Non aux adaptations !

Le P. Michel Gitton, prêtre du diocèse de Paris et recteur de la collégiale de Provins, connu également comme fondateur de la communauté Aïn Karem et du mouvement "Résurrection" nous a proposé dans la dernière édition de Liberté Politique une réflexion spécialement intéressante pour nous, et à deux titres : c'est une réflexion générale sur une pensée de dom Guéranger (que les habitués de ce site web n'auront aucun mal à situer) ainsi qu'une application à la question de la liturgie. Il faillait en faire une présentation, puisque nous souscrivons entièrement et des deux mains à tout ce que cet excellent prêtre vient d'écrire, et qui – n'hésitons pas à le souligner ! – est tout sauf politiquement correct. Et puis – pourquoi le cacher ? – ce billet "fracassant" de Liberté Politique nous fait encore plus aprécier ce prêtre au profit duquel nous sommes intervenus aux Rameaux 2006 à Provins.

Catholiques, faut-il s'adapter ?" par Michel Gitton

Dom Guéranger, il y a un siècle, écrivait ceci, qui me fait rêver : "Montrez-vous à cette société tel que vous êtes au fond, catholique convaincu. Elle aura peur de vous peut-être quelques temps; mais, soyez-en sûr, elle vous reviendra. Si vous la flattez en parlant son langage, vous l'amuserez un instant, puis elle vous oubliera; car vous ne lui aurez pas fait une impression sérieuse. Elle se sera reconnue en vous plus ou moins, et comme elle a peu de confiance en elle-même, elle n'en aura pas en vous d'avantage. Il y a une grâce attachée à la confession pleine et entière de la foi."(Dom Guéranger [1], le Sens chrétien de l'histoire, III, p. 31-32).

 

Le P. Gitton nous propose ici une sorte de repentance ! Mais pas celle à laquelle nous sommes trop habitués de nos jours ; il s'agit pour lui – et nous bien volontiers avec lui ! – de cesser de croire à la vertu intrinsèque des médiations humaines, de la progressivité, de la petite touche ou la petite dose… Un (autre) prêtre que nous aprécions particulièrement nous parlait cet été de la nécessité de la "chimiothérapie lourde" en matière liturgique… Manifestement, son point de vue et celui du P. Gitton semblent se rejoindre !

Dans son intervention dans Liberté politique, le P. Gitton aborde ensuite la question morale. Il rappelle qu'une conversion (en citant celle d'Alphonse de Ratisbonne) ne peut se faire que par le contact aec une différence. C'est d'ailleurs toute la réflexion qui a pu transparaître dans les médias au sujet de la "conversion" du frère Roger de Taizé. S'agit il d'une conversion en tant que telle puisqu'à aucun moment s'est opérée une rupture dans sa pensée ?  Frère Roger est venu au catholicisme par petites étapes successives, sans bruits ni secousses, alors qu'Alphonse de Ratisbonne comme bien d'autres intellectuels y compris français ont vécu la brusquerie d'une conversion – semble t'il – en un instant. Mais ceci n'a été permis que par le moyen d'une affirmation sans complexe d'une singularité non pas emprunte de snobisme mais ancrée dans les valeurs évangéliques.

 

 

 

Je fais partie de cette génération qui a longtemps cru qu'il fallait des passerelles, des préalables, des explications pour permettre à nos contemporains de sympathiser avec la foi chrétienne. Je me suis, comme d'autres, scandalisé de l'allure hautaine de tels moines orthodoxes, écartant les touristes entrés dans leur chapelle, sans prendre même la peine d'expliquer ce que eux allaient y faire. Je ne dis pas que je leur donne raison, mais je constate qu'ils inspirent plus le respect avec leur hauteur légèrement méprisante que nous avec nos panneaux, nos parcours fléchés et notre bavardage. Il y a une façon de rejoindre les hommes, qui semble quêter leur approbation, qui prend trop appui sur ce qu'ils vivent par ailleurs, qui ne prend pas assez acte de la différence, du pas à franchir, de la conversion à opérer, pour provoquer jamais un retournement quelconque. Il ne s'agit pas de refuser la pédagogie, de parler un langage ésotérique, ni de se cacher derrière une cloche protectrice, mais il faut pouvoir faire sentir la différence, sans prétendre la réduire.

