Peut-on être Saint sans connaitre le Christ ?

Peut-on être saint sans connaître le Christ ? Cette question est fondamentale car sa réponse nous enseigne d’abord sur nos propres possibilités à devenir des saints et elle nous indique ensuite quelle attitude nous devons avoir vis-à-vis des gens qui ne connaissent pas le Christ.

 

Il nous faut apporter des précisions sur les personnes que nous considérons. Seuls ceux  qui ne connaissent pas le Christ au moment de leur mort, sont le sujet de ce propos. Car pour celui qui n’est pas encore mort, il a encore la possibilité d’être évangélisé durant le temps qu’il lui reste à vivre sur la terre. Dans le cas où il le sera effectivement, cette question ne le concerne pas. Dans le cas contraire, il meurt sans connaître le Christ. Cela concerne aussi bien ceux qui ont vécu depuis l’incarnation du Christ et qui n’ont pas reçu l’évangile que ceux qui ont vécu avant l’incarnation et n’ont donc pas pu recevoir l’évangile.

La réponse à cette question nécessite au préalable de savoir précisément ce que l’on appelle un saint. Ensuite de savoir comment on peut le devenir. Enfin de savoir si les moyens pour le devenir sont accessibles à ceux qui ne connaissent pas le Christ.

Qu’appelle-t-on un saint ? Nous trouvons des éléments de réponse dans la liturgie de la fête de la Toussaint. La collecte exalte « la sainteté de tous les élus » et l’intercession pour nous auprès de Dieu de cette foule. Le texte de l’offertoire prévu par le graduel nous dit que « les âmes des justes sont dans la main de Dieu ». Puis la préface précise le sens de la fête : «  nous fêtons aujourd’hui la cité du ciel, notre mère la Jérusalem d’en haut » car «  c’est là que nos frères les saints […] chantent sans fin ta louange ». Nous pouvons donc déjà dire que la foule des saints est auprès de Dieu, car sinon comment pourraient-ils intercéder pour nous auprès de lui. Le chant de l’offertoire le confirme. La préface nous dit qu’ils sont dans la Jérusalem céleste, qui est la capitale du royaume des Cieux, où, comme le rappelle saint Augustin dans la Cité de Dieu, Dieu habitera parmi les hommes. C’est donc que les saints sont les hommes qui ont été sauvés et sont donc entrés dans la vie éternelle auprès de Dieu.

 

La question de la sainteté nous amène donc à considérer celle du salut. Rappelons brièvement les origines du salut pour tout homme : Le péché originel, librement contracté, a coupé le « lien profond » qui existait entre le Créateur et Adam et Eve et avec eux l’ensemble de leur descendance, l’humanité (Cf. CEC 374 sq.). Cette faute a introduit la mort dans la création et l’a corrompue, elle a constituée l’humanité pécheresse. Or le péché éloigne de Dieu, car il met à mal le lien entre l’homme et son Créateur. Pour entrer dans la pleine communion avec Dieu, chaque homme doit donc être libéré du péché. C’est-à-dire sauvé. Or Dieu n’a pas abandonné l’Homme au pouvoir de la mort. Il a promis ce salut à Adam (Gn 3,15) et par les prophètes il s’est fait connaître des hommes et leur à fait connaître son dessein de salut.

Les origines du salut de l’homme nous amène à préciser le moyen par lequel l’homme est sauvé. L’Eglise enseigne que seul Dieu peut nous sauver du péché. Il a envoyé son Fils Jésus Christ pour nous sauver du péché et de la mort. C’est seulement par le sacrifice du Christ que nous pouvons être sauvé. Mais, si le salut est proposé par Dieu à tout homme par le sacrifice de son fils, il ne peut être effectif personnellement que si nous l’acceptons, que si nous mettons effectivement notre espérance en Dieu. L’exultet au début de la veillée pascale est toute entière une catéchèse sur le salut offert par Dieu à l’homme par le sacrifice de son Fils Jésus-Christ. En effet on y chante : « C'est lui [Jésus-Christ] qui a remis pour nous au Père éternel le prix de la dette encourue par Adam; c'est lui qui répandit son sang par amour pour effacer la condamnation du premier péché ».  Un  peu plus loin nous pouvons y entendre : « C'est maintenant la nuit qui arrache au monde corrompu, aveuglé par le mal, ceux qui, aujourd'hui et dans tout l'univers, ont mis leur foi dans le Christ : Nuit qui les rend à la grâce et leur ouvre la communion des saints. » Dans ces deux passages nous avons l’affirmation de deux éléments absolument essentiels du salut : C’est par le Christ et uniquement par lui que nous pouvons être sauvés et seuls ceux qui ont mis, de manière authentique, leur foi dans le Seigneur  peuvent être sauvés.

