Passation de pouvoir, Jules Ferry, décrets de 1880, vie contemplative et liturgie.

L’histoire de France a eu des étapes, notamment en ce qui concerne la question de la place de la vie contemplative et de la liturgie au coeur de la société. A l’heure où tous les médias rappellent les apports de la politique de Jules Ferry en ce qui concenre l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, il n’est pas inutile de se souvenir des conséquences directes qu’ont pu avoir sur la vie des communautés contemplatives les décret de 1880, qui aboutirent ensuite à la loi de 1901.

Isabelle de Gaulmyn, sur son blog  « La Croix », le 14 mai, nous apprend ainsi que la laïcité de Jules Ferry était une « laïcité sereine ».

La neutralité de l’État selon Jules Ferry, était une neutralité « sereine » pour reprendre ses propres termes. C’est d’ailleurs cette même conception libérale que les juges du Conseil d’État, tout au long du XXe siècle, ont voulu privilégier, dans l’application très souple qu’ils ont donnée à la loi de 1905 et aux rapports entre État et Églises. Conception qui a amené le même Jules Ferry à mettre en garde les instituteurs, dans son instruction de 1883, contre toute tentation d’intolérance : « le maître devra éviter comme une mauvaise action tout ce qui dans son langage ou dans son attitude blesserait les croyances religieuses des enfants confiés à ses soins, tout ce qui porterait le trouble dans leur esprit, tout ce qui trahirait de sa part envers une opinion quelconque un manque de respect ou de réserve ». Une laïcité sereine, que l’on pourrait presque qualifier de positive…

Quant à nous, espérons simplement que l’historie de bégaye pas… Car ces décrets de 1880 furent pour de nombreux religieux contemplatifs, et en particulier pour les moines de l’abbaye S. Pierre de Solesmes,  le coup d’envoi d’un exil de 40 années presque sans interruption en dehors des murs de leur propre monastère… On a du mal à l’imaginer aujourd’hui, mais c’est historique.

Les moines de Solesmes hors de leur monastère

(à l’occasion du millénaire de leur fondation…)

Source : http://www.infobretagne.com/abbaye-solesmes-delatte.htm

Le 6 novembre 1880, la communauté de Saint-Pierre était expulsée du monastère par la force brutale ; le Père abbé et les religieux qui, tous, opposèrent une résistance passive, durent être portés en dehors de l’église et de la clôture manu militari. Peu de temps après, ils rentraient et reprenaient peu à peu possession du monastère ; mais, le 22 mars 1882, ils étaient derechef jetés dehors par un nouveau coup de force et les gendarmes prenaient possession de l’abbaye où ils devaient se maintenir jusqu’en 1896. Lors de la première expulsion, les moines acceptèrent l’hospitalité qui leur fut généreusement offerte dans les châteaux du voisinage, à Pincé, à Bouère, aux Chesnais, à Juigné et à la Lortière. En 1882, désireux de demeurer plus étroitement groupés, ils restèrent dans Solesmes et s’installèrent çà et là dans un provisoire qui devait durer quatorze ans. L’office divin se célébrait à l’église paroissiale, sauf à certains jours de grande fête où la fonction avait lieu à Sainte-Cécile. On arrivait, en se serrant dans le grenier de la maison abbatiale, à entendre en commun les conférences spirituelles de Dom Couturier, mais il y eut pendant longtemps trois réfectoires, parce qu’aucune salle ne pouvait contenir toute la communauté ; la bibliothèque était coupée en cinq tronçons ; il fallait courir le village pour aller du Droit Canon à la Liturgie, sortir pour aller au choeur, sortir pour aller chez l’abbé, sortir pour aller au réfectoire. Les récréations se prenaient sur la route. Quelle épreuve pour l’abbé et pour les moines que de devoir mener cette vie errante aux portes même de l’abbaye fermée et gardée militairement ! Dom Couturier, par sa bonté et sa prudence, arriva à surmonter les difficultés d’une situation aussi anormale et les années s’écoulèrent sans que rien se produisît qui pût diminuer dans l’esprit de la population du bourg, témoin de la vie quotidienne des moines, l’estime et le respect qu’elle avait pour eux.

Des circonstances aussi défavorables s’opposaient, on le conçoit, au développement normal de la Congrégation ; néanmoins les novices ne firent jamais défaut, et, en 1889, Solesmes put fonder à Wisques, dans le Pas-de-Calais, un prieuré devenu depuis lors une abbaye. Au moment même des expulsions, en 1880, Ligugé et Solesmes avaient restauré en Espagne l’abbaye de Silos, aujourd’hui florissante et entièrement peuplée de moines espagnols.

