Offertoire dans le rite romain : on en reparle…

On peut être d'accord ou pas d'accord : iln'empêche que pour mieux faire comprendre l'essence du rite romain, il importe de réfléchir, Et bien…. Mgr Raffin a défrayé la chronique récemment en indiquant qu'il ne comptait pas spécilement aller rencontrer les "tradis" de son diocèse. Probablement que toute sa pastorale ne tourne pas autour de l'application du Motu proprio "Summorum Pontificum". Cette "nouvelle" a paru déplaire à la fois aux blogs "perepiscopus " et "Summorum pontificum observatus" ; elle a été relevée également… par Golias, qui s'étonnait de voir un évêque peu suspect d'être en accord avec ses idées aller une fois n'est pas coutume, dans son sens.

 

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Parce que Mgr Raffin réfléchit et a des idées sur la liturgie. C'est Christophe de Saint Placide (Summorum pontificum observatus) qui redonne le texte de Mgr Raffin, paru dans un ouvrage publié aux éditions de l'Homme nouveau, "Autour de l'esprit de la liturgie" :

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 Le caractère hétéroclite et tardif des prières de l'offertoire dans l'ordo de 1962 de la messe romaine ? de quoi parle t'on ? (Source : Denis Crouan,docteur en théologie, président de Pro Liturgia)

 Voici donc une comparaison systématique de l'ancien rite et du nouveau rite de l'offertoire. Dans la vieille liturgie, l'offertoire commençait avec une invitation à la prière faite par le prêtre: Oremus. Mais il n'y avait aucune oraison… Cet oremus invitait les fidèles plus à s'asseoir qu'à faire oraison. L'ordo actuel a restauré ici les "prières universelles" qui existaient autrefois dans de nombreux rites et que le rite romain n'avait conservées que dans la liturgie du Vendredi-saint. Le Concile est donc revenu à une tradition fort ancienne. Il y avait un choix à faire: soit supprimer l'oremus, qui n'avait plus de raison d'être, soit rétablir une prière venant logiquement après l'oremus. C'est la deuxième solution qui a été retenue, parce que plus conforme à la tradition liturgique,

– L'offrande du pain et la prière "Suscipe".
Suscipe, sancte Pater, omnipotens aeterne Deus, hanc immaculatam bostiam, quam ego, indignus famulus tuus, offero tibi Deo meo vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis, et offensionibus, et negligentiis meis, et pro omnubus circumstantibus, sed et pro omnibus fidelibus christianis, vivis atque defunctis, ut mihi et illis proficiat ad salutem in vitam aetemam. Amen.
Recevez, Père saint, Dieu éternel et tout-puissant, cette offrande sans tache que moi, votre indigne serviteur, je vous présente à vous, mon Dieu vivant et vrai, pour mes péchés, offenses et négligences sans nombre, pour tous ceux qui m'entourent, ainsi que pour tous les fidèles vivants et morts: qu'elle serve à mon salut et au leur pour la vie éternelle. Amen. Cette prière ne fait pas partie de la liturgie romaine: on peut dire qu'elle n'est pas "traditionnelle". On peut faire plusieurs remarques à son sujet: elle utilise la première personne du singulier, ce qui est contraire aux habitudes du rite romain qui, lui, utilise habituellement la première personne du pluriel. Cette utilisation de la première personne du singulier s'explique parfaitement il s'agit d'une prière privée qu'on retrouve au IXème siècle non pas dans un missel "romain", mais dans le Liber Precationum (c'est-à-dire le "livre de prières") de Charles-le-Chauve (875-877).
Cette prière contient des germes d'erreurs théologiques. En effet, elle conduit à attribuer à un simple morceau de pain -désigné ici sous les termes d' "hostie sans tache"- une vertu incroyable, puisqu'on lui attribue le pouvoir d'agir pour le salut des vivants et des morts. Vatican II l’a donc supprimé ce qui pouvait être cause d'erreur et a opté pour une formule plus simple, plus proche de la Tradition romaine comme on le verra plus loin :
Benedictus es. Domine, Deus universi, quia de tua largitate accepimus panem, quem tibi offerimus, fructum terrae et operis manuum hominum, ex quo nobis fiet panis vitae.
Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes; nous te le présentons: il deviendra le pain de la vie.Cette formule reprise également dans l'offrande du vin, est inspirée des bénédictions juives. On peut donc penser que le Christ les a prononcées le jour de l'institution de l'Eucharistie, puis à nouveau devant les disciples d'Emmaüs, etc… C'est donc effectivement parfaitement traditionnel !
– la prière dite pendant que le célébrant verse l'eau dans le calice.
Deus qui humanae subtantiae dignitatem mirabiliter condisti, et mirabilius reformasttida nobis, per huius aquae et vini mysterium eius divinitatis esse consortes, qui humanitatis nostrae fieri dignatus est particeps, Iesus christus, filius tuus, Dominus noster : qui tecum vivit et regnat in unitate spiritus Sanct, Deus, per omnia saecula saeculorum. Amen.

