RP Dom Paul Debout, osb : l’expérience spirituelle de la messe en latin.

La messe en latin : nostalgie, formalisme, obstacle au culte « en esprit et en vérité » ? Dans cet article de la Maison-Dieu, (N°255, septembre 2008), la revue officielle du Service National de Pastorale Liturgique et Sacramentelle (Ex-CNPL), Dom Paul Debout, osb, moine de l’abbaye Sainte Marie de La Source, professeur de liturgie, chantre et sacristain à Saint Pierre de Solesmes, bouscule les certitudes et replace la question dans le contexte d’une expérience vécue au quotidien. Le ton est posé, les arguments fondés et les démonstrations se font sans aucune référence à une quelconque idéologie. Comme c’est rafraîchissant !

 

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Comme chacun sait, à Solesmes, dans les deux abbayes, la messe, mais aussi l’office sont célébrés chaque jour en latin, avec la forme ordinaire du rite romain. Non pas par crispation sur une époque passée ou la volonté de forcer la liturgie à entrer de nouveau dans un carcan dont, selon toute apparence, l'Eglise a cherché à se libérer par les réformes du Concile Vatican II … Mais par choix, un choix guidé par Paul VI lui-même qui a demandé explicitement aux moines et aux moniales de Solesmes de conserver le latin dans la liturgie en 1975, à l’occasion du centenaire de la mort de leur fondateur, Dom Guéranger . Il est vrai que cette demande survient après avoir, lors de l’audience générale du 26 novembre 1969, indiqué que « ce ne sera plus le latin, mais la langue courante, qui sera la langue principale de la messe… Il s’agit là d’un sacrifice très lourd. »

Alors… Le latin à la messe, oui, mais seulement pour les moines, et encore, certains d’entre eux ? Il est vrai qu’on ne perçoit pas très bien pour quoi, « d’office », les moines auraient pour vocation d’être des conservatoires linguistiques (et musicaux)…. Et par là se couper complètement d'une réalité liturgique vécue dans des conditions tout à fait autres dans  les paroisses et le monde ! Non pas. Comme nous le démontre avec brio Dom Debout, l’usage du latin à la messe correspond à une expérience spirituelle : le latin, come langue liturgique choisie, puisqu’elle n’a plus l’exclusive,

« remplit un service de guide, d’humble témoin, de présence fraternelle, comme celle d’un frère aîné, à côté de la célébration en langue vernaculaire. En retour, par la prise de conscience de l’extraordinaire diffraction de l’euchologie latine dans les multiples langues modernes, la célébration en latin se retrouve comme une « heureuse mère au milieu de ses fils, matrem filiorum laetantem » (Ps 112), une mère qui mérite bien qu’on la « nomme en premier lieu, dans la communion de toute l’Eglise ».   

 

La communion (avec l’Eglise de Rome et l’essence de son rite), la continuité (dans une herméneutique du même nom !), et l’universalité (géographique et culturelle) : voilà ce qui donne à la liturgie latine sa véritable pertinence. Dom Debout évacue la question de cette langue comme « préservation du mystère », qui est souvent invoqué comme (souvent seul) argument à son profit dans certains milieux, en s’appuyant même parfois sur Dom Guéranger. Dom Debout comme spécialiste des Institutions Liturgiques , dénonce tout ce qu’il y a d’excessif dans cette vision des choses. Au contraire, il montre que justement, le grand abbé de Solesmes a toujours cherché à faire connaître et comprendre les textes liturgiques aux gens. L’Année Liturgique est justement une preuve éclatante que, pour l’initiateur du Mouvement Liturgique qui a justement débouché sur la Constitution Sacrosanctum Concilium de Vatican II, le texte liturgique doit être considéré comme une éducation au mystère, et non comme une façon de dissimuler ce dernier.

La célébration en latin ne cache pas le mystère, mais en permet plutôt une approche spécifique, une intelligence peut-être plus lumineuse. En effet le fonds euchologique du Missel romain est pour l’essentiel latin. La célébration en latin permet donc, pourrait-on dire, un « accès direct » à l’expression liturgique du rite romain dans sa langue originale et typique. Dans la célébration en langue vernaculaire, aussi fidèle que se veuille la traduction, il y aura toujours un écart, une distance par rapport au texte de référence. Dans la célébration rn latin, on accède à la source elle-même de la liturgie romaine dans la langue qui l’a élaborée. C’est donc l’occasion d’une révélation spécifique de ce que le texte liturgique du dit mystère.

Nous souscrivons entièrement à l’expérience décrite par le P. Debout : le latin à la messe est en effet une invitation à recevoir plus qu’à saisir le mystère. Et c’est exactement le sens même des paroles de la consécration eucharistique : accipite et manducate, accipite et bibite. La mise à distance de ce qui est célébré, puis l’irruption dans l’intimité de chacun par la communion sacramentelle donne ainsi une dynamique, un mouvement inattendu à la liturgie eucharistique. Comme le soulignent tous ceux qui ont eu contact avec la prière en latin, l’usage d’une autre langue que celle qui est utilisée tous les jours, de façon banale, permet de se resituer y compris physiquement et d’entrer de plain pied dans la réalité du mystère : c’est une sortie de soi, un recentrage concret sur la personne du Christ, et qui est cohérent dans un contexte liturgique au même titre que d’autres signes habituellement acceptés sans difficulté : c’est un calice qui est utilisé, par un verre, fut il en cristal, une patène, pas une assiette, une chasuble, pas un complet veston…

L’histoire de la prière est pure, secrète et simple, c’est le Seigneur qui choisit ses mots. Comprendre tout ne m’intéresse pas ; comprendre, connaître le Seigneur à travers certains mots qu’il donne ainsi, c’est comme ça que le latin est un domaine réservé au Seigneur. Cette vie là existe aussi « en Français ». (…) il faut prendre le temps de comprendre ; il faut laisser l’expérience de la liturgie éclairer ces mots d’un sens qui n’a jamais fini de se révéler, car il vient de Dieu. C’est exactement dans la ligne de ce qu’écrit Paul De Clerck cité plus haut : « La liturgie n’est pas d’abord un objet à comprendre intellectuellement, une chose à saisir pour en faire le tour ou la démonter, mais bien une source, donneuse de sens. »

Le latin donc, obstacle formel à la prière vraie et à la contemplation ? Rien n’est moins sûr ! Et l’exemple même d’une expérience liturgique ô combien intense de ce monastère qui ne manque pas de vocations mérite justement qu’on se demande si tout cela n’est pas tout simplement valable aussi pour nos paroisses, moyennant « formation, pédagogie et patience », qui est de toutes les façons, le lot de toute expérience liturgique.

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