 

Au terme de cette courte réflexion sur la sainteté et le salut nous arrivons à la conclusion que seul le Christ sauve, et que cette œuvre de salut ne peut bénéficier qu’à ceux qui ont mis authentiquement leur foi en Lui et donc conforment leurs actions au Christ. Ainsi nous pouvons penser avoir répondu à la question du salut de ceux qui ne connaissent pas le Christ, ils ne pourraient être sauvés, car ils n’auraient pas mis leur foi dans le Christ.

 

 

Cependant cette réponse me parait prématurée. En effet comment quelqu’un qui n’a jamais entendu parlé du Christ en vérité peut-il mettre sa foi dans le Christ ? La miséricorde de Dieu, pourtant infinie, ne toucherait pas ceux qui, sans faute de leur part, ne connaissent pas en vérité Jésus-Christ ? De plus l’affirmation de Saint Paul : « Lui qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Tm 2,4)» nous incite à approfondir cette question.

Compte tenu de ce que nous avons déjà énoncé, nous devons donc explorer les possibilités de salut pour ceux qui ne connaissent pas le Christ. Tout d’abord, nous pouvons affirmer que, s’ils ont la possibilité d’être sauvé, cela ne peut se faire que par le Christ. En effet le sacrifice du Christ est un sacrifice unique donné pour les péchés de tous les hommes.

 

Le Christ étant l’unique rédempteur et sauveur, nous nous devons d’approfondir le lien qu’il peut avoir, ou non, avec les personnes qui ne le connaissent pas. C’est Saint Thomas d’Aquin qui nous éclaire sur ce point. Dans la Somme Théologique (III 8,3) il répond  à la question suivante : Le Christ est-il la tête de tous les hommes ? En effet, la réponse à cette question, s’il elle n’est pas tout à fait celle qui nous préoccupe, nous donnera des éléments de réponse importants.

Saint Thomas considère le fait que le Christ est la tête du corps mystique que forme l’Eglise. Il énonce d’abord les arguments d’une réponse négative. L’argument d’objection qui nous intéresse le plus est celui concernant les « infidèles ». Ceux concernant les chrétiens impurs ou les prophètes juifs sont instructifs mais secondaires dans la réponse que nous cherchons. Elle dit la chose suivante : la tête n’a de rapport qu’avec le corps, l’Eglise étant ce corps et les « infidèles » n’en faisant pas partie le Christ ne peut être leur tête.

Ensuite il donne les arguments d’une réponse positive. Son argumentation s’appuie sur la phrase de Saint Paul (1 Tm 4, 10) : «  Il est le sauveur de tous les hommes et spécialement des fidèles ». Puis sur celle de Saint Jean (1 Jn  2,2) : « Il est lui-même victime de propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais pour ceux du monde entier ». Il en tire la conséquence  suivante : « sauver les hommes […] revient au Christ parce que précisément il est tête. Le Christ est donc la tête de tous les hommes ».

Il donne ensuite une explication qui permet de répondre à chacune des objections. Il base sa réponse sur l’argument suivant : le corps mystique de l’Eglise est différent d’un corps naturel. Alors que les membres du corps naturel existent en même temps, les membres du corps mystiques n’y sont pas tenus, ils peuvent aussi différer entre eux par leur nature. Ceci l’amène à distinguer dans les membres du corps mystique, ceux qui le sont en acte et ceux qui le sont en puissance. Parmi ces membres en puissances certains ne le deviendront jamais en acte ; les autres le deviendront « en acte à un moment donné selon trois degrés: par la foi, par la charité en cette vie, et enfin par la béatitude de la patrie céleste ».