Dieu qui, d'une manière admirable, avez créé la nature humaine dans sa noblesse, et l'avez restaurée d'une manière plus admirable encore, accordez-nous, selon le mystère de cette eau et de ce vin, de prendre part à la divinité de celui qui a daigné partager notre humanité, Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur qui, étant Dieu, vit et règne avec vous et l'unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

Voici une magnifique prière qui accompagne l'un des plus anciens rites liturgiques: le mélange de l'eau et du vin. Cette prière est véritablement "romaine"… Mais ici, elle n'est pas à sa place : il s'agit d'une ancienne oraison que trois sacramentaires romains (les ancêtres de notre actuel missel) proposaient pour la fête de Noël. C'est ici tout le sens du mystère de l'Incarnation qui ci évoqué; cette oraison a simplement été "complétée" par les mots "per huius aquae et vini mysterium", afin qu'elle puisse mieux "coller" avec le rite d'offertoire. Le missel romain dans son édition de 1969 a abrégé cette prière pour ne conserver que les paroles qui éclairent le rite : Per huius aquae et vini mysterium eius divinitatis esse consortes, qui humanitatis nostrae fieri dignatus est particeps. Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l'Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité. Ce ne sont que les paroles centrales de l'ancienne prière qui ont été conservée pour souligner le geste que fait le célébrant; le développement plus théologique, issu de la célébration du mystère de l'Incarnation, a été laissé de côté: il n'avait pas véritablement sa place dans le rite d'offertoire dont les gestes se suffisent à eux-mêmes.
– L'offrande du vin et la prière "Offerimus tibi".
Avant le Concile, le célébrant disait la prière suivante en élevant un peu le calice au-dessus de l'autel :
Offerimus tibi, Domine, calicem salutaris, tuant deprecantes clementiam, ut in conspectu divinae Maiestatis tuae, pro nostra et totius mundi salute, cum odore suavitatis ascendat. Amen.

Nous vous offrons, Seigneur, le calice du salut, et nous demandons à votre bonté qu'il s'élève en parfum agréable devant votre divine Majesté, pour notre saint et celui du monde entier. Amen.

Cette prière qui, dans l'ancien missel, est dite à la première personne du pluriel et fait symétrie avec la prière d'offrande du pain "Suscipe sancte Pater", ne se rencontre qu'à partir du Xlème siècle dans certains missels dits "romains".Nul ne peut nier qu'elle contient quelques "maladresses" qu'il convenait de corriger :
– le calice est désigné sous les mots "calice du salut", alors que la consécration n'a pas encore eu lieu;on demande à Dieu que ce calice soit offert "pour notre salut"… ce qui revient à attribuer au vin un pouvoir qu'il n'a pas ; la formule double et amoindrit d'autant l'Orate fratres qui sera dit à la fin du rite d'offertoire. On voit nettement que ces prières d'offertoire sont des décalques de formules qui seront dites au cours de la Prière eucharistique: il était nécessaire de les revoir si l'on voulait que la liturgie ait une réelle cohérence et ne soit pas le support d'approximations théologiques. La restauration conciliaire a simplement conduit à supprimer cette prière pour la remplacer par la formule déjà employée au moment de l'offrande du pain, avec la réponse du peuple si l'antienne d'offertoire n'est pas chantée :

Benedictus es, Domine, Deus universi, quia de tua largitate accepimus vinum, quod tibi offerimus, fructum vitis et operis manuum hominum, ex quo nobis fiet potus spiritalis.


