Sur le geste de paix

On sait dans les milieux ‘liturgistes’ que Benoît XVI à la suite du livre de référence qu’il avait publié comme cardinal (L’Esprit de la liturgie) avait suggéré que l’osculum pacis (baiser de paix) du rite romain puisse éventuellement être transféré avant l’offertoire, en conformité avec la façon de faire du rite de Milan. Le Cardinal Ratzinger puis le pape Benoît XVI soulignait à juste propos que les instants qui précèdent la communion n’étaient pas propices aux effusions qui ne manquent pas d’accompagner abusivement ce rite, dans beaucoup d’endroits. Toute la discussion repose d’ailleurs non pas sur le rite de la paix lui-même (qui rappelons-le est optionnel) mais bien sur la forme qu’il prend. Et dans beaucoup de cas, c’est cette forme qui est désastreuse, puisqu’elle tourne dans beaucoup d’endroits à un échange de congratulations, de félicitations, de condoléances, ou encore elle tourne à une démonstration de pseudo piété mondaine.

A la suite du synode sur l’Eucharistie, une réflexion a eu lieu au niveau de la congrégation du culte divin sur l’opportunité de déplacer cce rite de paix, en conformité avec ce qu’avait demandé le Cardinal Ratzinger. La décision a été prise : on ne changera pas le moment du rite de paix, mais on rappellera qu’il s’agit bien d’un élément rituel et non pas mondain, en l’encadrant de plus près (Cf. l’article de Nicolas Senèze, La Croix du 1er août 2014, ci-dessous).

Le problème est donc la forme de ce rite, plus que sa signification. En ce qui concerne la forme faisons donc quelques rappels :

  • Ce rite est optionnel. On ne le pratique que si c’est opportun, et l’opportunité est évidemment mesurée en fonction du degré « communautaire » de la célébration. C’est un geste de réconciliation, et donc de pénitence. On se réconcilie avec la personne qui nous est proche (le prochain), et que l’on connaît ou alors on vide le rite de sa substance.
  • Le célébrant ou un ministre ordonné (diacre en général) invite les présents à s’offrir la paix ; c’est une monition : Offerte vobis pacem (Et non pas comme on a pu l’entendre parfois « auferte vobis pacem ! » Qui signifie… Tout à fait l’inverse).

Notons donc que c’est une monition ; la traduction française du missel l’amplifie de façon exagérée puisque ces trois mots, qui sont si conformes à la sobriété antique du rite romain, deviennent en 1979 dans le missel francophone : « Frères et sœurs, dans la charité du Christ, donnez – vous la paix ». Le diacre qui intervient à ce moment là, – et qui pour intervenir dans beaucoup d’endroits se faufile jusqu’au micro de l’autel – se sent obligé d’ouvrir grand les bras, et a une certaine tendance à en rajouter (enfin… On lui donne la parole !). Nombreux sont ceux d’entre eux qui disent donc : « donnez vous un signe de paix ». Or comme le soulignait en toute justesse un Dominicain pertinent (mais les Dominicains, c’est leur métier d’être pertinents) : si, à la place de « Donnez-vous la paix » (qui vient du Christ), votre prêtre ou votre diacre vous dit : « Donnez-vous un signe de paix »…. Remarquez que ce n’est pas de signes de paix, ni de signes d’amour, ni de signes d’espoir qu’on a besoin. C’est de paix, d’amour et d’espoir tout court. On ne saurait mieux dire.


(Diocèse de Poitiers : précisément ce qu’il ne faut pas faire : le diacre se place à l’autel à la place du célébrant et écarte les mains pour la monition, en éclipsant le célébrant. Une monition se fait en effet les mains jointes. Il peut être opportun que justement, un acolyte portant un micro rejoigne le diacre sur le côté de l’autel afin que sa monition soit entendue.)

