Série spécial chiffons (1) : l’aube.

A notre époque, la question des vêtements liturgiques pose question : on identifie la plupart du temps la « sensibilité  » de tel ou tel ministre de la sainte liturgie en fonction des habits qu’il porte. Des différences impressionnantes peuvent même caractériser deux vêtements supposés remplir la même fonction, Quelquefois même, pour lui, la façon de porter certains habits liturgiques ou ornements a en elle même une signification, sur sa théologie ou sur son ecclésiologie. Derrière un même mot, supposé représenter quelque chose d’identique, on constate énormément de différences. Pour un fabricant de vêtements liturgiques, il est donc extrêmement difficile de proposer une gamme de produits, beaux, peu onéreux, conformes au symbole que l’habit est supposé signifier.

Le meilleur exemple de cela, c’est l’aube : « Dis moi quelle aube tu portes, et je te dirai quel prêtre tu es » ! Les récentes cérémonies d’ordination ont encore cette année pu faire apparaître énormément de différences de coupe, de couleur, de teneur de tissu notamment parmi les prêtres qui sont venus imposer les mains. Un véritable défilé… de « mode ». On voit même apparaître dans certains diocèses certaines coupes spécifiques d’habits liturgiques… Parce que comme les habits civils, les habits liturgiques obéissent à certains « canons », qui en fonction des époques et même des lieux ont une tendance certaine à évoluer

Ceci est supposé être une aube :

 http://www.scholasaintmaur.net/img/aube_fssp.jpg

Ceci également est supposé être une aube :

http://www.scholasaintmaur.net/img/ordination_NDParis.jpg

Nous avons une vague ressemblance de couleur, mais à part ça, au plan technique, strictement limité à la couturière, il n'y a pas grand chose de commun : coupe, matière, aspect général….

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Nous avons entre ces deux exemples, un « éloignement impressionnant »…

Pour autant, il faut souligner quelque chose d’important : l’habit liturgique, comme la liturgie, n’a pas à évoluer en fonction des caprices de la mode, de la fantaisie, ou même de la « sensibilité ». Rappelons même quelque chose : l’habit liturgique, et l’aube en particulier est décrite dans les textes officiels de la liturgie, et même de façon précise. L’origine de l’aube est directement en rapport avec l’Ecriture Sainte :

 

La bible elle même ne manque pas d’indications afférentes aux vêtements sacrés. Et indubitablement, le premier critère de l’aube est sa couleur qui doit être blanche :

 

Ex 39,25

Fecérunt et túnicas býssinas ópere téxtili Áaron et fíliis eíus et tiáram et ornátum mitrárum ex bysso, feminália quoque línea ex bysso retórta,  cíngulum vero de bysso retórta, hyacíntho, púrpura ac cocco, arte plumária, sicut praecéperat Dóminus Móysi.  Fecérunt et láminam diadéma sanctitátis de auro puríssimo; scripserúntque in ea ópere caelatóris: “Sánctum Dómino”;

On fit les tuniques de lin, oeuvre du tisseur, pour Aaron et pour ses fils;  la tiare de lin, et les mitres de lin servant de parure; les caleçons blancs de lin retors; la ceinture de lin retors, en pourpre violette, en pourpre écarlate et en cra-moisi, damassée, comme Yahweh l'avait ordonné à Moïse. On fit d'or pur la lame, diadème sacré, et l'on y grava, comme on grave sur un cachet : Sainteté à Yahweh.

 

 

Ps 50,9

Aspérges me hyssópo, et mundábor; lavábis me, et super nivem dealbábor.

Purifie-moi avec l'hysope, et je serai pur; lave-moi, et je serai plus blanc que 1a neige.

 

Eccl 9,8

Omni témpore sint vestiménta tua cándida, et óleum de cápite tuo non defíciat.

Qu'en tout temps tes vêtements soient blancs, et que l'huile parfumée ne manque pas sur ta tête.