Ceci lui permet d’affirmer que le Christ est la tête de tous les hommes à des degrés divers. Il en distingue cinq. Ceux qui nous intéressent ici sont les deux derniers concernant les « infidèles » : « Il est la tête […] de ceux qui lui sont unis en puissance mais qui, dans les desseins de la prédestination divine, le seront un jour en acte; il est la tête de ceux qui lui sont unis en puissance et ne le seront jamais en acte […]. Ceux-ci, quand ils quittent cette vie, cessent entièrement d'être membres du Christ, car ils ne sont plus en puissance à lui être unis. »

Nous avons donc notre réponse quand au lien du Christ avec ceux qui ne le connaissent pas. Ceux-ci sont membres en puissance du corps mystique du Christ. Et nous pouvons même aller un peu plus loin. Pour qu’ils soient sauvés, il faut qu’ils en deviennent membres en acte. Ils ont pour cela comme moyen la foi, la charité, en cette vie, et enfin la béatitude de la patrie céleste.

 

Il nous faut donc maintenant savoir si quelqu’un qui ne connaît pas le Christ à sa mort peut effectivement devenir saint. Et donc examiner chacun des moyens dont il dispose pour accéder au salut. Le catéchisme définit de la manière suivante les vertus de foi et de charité : «   La foi est la vertu théologale par laquelle nous croyons en Dieu et à tout ce qu'Il nous a dit et révélé, et que la Sainte Eglise nous propose à croire, parce qu'Il est la vérité même » (CEC 1814) et  « La charité est la vertu théologale par laquelle nous aimons Dieu par-dessus toute chose pour Lui-même, et notre prochain comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu » (CEC 1822). Il me parait donc difficile, a priori, pour quelqu’un qui ne connaît pas le Christ, et donc pas la Révélation, de faire preuve des vertus de foi et de charité.

Qu’en est-il de la béatitude de la patrie céleste ? Nous trouverons encore la réponse chez Saint Thomas (I-II 69,2), il s’interroge sur l’appartenance des béatitudes céleste à ce monde. Sa réponse est la suivante : « Ainsi donc, tout ce qui, dans les béatitudes, est présenté comme du mérite prépare ou dispose à la béatitude, soit achevée, soit commencée ». En quoi cela peut-il concerner quelqu’un qui ne connaît pas le Christ ? Quelqu’un qui, sans connaître le Christ, chercherait d’un cœur sincère Dieu et s’efforcerait d’agir suivant la loi naturelle telle que sa conscience la lui dicte, ne serait-il pas concerné par cette béatitude ? Et ainsi ne pourrait-il pas être sauvé ?

Ceci nous pousse à reconsidérer les deux premiers moyens, la foi et la charité. En effet il y a des personnes qui sans connaître le Christ peuvent faire preuve de foi. Certes celle-ci est partielle et incomplète. Un israélite qui ne connaît pas le Christ mais qui croit en la révélation de la Torah fait preuve de la vertu de foi. De même quelqu’un qui ne connaît pas le Christ peut faire preuve de charité, au sens théologale du terme, dans une recherche authentique de Dieu et l’accomplissement de la volonté de Dieu à travers ce que sa conscience lui en révèle. Bien sur pour chacun de ces trois moyens, ce n’est pas ses seuls mérites qui peuvent permettre de le sauver mais la grâce de Dieu, à l’œuvre dans tout homme, qui le guide vers le chemin de la foi pleine et entière, de la charité véritable et des béatitudes célestes.

 

Ainsi nous pouvons conclure la question de la possibilité de devenir saint sans connaître le Christ en affirmant que le salut, et donc la sainteté, leur est possible. Cela  ne signifie absolument pas qu’il leur est assuré. Cette réponse n’est pas différente pour les hommes qui ont vécus avant ou après le Christ.

La constitution dogmatique sur l’Eglise du deuxième Concile Œcuménique du Vatican, Lumen Gentium, permet de préciser cette réponse : « En effet, ceux qui, sans faute de leur part, ignorent l'Evangile du Christ et son Eglise, mais cherchent pourtant Dieu d'un coeur sincère et s'efforcent, sous l'influence de sa grâce, d'agir de façon à accomplir sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, ceux-là peuvent arriver au salut éternel. A ceux-là mêmes qui, sans qu’il y ait de leur faute, ne sont pas encore parvenus à une connaissance expresse de Dieu, mais travaillent, non sans la grâce divine, à avoir une vie droite, la divine Providence ne refuse pas les secours nécessaires à leur salut » (LG 16). Ce paragraphe se fini sur l’attitude de l’Eglise vis-à-vis de ces hommes et de leur salut : « C'est pourquoi l'Eglise […] met tout son soin à encourager et soutenir les missions ».

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