La pauvreté iscariote

Voici quelques rappels de bon aloi, plus que jamais nécessaires, signés par le P. Louis Bouyer :


« (…) Les antiquaires dénués de scrupules n’ont jamais connu d’aussi beaux jours que depuis qu’on leur liquide les quelques belles choses qui pouvaient demeurer dans les sanctuaires – dont le prêtre pourtant n’est que le gardien – pour payer les caisses à savons dont on construira le « podium », où se dresseront les tréteaux baptisés « autel face au peuple », plus les quelques blouses de garçons épiciers qui feront les « aubes » nécessaires à la figuration. Après quoi, il ne reste plus qu’à planter le micro pour la messe-crochet radiophonique. En ces temps où, comble d’ironie, on ne parle que de « promotion des laïcs », le cléricalisme le plus ingénu se donnera libre cours dans ce décor fait par lui et pour lui. L’intarissable « commentateur », occultant sans peine l’officiant falot qui expédie derrière lui les exigences rubricales, pourra imposer enfin sans contrainte au bon peuple chrétien la religion de M. le Curé ou de M. le Vicaire à la place de celle de l’Église… L’ennui que dégagent ces « célébrations » a fait rejoindre d’un coup au catholicisme le plus évolutif ce que le protestantisme le plus rétrograde pouvait connaître de désolante pauvreté. (…) Il paraît que l’Église convertirait tout le monde si seulement les Évêques coupaient leur cappa magna. Reste à savoir si, pour restituer à l’Église l’esprit de pauvreté des Béatitudes, il suffit de la mettre en savate. Et, quand tel serait le cas, il faudrait encore être sûr que la pauvreté doive être présente d’abord dans le culte, et non dans la vie des chrétiens. C’est un peu facile de se faire une bonne conscience sur ce point en louant Dieu dans une bicoque pour ensuite retrouver chez soi sa télévision, son frigidaire, son chauffage central, toutes choses dont il ne peut être question pour personne de se priver au nom de quelques conseils évangéliques, trop évidemment dépassés par la « planétisation » contemporaine ! Osons donc mettre en doute deux préjugés qui font de la liturgie catholique, de nos jours, trop souvent, la plus triste chose qu’elle ait jamais été. Le premier, c’est qu’elle ne peut être évangélique qu’en étant pauvre. Et le second, c’est que la pauvreté, c’est le négligé. (…) La pauvreté dans le culte ne signifie point le laisser-aller (qui produit régulièrement les formes de laideur les plus sinistres), et un culte authentiquement pauvre, même s’il répond à certaines exigences de la foi, ne répond pas à toutes. (…) Défions-nous d’une pauvreté iscariote, qui lésine au nom des pauvres sur les frais du culte, quoi qu’elle ne se fasse aucun scrupule de jeter l’argent par les fenêtres pour toutes sortes d’inutilités qui n’ont pas l’excuse (ou le tort) d’être belles. » (P. Louis BOUYER, Oratorien).

Mais qui donc est cette personne qui ose dire des choses aussi violentes ? Un « intégriste », un promoteur d’une vision étriquée du traditionnalisme ?

Voici donc une présentation (comme d’habitude, commentaires et soulignements sont de nous).

Présentation (source : http://www.la-croix.com/Culture/Livres-Idees/Livres/Le-parcours-etonnant-de-Louis-Bouyer-theologien-de-renom-2014-09-24-1211188 )

MÉMOIRES, Louis Bouyer

ÉDITIONS CERF, PARIS , 336 PAGES , 29 €


MÉMOIRES

de Louis Bouyer

Paris, Éditions Cerf, 336 p., 29 €

Le P. Louis Bouyer (1913-2004) fut certainement un des plus grands théologiens du XXe siècle, en tout cas un de ceux, finalement assez rares, qui réussirent à publier de vraies synthèses. Dans l’abondance de ses publications, on trouve en effet trois trilogies consistantes, dont une consacrée à la Trinité: Le Fils éternel (1974), Le Père invisible (1976) et Le Consolateur (1980).

En liturgie, il fut un des pionniers dans les années qui précédèrent le concile Vatican II et son fameux Mystère pascal (1945) avait été lu et médité par bien des pères conciliaires… Ensuite, dans les années post-conciliaires, il se montra assez critique sur les évolutions en cours dans l’Église, ce qui ne lui valut pas que des amis dans les milieux universitaires de l’époque! [C’est le moins qu’on puisse dire. Il fut en quelque sorte ostracisé par la bien pensance cléricale de l’époque.]

Aujourd’hui, depuis son décès, ses œuvres les plus importantes sont heureusement rééditées, surtout au Cerf et chez Ad Solem. Il manquait alors ses mémoires, qu’il avait expressément voulu voir paraître après sa mort: nombreux furent alors ceux qui les attendaient depuis presque une décennie!

Écrites dans une langue française du plus pur classicisme, ces Mémoires donc enfin parus racontent un itinéraire étonnant. Bouyer fut en effet l’enfant unique d’un couple protestant établi à Paris ou dans sa proche banlieue.

Les débuts de l’ouvrage racontent assez longuement son enfance et sa jeunesse, marquées, alors qu’il avait 11 ans, par la mort de sa mère, chrétienne qui resta durablement influencée par la stricte piété darbyste expérimentée lors d’un séjour en Angleterre.

Esprit brillant, Bouyer devint pasteur assez jeune. Pour lui, le protestantisme, plus précisément le luthéranisme, ne se situait pas dans une opposition systématique au catholicisme et à l’Église des origines, comme pour beaucoup d’autres protestants malheureusement.

Au contraire, il souhaitait essayer une « recatholicisation du protestantisme, non seulement restant mais devenant, de ce fait, plus fidèle que jamais à l’inspiration première et fondamentale de la Réforme». [Prêtre oratorien, son parcours est une sorte de parallèle, en terme de conversion et de théologie, de celui de Newman]Mais il dut bien se rendre compte que c’était là une tâche titanesque et, finalement, il devint catholique à l’âge de 26 ans.

Toute sa vie attiré par les bénédictins, il entra néanmoins à l’Oratoire de France qui lui laissa toujours une grande liberté. [Il est enterré à l’abbaye Saint Wandrille]

Ses Mémoires vont jusqu’au Concile. Ce qu’il raconte est très intéressant, mais toujours pointe un ton polémique; car Bouyer, peu conciliant, ne se sentira jamais vraiment à l’aise par rapport à certaines orientations conciliaires, et encore moins par rapport à leurs mises en pratique ultérieures, qu’elles soient liturgiques ou ecclésiologiques (il est très virulent sur la collégialité épiscopale, par exemple).

Il n’hésite pas non plus à s’attaquer nommément à tel ou tel homme d’Église qui a pu jouer un rôle important au Concile («Le méprisable Bugnini», [C’est grâce à Bouyer que la forfaiture menée par Bunigni sur le Consilium pour l’application de la réforme liturgique du Concile, c’est-à-dire la commission de liturgiques désignés par le pape pour mettre ene œuvres les orientations de Sacrosanctum Conclium, la constitution dogmatique sur la liturgie de Vatican II – dont Bouyer était membre – a été connue du pape Paul VI ; ] «Le brave et quelque peu nigaud Charles Moeller», «Un trio de maniaques», «Ces trois excités», etc.).

Bref, que ce soit dans sa charge d’enseignant en théologie à la Catho de Paris ou à la Commission théologique internationale, il eut du mal à collaborer avec d’autres et préféra démissionner, ce qui lui laissa des aigreurs durables. [le manque d’esprit d’équipe, c’est en effet souvent le reproche qu’on fait aux esprits brillants et libres, aux défenseurs de l’intelligence et de la vérité…]

Il est un peu dommage que sa verve polémique soit si présente dans ses dernières pages mais, heureusement, il nous reste de toute manière à nous replonger dans son œuvre théologique; là, nous savons avec certitude que nous en tirerons toujours du profit

David Roure

Voir aussi :

http://www.collegedesbernardins.fr/fr/evenements-culture/colloques/actualite-et-fecondite-d-un-maitre-louis-bouyer-1913-2004.html

Dieu ou rien – Cardinal Sarah

Via le site chiesa, (un pape d’Afrique noire ?) nous avons une présentation du Cardinal Sarah. Nous sommes habitués à la qualité souvent exceptionnelle des prélats africains ; on pense par exemple au Cardinal Arinze, au Cardinal Gantin et à ou à Mgr NKoué. Le Cardinal Sarah ne dépare pas : effectivement, son dernier livre, magnifique, « Dieu ou rien » a des accents prophétiques. Le futur Benoît XVII ? Oremus.


MORCEAUX CHOISIS DE « DIEU OU RIEN »

par Robert Sarah

 

MISÉRICORDE SANS CONVERSION

Désormais, il n’est pas faux de considérer qu’il existe une forme de refus des dogmes de l’Église, ou une distance croissante entre les hommes, les fidèles et les dogmes. Sur la question du mariage, il existe un fossé entre un certain monde et l’Église. La question devient fort simple : le monde doit-il changer d’attitude ou l’Église sa fidélité à Dieu ? Car si les fidèles aiment encore l’Église et le pape, mais qu’ils n’appliquent pas sa doctrine, en ne changeant rien dans leurs vies, même après être venus écouter le successeur de Pierre à Rome, comment envisager l’avenir ?

Beaucoup de fidèles se réjouissent d’entendre parler de la miséricorde divine et ils espèrent que la radicalité de l’Évangile pourrait s’assouplir même en faveur de ceux qui ont fait le choix de vivre en rupture avec l’amour crucifié de Jésus. Ils estiment qu’à cause de l’infinie bonté du Seigneur tout est possible, même en décidant de ne rien changer de leur vie. Pour beaucoup, il est normal que Dieu déverse sur eux sa miséricorde alors qu’ils demeurent dans le péché. Ils n’imaginent pas que la lumière et les ténèbres ne peuvent coexister, malgré les multiples rappels de saint Paul : « Que dire alors ? Qu’il nous faut rester dans le péché, pour que la grâce se multiplie ? Certes non ! » […]

Cette confusion demande des réponses rapides. L’Église ne peut plus avancer comme si la réalité n’existait pas : elle ne peut plus se contenter d’enthousiasmes éphémères, qui durent l’espace de grandes rencontres ou d’assemblées liturgiques, si belles et riches soient-elles. Nous ne pourrons pas longtemps faire l’économie d’une réflexion pratique sur le subjectivisme en tant que racine de la majeure partie des erreurs actuelles. À quoi sert-il de savoir que le compte twitter du pape est suivi par des centaines de milliers de personnes si les hommes ne changent pas concrètement leur vie ? À quoi sert-il d’aligner les chiffres mirifiques des foules qui se pressent devant les papes si nous ne sommes pas certains que les conversions sont réelles et profondes ? […]

Face à la vague de subjectivisme qui semble emporter le monde, les hommes d’Église doivent prendre garde de nier la réalité en s’enivrant d’apparences et de gloire trompeuses. […] Pour engager un changement radical de la vie concrète, l’enseignement de Jésus et de l’Église doit atteindre le cœur de l’homme. Il y a deux millénaires, les apôtres ont suivi le Christ. Ils ont tout quitté et leur existence n’a plus jamais été la même. Aujourd’hui encore, le chemin des apôtres est un modèle.