 

Dn 7,9

Aspiciébam, donec throni pósiti sunt, et Antíquus diérum sedit. Vestiméntum eíus quasi nix cándidum, et capílli cápitis eíus quasi lana munda; thronus eíus flammae ignis, rotae eíus ignis accénsus.

Je regardais, jusqu'au moment où des trônes furent placés, et où un vieillard s'assit. Son vêtement était blanc comme de la neige, et les cheveux de sa tête étaient comme de la laine pure. Son trône était des flammes de feu; les roues, un feu ardent.

 

2Mac 11,8

Ílico vero, cum prope Hierosólymam essent, appáruit praecédens eos eques in veste cándida armatúram áuream vibrans.

Tous se mirent en marche avec une généreuse ardeur; et, comme ils étaient encore en vue de Jérusalem, un cavalier vêtu de blanc apparut à leur tête, agitant une armure d'or.

 

Mc 9,2

et vestiménta eíus facta sunt splendéntia, cándida nimis, quália fullo super terram non potest tam cándida fácere.

Ses vêtements devinrent étincelants, tout blancs, tels qu'aucun foulon sur la terre ne saurait blanchir ainsi.

 

Mt 17,2

Et transfigurátus est ante eos; et resplénduit fácies eíus sicut sol, vestiménta autem eíus facta sunt alba sicut lux.

Et il se transfigura devant eux : son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière.

 

Mt 28,3

Erat autem aspéctus eíus sicut fulgur, et vestiméntum eíus cándidum sicut nix.

Son aspect était (brillant) comme l'éclair, et son vêtement blanc comme la neige.

 

Lc 9,29

Et facta est, dum oráret, spécies vultus eíus áltera, et vestítus eíus albus, refúlgens.

Pendant qu'il priait, l'aspect de son visage devint autre, et son vêtement d'un blanc éblouissant.

 

Jn 20,12

et videt duos ángelos in albis sedéntes, unum ad caput et unum ad pedes, ubi pósitum fúerat corpus Iésu.

Et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis à la place où avait été mis le corps de Jésus, l'un à la tête, l'autre aux pieds.

 

Act 1,10

Cumque intueréntur in caelum, eúnte illo, ecce duo viri astitérunt iúxta illos in véstibus albis,

Et comme ils avaient la vue fixée vers le ciel pendant qu'il s'en allait, voici que deux hommes, vêtus de blanc, se présentèrent à eux

 

Act 10,30

Et Cornélius ait: “A núdius quarta die usque in hanc horam orans eram hora nona in domo mea, et ecce vir stetit ante me in veste cándida

Corneille dit : " Il y a en ce moment quatre jours, je priais dans ma maison à la neuvième heure; et voici que se présenta devant moi un homme au vêtement d'un blanc éclatant,

 

Apc 3,4

Sed habes pauca nómina in Sardis, qui non inquinavérunt vestiménta sua et ambulábunt mecum in albis, quia digni sunt.

Pourtant tu as à Sardes quelques personnes qui n'ont pas souillé leurs vêtements ; ceux-là marcheront avec moi en vêtements blancs, parce qu'ils en sont dignes.

 

Apc 3,5

Qui vícerit, sic vestiétur vestiméntis albis, et non delébo nomen eíus de libro vitae et confitébor nomen eíus coram Patre meo et coram ángelis eíus.

Celui qui vaincra sera ainsi revêtu de vêtements blancs ; je n'effacerai point son nom du livre de la vie, et je confesserai son nom devant mon Père et devant ses anges.

 

Apc 3,18

suádeo tibi émere a me aurum igne probátum, ut lócuples fias et vestiméntis albis induáris, et non appáreat confúsio nuditátis tuae, et collýrium ad inunguéndum óculos tuos, ut vídeas.

je te conseille de m'acheter de l'or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche; des vêtements blancs pour te vêtir et ne pas laisser paraître la honte de ta nudité; et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies.

