Race choisie ? (Vème dimanche de Pâques)

 

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as faciles à entendre, ces mots de l’Apôtre Pierre « vous êtes la race choisie », le mot « race » a des relents désagréables, mais en plus : « choisie » ! Comme si Dieu avait ses préférés ! Pour le premier Pape de l’histoire, c’était déjà une drôle de façon d’interpeller les premiers chrétiens, pour la plupart issus du paganisme, que de transférer sur eux une appellation qui désignait le Peuple élu, c’est-à-dire Israël.

 

Il est étrange à nos oreilles égalitaires d’entendre dire que Dieu ait choisi quelqu’un, apôtre, roi ou prêtre, de préférence à d’autres, pour lui confier une mission particulière. Et pourtant, c’est bien ainsi que la Bible nous présente le Dieu qui n’a pas peur de s’appeler lui-même « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » (Exode 3,6). Son universalité n’est pas en cause : « en toi seront bénies toutes les races de la terre » (Genèse 12,3), mais cela veut dire que Dieu rejoint l’histoire des hommes à partir d’un point particulier, d’où il rayonne sur l’ensemble de l’humanité. C’est cette alliance particulière, relation privilégiée et personnelle, qu’il étend ensuite à d’autres, de proche en proche. Pour celui qui est ainsi « élu », l’honneur de devenir l’instrument de Dieu se double d’une terrible responsabilité, la charge de laisser transparaître dans sa pauvre vie l’exigence de l’Eternel. Ce qui est vrai d’un individu peut l’être d’un peuple : Dieu a choisi réellement Israël à travers Abraham et ce peuple est à jamais marqué de ce choix, pour le meilleur comme pour le pire. A jamais Dieu a voulu se lier avec le destin d’un groupe humain qui traverse l’histoire porteuse de traits distinctifs, la marque brûlante de l’Unique.

 

On comprend que la philosophie de ce monde, surtout avec ce qu’on appelle les Lumières, ait rejeté l’élection d’un peuple, qu’elle jugeait comme une prétention insupportable. La raison est égale pour tous et l’Etre Suprême ne fait pas de différence, car il est cantonné dans son ciel et nous laisse gérer les affaires de la terre. Le refus du mystère d’Israël a abouti à la forme pathologique d’une volonté d’élimination avec le nazisme. Mais il connaît aujourd’hui d’autres résurgences notamment à travers l’Islam, qui, niant toute possibilité pour Dieu de se lier à l’histoire concrète des hommes, conteste violemment la particularité définitive d’Israël et lui interdit toute visibilité.

 

Or cette référence à l’« élection » est passée au christianisme, pas moyen de le nier : saint Pierre veut nous dire que les promesses de Dieu en direction de tout homme se réalisent aujourd’hui à travers un Peuple concret, l’Eglise catholique, repérable elle aussi dans l’histoire et dont les circonstances actuelles nous font mieux mesurer le visage à la fois charismatique et institutionnel. Bien sûr, il y a une différence de taille avec Israël, c’est que l’Eglise a vocation missionnaire, son rôle n’est pas seulement d’attestation (de l’unicité divine, de la dignité de l’homme créé à l’image de Dieu, etc…), mais c’est une tâche de diffusion de la foi en la Bonne Nouvelle. Cette tâche la définit complètement ; à vrai dire, elle n’existe même que pour cela, faire connaître le salut et le faire advenir par la conversion des cœurs, le baptême et la vie chrétienne. Car le salut de l’homme n’est pas tant son admission ultime dans le bonheur éternel où Dieu l’attend (et dont on peut imaginer qu’elle doit être généreusement accordée aux hommes de bonne volonté), c’est bien plutôt la rencontre ici et maintenant de Jésus Ressuscité. Là s’accomplit le salut, lorsqu’en réponse à l’initiative de Dieu, se lève un acte de liberté, la réponse de foi à l’annonce de l’Evangile (cf. Romains 10,8-18).

 

Nous sommes donc investis de la plus haute responsabilité. Le privilège, si c’en est un, se double là encore d’une exigence redoutable. Nation sainte, race choisie, sacerdoce royal, derrière ces mots magnifiques, se cache l’appel à la fidélité jusqu’au bout à ce qui nous a été transmis, même si c’est en contradiction avec ce monde. Et surtout nous sommes comptables de la lumière qui nous a été confiée sans mérite aucun de notre part. Nous ne la garderons, nous n’en serons nous-mêmes illuminés, qu’à condition de la transmettre. Sinon la lumière ira plus loin, mais sans nous. Dieu peut en effet, « avec les pierres du chemin faire naître des enfants à Abraham » (Matthieu 3,9).

 

 

 Michel GITTON

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