Tu es béni. Dieu de l'univers, toi qui nous donnes ce vin, fruit de la vigne et du travail des hommes; nous te le présentons: il deviendra le vin du Royaume éternel.

– L'invocation du Saint-Esprit: la prière "In spiritu humilitalis" et la prière "Veni Sanctificator".

Dans l'ancien rite de la messe, après l'offrande du vin se trouvaient deux prières. La première était dite par le prêtre incliné en signe d'humilité:In spiritu bumilitatis et in anima contrito suscipiamur a te. Domine ; et sic fiat sacrificium nostrum in conspectu tuo hodie, ut placeat tibi, Domine Deus.
Voyez l'humilité de nos âmes et le repentir de nos coeurs: accueillez-nous. Seigneur; et que notre sacrifice s'accomplisse devant vous de telle manière qu'il vous soit agréable, Seigneur Dieu.

La seconde prière, qui s'enchaîne, est une invocation au Saint-Esprit :
Veni, Sancficator, onmipotens aeterne Deus, et benedic hoc sacrificium tuo sancto nomini praeparatum.


Venez, Sanctificateur, Dieu éternel et tout-puissant, et bénissez ce sacrifice préparé pour votre saint Nom.

La première prière apparaît dans le rite d'offertoire au Xlème siècle; elle est donc relativement tardive. Quant à la seconde prière -l'invocation au Saint-Esprit-, d'inspiration peut-être gallicane, on la trouve dès le IXème siècle dans le Missel de Stowe; mais elle ne sera introduite dans le Pontifical romain qu'au XIIIème siècle. Elle rappelle un passage du 2ème Livre des Macchabées (2, 10).On retrouve, ici encore, l'erreur relevée plus haut, à savoir celle qui consiste à confondre le rite d'offertoire avec le "sacrifice": en effet, la prière adressée au Saint – Esprit ne ressemble-t-elle pas à l'épiclèse que l'on trouve dans la Prière eucharistique, c'est-à-dire à la formule invoquant l'intervention de l'Esprit – Saint pour réaliser la consécration du pain et du vin ? Toutes ces prières ont été introduites dans notre ancienne liturgie au moyen-age (vers le XIIème siècle), lorsque les fidèles ne se sont plus contentés d'un rite simple: la messe s'est alors surchargée d'un groupe de signes et d'oraisons qui, plus tard, seront considérés comme faisant partie du rite romain originel. Le pape Innocent III (1198-1216) tentera bien de ramener les rites à leur simplicité primitive, mais en vain… Ce qui prouve qu'à cette époque déjà, l'obéissance en matière de liturgie n'était pas toujours de mise. La restauration liturgique a remis les choses en ordre pour éviter toute confusion: elle a conservé la première prière (In spiritu humilitatis…) mais a supprimé la seconde (Veni, sanctificator…).

– rite du lavement des mains du célébrant.
A la messe solennelle, le lavement des mains fait suite à l'encensement de l'autel;" à la messe simple (ou lue !) il se fait tout de suite après que le célébrant ait dit la prière "in spiritu humilitalis… ".Le sens mystique du lavement des mains -ou plutôt des doigts- est souligné dès le IVème siècle. S. Cyrille de Jérusalem écrit; "Ce geste indique que nous devons être purs de tout péché. Ce sont nos mains qui agissent; laver nos mains n'est autre chose que purifier nos actions". Faisant allusion au geste de Pilate, un autre auteur écrit; "Prenons garde que chacun de nous puisse dire en toute vérité: je suis innocent du sang de Jésus-Christ".
Dans l'ordo en usage avant le Concile, le prêtre se lavait les doigts en récitant le Psaume 25 partir du verset qui commence par les mots "Lavabo inter innocentes manus meas" (Je me lave les mains comme ceux qui sont innocents) et qui ont donné à ce rite le nom de "Lavabo":
Lavabo inter innocentes manus meas: et circumdabo altan tuum. Domine: ut audiam vocem laudis, et ennarem universa mirabilia tua. Domine, dilexi decorem domus tuae. Ne perdas cum impiis, Deus, animam meam, et cum vins sanguinum vitam meam: in quorum manibus iniquitates sunt.- dextera eorum repleta est muneribus. Ega autem in innotientia mea ingressus sum.- redime me, et misenre mei. Pes meus stetit in directio : in Ecclesiis benedicam te, Domine. Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto; sicut erat in principio, et nunc et semper, et in saecula saeculorum. Amen.

