Regards sur la spiritualité du chant grégorien

Force est de constater que de nombreuses questions fusent à chaque fois qu'on parle de chant grégorien, que des passions se déchaînent, que des luttes intestines resurgissent pour que les uns ou les autres soient le/les premiers à êtres vus comme les gardiens de la Tradition plus que millénaire de ce chant, dont certaines de ses origines trouvent leurs racines bien avant le moyen-âge. Mais à chaque fois que se développe une polémique sur le latin, sur la nécessité de respecter des textes officiels, ou que de viles diatribes s'écrivent sur les positions de tel ou tel autre Cardinal de la Curie, il manque toujours quelque chose comme si l'on n'avait pas voulu creuser le sujet de la spiritualité du chant grégorien, comme si l'on considérait que ce n'est qu'un élément de décorum nécessaire à l'accomplissement du Saint Sacrifice de la Messe ou même pour certains que je ne citerais pas un simple objet de concert. Là encore, il nous faut définir ce qu'est le chant grégorien pour bien comprendre de quoi il s'agit. Dire qu'il s'agit d'un objet de concert, un simple objet de plaisir, c'est omettre que le chant grégorien est à la fois enseignement, prière et vie et qu'il est en lui même un lieu théologique puisqu'il dégage du texte chanté une signification propre, une lecture des Ecritures et des Pères faites par la tradition de l'Eglise. C'est omettre aussi qu'il existe une véritable spiritualité de la liturgie, liturgie, un mot dont nous tenterons de donner une définition à titre de conclusion.

Que faut-il entendre tout d'abord par chant grégorien ? Il n'est pas lieu de faire de distinction ici entre les différents genres musicaux de la monodie liturgique latine: chant grégorien à proprement parler, chant ambrosien, chant mozarabe etc… Il faut considérer le chant des plus petites pièces aux pièces des plus mélismatique en passant par toutes les couches les plus tardives y compris les hymnes ou certaines pièces propres car toutes les explications que j'entend fournir ici s'appliquent à la diversité des éléments qui composent le répertoire. Deux raisons pour cela: d'abord, les musicologues donnant leur avis sur la question ne font pas de différence entre les répertoires du chant-vieux romain et du chant grégorien puisqu'il y a bien un air de famille, des traits communs qui les composent, ensuite, parce que le chant grégorien n'a rien de commun avec la polyphonie ou la symphonie. C'est une catégorie à part de la musique religieuse. Malheureusement, ceci ne nous donne pas encore de définition du chant grégorien. De leur côté, les Pères du IIème Concile du Vatican nous en donnent une en reconnaissant qu'il s'agit du : "chant propre de la liturgie romaine" – Const. de Sacra Liturgia. art 116. Autrement dit pour nous, il s'agit du chant de l'Eglise et ce chant de l'Eglise est avant tout un chant sacré. Il l'est bien évidemment parce qu'il est au service de Dieu et que son objet, son but ultime est la louange de Dieu en présence de la cour céleste. "In conspectu angelorum psallam tibi" Reg. SB Cap XIX – Je te chanterai en présence des anges.