En 1887, une amélioration notable fut apportée à la situation de la communauté de Saint-Pierre par la reprise de possession, non de l’abbaye, mais de hangars qui bordaient le jardin : on y établit un chapitre, une cuisine et un réfectoire où tous les moines pouvaient prendre place.

Vers la même époque on assistait au développement d’une des institutions qui, dans l’avenir, feront le plus d’honneur à l’abbaye. L’imprimerie avait commencé modestement quelques mois avant expulsion de 1880 dans la cellule de Dom Schmitt ; elle émigra d’abord aux Chesnais, puis revint à Solesmes à la fin de 1882 et fut établie dans l’ancien atelier d’un forgeron. Au cours de sa brève existence, de 1880 à 1901, elle a produit toute une série d’oeuvres remarquables, telles que la Paléographie musicale, le Nomasticon Cisterciense, le volume sur les Sculptures de Solesmes, et surtout les magnifiques éditions de chant grégorien, qui ont répandu par le monde les mélodies restituées par l’école de Solesmes et préparé la voie aux réformes de Pie X en matière de musique sacrée.

Dom Couturier mourut le 29 octobre 1890 ; la communauté et les supérieurs réunis des autres monastères de la Congrégation lui donnèrent pour successeur, le 9 novembre, le prieur qu’il s’était lui-même choisi, le Rme Père Dom Delatte, dont la bénédiction solennelle eut lieu le 8 décembre suivant.
L’abbatiat de Dom Delatte, qui a duré trente-deux ans, a été pour l’abbaye une période de vie intense et féconde. Ses débuts furent marqués par des difficultés intérieures : le long séjour des moines en dehors du monastère n’avait pas été, en effet, sans amener quelques inconvénients qui se firent jour après la mort de Dom Couturier. Heureusement une détente dans les rapports avec le pouvoir civil permit bientôt de reprendre progressivement possession du monastère et, peu à peu aussi, le ferme gouvernement de l’abbé rétablit sur tous les points la discipline, la splendeur de l’office divin et cette belle observance qui a attiré à Solesmes tant d’âmes éprises de perfection.

La communauté était rentrée dans l’église abbatiale dès 1894, mais seulement par intermittence. Le 16 janvier 1895 on occupa quelques cellules ; le 23 août, pour la première fois après tant d’années de silence, les cloches du monastère osèrent se faire entendre ; à la fin de l’année les terrassiers se mettaient à l’oeuvre pour préparer, sous la direction de l’architecte Dom Mellet et sous l’oeil bienveillant des gendarmes toujours cantonnés dans l’abbaye, la construction du nouveau monastère qui s’élève aujourd’hui le long de la Sarthe. La première pierre en fut bénite le 21 mars 1896 et les travaux furent menés si rapidement que, deux ans après, le 10 avril 1898, la communauté pouvait prendre le repas du jour de Pâques dans le nouveau réfectoire.
L’expansion au dehors n’était pas moins remarquable. Dès 1890, Solesmes avait restauré l’antique monastère de Saint-Maur-sur-Loire. En 1895, sur l’invitation de l’impératrice Eugénie, une colonie de moines allait prendre possession de l’église de Farnborough, en Angleterre, et y établissait un prieuré bientôt transformé en abbaye, comme Saint-Maur. Enfin, en 1897, c’était vers la Bretagne qu’un nouvel essaim se dirigeait pour fonder Sainte-Anne de Kergonan, près de Plouharnel, prieuré devenu lui aussi une abbaye. Concurremment Ligugé fondait un nouveau prieuré à Paris, en 1893, et l’abbaye de Saint-Wandrille, en 1894. Ainsi le nombre des monastères de la Congrégation était porté à dix et celui des religieux qui, en 1880, était de cent vingt-cinq, atteignit en 1910 le chiffre de quatre cent cinquante-cinq : il n’a fait qu’augmenter depuis lors, malgré la persécution et l’exil.

