Où l’on reparle de l’exhortation apostolique post synodale sur l’Eucharistie.

On pourra trouver, sur le site du diocèse de Nancy et Toul, la transcription de l’interview radiodiffusée donnée à Mgr Papin au cours de l’émission Parole d’évêque , RCF Jérico le 17 mars 2007.

Mgr Papin revient sur la question de l’exhortation post-synodale sur l’Eucharistie « Sacramentum Caritatis ».

https://i2.wp.com/philomusica.unipv.it/annate/2004-5/saggi/baroffio/images/10-11.gif?resize=236%2C215On peut tout d’abord féliciter Mgr Papin de parler de façon franche d’un texte magistériel important sur les ondes d’une radio chrétienne, alors même que ce texte est passé largement inaperçu des fidèles catholiques, et qu’il a été traité de façon pour le moins légère – comme à l’accoutumée – par des médias en quête de sensationnel. Mgr Papin a le mérite de s'expliquer sur le sujet, alors même qu'on avait peur de voir cette exhortation "tuée par le silence qui l'entoure" . Mgr Papin commence par expliquer – et il a raison, – que ce texte ne fait pas qu’aborder des questions « médiatiques » du type du célibat des prêtres, de la communion eucharistique des divorcés remariés, etc. Il aborde ensuite la question du latin, en cherchant à dédramatiser la question, qui, on le sait, est éminemment idéologique :

« De plus, lorsqu’on lit dans les journaux que le pape conseille le latin pour la célébration de la messe, c’est une contre-vérité ! Il dit que l’usage du latin est utile pour les grands rassemblements internationaux, à part les lectures et la prière universelle qui doivent demeurer dans la langue du pays où l’on se trouve. Quand il dit cela, ce n’est pas une nouveauté ! Un exemple : l’an dernier, j’étais au pèlerinage diocésain à Lourdes. Les responsables des sanctuaires m’ont demandé de présider la messe internationale qui a lieu deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, à la basilique souterraine. La prière eucharistique et le Notre Père étaient en latin. J’ai donc dit la messe en latin ce jour-là devant 20 à 25 000 personnes de nombreux pays ; ce qui permettait aux gens de s’unir davantage et de chanter ensemble le Sanctus, l’Agnus Dei, etc. Quoi d’étonnant à cela ? Quoi de scandaleux et surtout quoi de neuf ? Que le pape demande ensuite que les séminaristes soient formés un peu au latin pour pouvoir justement concélébrer dans ces grandes Eucharisties internationales, qu’y a-t-il là d’étonnant ? J’ai été pendant vingt ans professeur et supérieur de séminaire, on y a toujours fait cela ! On a toujours initié les séminaristes à un minimum de latin et on leur a appris un certain nombre de chants grégoriens importants, comme le Salve Regina et le Veni Creator, une messe grégorienne pour qu’ils puissent chanter le Kyrie, le Gloria ou le Credo. Je ne vois pas là ce qui est étonnant et ce qui est rétrograde. »

Ce que nous observons, quant à nous, c’est que dans son souçi d’apaiser les esprits, l’évêque de Nancy et Toul est un petit peu réducteur : si le synode des évêques a cru devoir insister aussi lourdement sur la question du latin dans la liturgie, c’est probablement que la situation actuelle n’est pas conforme aux désirs des pères. Et c’est tout simplement ce que rappelle le Saint Père, dans des termes beaucoup plus explicites que veut bien le laisser entendre Mgr Papin :

 

62. (…) In universum petimus ut futuri sacerdotes, inde a Seminarii tempore, ad Sanctam Missam Latine intellegendam et celebrandam nec non ad Latinos textus usurpandos et cantum Gregorianum adhibendum instituantur; neque neglegatur copia ipsis fidelibus facienda ut notiores in lingua Latina preces ac pariter quarundam liturgiae partium in cantu Gregoriano cantus cognoscant.

 

Nous demandons à tous les futurs prêtres, dès le temps du séminaire, de se former à comprendre et à célébrer la Sainte Messe en latin, à employer les textes en latin et à utiliser le chant grégorien ; aucun effort ne devra être négligé en ce qui concerne les fidèles eux mêmes, pour qu'ils sachent l'ensemble des prières communes en latin et qu'en même temps ils connaissent les parties de la liturgie qui doivent être chantées en chant grégorien.