Je me lave les mains comme ceux qui sont innocents, et je me tiens, Seigneur, devant ton autel pour faite entendre mon chant de louange et proclamer chacune de tes merveilles. Seigneur, j'aime la beauté de ta maison, et le lieu de gloire où tu habites. Mon Dieu, ne condamne pas mon âme avec celle des pécheuis; ne m'enlève pas la vie comme aux criminels. C'est de leurs mains encore tacîiées de crimes qu'ils viennent t'apporter leurs offrandes. Je me présente en toute innocence: sauve-moi, aie pitié de moi. Avec fermeté j'ai marché dans le droit chemin; devant toute l'Eglise je te bénirai, Seigneur. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Comme il était au commencement, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Amen.

Ces paroles n'accompagnent le geste da lavement des mains que depuis le Xlème siècle. On remarquera que, si les premiers mots de la prière correspondent bien au rite effectué, le reste du psaume ne se rapporte guère à l'action liturgique. C'est pour cette raison que la restauration liturgique voulue par Vatican II a corrigé la prière. Une nouveauté de plus, rétorqueront certains? Pas si sûr : l'histoire de la liturgie nous enseigne que, primitivement, le célébrant ne disait que le verset "Lavabo " en se lavant les doigts, coutume que l'on retrouve dans la liturgie dominicaine, laquelle n'a conservé que les trois premiers versets du Psaume 25.

En d'autres endroits où l'on célébrait selon le rite romain, ce n'était pas le Psaume 25 qui était récité mais quelques versets du Psaume 50: "Amplius lava me ab iniquitate meae…". C'est donc ce Psaume 50, correspondant parfaitement à la tradition liturgique, qui a été repris à la suite de Vatican II.
Désormais, le célébrant récite une formule plus brève qui souligne mieux le geste liturgique:
Lava me. Domine, ab iniquitate meae, et a peccato meo munda me.
Lave-moi de mes fautes. Seigneur, et purifie-moi de mon péché.

-L'oraison "Suscipe sancta Trinitas".
Dans le rite en usage avant le Concile, sitôt que le célébrant avait fini de se laver les doigts, il revenait au centre de l'autel où, les mains jointes et un peu incliné, il disait une dernière grande oraison:
Suscipe sancta trinitas, hanc oblationem, quam tibi offerimus ob memoriam passionis, resurrectionis et ascensionis Iesu Christi Domini nostri, et in honorem beatae Mariae semper Virginis, et beati Iohannis Baptistae, et sanctorum apostolorum Petri et Pauli, et istorum, et omnium sanctorum ; ut illis proficiat ad honorem, nobis autem ad salutem ; et ili pro nobis intercedere dignentur in caelis, quorum memoriam agimus in terris. Per eumdem Christum Dominum nostrum. Amen.

Recevez, Trinité sainte, cette offrande (ou "oblation") que nous vous présentons en mémoire de la Passion, de la Résurrection et de l'Ascension de Jésus-Christ notre Seigneur, en l'honneur également de la bienheureuse Marie toujours Vierge, de saint Jean-Baptiste, des saints Apôtres Pierre et Paul, des saints dont les reliques sont ici, et de tous les saints. Qu'elle soit pour eux une source d'honneur et pour nous une cause de salut; et qu'ils daignent intercéder pour nous au ciel, eux dont nous célébrons la mémoire sur cette terre. Par le Christ notre Seigneur. Amen.