Car la rentrée de 1896 ne fut qu’une trêve et il fallut bientôt abandonner non plus seulement l’abbaye, mais la France elle-même. On commençait à bâtir la future bibliothèque, en 1901, lorsque la loi du 1er juillet sur les Associations vint mettre les religieux dans l’alternative d’une demande d’autorisation ou de la liquidation judiciaire. Tout le monde connaît l’esprit dans lequel cette loi fut votée et les considérants injurieux pour les voeux de religion développés par ses auteurs eux-mêmes au cours de la discussion. Dom Delatte, soutenu par sa communauté, exposa dans l’Examen de conscience d’un religieux les motifs pour lesquels il ne demanderait pas l’autorisation et l’exode commença. L’abbaye tombée entre les mains du liquidateur fut mise en vente et acquise par un ami des moines, M. le marquis de Juigné. Durant la guerre elle servit d’hôpital pour grands malades. Toutes les autres maisons de la Congrégation, ainsi que les trois monastères de moniales régis par les Constitutions de Dom Guéranger, Sainte-Cécile de Solesmes, Notre-Dame de Wisques et Saint-Michel de Kergonan suivirent la même ligne de conduite. Les moines de Marseille se réfugièrent en Italie ; Ligugé, Saint-Maur de Glanfeuil, Saint-Wandrille et Sainte-Anne de Kergonan émigrèrent en Belgique ; Saint-Paul et Notre-Dame de Wisques s’établirent en Hollande ; les religieux du Prieuré de Paris se joignirent aux communautés de Ligugé et de Saint-Maur ; les moniales de Sainte-Cécile et de Saint-Michel, enfin, ainsi que Solesmes passèrent en Angleterre.

C’est le 20 septembre 1901 que la communauté de Saint-Pierre quitta Solesmes au milieu des témoignages de sympathie de toute la région. Le lieu choisi comme refuge était Appuldurcombe-House, près de Ventnor, dans l’île anglaise de Wight. Appuldurcombe avait été au moyen âge un prieuré dépendant de l’abbaye de Montebourg, mais il n’y restait pas trace de cette ancienne destination religieuse ; dans son état actuel, la maison remontait au célèbre diplomate et historien sir Richard Worsley, dont elle abrita les précieuses collections de statues, bas-reliefs, camées et pierres précieuses antiques. A l’époque où les moines s’y établirent elle avait beaucoup perdu de sa splendeur passée, mais le parc dont elle est entourée gardait toute sa beauté avec ses magnifiques pelouses, ses cèdres centenaires et ses massifs de rhododendrons géants. Une colline l’abrite : la récréation des religieux exilés consistait le plus souvent à en atteindre le sommet et à y jouir du merveilleux spectacle de la grande mer au delà de laquelle on savait la patrie si proche qu’en certaines nuits très claires on apercevrait, dit-on, les lumières de ses phares les plus avancés.
L’accueil de l’Angleterre pour les moines et les moniales réfugiés dans l’île de Wight fut non seulement plein de correction, mais véritablement sympathique. Les moines, objets d’une curiosité bienveillante, purent conserver leur habit dans toutes leurs promenades ; les religieuses de Sainte-Cécile à peine installées à Ryde eurent à deux reprises le grand honneur d’une visite de la reine Alexandra d’abord, puis du roi Edouard VII et de la reine ensuite : les souverains anglais avaient tenu à saluer personnellement dame Adélaïde de Bragance, veuve du roi de Portugal qui, après la mort de son mari, avait pris le voile à Sainte-Cécile.

L’art de Dom Mellet trouva à Appuldurcombe l’occasion de se révéler sous une forme nouvelle : il s’agissait de donner à une église provisoire en bois et en tôle ondulée un caractère supportable : il en fit un sanctuaire muni de nombreux autels, avec un vaste choeur à deux rangs de stalles, où la lumière pénétrait largement et dans lequel les lignes et les couleurs se mariaient si agréablement qu’on avait plaisir à s’y retrouver pour les fonctions liturgiques les plus diverses qui, toutes, y trouvaient un cadre parfaitement approprié. L’extérieur rappelait les anciennes basiliques de style lombard.

