Créer et développer une chorale paroissiale

Table ronde organisée par l’association Una Voce, à Paris.

On suivra notamment avec intérêt l’intervention d’Antoine Phan, schola saint Maur, sur le potentiel et les difficultés du chant grégorien en paroisse (ordinaire s’entend).

http://gregorien-en-paroisse.org/

Bon visionnage …

La naissance du mouvement liturgique et la restauration

Suite de notre série « origine et actualité du chant grégorien ». 1er article ici et 2ème article ici.

Au même moment (mi XIXème), Dom Guéranger entreprend ses travaux d’Hercule. Relever la vie monastique en France, retrouver la liturgie romaine, mais aussi – et donc – le chant grégorien moribond, déformé par l’usage des siècles et chassé par notre gallicanisme. Il fait de Solesmes la capitale du grégorien. Phare du renouveau liturgique, planté au dessus de la Sarthe en direction de Rome, Solesmes et son premier abbé Dom Guéranger plaident pour « un chant qui puisse intéresser, émouvoir, qui sollicite l’âme aux sentiments exprimés dans les prières. », bref revenir aux sources vives du catholicisme et de sa prière publique. Il suscite un Champollion des manuscrits médiévaux, un moine capable de déchiffrer le sens perdu des neumes : Dom Joseph Pothier. Il faudra plusieurs générations de moines pour redonner à ce chant séculaire tout son lustre perdu.

Nous sommes la première époque qui écoute essentiellement de la musique du passé et qui ne s’intéresse pas à la musique de son temps. Il y a un glissement. C’est ce qu’on a fait pour l’architecture, c’est ce qu’on a fait lorsqu’on a retrouvé un certain nombre de dispositions typographiques, et c’est ce qu’on a fait pour le chant grégorien. Autrement dit, l’idée de base à Solesmes est de rétablir le chant grégorien dans un état idéal, sachant qu’il n’a probablement jamais connu cet état : c’est un peu délicat à comprendre, mais cela explique bien des vicissitudes sur les questions des éditions critiques et les débats sur les mélodies authentiques. Il faut ajouter à cela que dom Guéranger n’est absolument pas seul dans la restauration du chant grégorien même si l’histoire retient son nom, car au cours du XIXe siècle, l’intérêt des musicologues se porte sur le chant médiéval. Dom Guéranger, semble être le premier à avoir fourni l’intuition de base de la restauration grégorienne en disant : « Lorsque les exemplaires de différentes églises s’accordent sur une version, alors on est en mesure de penser que l’on a retrouvé la mélodie de saint Grégoire » (Cf. Les Institutions liturgiques, 1841). (Daniel Saulnier)

Tout cela aboutit au début du XXème siècle au renouveau officiel du chant grégorien, par un Motu Proprio de S. Pie X, en 1903 :

« Ces qualités se rencontrent au plus haut degré dans le chant grégorien, qui est par conséquent le chant propre de l’Église romaine (NB : C’est la première fois que l’on dit cela), le seul dont elle a hérité des anciens Pères, qu’elle a conservé jalousement durant des siècles par les manuscrits liturgiques, qu’elle propose aux fidèles, qu’elle prescrit exclusivement dans certaines parties de la liturgie et que les études les plus récentes ont heureusement restituées dans son intégrité et sa pureté. Pour cette raison, le chant grégorien a toujours été considéré comme le modèle suprême de la musique sacrée. On peut établir, en toute raison, cette loi générale : plus une composition d’Église est sacrée, liturgique, plus, dans son allure, dans son inspiration, dans sa saveur, elle se rapproche de la mélodie grégorienne… L’antique chant grégorien traditionnel, devra donc être largement rétabli dans les fonctions du culte… En particulier on veillera à rétablir le chant grégorien pour l’usage du peuple de telle sorte que les fidèles prennent de nouveau une part active dans les offices ecclésiastiques comme c’était le cas dans l’antiquité. »


Graduale romanum de dom Pothier (1908) : antienne Répons Ingrediente de la procession des Rameaux.