Cette prière s'adresse à la Trinité: on la retrouve, sous des formes semblables, dans certaines liturgies orientales, mais pas dans le rite romain; elle est plutôt d'inspiration gallicane. Une fois encore, on attribue à la simple offrande du pain et du vin le pouvoir de nous garantir le salut; ne subsiste-t-il pas alors le risque d'amoindrir la portée de la Consécration par laquelle le Corps et le Sang du Christ deviennent les seuls moyens véritables du salut? Cette oraison n'existe pas dans la liturgie des Chartreux, ce qui prouve qu'au Xlème siècle, elle ne fait pas encore partie des différentes formes prises par la liturgie romaine. Par contre, la liturgie dominicaine connaît cette prière à quelques variantes près. Comme on sait que les Dominicains ont conservé des rites en usage au Xlllème siècle dans la majorité des églises de France, on peut penser que l'oraison "Suscipe sancta Trinitas" a été introduite dans la liturgie au Moyen-Age.

Dans son "Micrologus", Bemold de Constance" – qui, soit dit en passant, s'indigne contre les excès dont il est témoin dans la liturgie – indique qu'au Xlème siècle, l'oraison en question ne fait pas partie de la liturgie ; si elle est récitée par certains, ce n'est qu'en vertu d'une dévotion. Comme on peut le remarquer, l'oraison Suscipe sancta Trinitas anticipe la Prière eucharistique. Comme la prière "Unde et memores" et comme le "Communicantes" du "Canon romain", elle évoque les grands mystères du salut et fait appel à l'intercession des saints. Il est nécessaire, pour mieux comprendre le sens de cette oraison qui achève le rite d'offertoire, de dire ici un mot au sujet des "dyptiques".

Dans une lettre datée de 416, Innocent Ier reproche à l'évêque Decentins de Gubbio de faire lire les noms des offrants avant que les offrandes ne soient recommandées à Dieu par le célébrant II s'agit ici d'une allusion à la coutume non romaine de donner, en lien avec l'Oratio fidelium ("Prières universelles rétablies par Vatican II), les noms de ceux qu'on voulait rappeler: les saints locaux, mais aussi les vivants et les défunts. Des listes de personnes figuraient ainsi sur des "dyptiques". A cette coutume en usage dans les Gaules, Innocent Ier oppose l'usage romain qui fait lire les noms uniquement au cours du Canon de la messe. Lorsque la liturgie romaine va s'implanter en Gaule tout en faisant sienne des usages gallicans (VIIIème – IXème siècle), la lecture des "dyptiques" avant le Canon est encore en usage. C'est Charlemagne qui, par une ordonnance, va supprimer cet usage en 789. Or, vers le XIII° siècle apparaissent, dans les livres servant à la célébration de l'Eucharistie, des séries de prières commençant toutes par les mots "Suscipe sancta Trinitas… ". II n'est pas interdit de penser que ces séries d'oraisons constituent une suppléance de la vieille habitude gallicane de citer des noms à la messe, en dehors du Canon. Par la suite, cette prière finira par s'imposer: à Rome, au XIII° siècle, on adopte une formule de Suscipe qui était employée à Amiens et à Biasca et qui s'était répandue un peu partout. Enfin, s'appuyant sur les travaux du Concile de Trente, S. Pie V finira par insérer le Suscipe sancta Trinitas dans le Missel romain imprimé.
C'est ainsi qu'en liturgie, du "non romain" peut finir par devenir du "romain" et passer ainsi pour "vraiment traditionnel". La réforme liturgique faite à la suite de Vatican II a purement et simplement supprimé cette oraison qui ne faisait pas vraiment partie du rite d'offertoire, qui avait été introduite assez tardivement dans la liturgie romaine, et qui avait fini par embarrasser bien des historiens et des théologiens.

Pour le reste, entre les deux missels un seul mot est changé : le missel de 1969 (nous en sommes actuellement au missel de 2002) a supprimmé l'amen qui conclut la prière "Orate fratres".

 

 

Annexe : Article du site Sumorum Pontificum observatus :

Mgr Raffin, évêque de Metz, vient de faire parler de lui à propos de ses déclarations sur les fidèles attachés à la forme extraordinaire du rite romain. Maximilien Bernard, toujours bien informé sur son blog Perepiscopus rapporte des propos effectivement choquants recueillis par Le Républicain Lorrain :

« Que pensez-vous de ceux qui fréquentent la messe en latin, à Metz-Plantières, le dimanche ?

