Pourquoi nous ne proposons pas sur nos pages la liturgie dite de Saint Pie V ?

Le Motu Proprio, une libération ? 

Plusieurs personnes m’ont demandé récemment pourquoi, sur les pages de notre site web, nous ne proposons pas la liturgie préconciliaire, dite « de Saint Pie V »… Il est vrai que nous sommes grégorianistes, et nous apprécions la liturgie en latin. Et que le Saint Père s’est prononcé le 7 juillet dernier de façon non équivoque sur la liturgie préconciliaire. Qu’attendons-nous, donc, pour participer à l’application de « Summorum Pontificum », à l’heure même où de nombreuses initiatives dans les diocèses, vi052014_1600_Sriespcialc6.jpgsent à instaurer de façon régulière des célébrations liturgiques utilisant les livres de ce que l’on doit appeler désormais la « Forme Extraordinaire du Rite roMain » (FERM) ?

Nous serions en effet probablement d’un grand secours dans beaucoup de ces endroits, où l’un des grands défis est justement de réussir à chanter l’ensemble du propre et du kyriale en chant grégorien. Et d’ailleurs, la véritable dénomination de l’ordo romain de 1962, nous disent certains n’est elle pas justement la « messe grégorienne » ? Bien plus, comme me le disait un prêtre il y a quelque temps : « le chant grégorien vous amènera tôt ou tard à préférer la liturgie de Saint Pie V ». Et puis il y a plein d’autres raisons… Nos curés de paroisses, pas spécialement « tradis » ou attachés à la FERM auront probablement tendance à renvoyer les amateurs de latin et de grégorien dans les lieux de culte où sont célébrés cette « forme extraordinaire », maintenant qu’elle est « libérée », ou du moins « libéralisée ». Et puis, lorsqu’on lit Madiran, et d’autres personnes de sa « sensibilité  », il apparaît que dans leur opinion, l’interprétation de la « stratégie » romaine en ce qui concerne la liturgie post 7/7/2007 est sans ambigüité : il semble bien que les deux formes de la liturgie romaine, l’une « ordinaire » et l’autre « extraordinaire » n’ont pas la même valeur. Et à en croire les tenants de cette « sensibilité », c’est évidemment la « forme extraordinaire » qui aurait une valeur plus grande.

 La « cause » de la « tradition » liturgique

Nous n’avons jamais été habitués, à la Schola Saint Maur, à travailler pour une « cause », ou à appliquer en « militants » les directives de tel ou tel « leader d’opinion », ou parti fut il prestigieux ou célèbre. Or, le fait que le Saint Père souhaite laisser aux curés eux-mêmes la responsabilité de célébrer, pour des groupes stables qui le demandent, la liturgie d’avant le Concile – car c’est bien ça le contenu du texte de « Summorum Pontificum » – ne nous donne aucune raison de changer les tenants et les aboutissants de notre action. Notre action se situe en faveur du rite romain et de son chant propre qu’est le grégorien. Elle ne concerne pas spécialement la « forme extraordinaire » du même rite, qui, comme le rappelle justement le même Motu Proprio est une forme « extraordinaire ». Extraordinaire ? C’est-à-dire plus beau, plus formidable, plus saint ? Non pas. Extraordinaire dans le vocabulaire ecclésiastique, c’est « ce qui sort de l’ordinaire », c’est-à-dire de l’essence des choses. Il y a ainsi des ministres « ordinaires » de la Sainte Communion (dans le rite romain, ce sont le prêtre et le diacre qui de façon « naturelle » distribuent l’Eucharistie aux fidèles). Il y a aussi des ministres « extraordinaires », qui sont députés « exceptionnellement » à une tâche « naturellement » dévolue à d’autres. Or, nous avons toujours œuvré à montrer que le chant grégorien doit être ce qu’il est, c’est-à-dire justement non pas seulement l’expression « normale » du chant de l’Église romaine (en faisant référence à un argument juridique) mais bien en vérité le chant « naturel » dans le rite romain. Donc nous ne voyons pas de raisons de changer notre ligne directrice générale, bien au contraire… Le Motu proprio Summorum Pontificum désigne même la dernière édition du missel romain promulguée par Jean-Paul II (editio typica tertia de 2002) comme le summum de la dignité et de l’harmonie (1) retrouvée par le rite romain. Il n’y a aucun doute, donc, dans l’intention du Saint Père : il fallait que cet édifice liturgique apparaisse « de nouveau » dans la splendeur et sa dignité. Le mot « de nouveau » se réfère à tout le mouvement liturgique initié au XIX° par dom Guéranger et qui dans les textes romains continue de s’enrichir par les éditions typiques du missel romain, et en particulier de sa dernière édition typique de 2002, qui est nommément citée dans le Motu proprio…  Le texte du Motu Proprio lui-même s’inscrit donc clairement en faux contre l’interprétation que voudrait en faire un Jean Madiran. Ne « prenons donc pas nos désirs pour des réalités« . Cela ne nous empêche d’ailleurs nullement, avec le P. Gitton, de nous « réjouir de l’indult« .