Un des événements les plus notables qui marquèrent le séjour à Appuldurcombe fut la réunion de la Commission Pontificale pour la restauration de la musique sacrée qui s’y tint. Ce fut un hommage rendu au rôle prépondérant joué par Solesmes et la Congrégation de France dans cette restauration même. Certes, nombre de savants estimables y ont travaillé, mais aucun d’eux n’a eu une influence comparable à celle de Dom Pothier et de Dom Mocquereau. Il faut bien le dire, d’ailleurs, il n’est pas de travail scientifique qui ait jamais tenu dans Solesmes une place aussi importante que celle occupée par les recherches sur le chant grégorien. Le magnifique atelier de la Paléographie musicale a son corps discipliné de travailleurs, sa bibliothèque riche en ouvrages spéciaux, ses centaines de manuscrits reproduits par la photographie et qui forment une collection unique de documents de première main ; il en sort chaque année une production musicale considérable et son influence s’exerce dans l’Eglise entière. Les séances de la Commission Pontificale eurent lieu du 6 au 9 septembre 1904 ; elles permirent aux Consulteurs de profiter des nombreux documents mis à leur disposition et de juger des méthodes de travail suivies par les collaborateurs de Dom Mocquereau dans la préparation de leurs éditions.
Cependant les années d’exil s’ajoutaient les unes aux autres et rien ne faisait prévoir un retour prochain en France. Si la situation d’Appuldurcombe était agréable, la maison elle-même ne se prêtait pas à un séjour prolongé. En juin 1908, le Père abbé Dom Delatte transporta sa communauté du sud au nord de l’île de Wight, dans le domaine de Quarr qu’il avait acquis. Là aussi on retrouvait des souvenirs bénédictins. L’abbaye de Quarr, dont il reste encore quelques ruines, avait été fondée en 1132 et appartenait à la Congrégation de Savigny qui, en 1147, fut incorporée à l’ordre de Cîteaux. Elle avait subi au XVIème siècle le sort commun des monastères anglais, supprimée d’abord, détruite ensuite et remplacée par un manoir assez vaste. C’est dans celui-ci que la communauté de Solesmes s’installa en attendant que la nouvelle abbaye fût prête.
On avait, en effet, résolu de sortir du provisoire et de bâtir. Dom Mellet avait vieilli, mais un autre moine plus jeune, Dom Paul Bellot, avait pris sa place et l’occupait dignement. Le monastère et surtout l’église qu’il a élevés à Quarr sont des oeuvres originales, hautement appréciées et qui marqueront une date. La matière employée est une brique rose, la ligne la plus caractéristique est celle de l’arc ogival élargi et surbaissé ; l’ensemble est d’un effet tout à fait nouveau et sans doute, parmi tant d’essais modernes pour sortir des chemins battus, celui-ci est-il un des plus heureux. Ce n’est pas seulement à Quarr-Abbey, d’ailleurs, que le moine architecte a exercé son art ; il a également fait les plans et dirigé la construction de la nouvelle abbaye élevée en Hollande, à Oosterhout, par les religieux de Saint-Paul de Wisques. Dans le même temps la générosité de monsieur le vicomte Maurice du Coetlosquet et de sa famille édifiait à Clervaux, dans le grand-duché de Luxembourg, une grande et magnifique abbaye pour la communauté de Saint-Maur de Glanfeuil. Ainsi l’exil, comme il arrive d’ordinaire pour les moines, avait été agent d’expansion : Quarr-Abbey, Clervaux, Oosterhout sont aujourd’hui trois centres de plus pour la vie monastique et ils resteront.

L’église de Quarr-Abbey, placée sous le vocable de la Nativité de Notre-Dame, fut solennellement consacrée par Mgr. Cotter, évêque de Porstmouth, le 12 octobre 1912. On était alors plus près qu’on ne le croyait de la fin de l’exil.

L’événement imprévu qui devait permettre aux religieux de rentrer en France fut la grande guerre au cours de laquelle seize moines de la Congrégation de France tombèrent sur le champ de bataille ou moururent des suites de leurs blessures : trois d’entre eux appartenaient à l’abbaye de Solesmes. Avant toutefois que la rentrée s’effectuât, les infirmités croissantes qui accablaient le Rme Père Dom Delatte et lui interdisaient complètement la marche lui firent donner sa démission d’abbé de Solesmes et de supérieur général de la Congrégation ; il continua à vivre dans le monastère, comme un patriarche, entouré du respect et de l’affection de tous, et ses loisirs forcés lui ont permis de mettre la dernière main à des ouvrages depuis longtemps commencés et attendus.

Le successeur donné par le chapitre des moines de Solesmes et des supérieurs de la Congrégation au Rme Père Dom Delatte a été son prieur, le Rme Père Dom Germain Cozien dont l’élection a eu lieu le 22 avril 1921 et la bénédiction solennelle le 14 juillet de la même année.

C’est par le Rme Père Dom Cozien que la communauté de Saint-Pierre a été ramenée, en 1922, dans son berceau, à Solesmes.

