Retour au temps « Per annum »

Le temps « per annum » ou « dans l’année » est appelé aussi « ordinaire », c’est-à-dire que la prière de l’Église se remet en ordre à compter du lundi qui suit la célébration du Baptême du Seigneur. Cette période liturgique entre le temps de Noël et le Carême est assez particulière, dans le sens où le prochain temps liturgique est assez proche (le Carême) mais la couleur liturgique retourne en vert, les formulaires liturgiques les plus proche du Carême en fonction de la date de Pâques sont célébrés soit dans le froid de l’hiver soit dans la renaissance du printemps… Ce qui il faut bien le constater… Peut troubler ! L’usage ancien d’un temps de la septuagésime corrigeait à merveille ce problème : il n’était pas (et n’est toujours pas dans la forme extraordinaire du rite romain) un « temps de préparation au temps de préparation » à Pâques. Il exprime merveilleusement bien le passage progressif d’une contemplation de la crèche – avec l’étape charnière du 2 février (Présentation au Temple, moment où l’on changera l’antienne mariale Alma Redemptoris en Ave Regina Caelorum ) – jusqu’au sommet de la Passion. En bref, il est légitime, mais apparemment plus vraiment légal. Quelques signes forts le caractérisaient : le passage au violet ainsi l’abandon de l’alléluia, avec même le marqueur spécial de cet abandon qui consistait à chanter le Ite Missa Est et le Benedicamus Domino suivi du double alléluia, comme à Pâques (et son octave).

Bref, vous comprenez bien que cela vaut la peine, même en avec la forme ordinaire, de marquer un peu – a minima, le temps de la septuagésime, c’est-à-dire la 7ème semaine avant Pâques. Et bien : nous venons de voir que la réforme de la réforme n’est pas morte, http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/on-lattendait-depuis-plusieurs-mois/ donc cela valait la peine de militer un tout petit peu pour ce qui est probablement une faute de goût du calendrier romain d’après la réforme liturgique. Bien sûr ce n’est peut être pas la seule :

http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/pentecote-une-ou-plusieurs/

http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/pentecote-loctave-supreme/

En attendant que tout cela évolue dans le bon sens, un réflexion sur les cycles liturgiques :

La liturgie, célébration et transmission de la vérité historique du salut.

L’année liturgique dans ses deux grands cycles, est avant tout la mise en exergue d’événements historiques qu’elle actualise.

Dans le cycle de Pâques, avec la semaine sainte puis l’octave pascal, la liturgie nous fait revivre, heure par heure, chacun des événements dramatiques de la passion et de la résurrection du Christ. Dans le chant solennel de la passion selon S. Jean par trois diacres le vendredi saint, nous relevons des détails toponymiques et chronologiques précis. Dans la semaine sainte, les rites l’Église actualisent l’entrée du Christ à Jérusalem, les palmes à la main ; le lavement des pieds des apôtres et la table de la cène le jeudi saint ; les Ténèbres de Son agonie au jardin des Oliviers ; les détails de Sa passion et de Sa mort le vendredi saint. Le samedi saint, c’est auprès du tombeau que l’Église veille, avec Marie, brisée mais confiante dans la certitude de foi de la résurrection, et révèle la signification du Sabbat d’Israël, avant la Vigile pascale au cœur de la nuit, où elle conduit les catéchumènes de la mort à la vie dans la fontaine du baptême. Dans le répons bref du temps pascal, l’Église reprend dans sa prière les mots de l’apôtre Pierre définissant au Cénacle le premier dogme chrétien, sans lequel notre foi est vaine : Le Seigneur est vraiment ressuscité. Et ce premier acte magistériel pétrinien est corroboré dans la liturgie par le témoignage historique des disciples d’Emmaüs : et il est apparu à Simon. La liturgie est la servante de l’histoire du salut ; elle transmet dans une fraîche authenticité les fondements avérés de la foi de l’Église.

Le Cycle liturgique de la nativité : une école de recherche d’un Dieu historiquement présent et agissant dans notre monde.

L’heureuse réforme de la semaine sainte a largement fait pénétrer dans la piété des croyants la célébration solennelle du Mystère pascal. Mais dans l’autre cycle, celui de Noël, le chrétien pénètre d’une autre façon dans la Foi grâce à la relation étroite des célébrations avec les saisons et le cosmos.

Au solstice d’hiver qui marque la nativité du Christ, correspond le solstice d’été, dans la nuit du 24 juin, ; la liturgie place la nativité de Jean-Baptiste au cœur de la nuit au moment où la lumière de chaque journée commence à diminuer ; il faut que Jean diminue, afin que le Christ grandisse, tout comme les jours introduits par le solstice d’hiver le 24 décembre : Noël est par excellence une fête de lumière comme le rappelle l’antienne d’entrée de la messe de l’Aurore : Lux fulgebit. A ce cycle liturgique solaire, il faut rattacher la fête de l’Annonciation (9 mois avant Noël, le 25 mars) et celle de la Visitation – qui célèbre la rencontre du précurseur et du rédempteur dans le sein maternel le 31 mai, c’est à dire au 9ème mois de grossesse d’Elisabeth et au 3ème de la Vierge. Nous sommes émerveillés par ces récits si incarnés, mais en même temps si mystiques et si emprunts d’une expérience réelle une authenticité historique ! Cette proximité avec l’aspect le plus prosaïque de notre quotidien a consacré pendant des siècles l’attachement de la piété populaire. La noël d’été du 24 juin fut autrefois une célébration majeure de la liturgie papale en sa cathédrale S. Jean (baptiste) de Latran. Dans l’antiquité tardive, ce fut une fête triple : célébration de vigiles populaires à trois nocturnes, avec les fameux feux de la S. Jean, messe d’aurore, messe du jour.