 

Apc 4,4

Et in circúitu throni, vigínti quáttuor thronos, et super thronos vigínti quáttuor senióres sedéntes, circumamíctos vestiméntis albis, et super cápita eórum corónas áureas.

Autour du trône étaient vingt-quatre trônes, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards assis, revêtus de vêtements blancs, avec des couronnes d'or sur leurs têtes.

 

Apc 19,14

Et exércitus, qui sunt in caelo, sequebántur eum in equis albis, vestíti býssino albo mundo.

Les armées du ciel le suivaient sur des chevaux blancs, vétues de fin lin, blanc et pur.

 

Le blanc est la couleur de Dieu le Père, du Christ transfiguré, des anges, mais aussi des chrétiens qui sont passés par la grande épreuve (Cf. Apc 19,7-8).

Il ne s’agit pas d’un blanc passé, cassé ou jaunâtre. Il s’agit d’un blanc resplendissant, plus que la neige, un blanc qui fait référence directe à la lumière. Dans la version latine de l’écriture sainte, les deux mots les plus employés pour « blanc » sont candidus – dont le champs lexical renvoie directement à l’innocence, et albus, qui désigne aussi la lumière du soleil levant à l’orient (qui a donné l’aube du matin mais aussi l’appellation pour le vêtement liturgique), symbole christique par excellence.

Pourtant, dans les aubes confectionnées de nos jours, nombreux sont les exemples de vêtement qui ne remplissent pas le premier critère – directement et abondamment biblique ! – du cahier des charges…. Voici donc un bon contre exemple :

 https://i1.wp.com/catholique-paris.cef.fr/diocese/cdas/base/concelebrants.jpg?w=640

 

Mais il y a d’autres critères le cahier des charges doit être complété par les indications du Ceremoniale Episcoparum au n° 65 :

Le vêtement sacré pour tous les ministres quel que soit leur grade commun est l'aube, serrée autour des reins par le cordon, sauf si elle est faite selon le mode de la soutane, afin qu'elle épouse le corps sans cordon. Avant de revêtir l'aube, si elle n'entoure pas parfaitement le col de l'habit commun, on revêtira l'amict. L'aube ne peut pas être remplacée par le surplis lorsque la chasuble ou la dalmatique sont revêtues ou quand on emploie l'étole au lieu de la chasuble ou de la dalmatique.

Cela sous entend que comme deuxième critère du cahier des charges, il y a le cordon, sauf cas précis où l’aube est taillée très près du corps, ce qui concrètement est plutôt rare, parce que cela met en valeur l’embonpoint du ministre….

Voici donc un autre contre exemple typique :

L'image “https://i1.wp.com/www.houssard-sa.fr/catalog/images/prod/vetementsdecelebration/choeur73.jpg?resize=111%2C240” ne peut être affichée car elle contient des erreurs. Ce type d’habit est entre l’aube – qui est un habit qui est plutôt près du corps – et la coule monastique, qui est un habit de chœur ample de couleur noire chez les Bénédictins « conventionnels ».

 

On a retiré sur cette à la coule le capuchon caractéristique des moines pour le remplacer par une sorte de col roulé, et on a blanchi le vêtement. Ce n’est donc plus à proprement parler une coule monastique. Ce n’est certainement pas non plus une aube. Si on retirait à ce vêtement un peu de longueur ainsi que le col roulé, on aurait presque un surplis, dont le Cérémonial des Evêques interdit expressément l’usage pour la Messe. C’est pourtant ce type de vêtement qui dans beaucoup de paroisses fait fonction d’aube, mais à tort. Il nous est arrivé sur ce site de désigner ce type de vêtement « robe de chambre » auquel il ressemble furieusement, ou « prénatal », en référence au célèbre manufacturier de linge de nuit. Certains vont même jusqu'à comparer ce vêtement non liturgique mais utilisé comme tel à une djellaba. Exercice que nous ne nous risquerons évidemment pas à faire. On nous pardonnera ces raccourcis excessifs, mais ils ont l’avantage de proposer une certaine typologie de vêtement "dits liturgiques".