L’Église doit retrouver une vision. Si son enseignement n’est pas compris, elle ne doit pas craindre de remettre cent fois son ouvrage sur le métier. Il ne s’agit pas d’amollir les exigences de l’Évangile ou de changer la doctrine de Jésus et des apôtres pour s’adapter aux modes évanescentes, mais de nous remettre radicalement en cause sur la manière dont nous-mêmes vivons l’Évangile de Jésus et présentons le dogme.

 

PERSONNE, PAS MÊME LE PAPE…

François a intitulé un chapitre de son exhortation : « La réalité est plus importante que l’idée ». […] Je pense que le pape souhaite ardemment donner à l’Église le goût du réel, en ce sens que des chrétiens et même des clercs peuvent parfois avoir la tentation de se cacher derrière des idées pour oublier les situations réelles des personnes.

À l’inverse, certains s’inquiètent que cette conception du pape mette en danger l’intégrité du magistère. Le débat récent sur la problématique des divorcés et remariés a souvent été porté par ce type de tension.

Pour ma part, je ne crois pas que la pensée du pape soit de mettre en péril l’intégrité du magistère. En effet, personne, pas même le pape, ne peut détruire ni changer l’enseignement du Christ. Personne, pas même le pape, ne peut opposer la pastorale à la doctrine. Ce serait se rebeller contre Jésus-Christ et son enseignement.

*


Le Cardinal recevant la barrette cardinalice de Benoît XVI.

UNE NOUVELLE FORME D’HÉRÉSIE

Selon mon expérience, en particulier après vingt-trois années comme archevêque de Conakry et neuf années comme secrétaire de la congrégation pour l’évangélisation des peuples, la question des croyants divorcés ou remariés civilement n’est pas un défi urgent pour les Églises d’Afrique et d’Asie. Au contraire, il s’agit d’une obsession de certaines Églises occidentales qui veulent imposer des solutions dites « théologiquement responsables et pastoralement appropriées », lesquelles contredisent radicalement l’enseignement de Jésus et du magistère de l’Église. […]

Face à la crise morale, tout particulièrement celle du mariage et de la famille, l’Église peut contribuer à la recherche de solutions justes et constructives, mais elle n’a d’autres possibilités que d’y participer en se référant de façon vigoureuse à ce que la foi en Jésus-Christ apporte de propre et d’unique à l’entreprise humaine. En ce sens, il n’est pas possible d’imaginer une quelconque distorsion entre le magistère et la pastorale. L’idée qui consisterait à placer le magistère dans un bel écrin en le détachant de la pratique pastorale, qui pourrait évoluer au gré des circonstances, des modes et des passions, est une forme d’hérésie, une dangereuse pathologie schizophrène.

J’affirme donc avec solennité que l’Église d’Afrique s’opposera fermement à toute rébellion contre l’enseignement de Jésus et du magistère. […]

Comment un synode pourrait-il revenir sur l’enseignement constant, unifié et approfondi du bienheureux Paul VI, de saint Jean-Paul II et de Benoît XVI ? Je place ma confiance dans la fidélité de François.

*

 

LE VRAI SCANDALE, AU SIÈCLE DES MARTYRS

Les martyrs sont le signe que Dieu est vivant et toujours présent parmi nous. […] Dans la mort cruelle de tant de chrétiens fusillés, crucifiés, décapités, torturés et brûlés vifs, s’accomplit « le retournement de Dieu contre lui-même » pour le relèvement et le salut du monde. […]

[Mais] pendant que des chrétiens meurent pour leur foi et leur fidélité à Jésus, en Occident des hommes d’Église cherchent à réduire au minimum les exigences de l’Évangile.

Nous allons même jusqu’à utiliser la miséricorde de Dieu, en étouffant la justice et la vérité, pour « accueillir – selon les termes de la ‘Relatio post disceptationem’ du synode sur la famille d’octobre 2014 – les dons et les qualités que les personnes homosexuelles ont à offrir à la communauté chrétienne ». Ce document poursuivait d’ailleurs en affirmant que « la question homosexuelle nous appelle à une réflexion sérieuse sur comment élaborer des chemins réalistes de croissance affective et de maturité humaine et évangélique en intégrant la dimension sexuelle ». En fait le vrai scandale n’est pas l’existence des pécheurs, car précisément la miséricorde et le pardon existent toujours pour eux, mais bien la confusion entre le bien et le mal, opérée par les pasteurs catholiques. Si des hommes consacrés à Dieu ne sont plus capables de comprendre la radicalité du message de l’Évangile, en cherchant à l’anesthésier, nous ferons fausse route. Car voilà le vrai manquement à la miséricorde.

Alors que de centaines de milliers des chrétiens vivent chaque jour avec la peur au ventre, certains veulent éviter que souffrent les divorcés remariés, qui se sentiraient discriminés en étant exclus de la communion sacramentelle. Malgré un état d’adultère permanent, malgré un état de vie qui témoigne d’un refus d’adhésion à la Parole qui élève ceux qui sont sacramentalement mariés à être le signe révélateur du mystère pascal du Christ, quelques théologiens veulent donner accès à la communion eucharistique aux divorcés remariés. La suppression de cette interdiction de la communion sacramentelle aux divorcés remariés, qui se sont autorisés eux-mêmes à passer outre à la Parole du Christ – « Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit pas séparer » – signifierait clairement la négation de l’indissolubilité du mariage sacramentel. […]

Il existe aujourd’hui une confrontation et une rébellion contre Dieu, une bataille organisée contre le Christ et son Église. Comment comprendre que des pasteurs catholiques soumettent au vote la doctrine, la loi de Dieu et l’enseignement de l’Église sur l’homosexualité, sur le divorce et le remariage, comme si la Parole de Dieu et le magistère devaient désormais être sanctionnés, approuvés par le vote de la majorité ?

Les hommes qui édifient et structurent des stratégies pour tuer Dieu, détruire la doctrine et l’enseignement séculaires de l’Église, seront eux-mêmes engloutis, charriés par leur propre victoire terrestre dans la géhenne éternelle.

 


Le Cardinal Sarah, en 2011, à Blois.

 


En 2011, le Cardinal Sarah ordonnait 8 prêtres et 11 diacres de la communauté Saint Martin. Ci-dessous l’homélie qu’il prononça à cette occasion :

 

Bien cher Frères dans l’Épiscopat et le Sacerdoce,

Bien chers Frères et Sœurs,

Bien chers Ordinands,

 

Je ne crois pas que ce soit un pur hasard ou tout simplement une heureuse coïncidence que vous ayez choisi de recevoir la grâce du Diaconat et du Presbytérat, la veille de la Solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ. C’est pour moi une évidence que la Providence divine, maître de l’histoire et des événements, a été, elle-même, à prédisposer les circonstances et les moments du Sacrement que nous célébrons, aujourd’hui. Dieu veut ainsi vous montrer, à la fin de cette longue préparation à votre ministère sacerdotal et pastoral, que ce n’est pas vous qui vous donnez à Lui, mais c’est Lui qui, gratuitement et dans sa grande générosité, se donne à vous. Certes, aujourd’hui, aux yeux du monde, vous vous engagez à offrir votre corps, votre cœur, toute votre vie et toutes vos capacités d’aimer au Seigneur. Cet engagement personnel et librement consenti, vous le manifesterez tout à l’heure par les réponses que vous donnerez aux questions que je vous adresserai concernant votre disponibilité à prêcher l’Évangile, à consacrer votre vie à la prière et à la louange et à vivre dans l’obéissance, le célibat et la pauvreté par amour pour le Christ et en signe de Don de vous-mêmes à Dieu. Mais en réalité, c’est Dieu lui-même qui se donne à vous, pour qu’en l’accueillant au plus profond de votre cœur, il fasse de vous les Instruments de son Amour. Saint Jean nous rappelle plus d’une fois les paroles de Jésus : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis et établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn 15, 16). Et dans sa Première Lettre, il ajoute : « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est Lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiations pour nos péchés… Quant à nous, aimons puisque Lui nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 10-19).

Saint Paul, lui-même, s’identifiant totalement au Christ mort et ressuscité, fait l’expérience bouleversante d’avoir été aimé personnellement par Jésus. Cette expérience le transforme de fond en comble jusqu’à partager le même être, la même vie et le même amour que ceux du Christ : « Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi ». (Ga 2, 19-20). Oui, Jésus aime chacun de nous personnellement, gratuitement, généreusement.

En effet, avec la Sainte Eucharistie, Sacrement, si l’on peut dire, de la générosité divine, Dieu nous concède sa grâce, et c’est Dieu lui-même qui se donne à nous, en Jésus-Christ qui est réellement et toujours présent – et non seulement durant la Sainte Messe – avec son corps, avec son âme, avec son sang et sa Divinité. Désormais par l’ordination presbytérale, vous aurez, par vocation, à perpétuer quotidiennement le Sacrifice Eucharistique, le Sacrifice du Don que Jésus fait de lui-même et vous, les Diacres, régulièrement à genoux pour la contempler et l’adorer, vous aurez à donner cette Présence d’Amour aux fidèles chrétiens pour qu’ils s’en nourrissent. Par l’imposition de mes mains et par une nouvelle et ineffable effusion de l’Esprit Saint, vous allez recevoir dans vos âmes un caractère indélébile qui vous configure au Christ, vous rend entièrement semblables au Christ-Prêtre, en vous associant à la plénitude du Christ, pour agir au nom de Jésus-Christ, Tête du Corps Mystique (cf. Cyrille de Jérusalem, Catéchèses, 22,3). Vous aurez à travailler chaque jour pour que, grâce à l’Esprit-Saint, vous ressembliez parfaitement au Christ ; « ressemblance pareille à celle qui existe entre l’eau et l’eau, entre l’eau qui jaillit de la Source et celle qui de là est venue dans l’amphore. En effet, c’est par nature la même pureté que l’on voit dans le Christ, et chez celui qui participe au Christ. Mais chez le Christ elle jaillit de la Source, et celui qui participe du Christ puise à cette Source et fait passer dans sa vie la pureté et la beauté du Christ (cf. St Grégoire de Nysse). Oui, désormais vous n’êtes pas seulement un « Alter Christus », mais bien plus : vous êtes « Ipse Christus ». Vous êtes le Christ lui-même. Mystère admirable mais combien redoutable et terrifiant en même temps !