Ce sont des catholiques plutôt jeunes qui, dans leur majorité, ne sont pas Mosellans. Il y a beaucoup de militaires, de jeunes familles, qui ont demandé à profiter des possibilités offertes par Benoît XVI d’assister à une messe en latin selon l’ancien rite. La règle est qu’ils doivent constituer un groupe stable aux effectifs pas dérisoires. En réalité, c’est un groupe stable, en dehors des vacances scolaires où ils partent… Ce n’est pas grand-chose en soi.

Vous irez les voir ?

Je n’y vais pas et je n’ai pas l’intention d’y aller.

Comment les appelez-vous ? Traditionalistes ? Néo-traditionalistes ?

[…] ce sont essentiellement des jeunes qui idéalisent un passé qu’ils n’ont pas connu. Moi, je pense qu’ils se trompent de siècle. »

On pourrait s’étonner d’une telle position qui va jusqu’au refus de rencontrer les fidèles en question et qui réduit la liturgie à une question de positionnement psychologique dans le temps. Mgr Raffin n’est pourtant pas ce que l’on peut qualifier d’évêque progressiste, même s’il laisse faire des choses plus que suspectes dans son diocèse. Au sein de la Conférence épiscopale, ce dominicain, licencié en théologie, ancien professeur et père-maître au Saulchoir, évêque depuis 1987, est considéré comme un « conservateur ». Il est favorable à une application assez stricte de la réforme du missel de 1969 et c’est à ce titre qu’il ne supporte pas (le mot est faible) la messe dite de saint Pie V, qui empêche selon lui une bonne application du concile Vatican II.

La pensée de Mgr Raffin a été exprimée clairement dans un texte paru dans un livre qui a fait assez peu de bruit, bien que la postface de cet ouvrage fut écrite par le cardinal Ratzinger. En 2002, l’hebdomadaire L’Homme Nouveau, de tendance conservatrice et conciliaire, publiait une enquête sur le livre du cardinal Ratzinger, L’Esprit de la liturgie, paru l’année précédente. Pendant un an, l’hebdomadaire, naguère dirigé par Marcel Clément, avait donné la parole à des personnalités religieuses leur demandant comment il recevait les propositions liturgiques de celui qui était alors le préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. Voici un extrait – éclairant, me semble-t-il – des réflexions de Mgr de Metz :

« Dans son allocution à la Plenaria à laquelle je faisais à l’instant référence, le Saint-Père (il s'agit de Jean-Paul II, note de Christophe Saint-Placide) signale que « dans le Missel romain, dit de saint Pie V, comme en diverses liturgies orientales, figurent de très belles prières par lesquelles le prêtre exprime le plus profond sentiment d’humilité et de respect en présence des saints mystères : elles révèlent la substance même de toute liturgie ».

Ces propos incontestables de Jean-Paul II réjouissent ceux qui, comme le cardinal Ratzinger, font volontiers l’apologie de la liturgie tridentine. Comment peut-on être catholique authentique en méconnaissant les richesses du Missel tridentin ? Je suis le premier à vénérer le Missel qui a soutenu ma piété d’adolescent et de jeune et je garde le Missel Dom Lefebvre de ma profession de foi comme une précieuse relique. Mais à ressasser les mérites du Missel tridentin on risque d’oublier la plus grande plénitude que nous a apportée le Missel romain dit de Paul VI dans lequel ce grand pape a pris d’ailleurs soin de faire insérer in fine la « præparatio ad missam » et la « gratiarum actio post missam » que vise probablement le Pape Jean-Paul II dans son allocution à la Plenaria.