Si S. Pie X en parle en ces termes, c’est bien parce que justement, avant lui, en 1903, le chant grégorien n’est pas et en fait n’a jamais été officiellement proclamé comme « le chant propre de l’Église romaine ». A l’époque il y a une lutte assez intense entre Solesmes et les ayant droit de l’édition médicéenne du graduel et de l’antiphonaire romain. Grâce à S. Pie X, en 1903, c’est le chant grégorien qui triomphe et prend le dessus des mélodies post tridentines. On comprend que ce « motu proprio » fondamental pour la musique liturgique dans l’Église a eu bien du mal à être accepté, parce que très vite ensuite, pour la première fois dans l’histoire, le pape impose pour toute l’Église deux livres : en 1908 le Graduale romanum (les chants de la messe) et en 1912, l’Antiphonale romanum pour le chant de l’office divin.

 

C’est le même XXème siècle qui voit un Concile œcuménique déclarer dans une constitution dogmatique (Sacrosanctum Concilium, en 1963) que « le chant grégorien est le chant propre de la liturgie romaine ». Aucun Concile dans l’histoire, tout comme aucun pape ne s’était prononcé jusque là avec ce niveau s’autorité sur cette question d’un répertoire « propre » pour la liturgie romaine. C’est donc une véritable consécration pour ce répertoire, dont la valeur et l’intérêt pastoral tout comme doctrinal est reconnu par l’ensemble des Pères du Concile Vatican II. On ne saisit pas bien aujourd’hui, l’importance de cette innovation liturgique et musicale, qui est la confirmation par la pratique et le volontarisme des Pères Conciliaires de l’intuition de S. Pie X au début du siècle. En quelque sorte, ici, pour cette décision liturgique, Vatican II cherche à contrer les conséquences funestes de Trente (mais bien sûr non désirées par ce Concile) en ce qui concerne le destin du chant liturgique. Et tous les documents officiels de la liturgie, notamment toutes les éditions typiques du missel romain qui sont parues depuis, mais aussi les documents pontificaux et de la congrégation du culte divin reprennent depuis cette affirmation : le chant grégorien est le chant propre du rite romain, il doit avoir dans la liturgie la « première place ». Le latin du Concile dit en fait ‘principem locum’ ce qui signifie en réalité de façon plus précise « la place d’honneur », la « place du prince ». Cela ne signifie pas que S. Pie X, le Concile ou le missel romain de Jean-Paul II (2002) désirent que le chant grégorien ait la seule place, ou l’exclusivité : mais le premier rang. C’est à dire que la liturgie de l’Église doit privilégier d’abord (principem locum) le chant grégorien, sans pour autant refuser les autres formes de musique, dont deux sont nommées par le Concile Vatican II : la polyphonie sacrée et le cantique populaire.

Le chant grégorien est présenté ainsi comme la matrice fécondante de toutes les autres musiques pour le culte; c’est elle qui doit inspirer également les autres compositions, y compris en langue vernaculaire, et toujours sur un principe extrêmement ancien : l’intelligibilité de la parole proférée… La mélodie, la partition musicale, ne doit jamais prendre le pas sur le mot lui même; c’était l’idée de S. Pie X, et cette idée est entièrement reprise à leur compte par Vatican II : c’est bien en cela que le chant grégorien même parmi tous les autres répertoires (y compris les répertoires latins antiques comme notamment le chant « ambrosien » – de Milan, ou « mozarabe » – de Tolède) est un modèle. Ce qui en dit long sur certains styles musicaux, qui dans la pensée des pères du Concile, n’ont alors concrètement pas leur place dans les assemblées liturgiques. Dans la pensée de l’Église, dans sa tradition musicale depuis les apôtres jusqu’au XXIème siècle, la Parole de Dieu a un statut particulier. « Lorsque dans l’Église on lit la Sainte Écriture, c’est le Christ lui-même qui parle. » (Cf. Vatican II, Sacrosanctum concilium) Et Saint Paul : « la foi vient de l’audition et l’audition par la Parole du Christ ». Il s’agit donc d’entendre une Parole vivante et non pas de lire un texte fixé par écrit. Telle était la situation des premières communautés chrétiennes : elles avaient la prédication des Apôtres et de leurs collaborateurs ; elles n’avaient pas les textes du Nouveau Testament. Notre situation est différente : nous ne pouvons plus entendre la voix vivante des Apôtres ; nous entendons celle de leurs successeurs. En compensation, nous avons les textes des Évangiles, les lettres de plusieurs Apôtres et les autres écrits du Nouveau Testament. Pour qu’ils nous transmettent vraiment la Parole de Dieu, ces textes écrits ont besoin de redevenir « Parole ». Ils le redeviennent dans la prédication de l’Église, mais aussi et surtout dans le chant de cette parole.