Avec le Sacrement de l’Ordre, vous allez, en prononçant les paroles mêmes du Christ, consacrer le pain et le vin pour qu’ils deviennent le Corps et le Sang du Christ. Vous allez ainsi offrir à Dieu le Saint Sacrifice, pardonner les péchés dans la confession sacramentelle et exercer le ministère de l’enseignement de la Doctrine au peuple, « in iis quae sunt ad Deum », en tout ce qui se réfère à Dieu, et en cela seulement. Vous voyez que tout ce que vous êtes, tout ce que vous faites, tout ce que vous dites, ne vous appartient pas. Tout, absolument tout, est Don et manifestation de l’Amour de Dieu en votre faveur, et sans mérite aucun de votre part.

C’est pourquoi le prêtre doit être exclusivement un homme de Dieu, un Saint ou un homme qui aspire à la sainteté, quotidiennement adonné à la prière, à l’action de grâce et à la louange, et renonçant à briller dans des domaines où les autres chrétiens n’ont nul besoin de Lui. Le prêtre n’est pas un psychologue, ni un sociologue, ni un anthropologue, ni un chercheur dans les centrales nucléaires, ni un homme politique. C’est un autre Christ ; et je répète : il est vraiment « Ipse Christus, le Christ lui-même », destiné à soutenir et à éclairer les âmes de ses frères et sœurs, à conduire les hommes vers Dieu et à leur ouvrir les trésors spirituels dont ils sont terriblement privés aujourd’hui. Vous êtes prêtres pour révéler le Dieu d’Amour qui s’est manifesté sur la croix et pour susciter, grâce à votre prière, la foi, l’amour et le retour de l’homme pécheur à Dieu.

En effet, nous vivons dans un monde où Dieu est de plus en plus absent et où nous ne savons plus quelles sont nos valeurs et quels sont nos repères. Il n’y a plus de références morales communes. On ne sait plus ce qui est mal et ce qui est bien. Il existe une multitude de points de vue. Aujourd’hui, on appelle blanc ce qu’hier on appelait noir, ou vice versa. Ce qui est grave, ce n’est pas de se tromper ; c’est de transformer l’erreur en règle de vie. Dans ce contexte, comme prêtres, pasteurs et guides du Peuple de Dieu, vous devez avoir la préoccupation constante d’être toujours loyaux envers la Doctrine du Christ. Il vous faut constamment lutter pour acquérir la délicatesse de conscience, le respect fidèle envers le Dogme et la Morale, qui constituent le dépôt de la foi et le patrimoine commun de l’Eglise du Christ. C’est précisément les conseils et l’exhortation que Saint Paul adresse à chacun de vous, aujourd’hui, dans la Première Lecture : « Montre-toi un modèle pour les croyants, par la parole, la conduite, la charité, la foi, la pureté… Consacre-toi à la lecture, à l’exhortation, à l’enseignement. Ne néglige pas le Don spirituel qui est en toi, qui t’a été confié par une intervention prophétique accompagnée de l’imposition des mains du Collège des Presbytes… Veille sur ta personne et sur ton enseignement ; persévère en ces dispositions » (1 Tm 4, 12-14.16).

Si nous avons peur de proclamer la vérité de l’Évangile, si nous avons honte de dénoncer les déviations graves dans le domaine de la morale, si nous nous accommodons à ce monde de relâchement des mœurs et de relativisme religieux et éthique, si nous avons peur de dénoncer énergiquement les lois abominables sur la nouvelle éthique mondiale, sur le mariage, la famille sous toutes ses formes, l’avortement, lois en totale opposition aux lois de la nature et de Dieu, et que les Nations et les cultures occidentales promeuvent et imposent grâce aux mass-média et à leurs puissances économiques, alors les paroles prophétiques d’Ezéchiel tomberont sur nous comme un grave reproche divin. « Fils d’homme, prophétise contre les Pasteurs d’Israël qui se paissent eux-mêmes. Les pasteurs ne doivent-ils pas paître le troupeau ? Vous vous êtes nourris de lait, vous vous êtes vêtus de laine… Vous n’avez pas fortifié les brebis chétives, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené celle qui s’égarait, cherché celle qui était perdue. Mais vous les avez gouvernés avec violence et dureté » (Ez 34, 2-4).

Ces reproches sont graves, mais plus importante est l’offense que l’on fait à Dieu quand, ayant reçu la charge de veiller au Bien spirituel de tous, on maltraite les âmes en les privant du vrai enseignement et de la Doctrine sur Dieu, sur l’homme et les valeurs fondamentales de l’existence humaine, ou en les privant de l’eau limpide du Baptême qui régénère l’âme, de l’huile sanctifiante de la Confirmation qui la renforce ; du tribunal qui pardonne et de l’aliment eucharistique qui donne la vie éternelle.

Vous, chers Amis et Serviteurs Bien-aimés de Dieu, aimez à vous asseoir dans le confessionnal pour attendre les âmes qui veulent avouer leurs péchés et désirent humblement revenir dans la Maison paternelle. Célébrez l’Eucharistie avec dignité, ferveur et foi. Celui que ne lutte pas pour prêcher l’Évangile, convertir, protéger, nourrir et conduire le Peuple de Dieu sur la voie de la vérité et de la vie qui est Jésus lui-même, celui qui se tait devant les déviations graves de ce monde, ensorcelé par sa technologie et ses succès scientifiques, s’expose à l’un ou l’autre de ces esclavages qui savent enchaîner vos pauvres cœurs : l’esclavage d’une vision exclusivement humaine des choses, esclavage du désir ardent de pouvoir ou de prestige temporel, l’esclavage de la vanité, l’esclavage de l’argent, la servitude de la sensualité.

Et il n’y a qu’une voie qui puisse nous libérer de ces esclavages et nous conduire à assumer pleinement notre ministère de pasteurs et de bergers : c’est la voie de l’Amour. L’Amour, l’Agapè, est la clef pour comprendre le Christ. Et pour celui qui exerce le ministère pastoral dans l’Église, il ne peut puiser ses énergies que dans un Amour suprême pour le Christ : faire paître le troupeau est un acte d’Amour. C’est parce que l’Amour nous lie étroitement et intimement au Christ que nous sommes à même de paître son troupeau, et ce lien d’Amour avec le Christ est si fort que nous ne pouvons plus aller où nous voulons. Nous ne sommes plus maîtres de notre temps ni de nous-mêmes. Et c’est précisément pour cela que Jésus ne demande pas à Pierre s’il le connaît bien, ni s’il est content de la pêche miraculeuse dont il vient d’être gratifié, pour ensuite lui confier une mission personnelle et toute spéciale. Jésus demande à Pierre : « Est-ce que tu m’aimes ? ». Les deux premières fois, Pierre répond : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime ». Mais la troisième fois, à la suite des insistances de Jésus, Pierre se fait plus humble, plus petit, profondément meurtri par le souvenir de sa trahison et de son péché. Il n’utilise plus le verbe aimer seul, avec tout ce que sa signification comporte de pureté, de limpidité, de force, de vérité et d’engagement. Se souvenant de l’expérience douloureuse de sa misère et de ses faiblesses humaines durant la Passion, il nuance sa réponse en la rendant plus humble et en l’atténuant par une phrase qui est comme une expression d’abandon de soi à la science et à l’Amour miséricordieux de Dieu. Saint Jean rapporte que « Pierre fut peiné de ce qu’il eût dit pour la troisième fois : « M’aimes-tu ? » et il Lui dit : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ». Jésus lui dit : « sois le berger de mes brebis » (Jn 21, 17).

Comme le cœur de Pierre et comme celui de Jean-Baptiste dont nous avons célébré la naissance, hier, le cœur du Prêtre doit être rempli d’Amour et rechercher l’humilité. Car l’humilité nous configure davantage au Christ qui a dit : « Je suis doux et humble de cœur » (At 11,29). Oui l’humilité et l’amour nous rapprochent et nous font ressembler à Dieu qui « s’est anéanti et s’est abaissé lui-même devenant obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une croix » (Ph 3,8).

Le devoir et la mission d’être berger, de témoigner du Christ ne se comprennent que si l’on aime, que si l’on est amoureux du Crucifié. Et la croix est la plus grande école où nous apprenons à aimer. Quand on n’aime pas on a terriblement peur devant les pouvoirs de ce monde et on cherche un compromis. Quand, au contraire, on aime, il n’y a pas de pouvoir qui puisse nous fermer la bouche, et les coups de cravache, les menaces, les calomnies, ou même les lapidations ne serviraient qu’à nous purifier de la peur et à nous remplir le cœur « de joie d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom de Jésus » (Act 5,41).

Il me semble que s’il y a, aujourd’hui, une véritable crise dans le monde, cette crise est celle de l’Amour pour le Christ et pour le Pape, le Vicaire du Christ, chez beaucoup, et même parmi certains chrétiens, prêtres et Évêques. Ceux-là considèrent le Pape et le Christ comme une idée ou une institution ou un pouvoir ou un mythe et non pour ce qu’ils sont modestement et divinement, à savoir :

– un Dieu qui, dans l’homme Jésus, a vaincu la mort pour que l’homme puisse vivre une expérience de libération ;

– un frère qui guide ces hommes libérés par le sang de Jésus et qui sont appelés, à leur tour, à conduire les autres vers la plénitude de la libération qui n’est autre que la plénitude de l’Amour. C’est en aimant seulement que le monde, qui ne croit pas, comprendra ce que signifie croire et découvrira l’Amour, cet Amour qui n’est pas un sentiment vague ni une recherche égoïste du plaisir, mais un visage ami, un frère qui est mort pour un chacun de nous, afin que le monde découvre l’Amour. Ce sera alors la Pâque, pour toujours et pour tous. Cette Pâque que l’ordination sacerdotale vous donne de célébrer chaque jour pour la Gloire de Dieu, la Sanctification et le Salut du Monde. Je vous confie à la Vierge Marie et à St Jean-Baptiste. Amen.

