce la violence et la coercition, le père castrateur ou fouettard qui aliène et écrase.

Cette crise de la paternité est sur un fond de montée en puissance du « maternage », de besoin de « cocooning », de relations chaudes et fusionnelles. En s’adossant sur la théorie du genre, de nombreuses études fleurissent des études sur le déclin de la masculinité. Je pense au livre d’Anne-Marie Slaughter, « La fin des hommes », ou à la thèse d’Hanna Rosin « Le temps des femmes », ou encore à l’émergence de la culture androgyne. Il ya déjà quelques années, le film « Trois hommes et un couffin », présente des pères qui câlinent, usurpant à la mère son rôle. Ces images détériorées de la paternité s’expliquent en partie par le brouillage des identités sexuelles. Elles sont porteuses de germes de violence, de névroses et de pathologies. Elles induisent l’homosexualité. Elles détériorent également l’image de Dieu qui est un Père.

Joseph de Nazareth nous invite à réhabiliter l’identité masculine du père. La maternité est un acte d’incarnation, la paternité est un acte d’adoption. La mère « connaît », c’est-à-dire, étymologiquement, c’est d’elle que l’enfant naît. Le père, lui, « reconnaît ». Le père bénit l’enfant. Il lui révèle et lui confirme son unicité, sa distinction. Car la vocation du père est de nommer, c’est-à-dire de donner une identité. Par l’imposition du nom de famille, il transmet l’héritage ; par la désignation du prénom, il signifie la singularité. La femme qui vit l’extraordinaire aventure de l’engendrement physique, porte en elle une certitude à laquelle le père n’aura jamais pleinement accès. Car toute maternité est à dominante d’intériorité. Elle est sécurisante et nourrissante. Quelque part, l’enfant gardera toujours la trace, parfois la nostalgie, des entrailles qui l’ont hébergé. Le père, lui, souligne la séparation. Le père engendre de l’extérieur. Sa mission, c’est d’initier son fils à la vie sociale par des apprentissages et par des rites. Initier implique d’inscrire l’enfant dans une lignée, une histoire, une antécédence. C’est pourquoi l’Evangile de Matthieu évoque la figure de Joseph à l’intérieur d’une généalogie. Tout autant qu’un espace d’expérience de l’altérité, la cellule familiale est un lieu de mémoire, une mémoire tellement indispensable dans un monde amnésique qui a perdu ses racines. Le drame du projet de loi actuel sur l’adoption d’enfants par des couples homosexuels est, non seulement de priver l’enfant de l’altérité sexuelle dissymétrique des parents, tellement nécessaire à sa construction psychique, mais aussi de l’amputer de l’accès à son origine, à la généalogie qui constitue son identité.

Joseph assume pleinement cette diaconie de la transmission. Il apprendra à Jésus adolescent, le métier de charpentier. Il lui enseignera, comme à tout enfant juif, la Tora, la loi divine… Cette loi qui redit à l’homme sa limite, la frontière qui le sépare de Dieu et, en même temps, qui l’unit à autrui, cette loi qui rappelle à chacun les principes d’humanité et de sociabilité. En effet, la loi ordonne l’enfant à l’objectivité de la raison, à dépasser le sentiment, à s’exonérer du narcissisme et de la relation fusionnelle avec la mère.

Comme tout père, la mission de Joseph sera de promouvoir l’envol de son enfant dans l’aventure de la vie afin qu’il devienne sujet de sa propre histoire, qu’il apprivoise sa singularité, qu’il s’ouvre à l’avenir et aux autres, à son destin d’homme. Et cet engendrement est douloureux, comme le rapporte la scène du recouvrement.

Le propre de la paternité est d’exercer l’autorité. Autorité au sens étymologique, c’est faire « grandir ». Cette fonction paternelle n’est pas innée. On nait d’abord fils, on devient père plus tard. Éduquer, ne serait-ce pas apprendre à un fils à être fils, afin qu’il ait des chances un jour, de devenir père ? On pourrait ainsi comprendre, au sens pédagogique, cette parole de Jésus : « Nul ne va au Père, si ce n’est par le Fils » (Jn 14,6). Trop d’exemples actuels témoignent que l’on peut entraver le lent travail d’élaboration psychologique et spirituel de la maturité d’un jeune. On peut voler à un jeune son enfance en le traitant trop tôt comme un adulte, en l’exemptant de la loi qui ordonne la raison en vue du bien commun, en renonçant à la discipline et à l’effort constructeur qui permet d’accéder au réalisme du quotidien et à l’altérité.