Et c’est en cela que comme le souligne Jean-Paul II, la schola cantorum a un rôle ministériel. La Liturgie a besoin des textes de la Bible pour être assurée de son rapport fidèle avec la Parole de Dieu. Si on veut vivre pleinement la liturgie, il est indispensable de méditer la Bible. D’autre part les textes de la Bible ont besoin de la Liturgie pour redevenir Parole vivante, proclamée par le Christ dans l’assemblée de Son Église. Si on veut comprendre correctement et profondément les textes de la Bible, il est indispensable de vivre profondément la Liturgie qui le met en rapport avec le mystère pascal du Christ.


Graduale romanum 1961 : répons Ingrediente de la procession des Rameaux Notez l’ajout des « points mora » et des « épisèmes »(traits soulignant les notes) verticaux et horizontaux.

Pour illustrer cela, le rite du chant de communion dans le rite romain est particulièrement éclairant : il commence au moment où le prêtre consomme le sacrement et se continuant avec les versets de psaume prévus pendant la procession de l’assemblée, et exprime l’union intime qui existe entre le sacerdoce ministériel exercé dans le sacrifice eucharistique célébré par le prêtre et le sacerdoce commun des fidèles qui s’unissent à cette célébration dans une authentique « participatio actuosa ».

L’antienne grégorienne, dont le texte n’est pas précisément à thème « eucharistique » mais qui reprend la plupart du temps le texte de l’évangile qui vient d’être proclamé (ou de préférence chanté), devient alors le véritable lieu de l’expérience par les sens de la « double table de la parole et de l’eucharistie » qu’a mis en avant le renouveau liturgique : il n’y a pas deux tables séparées, mais bien une seule, qui nourrit de deux façons, par le sacramental de la Parole (que le chant grégorien met en musique) et par le sacrement eucharistique, dont le sacrifice est à ce moment précis renouvelé par le prêtre.

Le chant grégorien après Vatican II.

Le chant grégorien est il pastoralement et spirituellement « à propos » dans nos paroisses du troisième millénaire ? Au regard de la pratique courante, il semblerait que non… ! Et pourtant. Les arguments tant juridiques que de bon sens militent dans le sens d’une pratique beaucoup plus large de cet art sacré, y compris en dehors des monastères…

Alors, qu’attendons-nous ?

Utilisation du chant grégorien aujourd’hui,

dans une liturgie post-conciliaire.

1.     Pourquoi le chant grégorien est légitime dans la liturgie des paroisses en 2005 ?

1.1     Un chant canonisé depuis S. Pie X et à de nombreuses reprises par Vatican II, le Missel romain dans sa dernière édition (2002), et dans d’autres sources.

Vatican II : Sacrosanctum Concilium

30. Pour promouvoir la participation active, on favorisera les acclamations du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles. On observera aussi en son temps un silence sacré.

36. § 1. L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins

116. L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place.

Les autres genres de musique sacrée, mais surtout la polyphonie, ne sont nullement exclus de la célébration des offices divins, pourvu qu’ils s’accordent avec l’esprit de l’action liturgique, conformément à l’article 30.

 

Commentaire : Vatican II n’a jamais supprimé le latin dans la liturgie.

 

27 janvier 2001 : congrès international de musique sacrée au Vatican.