Là où Mgr Papin a raison, c’est que ces demandes instantes ne sont pas nouvelles, et qu’elles correspondent à un désir très profond non pas seulement des Pères du Synode sur l’Eucharistie, mais des Pères du Concile Vatican II, qui, pour la première fois dans le magistère le 4 décembre 1963, par la promulgation de la constitution dogmatique Sacrosanctum concilium, a « canonisé » le chant grégorien comme « chant propre de la liturgie romaine » qui doit avoir dans la liturgie « la première place » (on pourrait aussi traduire le texte conciliaire latin par « place du Prince »).

 Ce n’est donc pas rien, tout de même, qui est demandé par l’exhortation apostolique, et c’est bien effectivement ce que soulignait Mgr Miserachs Grau, directeur de l’Institut Pontifical du Musique Sacrée, à Rome, en 2005  :

« Le nouveau missel romain propose les textes latins à côté des traductions en langues courantes. L'Eglise souhaite que ce missel soit mis en œuvre. Pourquoi aurions-nous peur d'une conversion allant dans ce sens?
Le chant grégorien n'a pas à devenir une musique de conservatoires ou de concerts, ou de disques: il n'a pas à être momifié pour être présenté dans des musées. Il doit demeurer vivant, redevenir vivant au sein de nos assemblées; c'est en l'entendant et en le chantant au cours des liturgies qu'il pourra nourrir les fidèles au point que ceux-ci se sentiront davantage encore faire partie du peuple de Dieu.
Il est grand temps de sortir de notre torpeur: les exemples lumineux doivent venir des cathédrales, des grandes églises, des monastères et des couvents, des séminaires et des maisons de formation religieuse… Ainsi les plus petites paroisses seront-elles "contaminées" à leur tour par la suprême beauté du chant de l'Eglise. Ainsi, le pouvoir de persuasion du chant grégorien va-t-il rayonner pour aller jusqu'à conforter le peuple dans son authentique sens de la foi catholique.
»

Il est manifeste que l’idée du Saint Père comme celle des Pères du synode n’est pas de laisser au chant grégorien une fonction exceptionnelle en certains lieux particuliers (par exemple les messes internationales de Lourdes). L’idée générale, c’est de proposer le chant grégorien comme le modèle de la musique sacrée, de l’utiliser largement, pour qu’il soit naturellement utilisable ensuite, le cas échéant, dans les rassemblements internationaux. Ce qui est intéressant, par ailleurs, c'est que Mgr Miserachs Grau parle ici d'une conversion. Et il n'y a pas de conversion non douloureuse.

Il ne s’agit pas ici de retour en arrière ou de nostalgie. La crainte – bien légitime – de Mgr Papin de se voir étiqueté comme « traditionaliste » l’a probablement fait minimiser cet aspect des choses. C’est bien dommage que ces questions essentielles soient occultées pour des raisons d’instrumentalisation par la presse de ces questions.

Il fallait tout de même le mentionner. Sur ces points particuliers, l’avancée des directives pastorales provenant du S. Siège est significative, et même fondamentale. Cette orientation énergique de l’exhortation Sacramentum Caritatis – qui est d'ailleurs tout à fait en ligne avec d'autres textes émanant soit du magistère soit de la Curie –  en faveur de l’application des directives conciliaires sur le latin et le grégorien n’a pas à être minimisée, bien au contraire. La lecture idéologique des livres de la réforme liturgique a pu faire beaucoup de mal au rite romain depuis 1970. On voit bien, avec les derniers textes publiés par le préfet de la Congrégation du culte divin, le Cardinal Arinze, notamment sur la langue liturgique :