C’est une monition de toutes façons ; donc elle est brève et sobre ; de plus elle s’adresse forcément à l’assemblée. Donc il n’y a pas lieu d’ajouter « frères et sœurs », et encore moins « sœurs et frères », c’est de plus en plus courant… ! Le diacre ne s’adresse jamais (jamais…) à Dieu au nom de l’assemblée, c’est la tâche du célébrant à la messe, donc il n’a pas à préciser « Fratres ». Enfin, il n’a pas à ouvrir les mains, c’est le geste de celui qui préside la célébration. Pourtant, et c’est le premier abus, dans beaucoup d’endroits, on entend un diacre (parfois en mal de reconnaissance… ) nous enjoindre : « Frères et sœurs, dans la charité du Christ, donnons-nous un signe de Sa paix ».

  • Les paroles : nulle part dans les rubriques ou dans les textes liturgiques n’est indiqué qu’il faille tendre la main ou dire « la paix du Christ », même en latin (« Pax Christi »). L’usage et les textes liturgiques donnent comme parole à échanger (« Pax tecum ») auquel il y a lieu de répondre, si la personne qui donne l’osculum est un ministre ordonné « et cum spiritu tuo ». Quant à la forme de l’osculum elle-même, qui n’est évidemment pas nécessairement une poignée de main, elle reste à définir (et aujourd’hui elle ne semble pas l’être) dans le coutumier liturgique du lieu.


En effet, lorsqu’on regarde les usages et les rubriques, on constate également que le geste à accomplir pour signifier cette paix n’est précisément pas imposé. Il est laissé à l’appréciation des conférences épiscopales. Faut il vraiment que ce soit un serrement de main, qui au mieux exprime une salutation mondaine, au pire symbolise un accord commercial dans nos contrées d’occident ? Vraie question. La tradition romaine parle d’un osculum pacis, un « baiser de paix », qui est la salutation par exemple de la Vierge à Élisabeth lors de la visitation ou comme le rapporte la tradition, l’adieu de S. Pierre et de S. Paul avant leur martyre.

  • Enfin si l’on a conscience que cette paix qui est partagée est bien celle du Christ il est juste qu’elle soit transmise depuis l’autel sur lequel sont disposées les saintes espèces. Il serait donc mal venu de transmettre cette paix sans soi-même l’avoir reçue, de proche en proche. L’usage extraordinaire consacre cette idée puisque l’osculum pacis est transmis du calice lui-même. On a beaucoup glosé lors de la réforme liturgique sur les « bisous liturgiques », qui semblait relever davantage de l’étiquette du XVIIème siècle que d’un rapport sain au culte divin, parfois à juste raison. Disons – le sans ambages : dans ce cas précis, il est réellement dommageable d’avoir « supprimé » l’usage d’un baiser à l’Autel ou au Calice avant la transmission du baiser de paix : en simplicité et grandeur, ce geste redonnerait toute sa signification au rite de paix. De même, on pourrait imaginer que la monition diaconale (dans sa sobriété « Offerte vobis pacem », « offrez-vous la paix ») n’intervienne justement qu’après que la paix, exprimée dans des gestes nobles et beaux, ne soit partie de l’autel, et transmise par le célébrant aux ministres et acolytes, eux-mêmes en charge de la transmettre, à l’invitation du diacre, à l’assemblée.
  • Il est également juste de comprendre que dans la tradition romaine, ce geste est précisément un geste de communion, et que cette communion est exprimée par la fractio panis et l’immixtion. L’usage antique était justement d’aller porter le sacrement lui-même de l’église de l’évêque vers les églises secondaires, pour signifier la paix et la communion dans la foi.

Au regard de l’importance de sa signification dans l’économie rituelle du rite romain, ne gâchons pas ce rite : n’en faisons pas une effusion mondaine. Rendons-lui sa véritable place et faisons l’effort conscient d’en faire l’expression d’une communion, d’une réconciliation, d’une pénitence, qui s’achève par l’agenouillement qui précède le « Ecce Agnus Dei » Cf. PGMR num. 43).