La musique sacrée est partie intégrante et nécessaire de la liturgie. Le chant grégorien, que l’Église reconnaît comme le  » chant propre de la liturgie romaine  » , constitue un patrimoine spirituel et culturel unique et universel, qui nous a été transmis comme l’expression musicale la plus limpide de la musique sacrée, au service de la Parole de Dieu. Son influence fut considérable sur le développement de la musique en Europe. Les travaux savants de paléographie de l’Abbaye Saint-Pierre de Solesmes et l’édition de recueils de chant grégorien, encouragés par le Pape Paul VI, la multiplication des chœurs grégoriens, ont contribué au renouveau de la liturgie et de la musique sacrée en particulier. Reconnaissant la place éminente du chant grégorien, l’Église se montre aussi accueillante aux autres genres musicaux, notamment la polyphonie. Il convient cependant que ces diverses formes musicales puissent  » s’accorder avec l’esprit de l’action liturgique « .

 

Commentaire : le chant grégorien, même au XXI°siècle, continue à détenir la primauté dans le discours du pape. Cette affirmation est d’une grande constance chez tous les papes depuis S. Pie X.

 

Présentation Générale du Missel Romain 2002

41. Le chant grégorien, en tant que chant propre de la liturgie romaine, doit, toutes choses égales par ailleurs, occuper la première place. Les autres genres de musique sacrée, mais surtout la polyphonie, ne sont nullement exclues, pourvu qu’ils s’accordent avec l’esprit de l’action liturgique et qu’ils favorisent la participation de tous les fidèles

 

Commentaire : « occuper la première place », ou « la place du Prince » en latin ‘Princeps’, c’est à dire la place d’honneur. Vatican II comme le Missel romain de 2002 cite d’abord le chant grégorien comme chant sacré ; les autres genres de musique ne sont « pas rejetées », mais il appartient de bien évaluer la signification profonde de l’assertion qui suit la déclaration de primauté du chant grégorien. Le chant grégorien n’a aucune exclusive. Mais les autres genres de musique sacrée ne sont pas mises au même niveau d’équivalence.

Cette approche de primauté est bien reprise dans un document encore plus récent, les Instrumentum Laboris du synode sur l’Eucharistie.

 

Instrumentum laboris du synode sur l’Eucharistie. (2005)

D’autres réponses, au contraire, déplorent la pauvreté des traductions des textes liturgiques et de nombre de textes musicaux en langue courante, traductions sans beauté aucune et parfois même ambiguës au niveau théologique, capables d’affaiblir la doctrine et la compréhension du sens de la prière. Une attention particulière est accordée, dans quelques réponses, à la musique et au chant durant les Messes pour les jeunes. À ce sujet, il est souligné l’importance d’éviter toute forme musicale qui n’invite pas à la prière, parce qu’assujettie à des règles d’usage profane. Certains musiciens font preuve d’une trop grande préoccupation pour la composition de nouveaux chants, succombant presque à une mentalité consumériste, sans se préoccuper de la qualité de la musique et du texte et en négligeant trop facilement un immense patrimoine artistique dont la valeur théologique et musicale a fait ses preuves dans la liturgie de l’Église.

Il est également recommandé que lors des rassemblements internationaux, au moins la Prière Eucharistique soit proclamée en latin pour faciliter une participation adéquate des concélébrants et de tous ceux qui ne connaissent pas la langue du lieu, comme le suggère opportunément la Constitution sur la Sainte Liturgie Sacrosanctum Concilium.

Différentes réponses aux Lineamenta souhaitent que le chant exécuté pendant la Messe et pendant l’Adoration soit véritablement empreint de dignité. Il y est souligné la nécessité de s’assurer que les fidèles connaissent l’essentiel du répertoire du chant grégorien. Celui-ci est composé à la mesure de l’homme de tout temps et de tout lieux, et ce grâce à sa transparence, à sa discrétion, et à la souplesse de ses formes et de ses rythmes. Aussi est-il nécessaire de reconsidérer les chants actuellement en usage. Si la musique instrumentale et vocale ne possède pas à la fois le sens de la prière, celui de la dignité et celui de la beauté, elle se nie toute possibilité d’accéder au domaine du sacré et du religieux. Cela exige la bonté des formes, en tant qu’expression d’art authentique, en correspondance aux différents rites et à la capacité d’adaptation aux exigences légitimes tant de l’inculturation que de l’universalité. Le chant grégorien répond à toutes ces exigences et c’est pourquoi, comme l’a dit Jean-Paul II, il est le modèle d’où tirer inspiration.