 

 Pour se donner une idée de ce qu'est vraiment la coule monastique par rapport à ce type d'habit, on regardera attentivement la photo suivante :

 https://i0.wp.com/www.solesmes.com/images/priere/schola.jpg?resize=330%2C250

 Les moines sont ent train de chanter. On constate que les moines qui concélèbrent ont revêtu une aube et une chasuble. Ceux qui sont en noir – en "coule" ne concélèbrent pas. On notera également – même si cela n'a rien à voir avec les habits litrugiques, qu'ils ne se tiennent pas par la main… Mais c'est un autre sujet.

L'usage de l'aube pour un prêtre est à réserver au Saint Sacrifice. On ne devrait pas voir un prêtre simplement en aube avec une étole, sauf dans des cas exceptionnels de concélébration sans un nombre suffisant de chasubles.

Mais alors, qu’est-ce qu’une véritable aube, conforme à la liturgie romaine actuelle ?

Pour avoir une réponse pertinente, il n’y a rien de mieux que de rechercher des photos de liturgie…. Venant de Rome. La liturgie romaine de référence est en effet la liturgie qui se déroule à Rome, et si possible dans une des basiliques majeures en présence du pontife romain.

http://www.scholasaintmaur.net/img/aube_romaine.jpg

 
Nous voyons bien sur cette photo la cérémonie du lavement des pieds, le jeudi saint réalisée par le souverain pontife. L’intérêt de cette photo est que ce sont les pieds de douze hommes, en aube, qui sont lavés. On distingue bien les caractéristiques de l’aube et de ses spécificités : est parfaitement blanche et en aucun cas blanc cassé ou ivoire. Elle est serrée à la taille par un cordon, elle a des manches serrées, et droites. Il n’y a aucune fermeture éclair ou bouton ; un trou suffisamment grand est présent pour permettre de faire passer la tête. Sur cette photo, le trou est de forme carrée, mais rien n’empêche de concevoir une aube à trou rond. Il n’y a ni capuche (on l’a vu, c’est un attribut proprement monastique) ni col roulé. L’aube est complétée par un « amict », c’est à dire une pièce de tissu qui enserre le cou pour ne pas laisser apparaître le col (fut il « romain » !) du clerc. Les manches et le bas de l’aube sont ornés d’une broderie d’une « noble simplicité » (cf. Vatican II, Sacrosanctum Concilium, 34).

On remarque à droite du Saint Père Benoît XVI un membre du clergé en soutane et surplis. Cela existe donc toujours bel et bien dans la liturgie romaine post conciliaire ! Ces deux habits liturgiques seront traités dans un autre article de notre série « Chiffons ». Une question subsidiaire : le souverain pontife semble porter un curieux habit de couleur blanche au dessus de son aube … Qu’est ce que cela peut bien être ? Le concours est ouvert…

 Prochain épisode : l'amict ; l'aube et l'amict parés.

 

COMMENTS

  • Didyme

    Bonjour,

    Je vous remercie pour cet article instructif, mais je voudrais surtout répondre à la dernière question, puisqu’apparemment personne ne l’a fait.
    Il s’agit d’une photo prise au moment du lavement des pieds, on sait donc que le Saint-Père a quitté sa chasuble. Dès lors, il paraît évident qu’il porte, par dessus son aube et son étole, deux choses : sa dalmatique (ou « dalmaticelle »), puisque c’est une messe pontificale, et un linge blanc noué autour des reins, comme en utilisent tous les prêtres à cette occasion afin de se protéger des éclaboussures. Et comme fit probablement Notre-Seigneur en son temps, s’il on en croit l’iconographie traditionnelle, quand il institua ce commandement nouveau !

    Bien cordialement,

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