 Le Motu Proprio ne parle ni de la « messe en latin » ni du chant grégorien

Parce que l’on remarquera une chose : dans le texte du Motu proprio, à aucun moment ne sont mentionnés les mots « chant grégorien ». Et plus encore : l’adjectif « latin » n’est associé en tant qu’épithète qu’aux mots « liturgie » ou « rite ». On sait bien que parler de « rites latins », c’est désigner une « famille rituelle » dont la langue n’est justement pas exclusivement le latin. L’évangile à Rome, est ainsi chanté à la fois en latin et en grec, par exemple, et ce « depuis toujours ». Donc, le Motu proprio ne parle ni de la langue latine à la Messe, ni du chant grégorien. Il faut bien le constater…. Nous avons lu attentivement ce texte, et nous sommes bien obligés de tirer la conclusion suivante : à part en des circonstances exceptionnelles (c’est-à-dire « extraordinaires »), le motu proprio « Summorum Pontificum » …. ne nous concerne pas !

Par contre, un autre texte du pape, qui s’exprime en reprenant la volonté d’évêques du monde entier réunis en synode sur l’eucharistie, est extrêmement explicite sur ces questions : le pape, en reprenant les suggestions d’évêques du monde entier (ce n’est donc pas lui qui par « sensibilité personnelle » s’exprime de façon « nostalgico passéiste » – dit explicitement qu’il souhaite promouvoir partout et en particulier dans les paroisses la messe en latin et en chant grégorien, dans l’exhortation apostolique post-synodale Sacramentum Caritatis, en particulier au n°62 : « Nous demandons à tous les futurs prêtres, dès le temps du séminaire, de se former à comprendre et à célébrer la Sainte Messe en latin, à employer les textes en latin et à utiliser le chant grégorien ; aucun effort ne devra être négligé en ce qui concerne les fidèles eux mêmes, pour qu’ils sachent l’ensemble des prières communes en latin et qu’en même temps ils connaissent les parties de la liturgie qui doivent être chantées en chant grégorien. »(2) Le vrai « retour de la messe en latin », ce n’est donc pas Summorum Pontificum, mais Sacramentum Caritatis… Il serait effectivement intéressant que les choses soient donc bien comprises à tous les niveaux, des cardinaux aux curés, et des journalistes aux simples fidèles… Il faut d’ailleurs insister sur la très grande autorité de cette exhortation apostolique post synodale, qui est au même niveau « magistériel » qu’une encyclique. reste donc à prendre à notre compte ce que le pape, unis aux évêques du monde entier, demande de façon non seulement tout à fait hardie mais également tout à fait explicite….

L’alliance curieuse des « tradis » et des « propros » contre la Messe de Benoît XVI

Ce ne sera pas facile : toutes les forces « lobbyistiques » semblent s’accorder sur un seul point : polariser au maximum les deux formes – légitimes – du rite romain, alors même que l’idée de notre pape, qui est un véritable liturgiste, c’est justement de voir les deux formes se féconder mutuellement…. Un double danger : d’un côté les farandoles (« créativité, abus, mauvais goût, absence de transcendance) , de l’autre les falbalas (célébrants guindés, dentelles, ornements et musique du XVIII° siècle). Analysons la cause de cela ; ceux qui ont « tiré » les premiers, à n’en pas douter, ce sont les progressistes des années 1950, qui ont commencé les « messes dialoguées » en français dès avant le Concile, le tout au nom du mouvement liturgique ou plutôt de son dévoiement notamment allemand et teinté de marxisme dans l’après guerre. Ce fut aussi l’obsession de certains clercs de vouloir oublier ou faire oublier tout sens sacré (d’où le massacre dans les années 1970 du mobilier de chœur, des bancs de communion, mais aussi et surtout du chant grégorien et de la langue latine pour la prière). A cette polarisation excessive en a répondu une autre : celle du mouvement rattaché à Mgr Lefebvre, qui a mis cette catastrophe liturgique sur le dos du Concile Vatican II, alors que Vatican II lui même n’a rien demandé de tel.

