Quand le président égyptien reprend la pensée de Benoît XVI

Alors que toute la France se rassemble autour du slogan « Je suis Charlie », peut être est-ce le moment voulu pour placer notre réflexion non pas au niveau émotif, mais au niveau rationnel, notamment en ce qui concerne les relations entre Chrétiens et Musulmans. Voici ce qu’on pouvait lire sur les réseaux sociaux récemment :

« Je vais pleurer toute la journée mais je m’en fous. Je vais peut être marcher avec des gens que je ne respecte pas mais je m’en fous. Je vais marcher parce que je refuse d’avoir peur pour mes idées. Je vais marcher parce que je suis athée et que je respecte ceux qui croient parce qu’AUCUNE RELIGION NE DIT « tue pour tes idées » Je vais marcher parce que Charlie ne me faisait pas toujours marrer mais que personne ne doit mourir pour cela. »

Aucune religion ne dit « tue pour tes idées » ? En est on entièrement sûr ? Ce n’est pas ce que dit le président égyptien, Al Sissi. Car concomitamment avec les attentats de ces derniers jours c’est l’Islam tout entier qui semble évoluer, comme en témoigne les étonnantes déclarations du président Al Sissi à l’université Al Azhar d’une part (Al Azhar est rappelons-le l’autorité théologique la plus importante du sunnisme), et d’autre part auprès des chrétiens coptes lors de la messe de minuit de Noël. Le président égyptien Al Sissi dans ces discours reprend quasiment mot pour mot l’argumentaire de Benoît XVI lors des vœux en 2006 à la curie romaine, au moment où à la suite de sa visite à Istanbul, il approfondit ce qu’il avait exposé lors de son discours de Ratisbonne. Évidemment ce discours a été très peu médiatisé en Occident, tout simplement parce qu’il ne cadre pas avec l’idée que « toutes les religions sont pour la paix » ou au contraire (mais en fait c’est exactement la même idée » « toutes les religions sont violentes ». La réalité est bien plus complexe. En réalité, il y a probablement un lien entre religion et violence. Mais ce lien n’est ni systématique ni universel. C’est à dire que certaines religions prônent la violence. Mais le fait religieux de façon générale n’est pas de façon systématique responsable de la violence.


Dans un discours prononcé à Al-Azhar le 28 décembre, le président égyptien Abd Al-Fattah Al-Sissi appelle à lutter contre l’idéologie extrémiste et déclare : « Nous devons révolutionner notre religion. » Prônant« un discours religieux en accord avec son temps », Al-Sissi affirme que « la nation islamique est déchirée et détruite » par l’extrémisme. Il s’adresse directement au grand cheikh d’Al-Azah en ces termes : « Le monde entier attend de vous entendre ». Extraits :


Abd Al-Fattah Al-Sissi : Nous avons parlé plus tôt de l’importance du discours religieux, et je voudrais répéter que nous ne faisons pas assez concernant le véritable discours religieux. Le problème n’a jamais été notre foi. Il est peut-être lié à l’idéologie, une idéologie que nous sanctifions.

Je parle d’un discours religieux en accord avec son temps.

[…]

Je m’adresse aux érudits religieux et prédicateurs. Nous devons considérer longuement et froidement la situation actuelle. Je l’ai déjà dit plusieurs fois par le passé. Nous devons considérer longuement et froidement la situation dans laquelle nous nous trouvons. Il est inconcevable qu’en raison de l’idéologie que nous sanctifions, notre nation dans son ensemble soit source de préoccupations, de danger, de tueries et de destruction dans le monde entier. Il est inconcevable que cette idéologie… Je ne parle pas de « religion » mais d’ « idéologie » – l’ensemble des idées et des textes que nous avons sanctifiés au cours des siècles, à tel point que les contester est devenu très difficile. On en est arrivé au point que [cette idéologie] est devenue hostile au monde entier. Peut-on imaginer qu’ 1,6 milliard [de musulmans] tuent une population mondiale de 7 milliards pour pouvoir vivre [entre eux] ? C’est impensable.