Et depuis, la vie monastique et liturgique a repris à Solesmes…. Et continue….

Pour plus de détails, on consultera avec profit deux ouvrages récemment parus :

Dom Louis Soltner : Solesmes au temps des expulsions

Le centenaire de la Séparation de l’Église et de l’État (1905-2005) a ramené l’attention des français sur la période de politique anticléricale du gouvernement de la troisième République avant 1914. Déjà en 1980, Solesmes avait commémoré un événement douloureux de son histoire : l’expulsion des moines par la force publique, pour insoumission aux décrets du 29 mars 1880. La plupart de nos visiteurs sont surpris quand on leur apprend que les bénédictins de l’abbaye Saint-Pierre ont été chassés de chez eux en novembre 1880 et en mars 1882. Ils apprennent ensuite que les moines ont vécu durant une quinzaine d’années dans les maisons du village, hors de leur cloître, aux portes de leur monastère qui leur était interdit ; puis qu’ils y sont rentrés en 1895, à la faveur d’une accalmie, le temps de construire un bâtiment grandiose le long de la Sarthe, et qu’à peine celui-ci terminé, ils ont dû s’exiler en Angleterre en 1901…
Si nous ranimons ces souvenirs, ce n’est point dans l’intention de réveiller chez quiconque un esprit d’animosité. La conjoncture est différente aujourd’hui. Mais les faits passés sont du domaine de l’histoire, et il n’est pas sans intérêt d’expliquer quels en furent la genèse et le déroulement

4 avril 1894, Monsieur le Préfet, j’ai l’honneur de vous faire savoir que la fête nationale des Bénédictins s’est bien passée. Jusqu’ici ils sont assez raisonnables ; sauf un civil à tête pointue qui s’est faufilé dans l’église mais que nous avons tenu sous l’œil pendant toute la cérémonie. N’a pas bronché !. Pour ce qui regarde les moines, trois choses à signaler : le père Legeay, ayant voulu repincer de sa guitare abandonnée, a dû expulser des tuyaux plusieurs oiseaux de mauvaise mine qui avaient domicile sans que nous sachions quand ni comment. Le père Nouel a trouvé un chapeau si, si léger que l’esprit nouveau, en soufflant sur le pays, l’a emporté sur la tour de l’église. Il y brille d’un éclat compromettant. Mais comme il est lumineux même dans l’obscurité , les ouvriers vont avancer leur travail.

 

Dom Guy FRÉNOD
Dom Charles Couturier (1817-1890)

Cet ouvrage aidera à découvrir le « bon père abbé » au sein de la vie de famille de son abbaye, dispersée durant de longues années à cause des circonstances politiques, mais bien unie à son pasteur.

Dans le regard du Père Abbé dom Couturier, quelque reflet de la tendresse du Père céleste nous attire. Nous découvrons ici les qualités, souvent méconnues, de dom Couturier comme père affectueux de sa communauté, organisateur perspicace de la Congrégation, initiateur prudent de modalités pratiques, mais aussi ardent défenseur des valeurs chrétiennes et monastiques ».
(Extrait de la Préface de dom Philippe Dupont, abbé de Solesmes).

Effacé entre les deux grandes figures lumineuses que sont dom Guéranger et dom Delatte, dom Couturier n’en demeure pas moins un maillon indispensable de la chaîne qui forme la vie de Solesmes.

« Prêtre diocésain, moine, abbé, dom Charles Couturier (1817-1890) a vécu caché “sous le regard de Celui qui nous voit d’en-haut”. Cette vie cachée s’est pourtant montrée très féconde, comme le témoignage vivant de la vitalité de la vocation monastique.

 

Les moines cisterciens furent en 1901 plus chanceux que leur frères moines « noirs », grâce à l’énergique défense de dom Chautard, reçu par Clemenceau à la suite de la loi de 1901. (source – abbaye du Mont des Cats) :

Extrait d’une conférence donnée par Dom Chautard lui-même en 1931, relatant ses souvenirs de cette rencontre :

Dom Chautard se rend Rue Franklin. Introduit devant Clemenceau, il ne bronche pas sous le regard autoritaire, ironique, enfoncé dans l’arcade, qui le fouille de la tête aux pieds. Il est porteur d’un mémoire et, dès la première prise de contact, exprime le désir de comparaître à la barre des juges.

» Ne l’espérez pas, riposte Clemenceau. Ce n’est pas l’usage !