Dans notre siècle où on insiste sur l’écologie, combien notre prière gagnerait à être affermie par l’ancrage dans ce cycle liturgique saisonnier ! On continue pourtant à reprocher à l’Église d’avoir christianisé des fêtes païennes. Or, dès l’époque apostolique, l’Église connaît la valeur d’un culte dont l’essence est d’être justement profondément ordinaire, c’est à dire en conformité avec l’ordre des choses voulu par Dieu, et dont les religions préchrétiennes avaient parfois une intuition : Vatican II parle ainsi des semences de verbe contenues dans les cultes païens. Par la prière liturgique, l’événement historique passé et unique du salut est commémoré mais rendu proche dans notre quotidien, si bien que celui qui cherche Dieu, Le trouve, blotti dans l’instant présent, étroitement uni à l’ordinaire de nos vies. C’est pour cela que les textes liturgiques utilisent le présent d’actualisation. Bien plus, les Hodie – aujourd’hui – des antiennes du Magnificat, que l’on rencontre le jour de Noël :

Aujourd’hui, le Christ est né; aujourd’hui, le Sauveur est apparu; aujourd’hui sur la terre, chantent les anges,

ne sont pas des exceptions dans les formulaires liturgiques ; ils sont plutôt par excellence la règle de la composition du propre des grandes célébrations ; à l’Epiphanie, l’Eglise reprend cet Hodie trois fois dans l’antienne du Magnificat, pour insister sur une réalité historique non pas unique, mais triple, que la liturgie célèbre en un seul et même mystère :

Aujourd’hui, l’étoile des mages les conduit à la crèche, aujourd’hui lors des noces, l’eau est changée en vin, aujourd’hui le Christ voulut être baptisé par Jean, pour notre salut.

Alors que la dévotion populaire commémore la visite des mages, cette antienne rappelle que le 6 janvier célèbre les trois théophanies, manifestations historiques de la divinité du Christ. Dans une concision et une beauté que rehausse la mélodie, le mystère chrétien est actualisé et transmis.

L’action présente et actuelle du Dieu transcendant, célébrée par la liturgie

Au 6 janvier répond une autre fête : le 6 août, exactement 7 mois après : la Transfiguration, qui elle aussi célèbre la manifestation divine du Christ. L’Occident n’a malheureusement pas donné à cette fête l’éclat qu’elle a en Orient, où elle a rang de premier ordre, alors qu’elle n’est que « fête du Seigneur » dans notre liturgie romaine. En nous mettant à l’école orientale, nous saurions sans doute purifier notre perception par trop naturaliste des interventions actives de Dieu dans notre histoire passée et présente. Car la manifestation glorieuse au Thabor n’est plus seulement gratuite, comme à la Crèche, à Cana, ou au Jourdain, mais pédagogique. Elle s’adresse aux trois apôtres, à l’heure où le Christ se prépare à monter à Jérusalem pour y subir Sa passion et y mériter notre rédemption. Dieu s’engage historiquement dans le drame de l’homme, en manifestant Sa transcendance tout en allant, dans le même mouvement, au bout des conséquences de Son incarnation.

La liturgie en son entier est la transfiguration de notre vie terrestre, que le Christ, en visitant Son peuple, a restauré dans sa dignité et sa grandeur. Cette présence divine agissante se perpétue dans la liturgie à partir de l’événement passé jusqu’à aujourd’hui, par les sacrements, qui sont autant de rencontres avec le Christ. C’est pourquoi la liturgie ne manque jamais de proclamer le contexte historique de la Révélation. Le chant solennel du martyrologe de Noël établit ainsi l’ensemble des informations historiques disponibles concernant les événements proches et lointains de la naissance du sauveur. Et ce récit historique, chanté ordinairement peu avant minuit, lors de la célébration de Noël le 24 décembre, a un pendant théologique, dans lequel il prend sa signification de foi : le chant diaconal de l’Exsultet de la nuit pascale, qui désigne la nuit même que nous célébrons : haec nox est – c’est cette nuit même et rappelle dans le même présent d’actualisation l’inextricable union du cosmos, des réalités invisibles et visibles dans la louange ininterrompue qu’ils adressent au créateur.


Il enveloppe ensuite, dans une sublime mélodie – qui est celle de la préface romaine, que Mozart lui même aurait voulu composer ! – l’évocation de l’ensemble de l’économie du salut, de la faute originelle – dans son fondement historique – à l’avènement du 8ème jour qui ne finit jamais, tout comme la flamme du cierge pascal que l’on n’éteindra pas. « Heureuse faute qui nous valut un tel rédempteur ! »

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