« Se tourner vers le Seigneur » par Malcom Ranjith

P. Michael Lang,  « Se tourner vers le Seigneur ». Un excellent livre de réflexion sur la question de l'orientation liturgique, paru en 2003 en Italie et qui est désormais disponible en France. Un beau cadeau de Noël !

Ce livre vient enfin de paraître en français aux éditions Ad Solem et a pour titre « se tourner vers le Seigneur » du père Lang pour 114 pages et 20 €.

Nous traduisons ici l'exposé fait par Mgr Ranjith disponible sur le site Chiesa. 

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L’ouvrage du P. Michael Lang, « Se tourner vers le Seigneur » – qui est en cours de publication en Italie – retrace les raisons de l’Eglise et ses pratiques depuis les premiers siècles, en ce qui concerne la direction de la prière.

L’objectif et l’approche lucide du livre en fera un outil intéressant pour tous ceux qui veulent approfondir leur compréhension du sujet. Il démontre comment l’orientation de la prière liturgique – tel qu’étanli par les réformes post conciliaires – ne reflètent pas les documents du Concile, fait surprenant.

En fait, dans la préface du livre, Benoît XVI, écrit alors qu’il est encore préfet de la congrégation du la doctrine de la Foi :« Pour le catholique pratiquant ordinaire, les Changements les plus patents de la réforme liturgique du second concile du Vatican semblent tenir en deux points: la disparition du latin, et le fait d'avoir tourné les autels vers le peuple. Ceux qui liront les documents de référence seront surpris de constater qu'en vérité, ni l'un ni-l'autre ne se trouvent dans les décrets du Concile. L'usage de la langue vernaculaire est certes autorisé, particulièrement pour la liturgie de la Parole, mais la prescription générale qui prévaut dans le document du Concile dit ceci : « L'usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins » (Sacrosanctum concilium, 36, n. 1). Il n'y a rien dans le document conciliaire qui concerne le fait de tourner les autels vers le peuple ; ce point n'apparaît que dans les instructions post-conciliaires.

Sacrosanctum Concilium n’a pas appelé à des attitudes créatives en cette matière, mais à une application objective et délibérée de la Réforme. Bien plus, la réforme liturgique n’a pas commencé après le Concile Vatican II, mais avait déjà été déclanché, dans une certaine mesure, dès l’époque de Pie X. A la fois dans le mouvement de la réforme précédent le Concile et après lui, comme le concile en avait l’intention, les changements liturgiques étaient supposés devoir émerger organiquement mais pas de façon brusque. Mais, malheureusement, tout ne se déroulé pas comme prévu. Et maintenant, certains parlent de corrections, ou d’une réforme de la réforme.

Mettant de côté cette réforme de la réforme, le livre du P. Lang peut être considéré comme un catalyseur des futures améliorations de la pratique liturgique actuelle de l’Eglise. Peut être est-ce la raison pour laquelle, dans la préface, le pape exprime son espoir d’une étude attentive, objective et passionnée de ce sujet. Dans son idée, nous devons être capables de voir l’apport positif du passé et écouter tout le monde, y compris ceux qui ne sont pas d’accord avec nous, sans étiquettes partisanes telles que « préconciliaire », « postconciliaire », « conservateur » ou « progresiste ». La clef, c’est l’objectivité. Benoît XVI l’affirme quand il dit : « Cette quête doit s'accomplir, non pas par des condamnations réciproques, mais par une écoute mutuelle soutenue, et avant tout, en demeurant attentif à la gouverne intérieure de la liturgie elle-même.»

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{member}Et l’Eglise a toujours compris que la vie liturgique doit être orientée vers le Seigneur, et apporter avec elle une atmosphère mystique profonde. C’est dans cette réalité que nous devons trouver les réponses. Pour cette raison, plutôt qu’un esprit de « chute libre » qui laisse tout à la créativité et à l’innovation sans aucune racine ni profondeur, nous devons nous mettre en harmonie avec l’orientation mentionnée ci dessus et l’amener à l’épanouissement.Le pape affirme l’importance de cette dimension lorsqu’il dit que la direction naturelle de la prière liturgique est « versus Deum per Iesum Christum » (vers le Christ, par Jésus-Christ), même si en fait le prêtre fait face au peuple. Ce n’est pas tant une question de forme que de substance.Le livre du P. Lang montre comment à travers son histoire, l’Eglise a compris l’importance de se toruner toujours vers le Seigneur, que ce soit dans le contenu ou dans les gestes.

