Pax vobis

Dans Présent, le 24 Novembre 2007, un journaliste, M. Benjamin Guillemaind, avait une réflexion intéressante sur l’enrichissement que peuvent s’apporter mutuellement, dans le sillage de Summorum Pontificum, les deux formes du rite romain, sur un sujet particulier, le « signo pacis » ou geste de paix.

On pourra renvoyer, pour traiter de cette question dans un premier temps, sur l’excellente réflexion du RP Combeau, op .

On pourra aussi essayer de creuser un petit peu tout ce qu’affirme M. Guillemaind, et tenter d’évaluer la pertinence de ses idées. Faisons donc l’exercice. Nos commentaires dont en rouge.

 


Article extrait du n° 6471 de Présent, du Samedi 24 novembre 2007

Le baiser de Paix

Parmi les gestes qui pourraient enrichir la messe de Paul VI pour dégager un sens plus sacré, figure le baiser de paix. Dans le rite tridentin, [je comprends qu’on use de cette appellation pour plus de commodité, mais il faut –encore une fois – rappeler qu’il n’y a pas de « rite tridentin », mais une forme préconciliaire, « extraordinaire » du rite romain] le prêtre transmet la paix aux seuls diacre et sous-diacre, ainsi qu’aux clercs qui sont dans le chœur. Après une salutation de la tête, elle se transmet par l’accolade dans un geste qui reflète le sacré. Cette pratique de la transmission de la paix s’opère avec encore plus de majesté dans le cadre monastique. Les fidèles, considérés comme de simples assistants en sont exclus.

L’intention d’inviter les fidèles à la paix dans la messe de Paul VI n’est pas sans intérêt. [effectivement] Ce geste de réconciliation répond a l’injonction du Christ : avant de manger mon corps, va te réconcilier avec ton frère. Mais dans la liturgie il suit le souhait qu’adresse le prêtre aux fidèles : « Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous. » C’est bien de la paix du Seigneur qu’il est question, et non d’une simple réconciliation d’homme à homme. Le fait que le baiser de paix parte du prêtre (en l’occurrence le Christ) donne au geste de transmission de proche en proche un sens symbolique beaucoup plus fort. C’est la paix du Seigneur qui se communique. Et la paix ne signifie-t-elle pas aussi la « tranquillité de l’ordre » ? Dans le rite de saint Pie V, les prières avant la communion sont explicites : «… Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. » [Cette phrase n’est pas spécifique à la liturgie d’avant le Concile : Le Missale romanum de 2002 la mentionne in extenso ! 126. Deinde sacerdos, manibus extensis, clara voce dicit:

Dómine Iesu Christe, qui dixísti Apóstolis tuis: Pacem relínquo vobis, pacem meam do vobis: ne respícias peccáta nostra,sed fidem Ecclésiæ tuæ; eámque secúndum voluntátem tuam pacificáre et coadunáre dignéris.]
Ce simple petit détail montre bien la plus grande richesse de la forme extraordinaire, [Et bien le problème, c’est que justement, il n’ya aucune différence sur ce point précis entre le missel de 1962 et celui de 2002… Donc la démonstration tombe à plat…] dont la forme ordinaire pourrait s’enrichir, en transformant la banale poignée de main, ou le bisou, que le prêtre invite les fidèles à se donner entre eux en un geste sacré [Même chose ; cherchons dans le missel romain actuel (editio typica tertia 2002) ce « bisou » :

Ritus pacis

82. Sequitur ritus pacis, quo Ecclesia pacem et unitatem pro se ipsa et universa hominum familia implorat et fideles ecclesialem communionem mutuamque caritatem sibi exprimunt, priusquam Sacramento communicent.

71 Conc. Œcum. Vat. II, Const. de sacra Liturgia, Sacrosanctum Concilium, n. 48; S. Congr. Rituum, Instr. Eucharisticum mysterium, diei 25 maii 1967, n. 12: A.A.S. 59 (1967) pp. 548-549.

72 Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. de sacra Liturgia, Sacrosanctum Concilium, n. 48; Decr. de Presbyterorum ministerio et vita, Presbyterorum ordinis, n. 5; S. Congr. Rituum, Instr. Eucharisticum mysterium, diei 25 maii 1967, n. 12: A.A.S. 59 (1967) pp. 548-549.

Ad ipsum signum pacis tradendæ quod attinet, modus a Conferentiis Episcoporum, secundum ingenium et mores populorum, statuatur. Convenit tamen ut unusquisque solummodo sibi propinquioribus sobrie pacem significet.

(…)

127. Sacerdos, ad populum conversus, extendens et iungens manus, subdit: Pax Dómini sit semper vobíscum. Populus respondet: Et cum spíritu tuo.

128. Deinde, pro opportunitate, diaconus, vel sacerdos, subiungit: Offérte vobis pacem. Et omnes, iuxta locorum consuetudines, pacem, communionem et caritatem sibi invicem significant; sacerdos pacem dat diacono vel ministro.