Proposition n° 36 du Synode sur l’Eucharistie ; (octobre 2005)

UTILISATION DU LATIN POUR LES CELEBRATIONS LITURGIQUES

Afin d’exprimer au mieux l’unité et l’universalité de l’Église lors des célébrations eucharistiques, pendant les rencontres internationales toujours plus fréquentes aujourd’hui, nous proposons que la (con)célébration de la messe se fasse en latin (sauf pour les lectures, l’homélie et la prière des fidèles); que les prières de la tradition de l’Église soient récitées en latin éventuellement accompagnées de chants grégoriens; que les prêtres se préparent dès le séminaire, à comprendre et valoriser la messe en latin par l’utilisation de prières latines et du chant grégorien; et à ne pas abandonner la possibilité d’éduquer les fidèles dans ce sens.

1.2     Un chant qui est le modèle et le type du chant sacré.

Le chant grégorien est une sorte d’aboutissement du concept de chant sacré. Il n’a pas d’exclusive, mais il est bien dans la pensée du magistère, pour aujourd’hui encore, un élément non dépassé. Cela ne fait aucun doute, y compris dans les textes romains les plus récents, comme nous venons de le voir. En tant que tel, le grégorien est donc « canonisé », il n’a pas besoin d’être « défendu » en tant que tel. Par contre il a besoin d’être mis en œuvre, et mis en œuvre dans le cadre d‘une activité spirituelle, ce pour quoi il a été composé.

2.     Au delà de l’approche « juridique », comment le chant grégorien peut il nourrir la prière aujourd’hui ?

2.1     Aux racines de la notion de prière et de liturgie

Le chant grégorien est généralement rejeté parce qu’il ne permet pas aux fidèles de « participer ». C’est la remarque le plus souvent avancée pour expliquer l’abandon de ce répertoire, malgré les directives « juridiques » vaticanes. Pour proposer le chant grégorien, il faut donc trouver des arguments supplémentaires, qui sont des arguments d’ordre théologiques. Parce que oui, il y a bien une théologie de  la liturgie !

Romano Guardini, liturgiste du XX° siècle, figure du proue du « mouvement liturgique » de l’entre deux guerres, « maître à penser » de Benoît XVI : L’esprit de la Liturgie

Précisons la signification de la liturgie. Ce qu’il importe avant toute chose de mettre en lumière, c’est le rapport dans lequel elle se trouve avec la vie spirituelle non liturgique. Le but premier et propre de la liturgie n’est pas le culte rendu à Dieu par l’individu. Ce n’est ni l’édification, ni l’éveil spirituel, ni la formation intérieure de l’individu en tant qu’individu qu’elle se propose. Ce n’est pas l’individu qui est le support de l’action et de la prière liturgiques. Ce n’est pas davantage l’addition arithmétique d’un grand nombre de fidèles telle qu’elle s’offre à nos yeux dans un sanctuaire comme l’expression matérielle de l’unité de la paroisse dans le temps, l’espace et le sentiment. La personne liturgique est tout autre chose ; c’est l’union de la communauté croyante, comme telle, c’est quelque chose qui dépasse et déborde la simple addition numérique des individus — d’un mot, c’est l’Eglise. La liturgie est le culte public et officiel de l’Eglise ; elle est exercée et réglée par des ministres choisis par elle dans ce but, qui sont les prêtres. Dans la liturgie, les hommages rendus à Dieu le sont par l’unité collective spirituelle, comme telle. Il est capital de saisir cette essence objective de la liturgie. C’est ici en effet que le concept catholique du culte collectif diverge nettement de la conception protestante qui vise, elle, avant tout l’individu. Le croyant d’ailleurs trouvera précisément dans l’épanchement et le déploiement de son être au sein d’une unité large et plus haute que lui-même la libération et la formation intérieure. Ceci découle logiquement de la nature profonde de l’homme qui est tout ensemble individuelle et sociale.