Afin de percevoir la valeur profondément spirituelle de la vie liturgique de l’Eglise, nous n’avons pas seulement besoin d’une recherche historique ou scientifique, mais avant tout d’une attitude de méditation, de prière, de silence. Ceux qui étudient le parcours historique de la liturgie et tentent de contribuer à son progrès doivent se placer dans une attitude d’écoute humble de l’évolution des traditions liturgiques de l’Eglise depuis des siècles, et du rôle important du Magistère. Ils doivent également faire attention au développement graduel de ces traditions à l’intérieure de la communauté ecclésiale, et s’armer d’un esprit intense de prière et d’adoration du Seigneur. C’est pourquoi tout ce qui se passe dans les célébrations de prière de l’Eglise n’est pas simplement et de façon terrestre une réalité humaine. Et si ces aspects mystiques ne sont pas trahis, tout devrait devenir une source d’édification plus que de désorientation et de confusion. Arbitraire, hâte, et excitation émotionnelle ne devrait pas avoir leur place dans cette recherche. La constitution conciliaire sur la liturgie sacrée affirme ce point quand elle dit : « Afin que soit maintenue la saine tradition, et que pourtant la voie soit ouverte à un progrès légitime, pour chacune des parties de la liturgie qui sont à réviser il faudra toujours commencer par une soigneuse étude théologique, historique, pastorale. En outre, on prendra en considération aussi bien les lois générales de la structure et de l'esprit de la liturgie que l'expérience qui découle de la plus récente restauration liturgique et des indults accordés en divers endroits. Enfin, on ne fera des innovations que si l'utilité de l'Eglise les exige vraiment et certainement, et après s'être bien assuré que les formes nouvelles sortent des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique. » (Sacrosanctum Concilium 23).C’est pourquoi la même constitution conciliaire propose des normes claires et contraignantes pour fixer qui est compétent pour prendre des décisions sur les innovations liturgiques, affirmant, parmi d’autres choses que « C'est pourquoi absolument personne d'autre, même prêtre, ne peut de son propre chef ajouter, enlever ou changer quoi que ce soit dans la liturgie. » (Sacrosanctum Concilium, 22).

Ce grand sens de la révérence envers ce qui est en train d’être célébré ne vient pas seulement du caractère central de la liturgie dans la vie de l’Eglise affirmé par le principe « Lex credendi lex orandi », mais aussi de la conviction que la liturgie n’est pas un acte purement humain mais une réflexion sur ce qui est en train de se passer, comme Sacrosanctum Concilium lui même le dit « à cette liturgie céleste qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem, à laquelle nous tendons comme des voyageurs ».La liturgie est aussi ce qui est donné comme un cadeau à la communuaté de l’Eglise, l’épouse du Christ et la Jérusalem céleste.Malheureusement, pour des raisons diverses, qui sont parfois intentionnelles, il y a des prêtres et des évêques qui introduisent toutes sortes d’expérimentations et changements en diminuant le sens du sacré et la nature mystique des célébrations liturgiques de l’Eglise. La tentation de devenir les acteurs maîtres des divins mystères, et de chercher à contrôler même l’action du Seigneur est forte dans une culture qui divinise l’homme. Dans certains pays, la situation est ou est en train de devenir vraiment dramatique. Toute trace de sacré disparaît souvent dans ces prétendues « liturgies ».Une des fleurs les plus belles, la fleur de lotus, pousse en Asie. Mais elle pousse dans la boue. Même si la boue n’est pas belle, la fleur grandit et se toune vers le soleil, développant ses pétales et faisant profiter de sa beauté les alentours. J’y vois une comparaison avec la vie humaine. Ce qui libère de façon réelle l’homme n’est pas ce qui le garde immergé dans la boue de ses faiblesses et de ses décisions, mais la capacité qu’il acquiert de se libérer lui même de cette dernière et de diriger sa vie vers l’infini et vers son Créateur. Ce n’est pas en diminuant le sens du divin jusqu’au niveau de l’humain mais en cherchant à nous élever aux niveaux surnaturels que nous réussirons à entrer en contact avec le divin mystère.La liturgie n’est pas ce que l’homme décide qu’elle est, mais ce que le Seigneur nous apporte : une attitude d’adoration vis à vis du Créateur et du Seigneur, qui le libère de l’esclavage. Si la liturgie rate sa dimension mystique et surnaturelle qu’est ce qui permettra à l’homme de se libérer de sa boue d’égoïsme et d’esclavage ? Si l’Eglise n’iniste pas sur les dimensions mystiques et et profondément spirituelles de la vie et de la célébration de la vie, qui le fera ? N’est-ce pas notre devoir dans ce monde refermé sur lui même, désorienté, sans sécurité, enfermé dans sa propre prison ? Si l’homme prétend comprendre toutes les choses que fait le Seigneur, alors ce n’est plus Dieu qui juge l’Historie, mais l’homme lui-même. N’est-ce pas l’ancienne idolâtrie dénoncée par les prophètes ?L’Eglise, qui doit refléter la présence constante du Christ dans le monde,  est au service de l’humanité afin de l’aider à se libérer de la prison de son propre enfermement à découvrir sa vocation de plénitude de la vie dans le Seigneur, et à s’ouvrir à l’ouverture joyeuse de l’infini. Sa communion intime avec l’Epouse, qui est reflétée et nourrie par-dessus tout par sa vie liturgique, devient la manifestation puissante de la liberté infinie que l’humanité a toujours la possibilité d’atteindre à travers elle.Pour cette raison, il nous faut préserver et enrichir la mystique spirituelle de la liturgie ; c’est notre devoir. Si le monde tombe dans l’ornière de l’autosuffisance humaine, devenant encore plus assoiffée d’infini, l’Eglise ne peut plus qu’offrir la liturgie parce dans le Christ, l’humanité est élevée jusqu’à la présence divine. Ce n’est pas en se diminuant elle-même jusqu’à la superficialité que la liturgie nous motivera pour refléter les valeurs de l’infini au monde, mais en affirmant encore et toujours ces dimensions mystiques et divines. Aujourd’hui plus que jamais, cela devient également une réflexion du ressort du rôle prophétique de l’Eglise.