Nous sommes bien obligés de constater qu’il n’en est fait mention nulle part. Pas de bisou. Pas même de poignée de main ou quoi que ce soit… Je veux bien qu’on « enrichisse » l’ordo dit « de Paul VI » en supprimmant cela, mais en réalité, on ne peut pas supprimmer ce qui n’existe pas…!]. Certains – et j’en suis –  sont à juste titre hérissés quand arrive ce moment de la messe, où il faut congratuler ses voisins et voisines [Moi aussi, je suis « hérissé »… Pourtant, en regardant les rubriques du missel, on se rend compte qu’en fait, il n’ya aucune raison de congratuler qui que ce soit… Et qu’en plus ce geste peut être fait « pro opportunitate », c’est-à-dire qu’il n’a rien d’obligatoire. Cette monition « offerte vobis pacem » est non seulement optionnelle, mais en plus elle n’implique nullement que cela sous entende des effusions. L’habitude même de se serrer la main en disant « la paix du Christ » n’est même pas mentionnée La rubrique mentionne même qu’il faut que le geste soit sobre…]. C’est sympa, chacun l’exprime à sa façon, on s’embrasse même sur les joues : est-ce bien le lieu ? Ces embrassades et ces effusions font un peu désordre. [Elles font désordre, effectivement et évidemment. Elles ne sont d’ailleurs absolument pas prévues par le missel dit « de Paul VI »… Qui s’inscrit même en faux contre ces débordements. On est bien forcés de le constater en regardant les textes….]

La coutume occidentale a donné à la poignée de main – ou, plus chaleureusement, des deux mains – des significations diverses qui conviennent mieux à la vie civile : les accords commerciaux se scellaient autrefois d’une poignée de main. Les hindous ont une façon de se saluer qui reflète une sacralité plus grande. Ils joignent les mains et se saluent d’une inclinaison de la tête. C’est une attitude plus religieuse, qui conviendrait mieux à une liturgie. Les maronites ont adopté une formule qui mériterait examen. [Dans une annotation du missel, la Congrégation des rites précise (cf. plus haut) que les conférences épiscopales pourront adopter une façon de faire qui correspond à la culture. C’est exactement cela que mentionne le Missel actuel. Alors ? Evidemment si la CEF propose un geste d’una banalité affligeante (ce qui reste à prouver ?) ce n’est pas à l’ordo missae de 2002 qu’il faut en vouloir !] A la pratique traditionnelle du prêtre qui transmet aux clercs « la paix du Seigneur », ils ajoutent la transmission aux fidèles : un enfant de chœur va de rang en rang dans la nef donner le baiser de paix, en se prenant les avant-bras et en se donnant l’accolade de la tête. Les fidèles se le transmettent ensuite de proche en proche. Voilà, entre autres, une pratique qui rapprocherait les deux rites, en les enrichissant l’un et l’autre. [Ce n’est ni plus ni moins ce qu’on voit dans de nombreux monastères, qu’ils célèbrent avec l’ordo de 1962, de 1965, de 1975 ou de 2002] N’est-ce pas ce qu’il aurait fallu faire depuis le début ? [En fait, « depuis le début », il y a en fait une « capture » du signo pacis par les tenants de la désacralisation. Ce n’est pas dû à l’ordo ; Il y a fort à parier que si on en est là, c’est probablement justement parce que des idées de ce type ont abondamment fleuri bien avant le Concile. Ce n’est pas le texte de l’ordo missae actuel qu’il faut réformer…  Ce sont les pratiques des paroisses. C’est exactement cela que veut signifier par exemple dom Jacques-Marie Guilmard, osb, lorsqu’il explique les points suivants, dans son interview récente à Zénit  :

L’influence mutuelle des deux formes de l’unique rite romain ne sera pas symétrique. Le Motu proprio – on ne l’a pas assez remarqué – va permettre à la forme tridentine d’évoluer, mais elle le fera d’une manière organique et naturelle, exactement comme un vivant se développe. Elle va se rapprocher de la forme voulue par Paul VI : le calendrier et les lectures peuvent dès maintenant être empruntés à la forme de Paul VI ; viendront peut-être ensuite – l’avenir le dira – la récitation de la prière eucharistique à voix haute, la concélébration, l’emploi d’autres prières, etc. La forme de Paul VI, de son côté, ne changera pas, si ce n’est que les prêtres ont le devoir de cultiver toujours plus le sens du sacré, ce qui passe en particulier à travers le respect des rubriques – ces deux points ont été soulignés par Benoît XVI. Le P. Guilmard fait effectivement référence non pas à une pratique paroissiale, mais à l’état actuel de la liturgie romaine telle qu’elle est pratiquée dans les règles dans un monastère dont « c’est le métier ». Donc l’enrichissement mutuel dont parle Benoit XVI, si on suit bien, est le suivant : d’une part un enrichissement de l’ordo missae de 1962 – qu’on constate d’ores et déjà en de nombreux endroits, d’ailleurs ; et d’autre part, l’enrichissement par l’exemple des communautés pratiquant la forme extraordinaire de la « praxis » de la forme ordinaire, mais pas vraiment de l’ordo missae lui même. Parce que manifestement, personne n’a vraiment lu et compris cet ordo missae…

En espérant que tout cela, loin de provoquer une polarisation entre les deux formes, contribuera petit à petit au rapprochement des deux formes.]

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