Article de La Croix (1er Août 2014) : le signe de paix dans le rite romain ne sera pas déplacé à l’offertoire.

Nous soulignons et [commentons].

Le geste de paix de la messe restera donc après le Notre Père et avant la fraction du pain. L’idée de le déplacer avait été évoquée lors du Synode des évêques sur l’eucharistie, en octobre 2005 à Rome, à la suite du cardinal Joseph Ratzinger qui, dans son livre de 2001 L’esprit de la liturgie (Ad Solem), regrettait que « l’échange du signe de paix génère une certaine agitation parmi les fidèles ».

Souhaitant « modérer ce geste, qui peut prendre des expressions excessives, suscitant un peu de confusion dans l’assemblée juste avant la communion », Benoît XVI avait donc demandé dans l’exhortation apostolique Sacramentum caritatis « d’étudier la possibilité de placer le geste de paix à un autre moment, par exemple avant la présentation des dons à l’autel ».

La Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements a consulté les conférences épiscopales du monde entier sur le sujet qui, à une large majorité, ont souhaité que le geste de paix ne soit pas déplacé un autre moment de la messe.

Le geste de paix n’est pas « mécanique »

Le dicastère chargé de la liturgie a donc décidé « de conserver dans la liturgie romaine le rite de la paix à son moment traditionnel et de ne pas introduire de changements structurels dans le Missel Romain ». [Notons tout de même au passage que la place du rite de paix, ou osculum pacis est justement et précisément traditionnel et authentique. Cela aurait été une vraie perte rituelle pour la liturgie romaine de se conformais à l’usage de Milan ou certaines pratiques orientales]

Néanmoins, dans une circulaire signée le 8 juin dernier par le cardinal Antonio Canizares Llovera, son préfet, et Mgr Arthur Roche, son secrétaire, et approuvée la veille par le pape François, la Congrégation pour le culte a pris quelques dispositions en vue « d’une meilleure expression du signe de la paix et pour en modérer les excès ».

La congrégation rappelle d’abord que le geste de paix n’est pas « mécanique » et que le célébrant peut tout à fait se dispenser d’inviter les fidèles à échanger la paix.

Corriger « quelques abus »

Plus profondément, la Congrégation pour le culte divin insiste sur le sens profond du geste de paix par lequel l’Église « implore la paix et l’unité pour elle-même et toute la famille humaine et par lequel les fidèles expriment leur communion ecclésiale et leur charité mutuelle ». En clair: il ne s’agit pas de se dire bonjour mais de manifester que « Christ est notre paix, la paix divine ». [Notons que l’usage est de mettre un article à Christ. Ce n’est pas un prénom, c’est un titre.]

Aussi les conférences épiscopales pourront-elles, lors de la publication de la troisième édition typique du Missel romain sur leur territoire, modifier le mode d’échange de la paix, pour « y substituer d’autres gestes » que « les gestes familiers et profanes du salut ». [La congrégation du culte encourage donc les ordinaires et les évêques à éloigner dans les pratiques liturgiques les comportements séculiers et profanes]

Surtout, la Congrégation pour le culte divin en profite pour corriger « quelques abus », mettant ainsi en garde contre « l’introduction d’un « chant pour la paix », inexistant pour le rite Romain », le chant étant celui de la fraction (Agnus Dei) qui vient après l’échange du geste de paix.