Versus Deum per Iesum Christum

Cardinal Joseph Ratzinger fait à Rome le dimanche de laetare 2003

Pour le catholique pratiquant ordinaire, les changements les plus patents de la réforme liturgique du second concile du Vatican semblent tenir en deux points: la disparition du latin, et le fait d'avoir tourné les autels vers le peuple. Ceux qui liront les documents de référence seront surpris de constater qu'en vérité, ni l'un ni-l'autre ne se trouvent dans les décrets du Concile. L'usage de la langue vernaculaire est certes autorisé, particulièrement pour la liturgie de la Parole, mais la prescription générale qui prévaut dans le document du Concile dit ceci : « L'usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins » (Sacrosanctum concilium, 36, n. 1). Il n'y a rien dans le document conciliaire qui concerne le fait de tourner les autels vers le peuple ; ce point n'apparaît que dans les instructions post-conciliaires. La directive la plus importante se trouve au paragraphe 262 de l'Institutio generalis missalis romani, l'Instruction générale sur le nouveau missel romain, publiée en 1969. Voici cette directive : « Il est préférable d'ériger le maître autel à l'écart du mur, pour qu'on en puisse faire facilement le tour et y célébrer vers le peuple » (versus populum) [1].

Vers Dieu per Iesum Christum

L'édition de 2002 de l'Instruction générale sur le missel a maintenu ce texte sans le modifier, si ce n'est par l'adjonction de cette clause en forme d'incise : « ce qui est souhaitable partout où c'est possible ». Cela fut perçu en bien des lieux comme un durcissement du texte de 1969, et interprété dans le sens d'une obligation générale de disposer désormais les autels face au peuple « partout où c'est possible ». Pourtant, une telle interprétation avait été rejetée dès le 25 septembre 2000 par la Congrégation pour le Culte divin, qui précisait que le mot expedit (« est souhaitable ») n'implique aucune obligation, et n'est qu'une simple suggestion. L'orientation physique, dit la Congrégation, doit être distinguée de l'orientation spirituelle. Même s'il célèbre versus populum, le prêtre devrait toujours être orienté versus Deum per Iesum Christum (vers Dieu par Jésus-Christ). Rites, signes, symboles et -paroles jamais -ne pourront épuiser la réalité intérieure du mystère du salut. Voilà pourquoi la Congrégation met- en garde contre toute position unilatérale et rigide dans ce débat.C'est là une clarification importante. Elle met en lumière ce qui est relatif dans les formes symboliques extérieures de la liturgie, et rejette les attitudes fanatiques que, malheureusement, n'ont pas manqué dans les controverses des quatre dernières décennies. Elle met en même temps l'accent sur la direction intérieure de l'acte liturgique, qui ne peut jamais complètement s'exprimer par des formes extérieures. Cette direction intérieure est la même pour le prêtre et pour les fidèles : vers le Seigneur – vers le Père par le Christ dans le Saint-Esprit. La mise au point de la Congrégation devrait donc susciter une discussion nouvelle, plus sereine, qui nous permettrait d'investiguer les meilleures voies pour mettre en pratique le mystère du salut. Cette quête doit s'accomplir, non pas par des condamnations réciproques, mais par une écoute mutuelle soutenue, et avant tout, en demeurant attentif à la gouverne intérieure de la liturgie elle-même. S'invectiver par étiquettes, telles que « préconciliaire », « réactionnaire », « conservateur », ou « progressiste », et « ennemi de la foi », ne mène à rien ; ce dont nous avons besoin, c'est d'une ouverture mutuelle renouvelée en vue de chercher la meilleure réalisation de l'héritage du Christ.