Commentaire :  La liturgie n’a donc pas pour but la sanctification des fidèles. Elle est l’expression du corps mystique du Christ constitué divinement et historiquement dans un acte liturgique, le jeudi Saint. Dès les premiers siècles de l’Eglise, une ritualité précise s’est construite et continue encore aujourd’hui de l’être. Le chant grégorien, dans ce dynamisme de construction rituelle a trouvé une place de choix. Pourquoi ? Parce que ce ne sont pas les actions de l’assemblée qui donnent validité à l’action liturgique, en particulier eucharistique :

Redemptionis Sacramentum : 2004

l’Eucharistie célébrée par les prêtres est un don « qui dépasse radicalement le pouvoir de l’assemblée [ … ]. Pour être véritablement une assemblée eucharistique, la communauté qui se réunit pour la célébration de l’Eucharistie a absolument besoin d’un prêtre ordonné qui la préside. (…) Ainsi, il ne faut employer qu’avec prudence des expressions telles que « communauté célébrante » ou « assemblée célébrante », qui sont traduites dans d’autres langues modernes par « celebrating assembly », « asamblea celebrante », « assemblea celebrante », et d’autres de ce genre.

Commentaire : Il apparaît donc qu’il y a une incompréhension profonde, chez  la plupart des fidèles, de la notion de « participation ». Nous participons activement en effet, en étant présents aux mystères célébrés ; ce qui veut dire que la prière et la participation peut être réelle y compris par l’écoute le recueillement, une attitude extérieure de réceptivité, en apparence, mais en apparence seulement passive.

010

Inversement, le sens de la prière liturgique est très différent du sens de la prière d’oraison. L’oraison demande une introspection, une présence à Celui qui est plus présent à moi même que moi même (Me connaître, Te Connaître, S. Augustin). La prière liturgique est fondamentalement différente. Et elle est supérieure aux autres :

Dom Guéranger, Préface générale à l’Année Liturgique

La prière de l’Église est donc la plus agréable à l’oreille et au cœur de Dieu, et, partant, la plus puissante. Heureux donc celui qui prie avec l’Église, qui associe ses vœux particuliers à ceux de cette Épouse, chérie de l’Époux et toujours exaucée ! Et c’est pourquoi le Seigneur Jésus nous a appris à dire notre Père, et non mon Père ; donnez-nous, pardonnez-nous, délivrez-nous, et non donnez-moi, pardonnez-moi, délivrez-moi. Aussi pendant plus de mille ans, voyons-nous que l’Église, qui prie dans ses temples sept fois le jour et encore au milieu de la nuit, ne priait point seule. Les peuples lui faisaient compagnie, et se nourrissaient avec délices de la manne cachée sous les paroles et les mystères de la divine liturgie. Initiés ainsi au cycle divin des mystères de l’année chrétienne, les fidèles, attentifs à l’Esprit, savaient les secrets de la vie éternelle ; et sans autre préparation, un homme était souvent choisi par les pontifes pour devenir prêtre ou pontife lui-même, afin de répandre sur le peuple chrétien les trésors de doctrine et d’amour qu’il avait amassés à leur source.

La liturgie est une prière de « configuration au Christ », et à son corps qui est l’Eglise, et non plus d’introspection. On prie vraiment et réellement en chantant avec l’Eglise le chant propre de la liturgie romaine, même sans aucune action d’introspection. Le chant grégorien est donc entièrement, par son exécution ou son audition, une participation pleine à la liturgie, en tant que chant propre de la liturgie, puisqu’il nous configure au Christ.

