Septuagésime

QUELQUES JOURS POUR SE PREPARER AU CAREME

 

Je sais, je sais… Le temps de la Septuagésime n’existe plus, depuis la réforme du calendrier consécutif à la Réforme liturgique qui a abouti au missel de 1969. Mais cela ne nous interdit pas de prêter attention à une indication de la liturgie qui a profondément marqué l’histoire du rite latin depuis le Haut Moyen Age, et qui reste en usage pour ceux qui utilisent la « forme extraordinaire » du rite en question. L’intention du Saint Père, en libéralisant l’usage du missel de 1962, n’a-t-elle pas été de permettre aux deux missels de s’enrichir mutuellement ?

 

Le sens et la raison d’être de ces dix-sept jours qui précèdent en demi teinte le Mercredi des Cendres est de nous mettre en route doucement vers le Carême. Trois dimanches désignés respectivement sous les noms de Septuagésime, Sexagésime, Quinquagésime (70, 60, 50 jours avant Pâques, ce qui n’est littéralement vrai que du dernier) s’intercalent ainsi avant le Carême proprement dit. C’est déjà un temps d’austérité (l’alleluia disparaît, on lui dit adieu la veille avec une touchante poésie), mais pas encore un temps de jeûne marqué.  On retrouve là une intuition des liturgies orientales qui commencent bien plus en amont que nous la préparation à Pâques, mais le font avec toute une progression dans l’effort (on retire telle nourriture, puis telle autre).

 

L’avantage est de ne pas faire du Carême qui vient un ensemble un peu effrayant qui nous tomberait sur les épaules le premier jour des Cendres. Le Carême est une bonne nouvelle, celle de notre liberté possible, face au mal et à l’ankylose, nous devons le désirer et pas le redouter. Si nous ne le prenons en considération que le jour où il survient, si nous n’y pensons pas un peu avant, il fera partie des lourdeurs que nous retardons le plus longtemps possible, jusqu’à ne plus pouvoir raisonnablement les esquiver. « Dieu aime le donateur qui a le sourire », nous dit saint Paul (2 Corinthiens 9,7). Hâtons nous avec amour sur le chemin, heureux de pouvoir donner un peu de nous-même en retour de tant de dons reçus. La joie de Pâques est au bout !

 

L’autre avantage de la Septuagésime est de dilater un peu l’amplitude de notre méditation du dessein de Dieu. Sans renoncer aux lectures que l’Eglise nous marque pour ces dimanches (cinquième, sixième, septième du Temps dit ordinaire), nous pouvons avoir intérêt à faire une excursion dans un ancien missel et y voir l’ordonnance d’un plan qui part de la considération du premier péché et nous rappelle ensuite les premières étapes du plan salutaire destiné à y remédier. A l’office de Matines, on lit le dimanche de la Septuagésime le récit du péché d’Adam et Eve (Genèse chapitre 3), le dimanche de la Sexagésime celui du Déluge (Genèse chapitre 8-9), à la Quinquagésime celui du sacrifice d’Isaac (Genèse chapitre 22). Quel merveilleux portail d’entrée sur le chemin de Pâques ! Les premières lectures des messes des dimanches de Carême dans notre missel actuel reprendront en partie ces éléments, mais en les dispersant sur les trois années A, B et C, ce qui enlève de la force à la séquence.

 

Un regard réaliste sur le péché est le point de départ nécessaire de tout effort pour tenter de s’en arracher. Point de salut, si on n’a pas pris la mesure de l’ampleur du mal. Point de relèvement, si on ne se sait tombé. Il faut s’être éprouvé malade pour appeler le médecin. La pédagogie de l’Eglise a toujours consisté à nous faire toucher du doigt la tristesse du péché, non pour assombrir la vie, mais nous donner comme un coup de fouet et nous stimuler dans notre marche en avant. Pour cela, la lecture du livre de la Genèse est un bon guide. Les onze premiers chapitres nous montrent l’extension du mal, malgré les mesures prises par Dieu pour l’endiguer. Et c’est là que surgit l’appel d’Abraham (chapitre 12) comme le début de la solution : Dieu se donne un partenaire solide et, à travers lui, un Peuple, dans lequel pourra naître le Messie. Lui, pour qui mille ans sont comme hier, voit loin.

 

Michel GITTON

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