Joseph a exercé sa tâche paternelle dans l’abnégation, à partir d’un double renoncement : en premier lieu, un renoncement à la paternité naturelle vis-à-vis de Jésus qui n’est pas engendré de sa chair ; en second lieu, un renoncement à l’union charnelle vis-à-vis de Marie, puisqu’elle a conçu sans lui, par l’opération du Saint Esprit. C’est à l’intérieur de ce double renoncement que Joseph devient le père nourricier du Fils du Père éternel. En Jésus, Dieu a voulu obéir à un homme. Jésus obéit à Joseph qui lui-même, obéit au Père. Joseph connaissait la supériorité de son inférieur. Et c’est à l’intérieur de cette connaissance que se niche sa profonde humilité.

En lui conférant le nom de Jésus, comme le rapporte St Matthieu (première annonce de la Bonne Nouvelle) ; en faisant couler les premières gouttes de sang de Jésus lors de sa circoncision, en prélude à sa Passion ; en sauvant l’auteur du salut de la colère d’Hérode par la fuite en Egypte. Joseph initie providentiellement son fils adoptif à sa mission rédemptrice, à sa vocation sacrificielle et sacerdotale. Mais il exerce cette mission prophétique toujours à l’arrière scène en s’effaçant de plus en plus, comme à reculons, jusqu’à ce que le Christ prenne toute la place, jusqu’à ce que, comme le Baptiste, il disparaisse tout à fait de l’Evangile alors que Jésus entre dans son ministère public.

A ceux qui l’aiment, Dieu n’est pas simplement présent en eux. Il est encore « manifesté » à travers eux. Quelque chose de lui devient visible aux autres à partir de l’étincelle de son amour qui palpite dans le cœur de ses témoins. Ainsi Joseph, qui s’est approché si près de son Fils, réfracte jusqu’à nous la lumière de Jésus. En ce jour, la foi de Joseph nous parle de la pudeur de Dieu et de son infinie paternité.

+ Dominique Rey
Sanctuaire du Bessillon à Cotignac
Le 16 mars 2013

In Epiphania Domini

Communion Vidimus Stellam

DEPUIS que notre Saint Père a parlé en termes très justes de l’épisode des Mages, on sort fort heureusement du temps où cet épisode était l’occasion d’ironiser sur la naïveté des chrétiens qui avaient pris pour argent comptant une légende destinée seulement à illustrer la croyance dans la mission universelle du Christ. Nous ne reviendrons donc pas sur cet aspect de la question.

Mais un autre sujet peut retenir notre attention : ces hommes étaient des mages, c’est à-dire des hommes voués à l’observation des astres dans la perspective de la divination, or cette pratique n’est pas précisément bien vue dans la Bible. Même si l’astronomie a mis quelque temps à se détacher de l’astrologie qui lui a longtemps servi de cadre, on peut dire que la question est réglée en principe dès le premier récit de la Genèse : les étoiles, pas plus que le soleil et la lune, ne sont pas des êtres divins, ce sont des créatures matérielles qui obéissent à Dieu et ne font que ce qu’Il veut. En tirer des indications sur le futur, y lire des présages événements à venir, revient à empiéter sur le domaine de la libre volonté de Dieu, et supposer de surcroît que l’homme serait prisonnier de lois immanentes, qui ne seraient pas seulement les lois de la nature, mais un fatum, un destin mystérieux qui échapperait à l’observation courante et serait du ressort de puissances occultes.

Alors pourquoi, dans la cadre de l’épisode rapporté par Matthieu, ces devins seraient-ils les interprètes autorisés de la volonté divine, les prophètes de la venue du Messie ? Remarquons d’abord que leur science, ou supposée telle, ne leur donne pas toutes les clefs. Elle les alerte, leur pose une question, les met en route, mais ne leur fournit pas l’indication précise qui leur permettrait de trouver le petit Roi qui est venu sur terre. Le renseignement leur est donné à partir de la révélation historique confiée à Israël. La réponse leur parvient par la voie tout-à-fait officielle du sanhédrin des Juifs, dépositaires des Écritures : « et toi, Bethléem de Judée… ».