Dom Gajard (Solesmes), les plus belles mélodies grégoriennes commentées, introduction générale

« La beauté surnaturelle du Seigneur en nous, dit admirablement l’abbé de Solesmes[1] dans son Commentaire sur la règle de Saint Benoît, cette ressemblance parfaite avec Lui que toute l’économie surnaturelle s’emploie à graver, cette empreinte divine que la frappe du balancier liturgique imprime perpétuellement en nos âmes, ne nous est pas donnée pour que nous en jouissions tout seuls, dans une sorte de coquetterie intérieure… Et c’est seulement parce que Dieu « cherche des adorateurs en esprit et en vérité » qu’Il nous a faits un avec son Fils par son Saint- Esprit. Dans cette phrase extraordinaire qui commence l’Epître aux Ephésiens, saint Paul marque bien que la fin suprême de la création et de la Rédemption, de la récapitulation de toutes choses dans le Christ, c’est le témoignage liturgique de l’excellence et de la beauté infinies : Elegit nos in ipso ante mundi constitutionem, ut essemus sancti et immaculati in conspectu ejus in caritate ; qui praedestinavit nos in adoptionem filiorum per Jesum Christum in ipsum, secundum propesitum voluntatis suae, in laudem gloriae gratiae suae, in qua gratificavit nos in dilecto Filio suo.

Il y a donc connexion étroite des trois éléments : union à Dieu, louange de Dieu, gloire de Dieu. Notre sainteté individuelle (…) se traduit dans cette même prière liturgique qui la réalise le plus efficacement ; notre béatitude, c’est d’entrer dès ici-bas dans la vie et la Joie de notre Dieu ; c’est de faire refluer éternellement par la voie de l’Esprit et du Verbe, vers le principe sans principe qui est le Père, tout l’être créé et incréé qui descend de cette source par le Verbe et par l’Esprit ».

Regardez attentivement nos mélodies grégoriennes ; c’est bien cette note-là qu’elles sonnent ! Comme nous le remarquions plus haut, elles expriment à merveille, non pas seulement ce que nous disons à Dieu, mais aussi et peut-être surtout ce que nous sommes devant Lui, notre attitude d’âme. Or S. Benoît résume toute cette attitude en un mot, comme il ramène toute sa spiritualité à une seule vertu compréhensive : l’humilité, laquelle est chez lui le fruit d’un double regard, regard de Dieu sur nous, et de nous vers Dieu, cette disposition foncière d’humilité profonde, d’adoration, d’action de grâces, de louange, de confiance absolue aussi, d’inaltérable paix et d’amour, dont nous avons parlé ; et c’est précisément cela même qui fait le fond, la principale beauté et toute l’efficacité de la prière chantée de l’Eglise. A la différence de beaucoup d’âmes modernes, qui ont besoin, dans leur piété, de perpétuels retours sur soi, d’examens répétés, etc., les anciens aimaient à faire surtout crédit à Dieu et oubliaient plus volontiers le moi pour s’appuyer davantage sur l’efficacité unique de l’Œuvre Rédemptrice. Oculi mei semper ad Dominum, quia ipse evellet… Les mélodies grégoriennes sont singulièrement éloquentes et expressives de la vieille et bonne spiritualité ; et c’est là d’où leur vient leur extraordinaire action dans les âmes, qu’elles pacifient, dilatent et portent vers Dieu.

 

2.2     Concrètement : réintroduire le chant grégorien dans la pratique (liturgique) ?

Nous sommes donc à ce stade persuadés de la pertinence du chant grégorien, tant pour des raisons disons « juridiques » que des raisons « spirituelles ». Il s’agit donc de réintroduire la « vielle et bonne spiritualité » dont parle Dom Gajard. Une spiritualité de l’objectivité, celle de la Parole chantée, habitée par une mélodie géniale, inspirée, et qui lui est dédiée.

Il y a deux attitudes généralement possibles : l’une est de rejeter la liturgie actuelle puisque son déploiement depuis environ 40 ans a été le synonyme d’abandon du latin, donc du grégorien. C’est une attitude qui a été adoptée par un certain nombre de fidèles, dont on peut saluer à la fois le courage et la piété.

Mais est-ce la bonne attitude ? Nous avons vu quel malgré la pratique la plus répandue dans nos paroisses, le chant grégorien continue d’être proposé aux fidèles par le magistère comme le modèle de la musique sacrée. Le rite romain rénové continue à revendiquer le grégorien comme son chant propre. Nous avons vu que l’efficacité de la prière liturgique a pour critère principal la configuration au corps mystique du Christ, le cas échéant par la communion eucharistique. Or, la prière de l’Eglise officielle, ce sont les dernières éditions des livres liturgiques. Dans l’idéal, cela exclut donc la célébration liturgique avec les livres de 1962, et le tout sans ressentiment ou idéologie aucune.