N’en déplaise aux partisans de la liturgie tridentine, je suis heureux de la disparition des prières d’« offertoire » dont je suis en mesure de démontrer le caractère hétéroclite et qui ne forment un ensemble cohérent que dans la tête de ceux qui ignorent la formation de l’« offertoire » du missel tridentin. Ces prières ont été introduites vers la fin du XIIe siècle, alors que l’on ne se contentait plus d’un rite simple, mais elles ne font nullement partie du rite romain originel. En célébrant la messe selon le rite dominicain les premières années de mon sacerdoce, j’ai dit avec piété l’unique formulaire d’offertoire que comportait le rite dominicain « Suscipe sancta Trinitas hanc oblationem quem tibi offero in memoriam Passionis Domini nostri Iesu Christi… », tout en étant conscient de son imperfection théologique. Tout comme la prière romaine « Suscipe, sancta Pater », la formule dominicaine conduisait à attribuer aux simples oblats une vertu qu’ils n’ont pas. La formule actuelle « Benedictus es, Domine, Deus universi », qui s’inspire des bénédictions juives sans doute utilisées par Jésus à la dernière Cène, est autrement plus juste ; elle comporte d’ailleurs un double « offerimus », plus conforme aux habitudes du rite romain qui utilise la première personne du pluriel, alors que la formule romaine comme la formule dominicaine emploie le singulier (« offero »).

Dans l’actuel Missel, la prière eucharistique n° 1 du canon romain que j’utilise pour ma part autant que les trois autres me donne de ce texte vénérable une version expurgée de ses additions postérieures comme celles d’Alcuin. Quant à la prière eucharistique n° 2, il n’est pas nécessaire d’être grand historien de la liturgie pour savoir qu’elle reprend l’essentiel de la Tradition apostolique de saint Hippolyte de Rome vers 215 et qu’elle est donc antérieure au canon romain. Par ailleurs, est-il nécessaire de le souligner, la richesse eucologique de l’actuel Missel romain est sans comparaison supérieure à celle que propose le Missel de saint Pie V.

En ouvrant la porte aux langues vivantes dans la liturgie, Sacrosanctum Concilium confiait aux conférences épiscopales d’une même région linguistique le soin d’approuver la traduction et de la faire ensuite ratifier par le Siège apostolique (n° 36, 3 et 4). Il semble qu’à l’heure actuelle le Saint-Siège veuille intervenir davantage. Il est vrai que certaines traductions, notamment de textes appartenant à l’Ordo Missæ, laissent à désirer, par exemple la traduction française de l’« Orate Frates », du « Libera » qui fait suite au Pater, du « Beati qui ad cenam Agni vocati sunt ». Dans son allocution à la Plenaria du 21 septembre, le Pape exhorte « les évêques et la Congrégation à mettre tous leurs soins à ce que les traductions liturgiques soient fidèles à l’original des éditions typiques respectives en langue latine. Une traduction ne constitue pas, en fait, un exercice de créativité, mais un engagement scrupuleux à conserver le sens originel, sans y opérer de transformations, omissions ou ajouts ». En réclamant de bonnes versions latines, le Saint-Père comme le cardinal, tout en respectant la lettre du Concile, ne vont-ils pas à l’encontre de l’indispensable inculturation de la liturgie que recommandait la Lettre apostolique du 4 décembre 1988 pour le 25e anniversaire de la Constitution conciliaire Sacrosanctum Concilium ? »

 

COMMENTS

  • Cardoso Manuel

    Je viens de lire cet article intéressant et je ne suis absolument pas d’accord avec ce qui est dit à propos des anciennes prière de l’offertoire. Il y aurait beaucoup à dire. Mais j’en resterai à ceci : d’après Mgr Raffin, l’ancien offertoire (relativement récent XIIé, ce qui au passage n’est déjà pas si mal d’autant plus que Pie XII mettait en garde contre l’archéologisme liturgique, cette erreur maniaque qui consiste à croire qu’un rite est plus vénérable parce que plus antique )souffrait d’insuffisances théologiques. A le lire, on croirait même que cet ancien offertoire n’était pas loin d’être gravement erroné théologiquement parlant. Or, primo, la lex orandi de l’Eglise, cette lex qui informa la lex credendi, a utiliser pendant de nombreux siècles cette prière sans qu’aucun papa, aucun liturge, aucun théologien n’y trouve à redire : il aura fallu attendre le XXe siècle pour soudain se rendre compte que l’on priait de manière erronée. Secundo, si l’ancien offertoire est confus et proche de l’erreur théologique, que dire du nouveau où l’on offre à DIeu du pain comme à une vulgaire idole? Et que dire, des traductions aléatoires du texte latin, validée pourtant par la conférence des évêques ? Je ne suis ni intégriste, ni traditionaliste, et je vais à la messe selon le nouveau rite. Mais cela ne m’empêche nullement d’être critique, de ne pas être d’accord avec les arguties de Mgr Raffin et que trouver le nouvel offertoire un peu plat.