– Comment ! Vous prétendez nous condamner sans nous entendre ? Je puis vous prouver que, devant l’Inquisition, les accusés ont toujours eu le droit de se défendre.

– Eh bien, soit ! vous serez entendu. Je ne veux pas être pire que Torquemada.

– Ce n’est pas tout. Je vous demande de m’indiquer, après avoir lu ce court mémoire, sur quels points vous m’attaquerez devant la commission. Je ne me sens pas de taille à répondre à l’improviste à un homme tel que vous.

– Soit ! Revenez dans trois jours. »

Trois jours après, je reviens.

» Refaites votre mémoire. Citez bien haut les services que vous avez rendus comme agronomes, surtout en pays de mission et en Algérie ; mais supprimez cette première partie où vous étalez fièrement que vous êtes des moines : c’est inutile et imprudent.

– Pardon Monsieur le Président, je ne puis accepter de cacher notre drapeau, ce serait déloyal. Nous ne sommes que secondairement des agriculteurs et des missionnaires : avant tout nous sommes des moines. Si on veut nous autoriser, il faut que ce soit sans abstraction de notre caractère de moines. »

Alors commence un persiflage en règle. Dans ce genre, qui aurait pu lutter avec Clemenceau ? Il tourne en ridicule et la vie contemplative, et ces moines célébrant leurs offices auxquels personne n’assiste ou poursuivant leurs études sans vue d’apostolat. La diatribe, violente et spirituelle à la fois, est hachée par des apostrophes personnelles :

» Pourquoi donc vous êtes-vous fait moine et non pas missionnaire ? Je l’aurais compris. Mais moine ! moine ! moine ! » Et l’attaque passionnée reprend…

Je rongeais mon frein, plus fier que jamais d’être moine, en voyant que, sous ces flots de critiques, il n’y avait que préjugés et ignorance de ce qu’est un vrai moine.

Il me lance soudain un phrase tellement blessante que je me lève :

» Monsieur, c’est vous qui m’avez invité à revenir aujourd’hui. Si j’avais pu prévoir que vous violeriez ainsi les lois de l’hospitalité en manquant à la courtoisie, je ne serais pas venu. Je me retire déçu et attristé. Faites ce que vous voudrez contre nous. Mais rien de ce que vous venez de me dire ne me fait regretter d’avoir choisi la vie monastique. Rien : Au contraire.

– Au contraire ?

– Oui, au contraire. »

Il me força à me rasseoir. Puis d’un ton calme et poli :

» Je vous demande, dit-il, de m’expliquer cet au contraire. Dites-moi pourquoi vous êtes si satisfait d’être trappiste. Qu’est-ce qu’un trappiste ? »

Après une brève prière pour être assisté de l’Esprit Saint, Dom Chautard enchaîne la défense improvisée aux derniers mots de l’attaque.

» Toutes les objections que vous venez de faire, je les connaissais. Les lazzis que vous m’avez décochés ne valent pas une preuve. Vous-même, j’en suis persuadé, vous n’en êtes pas dupe. Ma conviction, au lieu d’être ébranlée, n’en est donc que fortifiée. Mon idéal m’est plus cher que jamais. »

L’illustre duelliste avait promis de ne pas intervenir. Il tint parole. Pendant une demi-heure Dom Chautard présenta sommairement la vie monastique cistercienne.

» Une religion qui a pour base l’Eucharistie doit avoir des moines voués à l’adoration et à la pénitence » : voilà de quoi conclure à la raison d’être des cisterciens.

Quand j’eus fini, j’étais haletant, tellement j’avais mis de coeur à défendre notre idéal. Jamais sans doute, je ne fus aussi ardent, aussi pressant, aussi persuasif… Le Président était visiblement ému. Il se leva, et me secouant vigoureusement le poignet :

» Dites cela devant la Commission. J’ai compris l’idéal d’un moine. Je ne suis pas chrétien ; mais je comprends, lorsqu’on l’est profondément, qu’on puisse être fier d’être moine. Un Parlement français n’a pas le droit de mettre à la porte de vrais moines qui, dans leurs cloîtres, restent étrangers à la politique. A partir d’aujourd’hui, considérez-moi comme votre ami ! »

La rencontre avec la commission eut effectivement lieu, mais Dom Chautard n’avait plus la même verve. Clemenceau le lui dit après : » Vous nous avez certainement intéressés. Mais non ! ce n’était plus cela. »

Le résultat n’en fut pas moins acquis.