Il y a donc une deuxième voie, peut être plus étroite, et qui demande même un acte de foi, un acte de confiance dans l’Eglise et la liturgie éternelle ; elle n’est de plus pas la plus facile, pour des raisons essentiellement idéologiques (nul besoin de dessin) : le chant grégorien dans la liturgie post conciliaire. Il faut montrer que cela a un sens, mais lequel ?

          l’universalité dans un contexte international. Le latin peut et doit primer sur l’Anglais, pour cette raison (qui n’a rien de nostalgique). Cf. les idées de Taizé.

          Le terreau culturel : le chant grégorien est aujourd’hui « dépossédé » de la liturgie. Sa réintroduction permet l’intervention de critères extérieurs, transcendants.

Concrètement (« pastoralement ») : il ne s’agit pas de proposer de façon systématique, des liturgies entièrement grégoriennes. Il s’agit de maîtriser suffisamment bien l’art liturgique pour intégrer de façon harmonieuse avec des cantiques et des « chants de foule »

1 – à la messe.

          Les chants de l’ordinaire de la Messe,

          L’introït pendant l’encensement après une procession d’entrée ‘avec cantique’.

          La communion (pendant la communion du prêtre, du diacre, ou des concélébrants – ce rite, contrairement à ce que mentionne le missel romain de 2002, se déroule en effet la plupart du temps en silence…)

          L’offertoire (qui le plus souvent est en fait en silence dans les paroisses ou accompagné d’orgue)

          L’Alléluia avec ou sans son verset.

          Le graduel

2 – pour la liturgie des heures :

          Les hymnes et les antiennes, avec s’il le faut, une psalmodie modale en Français.

3 – Dans le cadre non liturgique, voire missionnaire :

          Pourquoi pas à l’occasion de saluts au S. Sacrement ou soirées d’adoration (hymnes et antiennes eucharistiques, en allant plus loin que Tantum Ergo)

          Dans le cadre d’échanges avec d’autres confessions, chrétiennes, d’autres religions ? Le sens du rite est en effet universel, et le chant grégorien (cf. expériences à Solesmes) est quelque chose qui peut montrer des points communs davantage que des différences.

          Dans le cadre de « concerts spirituels » ; quelquefois plus ‘politiquement corrects’ que la liturgie (cf. notre expérience de S. Maur).

 

Et surtout : une pédagogie dépassionnée, en dehors des luttes idéologiques, sans « guerre de missels » ou « pastorale participative ». Une affirmation tranquille de la nature de ce qu’attend l’Eglise des fidèles, qui par leur baptême sont aussi prêtres, donc partie prenantes de la liturgie.


[1] Dom Delatte, deuxième succeseur de Dom Guéranger.

Votre ensemble promeut – il le retour aux formes liturgiques pré-conciliaires ?

En parfaite fidélité avec Rome, nous pensons que la restauration du rite romain qui a été faite au début des années 1970 et qui continue sous l’autorité de Benoît XVI (parution en 2002 d’une version révisée du missel romain) est une bonne chose : introduction de davantage de lectures, réintroduction de rites traditionnels (prière des fidèles). Nous ne pensons pas que cette restauration est la cause de l’ensemble des abus liturgiques qui ont pu être perpétrés depuis plus de trente ans dans de nombreux lieux de culte, spécialement en France. Nous pensons également que le missel romain dans sa dernière version est parfaitement adapté à l’usage de la liturgie en chant grégorien en langue latine, et pourquoi pas d’autres formes traditionnelles de prière (orientation du célébrant vers le soleil levant…) qui offrent une richesse de symboles à laquelle nous ne voulons pas nous priver par principe. Ceci dit, cela ne nous empêche pas de chanter au cours de célébrations liturgiques en langue vernaculaire. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans la plupart des cas. Nous ne revendiquons donc aucunement ce que certains appellent le « rite tridentin » ou « la messe de St Pie V ».