Un moment opportun

Ce petit livre de Uwe Michael Lang, membre de l'Oratoire de Londres, étudié la direction de la prière liturgique des points de vue de l'histoire, de la théologie, et de la pastorale. Au moment opportun, me semble-t-il, cet ouvrage récapitule un débat qui, en dépit des apparences, n'a jamais été conclu, pas même après le deuxième concile du Vatican. Le liturgiste d'Innsbruck Josef Andreas Jungmann, l'un des architectes de la Constitution conciliaire sur la sainte liturgie, s'est résolument opposé, dès le tout début, au slogan polémique selon lequel auparavant le prêtre célébrait « en tournant le dos au peuple» ; il souligne avec force que le point à considérer n'est pas que le prêtre se détournait des fidèles, mais au contraire qu'il Se tournait dans la même direction qu'eux. La liturgie de la Parole revêt le caractère de la proclamation et du dialogue : adresses et répons lui appartiennent à juste titre. Mais dans la liturgie de l'Eucharistie, le prêtre conduit l'assemblée en prière en direction du Seigneur vers qui il se tourne avec elle. C'est pourquoi, dit Jungmann, la direction commune du prêtre et du peuple est si intrinsèquement adaptée à l'acte liturgique. Louis Bouyer (qui fut, comme Jungmann, l'un des liturgistes artisans du Concile) et Klaus Gamber ont l'un et l'autre, chacun à sa manière, traité de cette même question. En dépit de leur grande renommée, il ne leur fut d'abord pas possible de faire entendre leur voix, si forte et insistante était la tendance à communaliser la célébration liturgique, qui poussait à considérer dès lors le face à face du prêtre et des fidèles comme une absolue nécessité.

Un guide précieux

Ces derniers temps-, l'atmosphère s'est peu à peu apaisée, au point qu'il est à présent possible de reprendre l'ensemble des questions soulevées par Jungmann, Bouyer et Gamber sans être aussitôt suspecté de nourrir des sentiments anti-conciliaires. La recherche historique a rendu la controverse moins partisane, et parmi les fidèles s'accroît la perception des problèmes inhérents à des dispositions qui rendent difficilement compte d'une liturgie ouverte aux choses d'en haut et au monde qui doit venir. Dans ce contexte, l'ouvrage de Lang, qui réjouit par son objectivité et son rejet de toute polémique, est un guide précieux. Sans prétendre à de nouvelles avancées majeures, il présente avec soin les résultats des recherches récentes et procure les matériaux nécessaires à l'élaboration d'un jugement éclairé. Ce livre est particulièrement précieux par sa reconnaissance de la contribution de l'Église d'Angleterre à ce débat, rendant notamment la considération qu'il mérite au rôle qu'y joua au dix-neuvième siècle le Mouvement d'Oxford (au sein duquel la conversion de John Henry Newman acheva sa gestation). C'est à des sources historiques de cet ordre que l'auteur  puise les réponses théologiques qu'il propose, et j'espère que ce  livre, œuvre d'un jeune docteur, sera utile au combat – nécessaire à chaque génération – pour une juste compréhension et une digne célébration de la liturgie sacrée. Je souhaite à ce livre de trouver un public large et attentif.{/member}

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