La Neuvaine : méditation du père abbé de Saint Wandrille

(Merci au Salon beige)

 

Le Père Jean-Charles Nault, né en 1970, est entré à l’abbaye Saint-Wandrille en 1988. Ordonné prêtre en 1997, il est abbé du monastère depuis 2009.

 

Le Christ est ressuscité !


 

Durant cinquante jours, nous allons célébrer le grand mystère, le fondement de la foi et de l’espérance chrétiennes : Jésus de Nazareth, le Crucifié, est ressuscité d’entre les morts le troisième jour, conformément aux Écritures. L’une des questions les plus angoissantes de l’existence humaine est précisément celle-ci : qu’y-a-t-il après la mort ? À cette énigme, la foi en la Résurrection du Christ nous permet de répondre que la mort n’a pas le dernier mot, parce que, à la fin, c’est la Vie qui triomphe. Et cette certitude, qui est la nôtre, ne s’appuie pas sur de simples raisonnements humains, mais bien sur un fait historique de foi : Jésus Christ, crucifié et enseveli, est ressuscité avec son corps glorieux.

Mais Jésus est ressuscité pour que nous aussi, en croyant en lui, nous puissions avoir la vie éternelle. En effet, depuis le matin de Pâques, un nouveau printemps d’espérance envahit le monde ; depuis ce jour, notre résurrection est déjà commencée, parce que Pâques n’indique pas simplement un moment de l’histoire, mais le début d’une condition nouvelle : Jésus est ressuscité non pas simplement pour que sa mémoire reste vivante dans le cœur de ses disciples, mais bien pour que lui-même vive en nous et qu’en lui nous puissions déjà goûter la joie de la vie éternelle.

« La résurrection n’est ni un mythe, ni un rêve ; ce n’est ni une vision, ni une utopie ; ce n’est pas une fable. C’est un événement unique et définitif : Jésus de Nazareth, fils de Marie, lui qui, au soir du Vendredi Saint, a été descendu de la Croix et a été enseveli, Jésus est sorti victorieux du tombeau » (Benoît XVI, message de Pâques 2009).

Telle est notre foi !

Cette annonce lumineuse de la résurrection du Seigneur vient éclairer toutes les zones d’ombre de notre vie. Nous sommes souvent confrontés, personnellement ou à l’échelle de notre pays, à des épreuves apparemment absurdes, à des situations apparemment sans issue, à des problèmes apparemment sans solution. Mais l’annonce de la Résurrection du Christ vient précisément nous apporter la réponse à nos doutes et à nos interrogations. Elle nous affirme que Dieu vient donner sens à ce qui n’en avait pas, que de l’échec peut jaillir la fécondité, que de la Croix jaillit la vie. Car, comme le proclame la liturgie, « la mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux ; le prince de la vie mourut. Mais, vivant, il règne ». Voilà la nouveauté, qui change l’existence de celui qui l’accueille. Car nous aussi, nous sommes appelés à une extraordinaire nouveauté : celle du choix de la vie, quelle soit la situation dans laquelle nous nous trouvons. Jésus s’est relevé d’entre les morts et il nous appelle, nous aussi, à nous relever, à nous mettre debout, à choisir de vivre, c’est-à-dire d’aimer, de nous donner, de nous oublier. Tel est le secret du vrai bonheur. Tel est le secret de la vraie joie.

Que l’annonce de Pâques se répande dans notre pays, la France, à travers le chant joyeux de l’alleluia ! Chantons-le avec les lèvres, chantons-le surtout avec le cœur et par toute notre vie, par un style de vie radicalement nouveau, c’est-à-dire par une vie simple, humble, donnée et féconde en bonnes actions. Oui, aujourd’hui est un jour nouveau. Ouvrons au Christ les portes de notre cœur.

 

Chanter la séquence Victimae le dimanche de la miséricorde ?

Oui ! C’est possible. Cela ne l’était pas avant la réforme liturgique qui a suivi Vatican II. Le Graduale (le livre officiel de chants du rite romain) dans son édition d’après le Concile est formel, à la page 202.

Rappelons que le 2ème dimanche de Pâques est bien sûr le dimanche de la Miséricorde mais surtout le dimanche octave de Pâques, appelé aussi « In Albis » ou de « Quasimodo ».

 

Infra octavam, quando cantatur allelui cum suo V/., addi postest Seuentia ut in Pascha.

Pendant l’octave, lorsqu’on chante l’Alléluia avec son verset, on peu ajouter la Séquence comme à Pâques.


Mais pourquoi cela se fait il maintenant alors que cela ne se faisait pas avant le Concile (ou dans la forme extraordinaire) ? Rappelons que la réforme de la semaine sainte sous Pie XII est le véritable coup d’envoi de la réforme liturgique. C’est Pie XII et non pas Paul VI qui est responsable des premières modifications importantes du rite romain après guerre. Pie XII fait rétablir les horaires que nous connaissons aujourd’hui en ce qui concerne les diverses liturgies des jours saints ; la vigile pascale était par exemple célébrée le samedi saint au matin ; conséquemment, les Ténèbres du jeudi saint du vendredi saint et du samedi saint avaient toujours lieu de façon systématique la veille.

Le jour octave de la vigile pascale était donc le samedi suivant, le samedi dit « in Albis », « en blanc » ou plutôt « in albis depositis » au moment où les néophytes (nouveaux baptisés) déposaient leurs vêtements blancs à l’issue des catéchèses mystagogiques. Avec ce changement d’horaires par Pie XII (ce n’est pas le seul changement introduit par ce pape) le jour octave de Pâques (le huitième) devient alors le Dimanche qui suit Pâques. Notons que l’ordo de 1962 (que suivent les lieux de culte bénéficiant du Motu Proprio de Benoît XVI, « Summorum Pontificum ») un commencement de la réforme est présent (la semaine sainte de Pie XII) mais n’est pas entièrement cohérent, puisque même si la vigile pascale est à la bonne heure, on considère toujours que le jour octave de Pâques est le samedi, pas le dimanche…

Observations au passage notamment en ce qui concerne les questions d’horaires.

On peut critiquer ou pas la réforme de la semaine sainte de Pie XII. Toujours est il que mécaniquement elle fait distinguer de façon forte le triduum du reste de la semaine sainte. Le triduum commence en effet je jeudi saint par la Messe In Cena Domini, suivie de l’adoration silencieuse au reposoir. Cela oblige donc à célébrer els Ténèbres du vendredi saint non pas la veille au soir mais bien le vendredi matin, ce qui paraît assez juste dans la mesure où célébrer les laudes le soir semble incongru. Cependant, célébrer des « Ténèbres » alors même que justement je jour croît est bien inconséquent. On perd toute la notion symbolique et chérie par la culture européenne d’un rite qui s’achève précisément par la célébration d’un Christ, délaissé par ses apôtres, symbolisé par le 15ème cierge du chandelier que l’on n’éteint pas. En allant plus loin cela invalide même la célébration des Ténèbres du jeudi saint lui-même, puisqu’un tel usage spécifique se ferait mécaniquement « hors triduum ». Donc, on mettrait « à la poubelle » tout un patrimoine rituel et musical pour des convenances d’horaires. Une réflexion s’impose donc : à quelle heure faut il célébrer les Ténèbres ? Faut il sous prétexte de « vérité des heures » et que « les laudes c’est le matin », renoncer définitivement à chanter les Ténèbres le soir (mais alors ce ne sont plus des Ténèbres) ? Je laisse cela à la méditation de nos fidèles lecteurs.

Miséricordine ou jansénifalgan ?


Comme chacun sait, l’Église, pour la fête Dieu (ou solennité du Corps et du Sang du Christ) chante la séquence « Lauda Sion ». Une séquence qui renvoie au jeudi saint, la fête Dieu ayant elle-même dans son contenu liturgique de forts accents pascals. Voici un extrait significatif de cette séquence, dont le texte a beaucoup inspiré les compositeurs depuis l’époque moderne.

Ecce panis angelorum * factus cibus viatorum, * vere Panis filiorum * non mittendis canibus.

In figuris præsignatur, * cum Isaac immolatur, * Agnus paschæ deputatur * datur manna patribus.

Bone pastor, Panis vere, * Jesu, nostri miserere, * Tu nos pasce, nos tuere, * Tu nos bona fac videre * in terra viventium.

Tu qui cuncta scis et vales, * qui nos pascis hic mortales * tuos ibi commensales, * Coheredes et sociales * Fac sanctorum civium. Amen. Alleluia.

Voici le pain des anges devenu l’aliment de ceux qui sont en chemin, vrai Pain des enfants à ne pas jeter aux chiens.

D’avance il est annoncé en figures, lorsqu’Isaac est immolé, l’Agneau pascal, sacrifié la manne, donnée à nos pères.

Ô bon Pasteur, notre vrai Pain, Jésus, aie pitié de nous. Nourris-nous, protège-nous, fais-nous voir le bonheur dans la terre des vivants.

Toi qui sais tout et qui peux tout, Toi qui sur terre nous nourris, fais que, là-haut, invités à ta table, nous soyons les cohéritiers et les compagnons des saints de la cité céleste. Amen. Alléluia.

Comme beaucoup de séquences, ce texte n’est pas seulement intéressant pour ses instances musicales, mais surtout pour la pertinence de son texte. Les gens buttent souvent sur trois mots « non mittendis canibus ». Les chiens désignant de façon imagée ou non ceux qui ne peuvent approcher de la Ste Communion, notamment les divorcés remariés ou encore d’autres pêcheurs. Alors que le point clef – doctrinal – de ce texte est quelques lignes plus loin : « Tu nos bona fac videre in terra viventium ». Fais –nous voir le bonheur sur la terre des vivants.

Ce point précis n’est pas neutre et aidera probablement à résoudre l’imbroglio théologique absolument ridicule dans lequel se trouve la théologie du mariage aujourd’hui autour de la question des divorcés remariés.