Je prononce ces mots ici, à Al-Azhar, devant des prédicateurs et des érudits. Puisse Allah être témoin au Jour du Jugement de la sincérité de vos intentions, concernant ce que je vous dis aujourd’hui. Vous ne pouvez y voir clair en étant enfermés [dans cette idéologie]. Vous devez en émerger pour voir les choses de l’extérieur, pour vous rapprocher d’une idéologie réellement éclairée. Vous devez vous y opposer avec détermination.

[…]

Je le répète : Nous devons révolutionner notre religion.

 

Benoît XVI, discours de décembre 2006 lors des vœux à la Curie :

Dans un dialogue à intensifier avec l’Islam, nous devrons garder à l’esprit le fait que le monde musulman se trouve aujourd’hui avec une grande urgence face à une tâche très semblable à celle qui fut imposée aux chrétiens à partir du siècle des Lumières et à laquelle le Concile Vatican II a apporté des solutions concrètes pour l’Église catholique au terme d’une longue et difficile recherche. Il s’agit de l’attitude que la communauté des fidèles doit adopter face aux convictions et aux exigences qui s’affirment dans la philosophie des Lumières. D’une part, nous devons nous opposer à la dictature de la raison positiviste, qui exclut Dieu de la vie de la communauté et de l’organisation publique, privant ainsi l’homme de ses critères spécifiques de mesure. D’autre part, il est nécessaire d’accueillir les véritables conquêtes de la philosophie des Lumières, les droits de l’homme et en particulier la liberté de la foi et de son exercice, en y reconnaissant les éléments essentiels également pour l’authenticité de la religion. De même que dans la communauté chrétienne, il y a eu une longue recherche sur la juste place de la foi face à ces convictions – une recherche qui ne sera certainement jamais conclue de façon définitive – ainsi, le monde musulman également, avec sa tradition propre, se trouve face au grand devoir de trouver les solutions adaptées à cet égard. Le contenu du dialogue entre chrétiens et musulmans consistera en ce moment en particulier à se rencontrer dans cet engagement en vue de trouver les solutions appropriées. Nous chrétiens, nous sentons solidaires de tous ceux qui, précisément sur la base de leur conviction religieuse de musulmans, s’engagent contre la violence et pour l’harmonie entre foi et religion, entre religion et liberté. Dans ce sens, les deux dialogues dont j’ai parlé s’interpénètrent.


Mais ce n’est pas tout. Le président égyptien Al Sissi s’est également rendu à la cathédrale copte pour Noël , à l’occasion d’une visite historique. Il y a fait un discours improvisé dont voici la traduction qui reprend de façon surprenante une fois de plus la pensée de Benoît XVI ; jugez par vous-même :

Je voulais vous dire une chose que l’Égypte tout au long des millénaires a enseigné l’humanité et a enseigné la civilisation au monde entier. Et je veux vous dire que le monde attend de l’Égypte, en ces jours présents et les conditions dans lesquelles nous sommes (acclamations soutenues) – et nous aussi on vous aime, assurément. Je vous remercie (des acclamations). Sa Sainteté va se fâcher (de ces longueurs ; rires) ! Merci beaucoup (pour la longue ovation) – laissez-moi vous dire qu’il est très important que le monde entier nous voit. Il est très important que le monde entier nous voit, nous les Égyptiens. Si vous remarquez, je ne dis jamais que le mot « égyptiens ». Il n’est pas permis de dire autre chose : nous les « Égyptiens ». Personne ne doit dire « tu es Égyptien, lequel ? (de quelle confession) ». Écoutez, nous sommes en train de dessiner pour le monde entier en ce moment (les lignes d’) un sens, et nous ouvrons une fenêtre d’espérance vraie pour les gens. Je dis que l’Égypte a enseigné durant des milliers d’années la civilisation et l’humanité (dans le sens d’humanisme) au monde. Aujourd’hui, nous sommes là afin d’affirmer que nous sommes capables une seconde fois d’enseigner l’humanité et d’enseigner la civilité, une seconde fois à l’humanité, et de se diffuser d’ici, d’Égypte. C’est pour cela, il est nécessaire de dire que nous sommes tous « Égyptiens », oui les « Égyptiens », oui une seule main. Je voudrais vous dire que nous allons – à la grâce de Dieu – reconstruire notre pays ensemble, on va s’épauler, et on va s’aimer. On va s’estimer comme il se doit, sérieusement, sincèrement, pour que les gens voient. 