Pourtant il y a bien un côté positif à leur observation des astres, et ceci nous pose une question. Pourquoi Dieu passe-t-il par un procédé si discutable ? C’est tout le statut des religions naturelles, préchrétiennes peut-on dire, par rapport à la foi au Dieu unique manifesté en Jésus Christ, qui se profile derrière cette question. Il est faux, archifaux de supposer que le christianisme aurait hérité de croyances païennes, déguisée en récits historiques : ceux qui nous disent que le thème de la Vierge qui enfante viendrait d’Égypte feraient bien d’aller voir l’origine supposée et ils seraient vite convaincus qu’il y a autant de rapport entre Isis et Marie qu’entre une étoile de mer et Sirius !

Mais il n’en demeure pas moins vrai que Dieu n’a pas méprisé la quête de vérité qui s’est longtemps exprimée à travers des constructions religieuses de l’humanité. Même quand régnait l’idolâtrie et que des cultes aberrants exprimaient la violence et le déchainement des passions, il y avait au fond du cœur de l’homme une attente du vrai Dieu et certains des signes de la nature étaient parfois pris en un sens qui a servi de point de départ à la révélation de l’Unique. Abraham a salué sur sa route le sacerdoce de ce païen qu’était Melchisédech. La Révélation du Sinaï, si radicale et si exigeante, n’a pas manqué de faire appel à l’arsenal des représentations religieuses de l’humanité, quand il s’agissait d’exprimer la présence du divin (éclairs, nuées, tremblement de terre). L’essentiel n’était pas là, évidemment, ce matériau était certes repétri par la Parole. Mais il était là et il reliait la recherche humaine à la révélation historique dont Dieu était directement l’auteur.

Le Dieu saint, le Séparé, qui est aussi le Tout Proche, ne travaille pas dans une pureté chimique qui serait inaccessible, irrespirable aux pauvres hommes que nous sommes.

Michel GITTON

 

Homélie prononcée  par le Très Révérend Père Dom Jean Pateau,  Abbé de Notre-Dame de Fontgombault, 

(Fontgombault, le 6 janvier 2013)  …et procidentes adoraverunt eum.  … et se prosternant, ils l’adorèrent.  Mt 2, 11

Mes bien chers Frères,  Mes très chers Fils,

La solennité de l’Épiphanie célèbre la manifestation de  Jésus au monde. En Orient, où cette fête est née, c’est une fête  des lumières, une fête de l’eau, qui est davantage comprise  comme la célébration de l’inauguration du ministère public du  Christ lors de son baptême au Jourdain, que comme centrée sur  des événements de l’enfance de Jésus.  En Occident, l’Épiphanie est surtout la fête des Mages  ou des “Rois”. Les manifestations inaugurales de la vie publique  ne sont pas oubliées, puisque l’office de la fête parle des trois  mystères de ce jour comme n’en faisant qu’un : l’adoration des  Mages, le baptême de Jésus et les noces de Cana (cf. antienne de Magnificat  des secondes Vêpres) ; cependant, les Mages retiennent presque  toute l’attention.  Ils viennent d’on ne sait où, peut-être d’Afrique ou encore  de Perse. Une étoile les conduit. Ils ont reçu des noms : Melchior,  Balthazar et Gaspard. Avant de partir, ils ont chargé de  richesses leurs animaux, des mulets, des chameaux, des éléphants.  L’arrivée de ces notables, entourés d’un grand train de  pages et de gens armés, au son des tambours et des hautbois, a  causé grande agitation à Jérusalem et dans sa contrée.  Mais l’épisode des Mages n’est pas de l’ordre de l’épopée.  À travers la visite des Mages, se concrétise à nouveau la  prophétie du vieillard Siméon faite à Marie : « Vois ! cet enfant  doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël;  il doit être un signe en butte à la contradiction… » (Lc 2, 34).