Rappel du contexte : à grand renfort d’appel au débat, de fuites dans la presse, de promotion d’une certaine « miséricorde » – y compris avec des procédés d’un pseudo marketing calqué sur celui des grands groupes pharmaceutiques (la fameuse « miséricordine » distribuée place Saint Pierre au Vatican) on a fini par faire croire aux gens que la miséricorde divine, et l’année sainte afférente qui vient d’être annoncée par le pape – était assimilable à une sorte de Yom Kippour étendu sur un an, à l’issue duquel, tout sera oublié, « recouvert », qu’il suffira de décréter lors de la prochaine année de la miséricorde. Une sorte de grand effacement de la dette des pécheurs, dans un procédé unilatéral comparable à celui du FMI envers la dette des pays du tiers monde…

Or, Jésus n’est pas là comme l’envoyé de Dieu qui viendrait proclamer une amnistie générale, il se met du côté des hommes et, en leur nom, avec eux, il vient présenter à Dieu une offrande réparatrice. Dieu n’a pas à changer sur ce point, et, de courroucé qu’il était, à devenir miséricordieux, c’est nous qui avons à être libérés des conséquences de notre mal. C’est pourquoi nous avons besoin que tombent nos liens d’avec le mal, et le premier d’entre eux : la mort. Et c’est bien cela que nous célébrons dans l’Eucharistie : Jésus, Messie, assume entièrement la condition de l’homme et puisse rétablir le Royaume, il fallait qu’il porte le péché afin que les liens du péché puissent être dissous. Il fallait donc qu’il soit mis à mort par les pécheurs, à cause du péché lui qui n’a pas péché. Il a compensé la désobéissance d’Adam, par son obéissance jusqu’à la mort. C’est ce que nous prêche S. Jean-Baptiste dans l’Évangile du 2ème dimanche per annum … Voici l’agneau de Dieu, qui prend sur Lui les péchés du monde entier (et donc les miens, les tiens…). C’est ce que nous proclamons le samedi saint dans la liturgie des Ténèbres en célébrant la descente du Christ aux Enfers, et sa victoire sur la mort.

O Mors ero Mors tua, morsus tuus ero, inferne!

O Mort, je serai ta mort, je serai ta morsure, ô enfer !

C’est aussi ce que nous dit l’Exsultet :

O felix culpa, quae talem ac tantum meruit habere redemptorem !

O heureuse faute qui nous a mérité un tel et un si grand Rédempteur !

Ce que célèbre particulièrement l’Église dans le triduum, c’est la rencontre du Christ avec la mort, pour la vaincre. Le jeudi saint il institue le sacrement eucharistique, le sacrement des sacrements, celui qui nous rend proches de Dieu, en Jésus.

Les sacrements sont d’abord pour la terre, ne se comprennent bien que dans la perspective de la Rencontre ultime et plénière, dont ils sont, en quelque sorte, des anticipations. Ils anticipent le salut personnel et en même temps la gloire que Dieu doit manifester un jour sur cette terre – ce qui ne peut être exprimé que dans une vision du sens de l’histoire humaine. Ainsi, chaque sacrement est déjà un contact mystérieux avec le Christ sous un certain rapport à l’histoire humaine. En particulier, on peut penser à l’Eucharistie, dont le sens en grec est simplement celui de « rendre grâce », mais dont l’équivalent en araméen, plus précis encore que celui de mystères, est qourbanah, signifiant le fait de s’approcher jusqu’à toucher. On ne peut mieux exprimer ce contact : Jésus qui vient « toucher » l’homme.
P. EM Gallez

Les sacrements sont pour cette terre. C’est exactement la signification, l’enseignement doctrinal de la séquence Lauda Sion, composée par S. Thomas d’Aquin: fais-nous voir le bonheur dans la terre des vivants. C’est ce qu’ont tendance à oublier les tenants d’une certaine « théologie de la miséricorde », qui oublient précisément que le salut définitif de la personne se joue en fait dans le jugement particulier, c’est-à-dire dans la mort, et de façon autonome par rapport à la vie sacramentelle de la personne. Le sacrement nous ouvre la port du bonheur, nous fait toucher la béatitude qui pourra – ou non – se prolonger dans l’éternité. Le sacrement, par les mérites de la passion et de la Croix, redonne sa dignité à la vie humaine, une vie qu’a assumée le Christ.

Cette attitude contraste lourdement avec l’attitude janséniste, qui considère en fin de compte que la vie liturgique et sacramentelle n’est pas si fondamentale, puisque la vie terrestre elle-même ne l’est pas, comme si nous étions (attitude platonicienne) avant tout des âmes infusées dans des corps que nous devons supporter. De cette approche augustino-janséniste procède une attitude qui finit par rendre la culpabilité enfermant jusqu’à la dépression ou au contraire la négligence complète par rapport à la question de la culpabilité : il faut bien s’en sortir, continuer à respirer, malgré les fautes… On les amnistie. C’est la grande braderie, la kermesse du recouvrement. Mais ce n’est pas la miséricorde, puisque Dieu n’intervient plus dans nos vies ; puisque le sacrement lui-même n’est pas vraiment opérant.

Bref, la « miséricordine » devient en réalité le médicament générique du « jansénifalgan »…

AVERTISSEMENT : Le Jansénifalgan : indiqué pour tous les angoissés de la contrition.
Mais autant prévenir tout de suite. Si cela soigne quelques symptômes, ce médicament ne s’attaque pas à la maladie elle-même. Il est par ailleurs extrêmement addictif et malheureusement en libre service dans la plupart des paroisses en France, alors même qu’il a été interdit par le magistère, de façon ferme et répétée.

La congrégation pour le culte divin annonce une démarche mondiale « Diakonia »

Comme cela n’aura pas échappé à nos lecteurs attentifs, ceci était un poisson d’avril. Espérons seulement que la réalité ne dépasse pas la fiction…

 

Dans la suite du synode extraordinaire sur la famille, et en lien avec les demandes répétées du Pape François à mieux intégrer dans l’Église les femmes, la congrégation du culte divin annonce le lancement de la démarche mondiale « Diakonia » qui cherchera à répondre aux questions posées à diverses reprises par les conférences épiscopales, et les ouvertures permises par Benoît XVI dans son motu proprio Omnium in Mentem.

 


On se souvient de l’interview à RCF, de Mgr Batut, évêque auxiliaire de Lyon en 2013 :

«On a relevé que dans les organismes du Saint Siège, il y a beaucoup moins de femmes que d’hommes. Il y a des femmes extrêmement compétentes… des théologiennes, des femmes qui ont toutes les compétences pour siéger dans les organismes du Saint-Siège même à un très haut niveau. Je ne vois pas pourquoi une femme ne pourrait pas être cardinal… C’est une fonction qui n’est pas nécessairement masculine. Étant entendu que dans la foi catholique on pense que Dieu a un dessein spécifique sur l’homme et sur la femme et que c’est la source même de leur complémentarité ».
Mgr Batut s’est également montré favorable à l’ordination de femme diacres : « C’est une vraie question parce que le diaconat n’est pas un ordre sacerdotal donc pourquoi ne pas la soulever. On peut tout à fait le faire »

Brigitte, Assistante laïque en pastorale (ALP) à Usson-en-Forez témoigne :

Je ressens depuis plusieurs années un appel intérieur très fort à être ordonnée diacre. Cela n’a rien à voir avec la prêtrise qui est et restera, bien sûr, un ministère masculin. Mais aujourd’hui, au XXIème siècle, les filles servent la messe, les femmes font les lectures, chantent au pupitre, distribuent la communion, et sont les principales chevilles ouvrières de la vie des paroisses. Elles apportent un appui décisif au rôle du curé. Pourquoi l’Église ne les appellerait pas à devenir diacres ? Elles pourraient alors également lire l’Évangile à la messe, célébrer des baptêmes, des mariages : être les ministres du seuil et de l’accueil, pour rejoindre les périphéries vers lesquelles nous envoient le pape François. Rappelons que le mystère diaconal est un ministère de service, il n’implique pas la célébration de l’Eucharistie. Cela allégerait la charge des prêtres.

Mais pour ce prêtre, interviewé en 2013 et qui souhaite rester anonyme, la véritable question n’est pas là ; il ne s’agit pas d’ordonner des diacres femmes juste pour aider davantage les prêtres, mais réellement, de permettre à l’Église de s’ouvrir à la question d’une place plus juste des femmes.

Le pape François devra intégrer de façon forte cette question à la réflexion qu’il mène sur la réforme de l’Église. Il n’est pas admissible que l’Église catholique soit la seule Église chrétienne qui ne se soit pas posé cette question de façon forte. Même dans l’orthodoxie, il y a des diacres femmes. L’ouverture œcuménique nous oblige à prendre à bras le corps cette question. Heureusement que nous avons désormais un pape qui n’hésitera pas à aller contre les vieux réflexes des conservateurs qui tiennent la Curie à Rome. Il est plus que temps de donner au catholicisme un visage qui soit humain. Il y va de la survie de l’Église elle-même. Mais j’ai confiance : Jésus a promis que les ténèbres ne prévaudront pas contre elle.

Cette ouverture profonde en réalité, n’est pas née uniquement de la volonté de réforme du pape François. Elle était déjà en germe dans la pensée de son prédécesseur Benoît XVI ; dans son motu proprio Omnium in Mentem, Benoît XVI a pu ainsi entrouvrir la porte au diaconat féminin en établissant que justement le diacre n’est pas une sorte de « sous-prêtre », mais le collaborateur de l’évêque. Omnium in Mentem corrige ainsi le code de droit canonique (canon 1008) de sorte que le diacre ne soit plus agissant « en la personne du Christ Chef ». Le lien fort conféré par l’ordination sacramentelle entre la personne du diacre et la personne (masculine) du Christ-tête n’étant plus maintenu par le code, une barrière essentielle qui empêchait l’ordination des femmes au diaconat est tombée.


La démarche Diakonia mise en œuvre pendant l’année jubilaire de la Miséricorde, permettra d’insister sur tout ce qu’apportent les femmes à l’Église catholique. Plusieurs membres du conseil restreint du Pape François (appelé le G8), parmi lesquels le Cardinal Reinhard Marx, on soulevé la question du diaconat des femmes notamment à la suite de la reconnaissance par l’Église d’Angleterre de l’ordination épiscopale de femmes.


Le Cardinal Marx et les candidates au diaconat.

Il se reconnaît bien dans le chemin parcouru par les dirigeants de cette Église contre un courant conservateur qui a longtemps empêché tout progrès sur ce point. Pour eux, ce problème vient d’être résolu ; c’était donc le moment de démarrer ce chantier, pour l’Église romaine, dans la foulée du synode ordinaire sur la famille.

Le pontificat de François sera bref. Il est donc important de démarrer aussi vite que possible les réformes d’ampleur. Pour le diaconat féminin, il y a des années que ce sujet a été maintenu sous cloche ; sur ce point particulier, sous le pontificat de Jean-Paul II – pas forcément le pape mais certainement son entourage – il y a eu des vrais reculs. C’est le moment pour nous d’agir dans le bon sens et c’est la raison pour laquelle ce dossier va devenir prioritaire à compter de la fin de l’année 2015. La démarche Diakonia permettra d’accompagner les fidèles et espérons – le, – si nous prions – de susciter des vocations nombreuses parmi toutes celles qui depuis des années sont devenues les forces vives de nos diocèses.