Mais de quel enseignement parle le président Al Sissi ? Le monde entier, la civilisation auraient ils une dette si forte que cela envers l’Égypte ? Et bien oui, et cette apport de l’Égypte au monde entier, c’est le pape Benoît XVI qui en a parlé à Ratisbonne, toujours en 2006, en des termes qui consonnent et qui détaillent les éléments cités plus haut lors de son discours à la Curie de décembre 2006. Admirons la profondeur de la pensée de ce passage particulier, qui est le passage clef de la pensée de Benoît XVI sur l’Islam, dans lequel il reconnaît la « dette égyptienne » et il conclut par une ouverture sur la question liturgique (nous n’oublions pas que nous sommes sur un site traitant de liturgie …)

(…) l’empereur explique minutieusement pourquoi la diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison. Elle est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l’âme. « Dieu ne prend pas plaisir au sang, dit-il, et ne pas agir selon la raison (‘σύν λόγω’) est contraire à la nature de Dieu. La foi est fruit de l’âme, non pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi doit être capable de parler et de penser de façon juste et non pas de recourir à la violence et à la menace… Pour convaincre une âme douée de raison, on n’a pas besoin de son bras, ni d’objets pour frapper, ni d’aucun autre moyen qui menace quelqu’un de mort… ».

L’affirmation décisive de cette argumentation contre la conversion par la force dit : « Ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu ». L’éditeur du texte, Théodore Khoury, commente à ce sujet: « Pour l’empereur, byzantin nourri de philosophie grecque, cette affirmation est évidente. Pour la doctrine musulmane, au contraire, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, fût-ce celle qui consiste à être raisonnable ». Khoury cite à ce propos un travail du célèbre islamologue français R. Arnaldez, qui note que Ibn Hazm va jusqu’à expliquer que Dieu n’est pas même tenu par sa propre parole et que rien ne l’oblige à nous révéler la vérité. Si tel était son vouloir, l’homme devrait être idolâtre.

À partir de là, pour la compréhension de Dieu et du même coup pour la réalisation concrète de la religion, apparaît un dilemme qui constitue un défi très immédiat. Est-ce seulement grec de penser qu’agir de façon contraire à la raison est en contradiction avec la nature de Dieu, ou cela vaut-il toujours et en soi ? Je pense que, sur ce point, la concordance parfaite, entre ce qui est grec, dans le meilleur sens du terme, et la foi en Dieu, fondée sur la Bible, devient manifeste. En référence au premier verset de la Genèse, premier verset de toute la Bible, Jean a ouvert le prologue de son évangile par ces mots : « Au commencement était le λογος ». C’est exactement le mot employé par l’empereur. Dieu agit « σύν λόγω », avec logos. Logos désigne à la fois la raison et la parole – une raison qui est créatrice et capable de se communiquer, mais justement comme raison. Jean nous a ainsi fait don de la parole ultime de la notion biblique de Dieu, la parole par laquelle tous les chemins souvent difficiles et tortueux de la foi biblique parviennent à leur but et trouvent leur synthèse. Au commencement était le Logos et le Logos est Dieu, nous dit l’Évangéliste. La rencontre du message biblique et de la pensée grecque n’était pas le fait du hasard. La vision de saint Paul, à qui les chemins vers l’Asie se fermaient et qui ensuite vit un Macédonien lui apparaître et qui l’entendit l’appeler : « Passe en Macédoine et viens à notre secours » (cf. Ac 16, 6-10) – cette vision peut être interprétée comme un condensé du rapprochement, porté par une nécessité intrinsèque, entre la foi biblique et le questionnement grec.