Origine dans la tradition apostolique

Autre abus: le déplacement des fidèles pour s’échanger la paix, la Présentation générale du Missel romain soulignant « que chacun souhaite la paix de manière sobre et uniquement à ceux qui l’entourent ». De la même manière, il ne convient pas que le prêtre descende de l’autel pour donner la paix aux fidèles
[ce que l’on voit trop souvent, comme si avoir ce comportement était « pastoral ». Notons que ce comportement est d’autant plus choquant que le célébrant vient de tenir dans ses mains les espèces consacrées, et des parcelles peuvent demeurer sur ses mains. Il ne convient donc pas d’aller saluer individuellement les personnes dans la nef] ou que, à certaines occasions (mariages, premières communions, obsèques…), l’échange de la paix devienne le moment des félicitations ou des condoléances. [Le pape François appellerait ce genre de chose de la « mondanité spirituelle »…]

Le geste de paix trouve son origine dans la tradition apostolique (« Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix », saint Paul aux Romains, 16, 16). Aux premiers siècles, ce baiser de paix se donnait avant l’offertoire, en souvenir du commandement du Christ, « Devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande » (Matthieu 5, 24), moment qui a été conservé dans les liturgies orientales.

Dans le rite romain, il est placé avant la communion au IVe siècle, puis après l’Agnus au VIIIe siècle, et finalement réservé aux clercs à partir du XIIIe siècle. [En réalité, avec l’apparition des missels pléniers au XIIIème siècle les rubriques ne mentionnent pas l’assemblée mais seulement les ministres. C’est la raison pour laquelle, peu à peu et jusqu’après le Concile de Trente, les livres liturgiques donnent l’impression que l’assemblée ne fait rien. En fait, elle n’est même pas mentionnée, puisque ces livres sont des livres techniques, à l’usage des clercs pour l’accomplissement du culte. Ne faisons ni généralisation, ni caricature…] La réforme liturgique consécutive à Vatican II en a rétabli l’usage pour tous, le plaçant avant la fraction. [Donc soyons juste : à la suite de Vatican II, les rubriques ont commencé à mentionner les fidèles, ce qui n’était pas le cas avant mais qui fut pendant des siècles sous-entendu.]

Nicolas Senèze

1/8/14 – 11 H 56

COMMENTS

  • Nicolas C

    Souvenir de messes célébrées en l’église Saint-Nizier, à Lyon, dans les années 1989-1991 (liturgie selon le novus ordo missae (1969), en français, prière eucharistique III) : après avoir baisé le calice, le célébrant disait : « que la paix du Seigneur soit toujours avec vous ». L’assemblée ayant répondu « Et avec votre esprit », il continuait ainsi : « Recevez et transmettez-vous la paix du Christ qui va vous être portée de son Eucharistie ».
    Il échangeait alors un baiser de paix avec son concélébrant, lequel échangeait ensuite un signe de paix avec un acolyte, puis ce dernier avec un servant… Deux servants remontaient l’allée centrale, donnant un signe de paix à chaque fidèle placé de son côté en début de travée, lequel se tournait vers son voisin immédiat (à côté, donc) pour le transmettre à son tour.
    (on notera que les servants se retrouvaient ainsi au fond de l’église d’où ils repartaient un peu plus tard en tête de la procession de communion…)
    Le signe de paix était comparable à celui échangé dans les rites orientaux. Dans les rites maronites et chaldéen on reçoit la paix du Christ mains jointes puis on la transmet en prenant sans les serrer les mains jointes de celui/celle qui se trouve de l’autre côté de soi. A Saint-Nizier, on recevait la paix du Seigneur en ouvrant les deux mains comme une coupe pour recevoir les mains jointes de son/sa voisin(e) puis on « déposait » ses mains jointes dans celles de notre voisin(e) de l’autre côté. A la cathédrale de Cologne, le signe de la paix est échangé de manière similaire, dans la même dignité (voir les vidéos de messes accessibles sur domradio.de).
    Dans le rite latin le geste de paix demeure facultatif. C’est pourquoi, en toute sagesse il est préférable de l’omettre purement et simplement, le temps que se dissipent -enfin !- les miasmes du « concile des media » (cf Benoît XVI).

  • JACQUES DELCOURT

    Les miasmes du concile des media ? Benoît XVI a dit cela ? Je ne peux le croire !

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