Comme le souligne J.Porte dans son Encyclopédie des musiques sacrées, p18: "Toute musique prétend au sacré, si on la considère comme moyen de connaissance, et non comme cause de plaisir". Et c'est bien cette ouverture de l'intelligence au message spirituel que le chant grégorien véhicule qu'il nous faut reconnaître. Que ce soit dans l'histoire où il exista toujours une musique sacrée plus ou moins détachée du profane (dont l'irrépréhensible envie d'envahir le sacré est un thème bien connu dans la musique) ou dans le présent où l'on ressent les aspects cultuels et culturels du chant grégorien, l'humain est définitivement inséparable du divin. Si le chant grégorien est d'abord un enseignement "c'est en raison de son union au mot latin et à l'idée que celui-ci exprime" comme nous le rappelle Dom Hourlier dans son ouvrage Entretiens sur la spiritualité du chant grégorien – Edit. Solesmes. En grégorien, le texte prime toujours sur la musique et bien souvent le mot a été choisi en fonction de son aptitude a être chanté, de sa musicalité propre. On peut bien sûr prendre un dictionnaire pour analyser mot à mot les pièces du répertoire, le mot Magnificat prend une dimension au delà du littéraire quand on se rend compte qu'il s'agit des paroles prononcées par la Très Sainte Vierge Marie, les quelques mots de l'Introït "Ad te levavi animam meam" Vers toi j'élève mon âme nous transportent bien au delà des réalités sémantiques. L'idée présente sublime la musique et la musique vient traduire le texte. Même pour celui qui ne connait pas le latin, même pour celui qui n'y entend rien, le chant grégorien permet lorsque l'on est pleine quiétude non seulement d'intérioriser presque matériellement l'expression littérale mais aussi d'en pénétrer plus avant l'esprit de la lettre (cf. Sainte Thérèse d'Avila). Et l'intériorisation nous permet alors de garder en mémoire l'immense profondeur du message spirituel. "Le chant grégorien est donc l'enseignement parfait et "dans le message qu'il présente et dans sa force de pénétration en l'âme" (cf. Dom Hourlier – Entretiens…).
Il semble aussi important de rappeler que le chant est également une prière répondant aux besoins les plus intimes des chrétiens. Elle est portée par la meilleure des musiques qui soit pour nourrir l'âme. Elle est comme accrochée à la voûte céleste par une technique pourtant difficile mais des notes si simples. Trop de chants aujourd'hui comportent en eux une grande part de médiocrité, de nombreuses compositions ont en elles cette fausseté qui caractérise notre époque. Mais l'on ne prie pas sur de la fausseté et de la médiocrité. Le chant grégorien porte quant à lui cette beauté dont on ne se lasse jamais. Il supporte la répétition du chant des Kyriale, il offre une prière toujours neuve grâce au caractère cyclique de la liturgie. Et cette prière est la prière publique de l'Eglise, elle procure l'union à Dieu. Bref, le grégorien est comme l'oraison faite musique, il emporte l'âme vers le ciel.
Le chant grégorien est également une vie. Les réflexions déjà énoncées ci-dessous nous l'indiquent. Il aide à être homme parce qu'il est profondémment humain. Il est un élément intrinsèque de la liturgie. Il est liturgique lui même. Pour certains il conduit a une autre vie, une vie religieuse ou sacerdotale. Combien d'entre nous ont été touché au plus profond du coeur par l'office ? Combien ont été brulés d'humanité par ce chant et tournés aussitôt vers la vérité qu'il contient ? La vérité ne trompe jamais, soyons en sûrs. Le chant grégorien unit l'âme et imprime sur le caractère et la sensibilité une marque profonde: la finalité de l'union à Dieu. Qui dit vie chrétienne dit forcément vie Divine. Il n'est certes pas un sacrement agissant en lui même mais bien comme le reconnaît aujourd'hui l'Eglise l'un des sacramentaux agissant ex opere operantis ecclesiae. Dans l'Introït Resurrexi "ce qui est chanté ne peut être dit. Il s'agit de bien plus que d'une ornementation des paroles du Christ. En les disant avec l'Eglise, nous les vivons vraiment avec lui". Le chant grégorien est vie. N'en doutons pas.

Nous pourrions retenir deux définitions au sujet de la liturgie. La première d'entre elles pourrait être le culte public que l'Eglise rend à Dieu. Et la seconde la louange que le Verbe Incarné rend à son Père. Incarnation, Eglise, liturgie sont solidaires comme l'indiquent ces deux définitions. Ce qui importe, comme nous le rapporte Maurice Zundel c'est qu': "On n'exprimera jamais Dieu et que l'important et de le laisser Se dire dans les abîmes du silence où son Verbe est engendré. C'est pourquoi la psalmodie écoute plus encore qu'elle ne chante. (…) La psalmodie est dans le sens le plus élevé du mot une musique spirituelle, une musique intérieure, humaine et divine tout ensemble, une action inséparable au fond de l'Eucharistie: un sacrement par lequel s'accomplit la prière du Christ en l'Eglise, pour la gloire du Père et le salut du monde". Voilà ce qu'est le fond de la liturgie.

Synthèse sur la spiritualité du chant grégorien préparée et appuyée à partir des écrits de Dom Hourlier o.s.b (+ en 1984), Solesmes.

Laisser un commentaire