Saint Jean de Latran et l’année Saint Paul

L’Eglise nous fait célébrer chaque 9 novembre la dédicace de la prestigieuse Basilique Saint Jean de Latran à Rome. D’habitude, cela ne nous trouble guère, car la fête tombe en semaine. Mais voilà que certaines années, comme celle où nous sommes, c’est un dimanche et, si curieux que cela paraisse, la célébration du 32e dimanche s’efface pour faire place à celle de la Dédicace. Est-ce donc si important ?

 Le Latran, ça n’évoque pas grand-chose pour la plupart d’entre nous, à part peut-être le souvenir des Accords du même nom, qui, en 1929, ont permis au Saint Siège de reprendre sa place dans le concert des états en disposant enfin d’un statut international reconnu. Pour ceux qui ont visité Rome, la basilique Saint Jean de Latran représente un bâtiment certes prestigieux avec sa façade d’Alessandro Galilei, sa nef puissante cernée par les statues gigantesques des Apôtres, mais devant elle on se prend parfois à regretter la discrétion des édifices antérieurs, et pour beaucoup ce n’est pas là que se dirigeront leurs pas s’ils viennent en pèlerins dans la Ville Eternelle. Les palais du Latran n’ont pas laissé que de bons souvenirs et l’on se dit que la papauté s’est mieux portée depuis qu’elle s’est fixée au Vatican. Alors pourquoi le Latran, qui concentre tant d’ambiguïtés ?

 La réponse est claire : la basilique du Latran est la cathédrale de Rome, c’est l’Eglise du Pape en tant qu’il est évêque de Rome. C’est là que se réunissent les synodes, là qu’ont lieu les ordinations pour le diocèse de Rome etc… Dire de la basilique de Saint Jean du Latran qu’elle est la tête et la Mère de toutes les églises de la chrétienté revient à affirmer que l’ « Eglise qui est à Rome » a reçu de droit divin une mission particulière dans l’ensemble du monde chrétien, mission que saint Ignace au début du 2e siècle célébrait déjà en disant qu’elle « préside à la Charité », la « Charité » étant probablement une expression pour désigner l’ensemble des fidèles dispersés dans le monde. On remarquera qu’il parle de l’Eglise romaine et pas du pape, même si celui-ci est certainement concerné. Si le pape a une mission sur toute l’Eglise, ce n’est pas en tant qu’il serait une sorte de super-évêque, mais parce qu’il est l’évêque de cette Eglise là.

 Il y a un « mystère de Rome », une place particulière de Rome dans le dessein de Dieu, dont on voit l’origine dans les Actes des Apôtres. Tout commence pourtant à Jérusalem. C’est là que Jésus a été annoncé par les prophètes, là qu’il a offert sa vie et qu’il est monté au ciel, là qu’est née l’Eglise de la première effusion de l’Esprit, de là que le Parole de Dieu a retenti sur le monde. Pourtant, en l’espace d’une génération, le centre de gravité s’est déplacé de Jérusalem à Rome. Après avoir commencé dans le Cénacle (1,4) de Jérusalem, le récit de Luc s’achève par l’installation de Paul à Rome et son annonce du Christ aux juifs et aux païens (28,31). Ce déplacement est significatif, il marque que l’Eglise commence par un décentrement. Sans rien perdre de son rattachement à Israël, elle s’ouvre au monde païen et va même se loger au cœur de cet Empire qui, par certains côtés, s’était élevé comme un rival de la Royauté de Dieu. Cette opération, immensément risquée, coûte la vie des deux « Témoins », Pierre et Paul, qui y ont versé leur sang, si bien que « leurs corps resteront (exposés) sur la place de la grande cité »  (Apocalypse 11,8).

 

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Telle est l’origine qui a conditionné toute la suite. L’Eglise catholique ne peut revendiquer l’universalité si particulière qui est la sienne que parce qu’elle a trouvé à Rome sa « forme ». Qu’importe que Rome ait cessé d’être la capitale d’un empire universel. L’archevêque de New York ne sera jamais le Pape (à moins d’être élu à titre personnel évêque de Rome), mais nous serons toujours marqués par l’ouverture dont Rome porte à jamais la trace.

 Michel GITTON

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