« Il est à noter que beaucoup de religions du monde, ou leurs ramifications principales, ont une langue qui leur est chère. On ne peut pas penser à la religion judaïque sans penser à l’hébreu. Pour l’islam, la langue sacrée est l’arabe du Coran. L’hindouisme classique considère le sanscrit comme sa langue officielle, tandis que les textes sacrés du bouddhisme sont rédigés en pali.
Il serait superficiel de notre part de croire qu’il s’agit là d’une tendance ésotérique, bizarre, désuète, vieux jeu ou médiévale. Ce serait ignorer une composante subtile de la psychologie humaine. Dans les questions religieuses, les personnes tendent à conserver ce qu’elles ont reçu depuis les origines, la manière dont leurs prédécesseurs ont formulé leur religion et prié. Les paroles et les formules utilisées par les premières générations sont chères à ceux qui en ont hérité aujourd’hui. S’il est vrai qu’on ne peut certes pas identifier une religion avec une langue, la façon dont elle se comprend peut créer un lien affectif avec une expression linguistique particulière en usage dans sa période de croissance classique.

(…) Mais l’exhortation du Pape Benoît XVI aux étudiants de la Faculté de lettres classiques et chrétiennes de l’Université pontificale salésienne de Rome, à l’issue de l’Audience générale du mercredi 22 février 2006, garde toute sa valeur et son importance. Et il l’a prononcée en latin ! En voici une traduction libre en français : « Avec raison, nos prédécesseurs ont insisté sur l’étude de la grande langue latine afin que l’on puisse mieux apprendre la doctrine salvifique contenue dans les disciplines ecclésiastiques et humanistiques. De même, je vous invite à cultiver cette activité, afin que le plus grand nombre possible de personnes puissent accéder à ce trésor et en apprécier l’importance » (in L’Osservatore Romano, 45, 23 fév. 2006, p.5).

(…) Le chant grégorien est caractérisé par une cadence méditative et émouvante. Il touche les profondeurs de l’âme. Il manifeste la joie, la tristesse, le repentir, la requête, l’espérance, la louange ou l’action de grâce propres à une fête particulière, à une partie de la Messe ou à toute autre prière. Il rend les Psaumes plus vivants. Il exerce une fascination universelle, qui le rend approprié à toutes les cultures et à tous les peuples. Il est apprécié aussi bien à Rome, qu’à Solesmes, Lagos, Toronto ou Caracas. Il résonne dans les cathédrales, les séminaires, les sanctuaires, les centres de pèlerinage et les paroisses traditionnelles.» (*)

Nulle part dans les textes romains, on ne voit apparaître l’idée que le latin et le chant grégorien doivent être limités aux réunions internationales. Et d’ailleurs, on voit bien que ce serait parfaitement artificiel : que serait l’expression d’une foule rassemblée pour célébrer la Foi si, par exemple au cours des JMJ, elle n’utilisait que des chants qu’elle n’a jamais entendus ? Ce serait à la fois plaqué et injuste. Et pastoralement contre productif. Donc commençons dès maintenant à utiliser le latin et le chant grégorien dans les célébrations paroissiales. Et c’est d’ailleurs clairement ce que préconise le dernier document magistériel sur l’Eucharistie… Nous pouvons vous y aider…

Bien sûr, l'application des directives magistérielles notamment par les évêques sur ce point est très difficile ; spécialement sur le territoire français, où cette question est spécialement délicate. L'intelligentsia "bobo" voit dans l'usage du latin un retour "en arrière" innacceptable, parce que soit disant cela rendrait la liturgie incompréhensible… Les cotteries traditionalistes quant à elles se méfient plus que tout de célébrations dignes, en latin, en chant grégorien et même "orientées". Il n'y a qu'à voir l'hostilité constante de la Fraternité Saint Pie X envers par exemple l'Opus Dei – qui a l'habitude de messes entièrement latines et grégoriennes pour comprendre que le terrain est particulièrement glissant…

Mais peu importe, car le successeur de Pierre est ambitieux. Donc nous aussi, humblement, dans son sillage.

* NDLR : Quand le Cardinal Arinze parle des "paroisses traditionnelles", il ne cherche pas à désigner les paroisses "traditionalistes" ou bénéficiant du motu proprio Ecclesia Dei adflicta. Il parle des paroisses normales, dans leur forme et gouvernement habituel. Bref, les paroisses "lambda". 

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