Romains 16 : 1    « Je vous recommande Phoebé, notre soeur, qui est diaconesse (diakonos) de l’Eglise de Cenchrées »

 

Si l’Église exclut l’ordination presbytérale de femmes, l’argumentaire en faveur du diaconat des femmes est consistant. L’histoire montre la présence de nombreuses diaconesses ; les représentations anciennes (icônes fresques mosaïques) représentant des femmes portant l’étole diaconale ne sont pas rares ; la bible elle-même fait référence à des femmes comme « diakonos ». Par ailleurs, le diaconat est essentiellement un ministère de Parole et non de Sacrifice. La théologie a toujours distingué l’essence profondément différente de ces deux aspects de la liturgie. Peut être l’une est plus féminine, et l’autre masculine ? Loin de céder aux sirènes des études de genre, l’Eglsie catholique, en faisant ce pas en avant pourrait ainsi bien mieux réaffirmer ce qui distingue de façon profonde l’homme de la femme, et se rendre encore plus fidèle à l’enseignement du Christ et des apôtres.

Et qu’est ce que le ministère diaconal féminin, si ce n’est tout simplement la réitération du geste de Sainte Véronique qui essuie le visage du Christ lors du portement de la Croix ? Méditons – le à la veille du Triduum pascal 2015.


Le diaconat féminin, loin de choquer, peut être considéré comme très traditionnel.

 

Liens / Sources :

http://lyon.catholique.fr/?Diaconia-le-coeur-dans-la-main

http://www.leprogres.fr/actualite/2013/03/08/mgr-batut-eveque-auxiliaire-de-lyon-pourquoi-pas-des-femmes-cardinal-dans-les-organismes-du-saint-siege

http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Benoit-XVI-redefinit-le-statut-du-diaconat-permanent-_NG_-2009-12-15-570392

http://www.diakonia-world.org/


 

Un table, au centre de la nef, le jeudi saint ?


Ceci est faux.

La table du repas
L’ensemble de la célébration de la Cène, le Jeudi saint au soir s’articule autour du signe du repas.
Repas pascal dans le livre de l’Exode, repas d’adieu du Christ à ses disciples dans la Lettre aux Corinthiens, à nouveau le dernier repas du Christ dans l’évangile du lavement des pieds. Il est donc intéressant de modifier l’espace habituel de l’église pour dresser une grande table dans la nef autour de laquelle toute l’assemblée prendra place. Cette disposition de l’espace demande cependant à être réfléchie en fonction de l’autel habituel afin que celui-ci n’apparaisse pas comme relégué au second plan, et en fonction de la taille de l’assemblée. L’autel habituel DOIT être en « fonction » ce soir du Jeudi Saint, il est le départ de la grande table qu’éventuellement on aura dressée dans la nef. Il faut aussi prévoir un lieu de la Parole.
Comme les deux foyers d’une ellipse, le lieu de la Parole et le lieu de l’Eucharistie pourraient se placer en bout de table.
Michel Wackenheim

Ne nous laissons pas « emberlificoter » par le paragraphe sur l’autel habituel qui « DOIT » être en fonction, et qui donne un semblant de discours pseudo rigoriste à cet article lamentable présent sur Croire.com

Le Chanoine Wackenheim a tort. Il est interdit explicitement par Notitiae, qui est la revue liturgique romaine éditée par la congrégation du culte divin, de mettre en œuvre ce type de pratique. Cela pourra étonner certains, tellement l’usage est « entré dans les mœurs » en certains endroits. C’est pourtant le cas. On nous demande souvent des références précises pour pouvoir corriger les abus, les voici donc :



Utrum liceat disponere in medio spatio ecclesiae mensam cum pane et vino prope altare vel in presbyterio occasione Missae « In Cena Domini » aut primae plenae participationis Eucharisticae, « primae Communionis » ut aiunt?
℟. Negative.

Normae ad hoc vigentes debitum momentum altaris explicate asseverant, cuius locus attentum sibi universum populum faciat oportet: « Expedit in omni ecclesia altare fixum inesse, quod Christum Iesum, Lapidem vivum (1 Petr 2, 4; cf. Eph 2, 20) clarius et permanenter significat; ceteris vero locis, sacris celebrationibus dicatis, altare potest esse mobile. Altare fixum dicitur, si ita exstruatur ut cum pavimento cohaereat ideoque amoveri nequeat; mobile vero si transferri possit » (Institutio Generalis Missalis Romani, n. 298). Inde fit ut unum necesse exstet altare, sedes praecipuissima presbyterii totiusque ecclesiae, quia participationem christifidelium singularitas eius foveret: « In novis ecclesiis exstruendis praestat unum altare erigi, quod in fidelium coetu unum Christum unamque Ecclesiae Eucharistiam significet. In ecclesiis vero iam exstructis, quando altare vetus ita situm est, ut difficilem reddat participationem populi nec transferri possit sine detrimento valoris artis, aliud altare fixum, arte confectum et rite dedicandum, exstruatur; et tantum super illud sacrae celebrationes peragantur. Ne fidelium attentio a novo altari distrahatur, altare antiquum ne sit peculiari modo ornatum » (Institutio Generalis Missalis Romani, n. 303).

Mos ergo mensam cum pane et vino disponendi ad Novissimam Cenam Iesu revocandam vel ad pueros collocandos in prima participatione eucharistica est symbolice iteratio, paedagogice distractio et pastoraliter inanis, cum populum ab altari distrahat, intellectum ponderis singulorum elementorum architecturae Ecclesiae confundat et minime participationem christifidelium foveat.

Une traduction française du dernier paragraphe, tout à fait explicite :

L’usage de dresser une table au milieu de la nef pour célébrer la dernière Cène (Jeudi-saint) ou la Messe de Première Communion des enfants relève d’une pratique dont le symbolisme ainsi que la valeur éducative et pastorale est incohérente : cette façon de faire détourne l’attention des fidèles de l’autel, rend troubles l’agencement architectural de l’église et, ne favorise pas la participation des fidèles.

Remarquons et rappelons encore une fois que le triduum pascal qui devrait être le sommet liturgique de l’année est malheureusement dans trop d’endroits victime du hold up des « liturges » qui ne savent pas quoi inventer pour rendre ça plus « vivant ». Ou plutôt plus kitch… En réalité, avant d’inventer des rites peut être serait il intéressant de penser à voiler les croix et les statues dès le 5ème dimanche de Carême (pour rendre plus signifiants les dévoilements du vendredi saint et de la Vigile pascale), chanter les Ténèbres (qui est une magnifique liturgie, non seulement priante mais également très forte en symboles).

Il faudrait aussi bien se souvenir que le lavement des pieds à la messe in Cena Domini du jeudi saint ne concerne pas les femmes. Une vraie question cependant : ceux qui font la promotion de ce genre d’abus le font ils par ignorance, par manque de formation, par naïveté, par inconséquence plus ou moins coupable, ou alors parce qu’ils désirent miner la logique profonde de la source et du sommet de la vie chrétienne ? (Cf. Concile Vatican II, Lumen Gentium 11). Appliquons Vatican II. Vraiment…


Ceci est interdit.


Ceci aussi.

C’était afin que les écritures s’accomplissent

CONSTANTES, obsédantes à la fin, se trouvent dans les évangiles, mais plus précisément dans les récits de la Passion les références aux Écritures, que Jésus doit « accomplir ». Elles peuvent être des traits qui nous paraissent des détails : l’ânon de l’entrée des Rameaux, les vêtements de Jésus tirés au sort au pied de la Croix, c’est aussi la grande déclaration que fait Jésus devant le Sanhédrin et qui entraîne sa condamnation, où il s’approprie les paroles du prophète : « vous verrez le Fils de l’Homme siégeant à la droite du Tout Puissant et venant avec les nuées du ciel » (à partir de Daniel 7,13). Mais toujours revient cette conscience qu’a Jésus de devoir réaliser un programme que les Écritures ont fixé. C’est ainsi qu’au moment de son arrestation, il fait remarquer que, si les choses se sont passées ainsi, c’était « afin que les Écritures s’accomplissent » (Marc 14,49).

Quelle importance y a-t-il à affirmer que la Passion se réalise en tout point selon les prophéties contenues dans les Écritures ? Est-ce, pour un public composé encore en majorité de juifs, une manière d’authentifier sa mission ? Non, c’est beaucoup plus sérieux que cela. Le Christ trouve dans les Écritures d’Israël l’attestation de la volonté de son Père. Pour lui, toute la Bible (et pas seulement les Prophètes, mais aussi la Loi et les Psaumes) est annonce du grand retournement qui va s’opérer avec le mystère pascal. En tant qu’homme, il a voulu déchiffrer le projet éternel du Père à travers les Écritures.

Bien sûr, on dira : Jésus est le Fils éternel de Dieu, donc le projet du Père, c’est aussi le sien, il a consenti d’avance à tout ce qui va arriver. Venant sur terre, il dit, citant déjà le psaume (encore les Écritures !) : « me voici, je viens faire ta volonté », d’après l’Épître aux Hébreux (10,7). Mais il y a loin encore de cette acceptation globale et lumineuse à l’accueil au jour le jour des événements terribles de la Passion. Dans la mesure où il a désiré jouer complètement la carte de l’humanité, il a voulu tout recevoir peu à peu de la main du Père, et les Écritures l’aident à identifier à travers des circonstances variées la ligne que le Père lui propose. Bien sûr, il pourrait vouloir dominer les événements, il pourrait anticiper sur ce qui va lui arriver, comme il pourrait faire appel à douze légions d’anges, ainsi qu’il le dit lui-même (Matthieu 26,53), pour éviter la souffrance. C’est précisément cela que Satan lui conseille : utiliser son pouvoir de Fils pour sauver sa vie, arriver au succès par un chemin court, réduire ses adversaires à néant. Or, il ne le veut pas. Pour lui, la restauration de notre humanité passe par cette humble acceptation minute après minute du vouloir du Père. Et cette volonté, dont il sait bien qu’elle passe par la croix, se découvre peu à peu, – comme pour nous.


Ce qui est terrible dans le chemin des derniers jours est ce sentiment qu’éprouve de plus en plus Jésus à mesure que les heures passent de se trouver devant une volonté autre, alors que dans le fond, comme on l’a dit, ce projet est le sien. Mais, au creuset de la souffrance, il paraît étranger, presque impersonnel, pesant sur lui comme une nécessité sans visage. C’est sans doute le sens de cette confidence qu’il fait aux femmes qui pleurent sur lui lors du chemin de la croix : « si l’on traite ainsi l’arbre vert, qu’en sera-t-il de l’arbre sec ? » (Luc 23,21). Qui est ce « on » ? le Père ? le Diable ?