Lorsqu’on voit les textes officiels du magistère, on a au contraire très clairement le signe de la volonté de voir la messe en langue latine, le chant grégorien et même la célébration ad orientem maintenue. Cela arrange bien d’ailleurs un certain nombre de « tradis », même aujourd’hui, de voir les catholiques « conciliaires » ou réputés tels se vautrer dans l’abus liturgique (au pire) ou dans les fautes de goût (au mieux). Car cela renforce leur discours et crédibilise leur combat (dont d’ailleurs toutes les idées ne sont pas fausses, loin s’en faut). On a ainsi un commun accord entre les branches les plus ultra des « tradis » et des « progressistes » sur l’interprétation à donner à certains textes, soit de Rome, soit de l’épiscopat français : on regardera ainsi avec intérêt l’article (toujours) polémique de Madiran dans Présent , qui nous explique qu’en fin de compte, l’ordonnance de l’épiscopat français du 12 novembre 1969 interdisait par exemple complètement le latin à la Messe (y compris avec l’ordo de Paul VI). C’est évidemment n’importe quoi. La seule chose que ce monsieur cherche à faire, c’est de polariser au maximum des deux formes du rite romain, afin de faire croire que sa « sensibilité » est la seule traditionnelle, la forme ordinaire du rite romain ne pouvant l’être… Il annonce d’ailleurs son programme à la fin de l’article. Non content de sa « victoire » du 7 juillet 2007 – le motu proprio Summorum Pontificum – il souhaite exploiter la brèche en faisant condamner la « nouvelle messe ». D’autres personnes (ou plutôt les mêmes, en fait) par exemple prétendent que l’ordo de Paul VI avait pour but de supprimer à la fois le latin et la célébration dite (improprement) « dos au peuple ». En réalité, il serait impossible, selon certains, critiquer l’ordo actuel sans mettre en valeur l’ordo ancien, ni critiquer l’ordo ancien sans mettre en valeur l’ordo actuel. Or, il pourrait y avoir une troisième voie, celle de l’intelligence et de la pensée, constructive : plutôt que de se battre sur un millésime du Missale romanum, on pourrait par la réflexion, faire avancer la perception de ce qu’est le rite romain dans son essence. c’est ce que font des gens comme Uwe Michael Lang, par exemple, avec son essai sur l’orientation, ou Aidan Nichols, avec son « regard sur la liturgie et la modernité ». C’est la piste ouverte par le RP Bouyer en son temps. C’est simplement l’idée que la tradition liturgique s’enrichit et s’approfondit. c’est ce que rappelle le pape dans Summorum Pontificum… Mais au lieu de cela, le débat se bloque en France sur des questions qui sont plus idéologiques que théologiques ou historiques, et les « tradis » en cela sont responsables d’autant de dégâts, au bout du compte que les « propros »…

La polarisation entre les deux formes du rite romain : une catastrophe.