  • admin

    Merci pour vos remarques. A l’époque de sa parution, cet article avait en effet été enrichi de nombreux commentaires dont certains allaient dans votre sens. Il sont malheureusement été perdus au moment du changement de CMS il y aun peu plus d’un an.
    Ce que j’en avais retenu à l’époque est ceci : il y a dans l’ancien offertoire, des choses qui sont probablement des ajouts assez tardifs, ou qui ne devraient pas être dans l’offertoire : l’exemple le plus marquant étant évidemment l’oraison Deus qui humane vitae, qui est en fait une prière pour Noël, que la piété a introduit tardivement dans l’offertoire. Pour autant, cela n’enlève pas forcément toute sa valeur à certaines prières qui anticipent le sacrifice, puisque tout cela est justifiable théologiquement. Les réformateurs ont peut être considéré que ces questions assombrissaient plus qu’éclairaient les sens des rites, et c’est la raison pour laquelle on le sa supprimés.

    M. Crouan faisait d’ailleurs remarquer que la plupart des réflexions ici attribuées à Mgr Raffin sont en fait issues d’un texte qui est de lui. Ce que nous pouvons en tout cas conclure de tout cela, c’est qu’il y a eu dans la pensée du mouvement liturgique, puis des réformateurs de la liturgie romaine au XXème, une réflexion au plan historique et théologique … Et que c’est aller un peut trop vite en besogne que d’affirmer simplement qu’il y a eu là une volonté de tout araser, par principe.

    Par contre, de façon évidente, je crois que nous pouvons être fondés à nous demander pourquoi le rite d’offertoire lui même a été à ce point changé. Par exemple, pourquoi changer le psaume Lavabo en Lava me ? Cela semble concrètement une volonté de « changer pour changer ». Par ailleurs, le P. Bouyer faisait remarquer que les rites d’offertoire les plus antiques consistaient simplement à mettre ne oeuvre une simple « mise à part » des oblats. Mais un tel « archéologisme » est probablement exagéré.

    Enfin soulignons que malgré ce que prétendent beaucoup de commentateurs de la PGMR ou certaines revues liturgiques, même fortement taillé à coup de serpes, le rite d’offertoire existe toujours dans le rite romain actuel. Ce n’est certainement pas une simple « préparation des dons ». Le réduire à cela serait réduire le rite aux rubriques… Ce que font souvent les « pseudo experts » liturgiques, y compris contemporains, alors même qu’ils prétendent lutter contre le rubricisme…

    Ultimement, on peut souligner que cette question de l’offertoire a été au centre du débat sur la « réforme de la réforme »… Débat et idée malheureusement voués à s’éteindre à l’aube de ce nouveau pontificat ? Je crois qu’on peut le regretter. Car comme expliqué lors d’un post récent sur notre site, le changement de style liturgique à la basilique vaticane augure de la mise en oeuvre d’une pastorale non plus de la Transfiguration (comme sous Benoît XVI) mais du dénuement de la Passion et de la Croix…

  • moi non plus je ne suis pas tout à fait d’accord avec les prétendues erreurs théologiques concernant les prières de l’offertoire. Qui a parlé du pain et du vin ? L’offertoire est le moment où on prépare toutes les offrandes, et on le sait bien, l’offrande que Dieu désire, c’est l’offrande de nous-mêmes. L’hostie pure, c’est notre offrande sans réserve ; le calice du salut, c’est l’acceptation de notre croix. Sinon, pourquoi est-ce qu’on se ferait encenser ? Ne suffirait-il pas d’encenser le pain et le vin ? Tout le monde se fait encenser, le prêtre, les servants, le peuple, parce que tout le monde s’offre.

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