En fait, ce mouvement de rapprochement mutuel était à l’œuvre depuis longtemps. Déjà, le nom mystérieux de Dieu lors de l’épisode du buisson ardent, qui distingue Dieu des divinités aux noms multiples et qui énonce simplement à son sujet le « Je suis », son être, est une contestation du mythe, qui trouve une analogie interne dans la tentative socratique de surmonter et de dépasser le mythe. Le processus engagé au buisson ardent parvient à une nouvelle maturité, au cœur de l’Ancien Testament, pendant l’Exil, où le Dieu d’Israël, désormais sans pays et sans culte, se proclame le Dieu du ciel et de la terre et se présente dans une formule qui prolonge celle du buisson : « Je suis celui qui suis ». Avec cette nouvelle reconnaissance de Dieu s’opère, de proche en proche, une sorte de philosophie des Lumières, qui s’exprime de façon drastique dans la satire des divinités, qui ne seraient que des fabrications humaines (cf. Ps 115). C’est ainsi que la foi biblique, à l’époque hellénistique et malgré la rigueur de son opposition aux souverains grecs qui voulaient imposer par la force l’assimilation à leur mode de vie grec et au culte de leurs divinités, alla de l’intérieur à la rencontre de la pensée grecque en ce qu’elle avait de meilleur pour établir un contact mutuel, qui s’est ensuite réalisé dans la littérature sapientielle plus tardive. Nous savons aujourd’hui que la traduction grecque de l’Ancien Testament faite à Alexandrie – la Septante – est plus qu’une simple traduction du texte hébreu (à apprécier peut-être de façon pas très positive).
Elle est un témoin textuel indépendant et une avancée importante de l’histoire de la Révélation. Cette rencontre s’est réalisée d’une manière qui a eu une importance décisive pour la naissance et la diffusion du christianisme. Fondamentalement, il s’agit d’une rencontre entre la foi et la raison, entre l’authentique philosophie des Lumières et la religion. À partir de l’essence de la foi chrétienne et, en même temps, de la nature de la pensée grecque, qui avait fusionné avec la foi, Manuel II a pu vraiment dire : ne pas agir « avec le Logos » est en contradiction avec la nature de Dieu.

Pour être honnête, il faut noter ici que, à la fin du Moyen Âge, se sont développées, dans la théologie, des tendances qui ont fait éclater cette synthèse entre l’esprit grec et l’esprit chrétien. Face à ce qu’on appelle l’intellectualisme augustinien et thomiste, commença avec Duns Scot la théorie du volontarisme qui, dans ses développements ultérieurs, a conduit à dire que nous ne connaîtrions de Dieu que sa voluntas ordinata. Au-delà d’elle, il y aurait la liberté de Dieu, en vertu de laquelle il aurait aussi pu créer et faire le contraire de tout ce qu’il a fait. Ici se dessinent des positions qui peuvent être rapprochées de celles d’Ibn Hazm et tendre vers l’image d’un Dieu arbitraire, qui n’est pas non plus lié à la vérité ni au bien. La transcendance et l’altérité de Dieu sont placées si haut que même notre raison et notre sens du vrai et du bien ne sont plus un véritable miroir de Dieu, dont les possibilités abyssales, derrière ses décisions effectives, demeurent pour nous éternellement inaccessibles et cachées. À l’opposé, la foi de l’Église s’en est toujours tenue à la conviction qu’entre Dieu et nous, entre son esprit créateur éternel et notre raison créée, existe une réelle analogie, dans laquelle – comme le dit le IVe Concile du Latran, en 1215 – les dissimilitudes sont infiniment plus grandes que les similitudes, mais sans supprimer l’analogie et son langage. Dieu ne devient pas plus divin si nous le repoussons loin de nous dans un pur et impénétrable volontarisme, mais le Dieu véritablement divin est le Dieu qui s’est montré comme Logos et qui, comme Logos, a agi pour nous avec amour. Assurément, comme le dit Paul, l’amour « surpasse » la connaissance et il est capable de saisir plus que la seule pensée (cf. Ep 3, 19), mais il reste néanmoins l’amour du Dieu-Logos, ce pourquoi le culte chrétien est, comme le dit encore Paul, « λογική λατρεία », un culte qui est en harmonie avec la Parole éternelle et notre raison (cf. Rm 12, 1).

 

Sur l’ensemble de ces sujets, essentiels pour bien comprendre – sans échauffement émotif – ce que nous vivions en ce moment même à la suite des attentats, on pourra également relire le discours récent de Benoît XVI à l’université urbanienne : http://www.scholasaintmaur.net/benoit-xvi-a-luniversite-pontificale-urbanienne/

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