Résultat des courses, de polarisations en polémiques, d’enchérissements en disputes, et de prises d’assaut d’églises paroissiales en condamnations, il est politiquement incorrect aujourd’hui de prétendre prier en latin… A part à Taizé. Mais à qui profite le crime ? Aux tradis ? En se faisant petit à petit « propriétaires » d’une expression de la prière qui les réduit à un microcosme souvent teinté d’idéologie et d’enfermement politico-sociologique ? Aux progressistes ? En se coupant tellement de la pulsation de la prière de l’Église qu’ils réduisent leurs « liturgies » à des autocélébrations ternes (dans le meilleur des cas) ou gluantes (dans le pire scénario) ? Pas à l’Église, en tout cas, qui s’est vue amputée dans un certain nombre de pays de la langue commune du rite romain, pour des raisons qui sont toutes plus mauvaises les unes que les autres. Toutes les grandes religions ont leur langue sacrée. Les Juifs ont l’Hébreu, les Musulmans l’Arabe, les Hindous le Sanscrit, etc… Il est assez naturel de prier, c’est à dire de s’adresser à Dieu, en n’utilisant pas la langue de tous les jours, tout comme on n’utilise (normalement !) pas à la messe une vaisselle commune (un calice, ce n’est pas un verre – même en cristal -, et une patène, ce n’est pas une assiette – même en porcelaine de Limoges). Question de manifestation de la transcendance. Même le Christ procédait ainsi : « Eli, eli, lemma sabaktani !« . Et il n’a pas été compris des auditeurs. Peu importe… Il ne s’adressait pas à eux. C’est pourquoi nous ne pouvons pas être d’accord avec la thèse de certains « tradis » qui disent : « la messe de S. Pie V en Français, oui. La Messe de Paul VI en Latin, non. » Cela jette une suspicion plus que désagréable sur la messe que célèbre le souverain pontife lui même… Et cela décrédibilise la fonction liturgique et universelle du latin. Ce sont d’ailleurs les mêmes « tradis » ou « progressistes » qui ne voient pas forcément de différences notables entre une messe de S. Pie V et une messe de Paul VI en latin « dos au peuple » ou plutôt ad orientem…. Dans les deux cas, pour ces gens, la messe ordo 2002 en latin, c’est condamnable. « Traditionnalistes » et « progressistes » d’accord sur les questions de liturgie… On croit rêver. Méfions-nous de l’opinion de gens qui tirent des arguments éculés de l’éditorial d’un « quotidien ayant le sens de la conjugaison  » pour s’y conformer immédiatement, de façon totalement grégaire… Pour sortir de la crise liturgique, il va pourtant falloir commencer par penser par soi-même.

Vers la dédramatisation et la fin des affrontements.

Le vrai débat, la vraie question de fond n’est pas le millésime de l’ordo. Les journalistes, aussi peu informés ou manipulés qu’ils soient ne s’y trompent pas, en fait ; ce qui frappe l’imagination, qui gène la « foule », c’est en réalité la langue latine. On a parlé de « retour de la messe en latin » improprement au moment de la promulagation de Sacramentum Caritatis, et de façon plus forte (et encore plus improprement) au mois de juillet pour Summorum Pontificum. Ce fut impropre, mais cela a eu le mérite d’identifier la vraie question : le latin dans la liturgie romaine, c’est cela qui importe, et finalement, pas tellement autre chose. Imaginons donc tout simplement de pouvoir sans idéologie aucune, –  comme le demande Sacramentum Caritatis, – utiliser largement le latin à la Messe, et aussi pourquoi pas la « forme catholique » de la liturgie romaine (c’est à dire orientation, ornements, encens, clochette soutanes etc), sans aucun état d’âme ni a priori. Tout simplement faire ce que demande le pape. Faire comme lui, dans sa chapelle privée, tous les matins, toujours « dos au peuple », le plus souvent en latin, et de façon systématique avec l’ordo de 2002. Il faudra pour cela « couper le sifflet » à tous ceux qui souhaitent l’empêcher. Et curieusement, comme démontré ci dessus, ce n’est pas toujours ceux qu’on croit qui y sont opposés…

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(1)

Ioannes Paulus II, tertiam editionem typicam Missalis Romani recognovit. Sic Romani Pontifices operati sunt ut «hoc quasi aedificium liturgicum […] rursus, dignitate splendidum et concinnitate» appareret[4].

Jean-Paul II reconnut la troisième édition typique du Missel romain. Ainsi, les Pontifes romains se sont employés à ce que « cet édifice liturgique, pour ainsi dire, […] apparaisse de nouveau dans la splendeur de sa dignité et de son harmonie »[4].

(2) 62. (…) In universum petimus ut futuri sacerdotes, inde a Seminarii tempore, ad Sanctam Missam Latine intellegendam et celebrandam nec non ad Latinos textus usurpandos et cantum Gregorianum adhibendum instituantur; neque neglegatur copia ipsis fidelibus facienda ut notiores in lingua Latina preces ac pariter quarundam liturgiae partium in cantu Gregoriano cantus cognoscant.

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