Si des puissants de la terre, si des savants, si des hommes  riches, sont venus à la crèche pour adorer le Roi des rois, le Roi  des Juifs, le Christ, des rois sont aussi restés dans leurs palais.  Hérode s’est ému en entendant parler d’un enfant, roi des Juifs.  Bien plus, il a médité et mettra en oeuvre le projet de faire mourir  Celui qui semblait devoir menacer sa royauté.  À la demande des Mages : « Où est le roi des Juifs qui  vient de naître ? », les grands prêtres et les scribes du peuple, les  savants de l’époque, ceux qui scrutent et connaissent les Écritures,  ont répondu : « À Bethléem de Judée…, en effet, il est écrit  par le prophète : “Et toi, Bethléem…, de toi sortira un chef qui  sera pasteur de mon peuple Israël” » (Mt 2, 2.5-6). Ils savent et pourtant  ils ne se sont pas déplacés.  Le peuple de Jérusalem, qui depuis des siècles attendait  le Messie promis, s’est ému avec Hérode. Mais ces riches israélites  sont restés à leurs affaires et ont manqué la rencontre avec  le Messie pourtant attendu. « Il est venu chez lui et les siens ne  l’ont pas accueilli » (Jn 1, 11). Le constat de saint Jean est sévère.  Celui qui est venu pour les « brebis perdues de la Maison d’Israël  » (Mt 10, 6) n’est pas reçu en sa propre maison. Déjà les gentils,  conduits non par les Écritures mais par des créatures, viennent à  lui. Dans l’épisode des Mages, c’est déjà l’universalité de la Nouvelle  Alliance qui est préfigurée. C’est déjà une Pentecôte.

Le  Christ, infans, enfant, celui qui ne parle pas, reçoit déjà à sa table  tous les peuples en cette pauvre étable.  Les Mages, hommes puissants, savants et riches, se sont  prosternés devant cet enfant chétif, silencieux et pauvre. Les rois  puissants, savants et riches se sont abaissés devant un roi dont la  royauté est faiblesse, silence et pauvreté.  Le message de cette fête demeure actuel. En effet, nous  sommes puissants, savants et riches. Certainement moins que  nous ne le croyons, mais enfin suffisamment pour avoir une difficulté  certaine à venir nous prosterner devant le Roi de la crèche.  Alors que s’achèvent les mystères de la Nativité, centrés autour  de la crèche, la question se pose pour nous de savoir si nous  avons pu entrer dans l’étable. Ressemblons-nous donc aux bergers  et aux Mages ? Avons-nous humilié notre puissance, notre  science, notre richesse devant l’enfant de la crèche ?  Concrètement que veut dire s’humilier devant l’enfant  de la crèche ?  L’humilité (du mot latin humus, signifiant terre) est généralement  considérée comme un trait de caractère d’un individu  qui se voit de façon réaliste. L’humilité implique une prise de  conscience de sa condition et de sa place réelles au milieu des  autres et de l’univers, et devant Dieu. Quis ut Deus ? Qui est  comme Dieu ?  À l’image des Rois d’Orient, notre puissance, notre  science, nos richesses nous conduisent-elles vers Dieu ? Sont-elles  au contraire un obstacle sur le chemin ?  Le roi Hérode a eu peur devant la royauté du Tout-Puissant.  Pourtant, ce n’est pas un anarchiste qui naît à Bethléem.  « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a  point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont  constituées par Dieu » (Rm 13, 1), enseigne saint Paul aux Romains.  Celui qui naît dans la crèche est source et fondement de toute autorité.

L’exercice authentique de l’autorité, selon le plan de Dieu,  tant pour celui qui commande que pour celui qui obéit, constitue  et promeut un vrai cheminement vers la crèche.  Les savants d’Israël ont eu confiance dans le Livre, la  Bible, pour connaître l’endroit où l’Enfant, recherché par les  Mages, devait naître ; mais le Livre ne les a pas conduits, eux, à  celui qui avait écrit le Livre. Alors que la science perce un tout  petit peu les secrets de l’univers, de la nature, l’illusion du savoir  aveugle souvent les intelligences au point que les hommes ne  rapportent plus l’ordre de l’univers à son Créateur. Pour les humbles,  l’étoile de la science est une voie vers la crèche.  Enfin l’or et l’argent, les créatures, ont pris dans les  cœurs de bien des hommes la place de Celui qui les a créés pour  les hommes. La création est don, à recevoir selon la volonté de  Dieu, pour ceux qui sont en chemin vers Bethléem.  Qu’en ce jour, le Seigneur nous accorde un peu de la  grâce des Mages. Que volonté, intelligence et créatures soient  pour nous comme le perron de la crèche. Posons dessus le pied  afin d’entrer et de demeurer toujours dans la sainte étable et, en  compagnie des Mages, adorons l’Enfant divin.

