Retour sur le péché originel (Ier dimanche de Carême)

Il est de plus en plus courant de lire dans des publications catholiques, et pas des plus farfelues, que l’Eglise n’a plus la même notion du péché originel que jadis et que « évidemment », on a admis que ce n’était pas un évènement survenu au début de l’humanité qui avait plongé tous les hommes dans le malheur, mais que c’était une façon de dire la condition fragile de l’humanité, sans doute renforcée et aggravée par la faute de chacun d’entre nous, mais d’abord liée à ce qu’on appelle notre « finitude ». Bref, on avait enfin compris qu’il ne fallait pas prendre comme de l’histoire ce qui n’était qu’une réflexion sur la condition humaine.

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Je ne sais pas très bien à quoi on perçoit cette mutation. Quand je lis le Catéchisme de l’Eglise catholique (n° 397 et suivants), quand je parcours le Catéchisme des évêques de France (n° 117 et suiv.), je ne vois pas que la doctrine ait substantiellement changé. Et d’ailleurs que voudrait dire ce changement ? Quelle crédibilité pourrais-je accorder à une Eglise qui notoirement a enseigné l’inverse pendant des siècles et qui se mettrait soudainement à modifier sa doctrine ? Le Saint Esprit qui s’était mis en vacance pendant tout ce temps aurait enfin visité les croyants ? Qu’on ne m’objecte pas la terre qui tourne autour du  soleil ou l’évolution des espèces, l’Eglise dans sa doctrine officielle n’avait jamais sérieusement pris position sur ces sujets, même si les représentations communes allaient spontanément dans un sens préscientifique qu’il a fallu à un certain moment contester. Ce n’est pas le cas de l’affirmation du Péché Originel, qui n’a jamais rien eu d’évident et que l’Eglise a dû inculquer laborieusement (Concile de Carthage en 418, Concile d’Orange en 529, Concile de Trente en 1546). Si elle s’est trompé sur ce point, elle s’est trompé sur d’autres, elle n’est plus la Maîtresse de Vérité (Mater et Magistra, comme dit le Bienheureux Pape Jean XXIII) à laquelle j’ai adhéré en devenant catholique.

 

De plus, l’idée que le péché originel pourrait vouloir dire ce qu’on prétend (une donnée de nature) va juste au rebours de ce que nous disent les textes bibliques, ceux-là précisément que l’Eglise nous donne à méditer en ce premier dimanche de Carême. Prenons les chapitres 2-3 de la Genèse. Tout l’art du narrateur, toute la finesse du propos, est de nous montrer le mal comme « advenu » et non inscrit dans les gênes de l’homme. Certes, il y a un serpent dont on ne nous dit pas pourquoi il est mauvais et comment il l’est devenu, mais à part cela tout le récit s’inscrit dans une nature humaine et cosmique qui est innocente, le commandement de Dieu est salutaire, son projet est heureux et paisible, il progresse par étapes : les yeux ouverts sur la nature, la rencontre de l’homme et de la femme, certes chaque pas est risqué mais il débouche à chaque fois sur un élargissement de l’horizon et de l’expérience humaine, il y a un saut de plus qui aurait pu ouvrir l’homme à une communion plus intense avec Dieu, s’il avait accepté d’attendre l’heure choisie par lui pour recevoir le fruit de la connaissance du Bien et du Mal, mais voilà que s’insinuent absurdement le soupçon, la défiance, la convoitise, la désobéissance et le projet se casse … au moins provisoirement. Là où nous sommes naturellement tentés de remonter de la panne au défaut de l’installation, la Genèse nous montre le surgissement inexplicable du mal dans l’innocence du monde et de l’homme. Et c’est là qu’on veut réintroduire une donnée de nature en retirant toute historicité au péché des origines, rejoignant ainsi les mythes prébibliques qui faisaient du mal une réalité héritée du monde divin.

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Saint Paul a jeté les bases de la réflexion sur le péché originel en méditant tout simplement sur l’acte sauveur du Christ. S’il peut exister un lien entre notre « justice » retrouvée et l’obéissance du Christ sur la Croix, c’est que, quelque part, nous ne recommençons pas chacun le destin de l’humanité : nous pouvons hériter d’un acte d’amour qui n’est pas le nôtre, nous pouvons bénéficier de ce qui a été posé par une liberté en un temps et en un lieu, et ceci lui fournit la clef qui permet de déchiffrer l’envers de l’aventure humaine : « de même que la faute commise par un seul…, de même l’accomplissement de la justice par un seul… »

 

Le péché originel est une vérité exigente et difficile, mais c’est probablement, comme l’a vu Blaise Pascal, la lumière la plus forte jamais portée sur la condition humaine, ne la laissons pas perdre.

 

Michel GITTON

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