Et c’est à travers ce don maintenu jusqu’au bout, en visitant les régions extrêmes où nous nous perdons, qu’il vient rétablir l’homme dans sa justesse et sa beauté : « que ta volonté soit faite ! ».

 

 

Michel GITTON

Enrichissement mutuel ?

Lorsqu’on parle d’ « enrichissement mutuel », dans les milieux liturgiques, c’est le plus souvent en référence au motu proprio de 2007 de Benoît XVI, « Summorum Pontificum » qui en 2007 donnait une place plus importante aux livres liturgiques de 1962 du rite romain, en tant que forme extraordinaire du rite romain. Le Saint Père encourageait alors les « deux formes » du rite à s’enrichir mutuellement.

Mais ce dont nous parlerons aujourd’hui est sensiblement différent. Depuis les années 1960, la « désagrégation » dans les faits du rite romain a donné aux usages orientaux au sein de l’Église d’Occident une légitimité qu’elle n’avait jamais eue, au point de conquérir par la fascination beaucoup de pratiques de communautés religieuses, plus ou moins nouvelles, avec un bonheur partagé – ou non. Cet enrichissement mutuel est d’ailleurs singulier. Jusqu’au Concile Vatican II, il a semblé que justement ce sont les usages latins qui ont influencé les rites orientaux, tandis que depuis les années 1970 c’est bel et bien l’inverse : de plus en plus d’usages et de pratiques orientaux sont introduits – parfois au forceps- dans la piété des fidèles. Et tout cela se ressent au plan liturgique.

Ce que je vous montrerai ici, est qu’il est impératif de ne pas céder, sans le discernement nécessaire, au tropisme oriental en liturgie.

Dans une première partie, il sera rappelé un certain nombre de qualités propres à ces traditions liturgiques orientales. Dans un second temps je montrerai que l’intérêt actuel des liturgistes d’Occident pour les richesses objectives des liturgies orientales est trop souvent lié à un profond dégoût de notre propre patrimoine. J’insisterai encore sur cette idée dans un troisième point, en montrant que la liturgie occidentale est profondément antinomique de la liturgie orientale ; mais pour le comprendre, il faut que le fidèle qui s’intéresse à la liturgie devienne capable de dépasser le simple point de vue de « ce qui nous unit » ou plutôt de ce qui devrait nous unir sur le plan strictement rituel.

J’ai conscience que mon propos sera perçu par plusieurs comme catholiquement incorrect, puisqu’à l’intérieur de notre sphère de pensée, il faut être « fraternel » vis-à-vis de touts les autres traditions. Cet article, vous le constaterez en le lisant ne l’est pas toujours, mais je m’efforcerai de vous donner des arguments qui peut être vous feront évoluer dans vos appréciations, et peut être même accepter de sortir des discours tous faits… J’espère seulement aider les internautes à penser par eux-mêmes.

 

Les liturgies orientales pour la plupart, sont ancrées de façon très forte dans une tradition antique, appuyée notamment sur la langue et l’aménagement des sanctuaires mais à la différence de l’Occident, cette tradition a – sans se renier – continué sans complexe aucun à se donner à voir et à entendre (soin pour la paramentique et maintien d’une tradition musicale).

Une première observation concerne la question ô combien débattue en Occident de la langue liturgique ; elle conserve dans les liturgies orientales une place fondamentale : elle continue à être utilisée de façon partielle dans la plupart des liturgies, qu’elles soient syriaques (l’araméen), grecque copte ou russe (avec un emploi non négligeable du slavon). Le point fort de cet aspect est que la place de la langue liturgique s’est faite sans exclusive ; le chant orthodoxe en français est une nécessité d’inculturation, certainement pas quelque chose de promu dans les monastères grecs. On mesure ici toute la différence qui existe avec la position qu’a récemment adopté l’Église d’occident – certes contre les vœux même du Concile Vatican II. On est frappé de lire, dans la correspondance de Maritain avec un abbé cistercien, ces lignes :

« Jadis nos pères jouèrent un grand rôle dans la lente et laborieuse composition du grégorien : ne croyez-vous pas qu’en nous laissant une liturgie en langue vivante, les mêmes cause pourraient jouer et que nos monastères pourraient alors sortir après l’inévitable période de tâtonnements et de maladresses … Les mélodies françaises qu’attend le peuple chrétien ? Si en plus de notre mission monastique essentielle, l’Église pouvait retirer quelque chose par surcroît du travail de ses moines, ne croyez-vous pas que c’est dans cette direction qu’il faudrait espérer plutôt que dans la conservation du passé ? »

La question de la langue liturgique en Occident n’est devenue qu’une question de rapport au passé, qui dépend seulement de la capacité du liturgiste à assumer ou non une posture désignée comme conservatrice. Bref, c’est une question idéologique qui est tout à fait ignorée en Orient, bien plus pragmatique dans beaucoup de cas.

La même réflexion mérite d’être faite concernant un deuxième élément : l’aménagement du sanctuaire. On aime beaucoup, en Occident illustrer les réflexions proposées sur le web ou dans la magazines de photos d’iconostases et même de prêtres tournés vers l’Orient en train de chanter une oraison, une hymne, une préface. La même photo pour un rite latin est par contre de façon immédiate taxée de « traditionalisme » alors même que l’on qualifie la liturgie orientale de belle et transcendante. On a vite fait de conclure que nous ne sommes pas capables en Occident de traduire comme les Orientaux, dans le déploiement de notre prière publique ou dans notre production culturelle et cultuelle une telle impression de majesté et de grandeur de Dieu. Nous nous réduisons nous- même à n’être que des petits employés d’une « PME liturgique » qui ne fait pas beaucoup de chiffre d’affaire… Mais c’est oublier que nous avons – probablement à tort, et depuis plusieurs siècles – consciemment sacrifié des pans entiers de ce qui faisait la spécificité et la tradition de l’aménagement de notre sanctuaire, et au premier chef le cancel ou le jubé qui n’est ni plus ni moins que l’équivalent de l’iconostase devant qui se pâment les « orientophiles » bien pensants, qui bien sûr nous diront en même temps – sans se rendre compte de la profonde contradiction de leur discours – qu’il n’est pas envisageable de ne pas voir ou de ne pas saisir tout ce que fait le prêtre, et qu’il faut lutter contre ce qui empêche le petit peuple de participer. Les mêmes personnes encouragent la mise en place de caméras et de grands écrans dans les églises pour « qu’on puisse voir… », en ne se rendant pas compte à quel point tout cela n’a absolument aucun sens. Et que dire de l’abondance de l’encens, ou encore de la paramentique ? Les Orientaux s’enorgueillissent de la richesse de leurs orfrois, de leur chasubles damassées, de leur voiles rouges et dorées, de leurs étoles chatoyantes, et sont même en cela approuvés par certains médias catholiques. Et dans le même temps, on se rend approbateur d’un clergé occidental en aube floue, ou en chasuble mal coupée (lorsqu’elle est portée). La réalité est qu’au plan du sens et de l’esthétique, chez les orientaux la forme est restée liée au fond, alors même que notre Occident a préféré renier Aristote pour encenser Descartes.

Un troisième élément vaudrait également la peine d’être développé : on s’auto impressionne, en Occident, de la longueur des « divines liturgies », de la discipline qui oblige le clergé à des longues heures de psalmodie. On s’émerveille en même temps de la liberté intérieure des fidèles, qui n’hésitent pas pendant l’office, à se lever, à vénérer une icône, à se rasseoir, à suivre ou ne pas suivre les textes. On s’étonne même de constater qu’en fin de compte, le chœur ne chante pas pour les gens … Mais pour Dieu. Mais c’est tout simplement qu’on a trop longtemps en Occident, et probablement précisément après le Concile de Trente par trop assimilé l’assistance à l’office à un concert (souvent polyphonique) ; qu’on a non seulement à cet époque dénaturé l’aménagement du sanctuaire mais également de la nef, en la peuplant de banc ou de chaises qui ont engoncé le fidèle dans une attitude passive ; et que c’est justement à la même époque qu’on a voulu raccourcir les messes, en supprimant les versets aux répons graduels, en sabrant dans les séquences trop nombreuses, en réformant l’office pour qu’il n’y ait plus les 12 psaumes nocturnes… La pente a été descendue jusqu’en bas au XXème siècle et en ce début de XXIème… Qui ose encore mettre en œuvre une liturgie de plus de 2 heures en Occident ? C’est inenvisageable pour des raisons (faussement) pastorales, parce que le principe même de la liturgie est dénaturé : nous sommes au siècle des messes de Minuit à 20 :30, des Vigiles pascales à 4 lectures, de l’oubli des messes de 4 temps… Et combien de personnes vous expliqueront que « c’est bien mieux comme ça » ? Même dans les chapelles les plus traditionalistes, on n’ose que rarement chanter le trait du 1er dimanche de Carême : 12 minutes de grégorien ? Inenvisageable….

 

Malgré tout cela, l’observation de l’attitude béate qu’ont beaucoup de chrétiens occidentaux pour la liturgie orientale ne fait en réalité que cacher un profond dégoût de notre propre patrimoine. L’exotisme parfois fanfaronnant de certaines postures liturgiques orientales fascine un Occident qui ne sait plus retrouver dans son rapport à Dieu que l’hubris de certaines expression de prière dites « charismatiques » ou la dépression spirituelle de la grande majorité des paroisses. Nous avons perdu la simple idée que la liturgie est humblement ce que nous devons tous à Dieu, en tant que baptisés, dans l’ordinaire de nos vies.

Tout d’abord, il faut tout de même souligner que l’adoption sans discernement de certains éléments spectaculaires des usages liturgiques d’Orient n’est que la participation à cette « hubris ». On pense évidemment immédiatement aux liturgies bizarres qui passent sur KTO et quine sont pas d’Occident mais dans lesquelles ne se reconnaissent nullement les orientaux. Pourtant il y a une ressemblance pour le profane, avec une polyphonie de type « faux bourdon » sur des récitatifs, ce qui a quelques consonances avec les usages russes. Mais ce n’est pas le seul exemple : les monastères de Bethléem on voulu eux aussi plonger à plein dans cette approche curieuse, en mixant une spiritualité inspirée du cartusianisme avec des usages rituels orientaux … Je ne suis pas bien placé pour dire si c’est ou non équilibrant dans une vie monastique. On pense également aux tentatives du P. Gouzes, qui revendique précisément d’avoir créé une liturgie qui n’est justement pas la liturgie romaine, et que ses adeptes appellent volontiers une « liturgie gouzantine », c’est-à-dire quelque chose d’inspiration byzantine revu et modifié à la sauce Gouzes.