17 décembre : O Sapientia

(Dom Guéranger) :  L’Eglise ouvre aujourd’hui la série septénaire des jours qui précèdent la Vigile de Noël, et qui sont célèbres dans la Liturgie sous le nom de Féries majeures. L’Office ordinaire de l’Avent prend plus de solennité ; les Antiennes des Psaumes, à Laudes et aux Heures du jour, sont propres au temps et ont un rapport direct avec le grand Avènement. Tous les jours, à Vêpres, on chante une Antienne solennelle qui est un cri vers le Messie, et dans laquelle on lui donne chaque jour quelqu’un des titres qui lui sont attribués dans l’Ecriture.

Le nombre de ces Antiennes, qu’on appelle vulgairement les O de l’Avent, parce qu’elles commencent toutes par celte exclamation, est de sept dans l’Eglise romaine, une pour chacune des sept Féries majeures, et elles s’adressent toutes à Jésus-Christ. (…)

L’instant choisi pour faire entendre ce sublime appel à la charité du Fils de Dieu, est l’heure des Vêpres, parce que c’est sur le Soir du monde, vergente mundi vespere, que le Messie est venu. On les chante à Magnificat, pour marquer que le Sauveur que nous attendons nous viendra par Marie. On les chante deux fois, avant et après le Cantique, comme dans les fêtes Doubles, en signe de plus grande solennité ; et même l’usage antique de plusieurs Eglises était de les chanter trois fois, savoir : avant le Cantique lui-même, avant Gloria Patri, et après Sicut erat. Enfin, ces admirables Antiennes, qui contiennent toute la moelle de la Liturgie de l’Avent, sont ornées d’un chant plein de gravité et de mélodie ; et les diverses Eglises ont retenu l’usage de les accompagner d’une pompe toute particulière, dont les démonstrations toujours expressives varient suivant les lieux. Entrons dans l’esprit de l’Eglise et recueillons-nous, afin de nous unir, dans toute la plénitude de notre cœur, à la sainte Eglise, lorsqu’elle fait entendre à son Epoux ces dernières et tendres invitations, auxquelles il se rend enfin.

On suivra avec intérêt, en écoute ou en réécoute, sur Radio Espérance, la retraite des féries de l’avent, prêchée par le P. Michel Gitton.

Ant. O Sapiéntia, quæ ex ore Altíssimi prodísti, attíngens a fine usque ad finem, fórtiter suavitérque dispónens ómnia: veni ad docéndum nos viam prudéntiæ.

Ant. O Sagesse sortie de la bouche du Très-Haut, Toi qui enveloppes toute chose d’un pôle à l’autre et les disposes avec force et douceur, enseigne-nous le chemin de la prudence.

O Sagesse incréée qui bientôt allez vous rendre visible au monde, qu’il apparaît bien en ce moment que vous disposez toutes choses ! Voici que, par votre divine permission, vient d’émaner un Edit de l’empereur Auguste pour opérer le dénombrement de l’univers. Chacun des citoyens de l’Empire doit se faire enregistrer dans sa ville d’origine. Le prince croit dans son orgueil avoir ébranlé à son profit l’espèce humaine tout entière. Les hommes s’agitent par millions sur le globe, et traversent en tous sens l’immense monde romain; ils pensent obéir à un homme, et c’est à Dieu qu’ils obéissent. Toute cette grande agitation n’a qu’un but : c’est d’amener à Bethléhem un homme et une femme qui ont leur humble demeure dans Nazareth de Galilée ; afin que cette femme inconnue des hommes et chérie du ciel, étant arrivée au terme du neuvième mois depuis la conception de son fils, enfante à Bethléhem ce fils dont le Prophète a dit : « Sa sortie est dès les jours de l’éternité ; ô Bethléhem ! tu n’es pas pas la moindre entre les mille cités de Jacob ; car il sortira aussi de toi. » O Sagesse divine ! que vous êtes forte, pour arriver ainsi à vos fins d’une manière invincible quoique cachée aux hommes ! que vous êtes douce, pour ne faire néanmoins aucune violence à leur liberté! mais aussi, que vous êtes paternelle dans votre prévoyance pour nos besoins ! Vous choisissez Bethléhem pour y naître, parce que Bethléhem signifie la Maison du Pain. Vous nous montrez par là que vous voulez être notre Pain, notre nourriture, notre aliment de vie. Nourris d’un Dieu, nous ne mourrons plus désormais. O Sagesse du Père, Pain vivant descendu du ciel, venez bientôt en nous, afin que nous approchions de vous, et que nous soyons illuminés de votre éclat ; et donnez-nous cette prudence qui conduit au salut.