Ensuite, si nous pouvons remarquer que la tentative de Gouzes ou de telle autre communauté nouvelle peuvent être considérées a priori comme fructueuses, cela ne doit cependant pas cacher des éléments nettement plus préoccupants : par l’adoption d’usages orientaux sans discernement aucun, ou en tout cas avec une sélectivité qui confine plus à la facilité qu’à l’authenticité, l’Occident se ridiculise. En témoigne l’usage répétitif et inconséquent de « l’hymne acathiste à la Mère de Dieu » en carême. Comme on le sait, l’hymne acathiste est un usage oriental ; elle se chante justement lors des samedi du Carême et dont le refrain répète à de nombreuses reprises « Alléluia ». La valeur spirituelle et même musicale de cette hymne est indéniable, et les papes Jean-Paul II et Benoît XVI ont insisté pour qu’elle puisse être chantée en signe d’unité des chrétiens à cause de sa tradition qui remonte à l’époque de l’Église indivise. Jean-Paul II l’a fait chanter à S. Pierre de Rome … Mais ne nous trompons pas : pas en Carême, mais bien pendant l’Avent, qui dans l’usage liturgique de l’Occident, est bien plus adapté pour la mise en œuvre de cette pièce sublime. L’ouverture à l’Orient ne dispense pas de l’intelligence. Il est ainsi tout à fait mal venu d’utiliser en Occident, cette hymne par exemple le 3ème vendredi de Carême comme cela se fait dans l’orthodoxie… Les papes ont lutté fermement pendant tout le moyen âge pour ne pas adopter les usages orientaux concernant notamment l’alléluia en Carême et ont vertement réprimandé tous ceux qui s’y aventuraient. Non pas que c’est un crime de prononcer ce mot pendant le Carême mais que cela correspond de façon profonde à la dynamique de l’année liturgique : par ce signe (parmi d’autres, ce n’est pas le seul) l’Église descend avec le Christ progressivement au tombeau – aux enfers – et ressuscite au matin de Pâques. Cette hymne acathiste a même été adaptée en latin au moyen âge ; pour la chanter en carême, les adaptateurs ont même remplacé les alléluias. Or cet effort ancien qui correspondait à une véritable compréhension de cette hymne comme à la fois un instrument œcuménique et le développement d’une piété autour notamment de la célébration de l’Annonciation, est aujourd’hui méprisé.

Ce n’est pas le seul exemple : un usage lui aussi œcuménique venu d’Orient est devenu de se saluer, le matin de Pâques par « Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité ». C’est tellement « exotique » et « traditionnel »… C’est supposé être justement l’affirmation centrale de la foi chrétienne, que les orientaux (sous entendu, « eux, au moins ») savent proclamer ; c’st une invitation de plus à se mettre à leur école. Mais c’est oublier précisément l’usage occidental : le répons bref de Pâques : « Le Seigneur est vraiment ressuscité, alléluia, alléluia ; il est apparu à Simon, alléluia, alléluia ». Ces mots mêmes que la bible met justement dans la bouche de Saint Pierre, le « pape de Rome », qui par là fait le premier acte de son magistère ex cathedra. Qui les médite encore ? Qui en connaît toute la richesse ? Qui est capable en particulier de les mettre en rapport avec l’épisode des disciples d’Emmaüs ? Qui est encore capable de dire l’importance de ces mots que l’Église chante ou devrait chanter en rappelant précisément que le cœur de la foi chrétienne nous vient des apôtres, réunis autour de Pierre. Comme pour l’affaire de l’hymne acathiste, nous sommes ici en présence d’une belle intention, qui aboutit en réalité à une dépréciation de la piété de l’Occident et qui a même une conséquence doctrinale. Lex orandi, lex credendi


Il faut encore souligner des points supplémentaires : la fascination pour la grandiloquence orientale fait perdre également l’esprit profond du rite romain, que le Concile rappelle : la « noble simplicité ». Bien plus, la fascination servile pour les usages orientaux participe paradoxalement au militantisme vernaculaire dont on connaît l’origine janséniste. Enfin, la dénaturation de la véritable tradition orientale par l’amateurisme de « liturges » occidentaux peut avoir des conséquences sur la vénérable tradition liturgique de l’Orient lui-même.

A la différence des rites orientaux, l’usage liturgique d’Occident a tenu fermement à conserver l’antique discretio qui confère aux célébrations une émouvante sobriété caractéristique de la solennité romaine. « Noble simplicité » (Vatican II, Sacrosanctum Concilium, num. 34) ne signifie pas dépouillement misérable, mais au contraire recueillement, calme, élégance, et souci du détail, surtout en ce qui concerne la paramentique (aubes, chasubles, dalmatiques, chapes…), les objets cultuels (croix, vases, encensoirs…) qui doivent être beaux et précieux (Cf. PGMR 328). Simplicité et noblesse excluent de l’emploi liturgique la recherche de la somptuosité pure, ou l’excitation artistique – qui appartiennent à l’apparat du monde. (Cf. Vatican II, Sacrosanctum Concilium, num. 124). Il est ainsi contraire à l’essence du rite romain de considérer que la liturgie doit ‘faire pauvre’. C’est pourtant ce que retiennent beaucoup de « spécialistes formés » à la liturgie dans les diocèses qui finissent par s’autoconvaincre que : autant la liturgie orientale doit faire « riche » autant la liturgie romaine doit faire « pauvre ». On se rend compte à quel point cette idée est désastreuse.

La même posture dialectique se révèle en ce qui concerne le répertoire musical. Ceux qui sont impressionnés par les longs répons de la monodie copte en concluent que la liturgie romaine – elle – est dans l’esprit vernaculaire et brève. Vernaculaire, puisqu’ils se plaisent à rappeler qu’à l’origine la liturgie romaine était en grec et qu’ ils croient comprendre que le passage au latin a été rendu nécessaire pour des raisons pastorales… On sait pourtant que la question est beaucoup plus complexe. Ils sont en cela accompagnés par certains orientaux eux-mêmes qui ont travaillé sur l’inculturation de leur propre tradition en langue vernaculaire. Cette inculturation signifie pour les « liturgies » occidentaux un rejet total du latin, tandis que pour les orientaux, l’adaptation nécessaire aux nécessités d’une pastorale populaire, sans renier un patrimoine séculaire. On notera que plusieurs essais notables de liturgie orientale en Français dans les églises de ces traditions existent et ont réussi. Alors même qu’aucune tentative d’adaptation en français de l’antique répertoire grégorien n’est aujourd’hui crédible à tel point que les meilleurs compositeurs ont renoncé, y compris, parfois même en se tournant, – par goût ou par dépit – vers les orientaux !

Nous n’avons en effet aucun intérêt de façon systématique à introduire dans nos propres usages des traditions qui leur sont étrangères ; elles dénaturent non seulement les usages liturgiques d’occident qui deviennent alors flous, mais aussi les traditions orientales, qui peuvent devenir illisibles. Un exemple illustratif est celui de la « mode diaconale » dans le diocèse de Paris. Les diacres en vue du sacerdoce portent l’étole à l’occidentale, tandis que les diacres permanents la portent à l’orientale, c’est-à-dire à l’envers, avec les deux pans qui pendent depuis l’épaule. On établit alors dans l’esprit des gens une différence fondamentale entre le « vrai » diacre (sous entendu le futur prêtre) et le « faux » diacre (sous entendu … Marié). Nous rappelons au passage que le clergé séculier est justement souvent marié en Orient… Alors que sacramentellement parlant il n’y a ne devrait y avoir aucune différence entre les deux ; cela amplifie encore le problème de la légitimité du diaconat permanent en Occident ou même de la question de la sacramentalité de ce diaconat « permanent ». On peut lire ici ou là quel la question diaconale en orient ou en occident n’ont rien à voir puisqu’il n’y a pas de « diacre permanent » en Orient… Oui c’est affirmé sans rire. Disons plutôt qu’il n’y a pas en Orient ce que les gens entrevoient comme des « diacres laïcs »… (Oui je sais c’est un oxymoron… Un mot… grec.)

 

Notre patrimoine liturgique occidental n’est pas inférieur à celui de l’Orient. Il est nécessaire de le rappeler. Il nous faut simplement revenir à un sain enrichissement mutuel, et non pas à une espèce de fascination maladive pour certaines formes impressionnantes, que l’on trouve tout à coup « saintes », et qui sont adoptées de façon sélective et irresponsable. L’Orient doit nous faire chérir en particulier la patristique, grecque évidemment, mais aussi et donc par rebond, latine. L’Orient doit nous rappeler la révérence, la puissance de l’arcane, que la liturgie qu’elle soit occidentale ou orientale n’a jamais négligé (je militerais volontiers pour le rétablissement du cancel, qui n’est rien d’autre – comme souligné plus haut – que l’iconostase d’Occident). Ce n’est en rien contraire à notre tradition, tout comme l’orientation, et la liturgie entièrement chantée. La liturgie romaine y ajoute des instants de silence, une retenue et une plus grande intériorité des gestes, un chant aussi majestueux et profond que le chant byzantin (la tradition de la monodie latine, grégorienne mozarabe ou ambrosienne la vaut…) qui possède de profondes consonances de répertoire avec ce dernier. D’ailleurs,

« Avant leur séparation, l’Orient et l’Occident se sont liturgiquement influencés pendant des siècles (…). La question ne se pose pas de savoir si un rite est oriental ou occidental, la seule question est de savoir si un rite est incarné, s’il communique la Vérité éternelle, immuable, s’il est orthodoxe au sens très profond de ce terme. » Père Schmemann, doyen de l’Institut de théologie orthodoxe Saint Wladimir (U.S.A.)

Comme on le rappelle souvent, la loi de la prière est la loi de la foi. L’influence mutuelle entre traditions liturgiques est bonne ; encore faut il qu’elle puisse se faire au profit et non aux dépens de l’enseignement de la foi et du succès de la pastorale. Il ne s’agirait pas sous prétexte de nous mettre à la remorque de l’Orient, de considérer bientôt qu’il nous faut marier nos prêtres, remarier les divorcés, succomber à une synodalité sans pontife, ou renoncer à l’infaillibilité du magistère. Ces allusions ne sont évidemment pas faites en l’air… Cela nous menace effectivement.