(…)

 

Cette approche "conviviale", vaguement racoleuse, cette manière de bricoler chaque élément pour le faire cadrer avec l'idée qu'on se fait du public concerné ne peuvent que discréditer la grandeur des mystères qu'on célèbre. Au lieu d'une entrée dans les parvis du ciel, on a là une séance d'exhibition qui peut quelque fois être talentueuse, mais qui le plus souvent sombre dans le ridicule et le mauvais goût.

Liturgie

La même remarque vaudrait des cérémonies de l'Église, auquel continuent de participer, au moins dans certaines circonstances, des personnes éloignées de sa vie liturgique habituelle. Les efforts désespérés faits pour s'adapter, pour confier un rôle, pour expliquer le moindre geste, etc. aboutissent au résultat exactement inverse de celui qu'on a cherché.

On peut pronostiquer en tout cas que, loin de donner envie d'en savoir plus, ce type de "célébrations" provoquera l'éloignement encore plus complet de la pratique sacramentelle. Il est frappant que les liturgies orthodoxes, peu portées aux concessions à l'air du temps, ou les offices monastiques ont souvent plus de prestige aux yeux des incroyants que nos liturgies "rénovées".

 

La force autoporteuse d'une liturgie qu'on ne dissèque pas par des explications oiseuses, qu'on ne cherche pas forcément à mettre à la portée "des gens", nous l'avons expérimenté de façon intense – comme le P. Gitton – à Solesmes, par exemple. Car faut il le rappeler : la liturgie s'adresse à Dieu, et n'a pas pour but la sanctification des fidèles. Dom Gajard, ancien maître de Choeur de Solesmes, l'a très bien expliqué : « Remarquons que le souci de l’édification des fidèles ne vient qu’en second lieu dans la liturgie, et comme par surcroît. Elle n’est pas, à proprement parler, un but de la liturgie, mais plutôt un effet. C’est à Dieu premièrement et essentiellement que la liturgie s’adresse. Dieu d’abord. C’est pour Lui que nous sommes., pour Lui que nous vivons ; dans notre prière, c’est à Lui que nous nous adressons et non à ceux qui nous écoutent ; c’est à Lui que nous rendons nos hommages au nom de toute la création. De grâce, quand nous prions,-et il faut sans doute considérer la Messe et l’Office comme une prière !-, gardons les hiérarchies nécessaires. »

 

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La parole nécessaire

Mais je ne voudrais pas m'en tenir là, car on n'a fait que la moitié du chemin quand on a marqué la différence. Souligner la marche à monter, indiquer la transcendance est une chose, mais rapprocher les hommes de Dieu en est une autre. Nous pouvons continuer à nous conforter dans la perspective de ce que nous avons reçu et élever des murs autour du sacré, le monde n'en poursuivra pas moins son cours et nos contemporains continueront de chercher désespérément la lumière que nous tenons dans nos mains. Nous avons compris qu'il ne sert à rien de déserter nos sacristies et de brader ce qui s'y trouve encore, mais, si nous y restons tout le temps, il n'y aura personne pour franchir la porte de nos églises et profiter des richesse du culte, sauf miracle toujours possible, mais que Dieu ne multiplie pas à l'infini. La parole, une fois écartée l'illusion de remplacer le mystère ou de le vulgariser, est plus nécessaire que jamais. C'est elle qui peut faire désirer l'opération au malade en lui présentant la guérison comme quelque chose de possible et d'enviable. C'est elle qui peut rendre un sens aux démarches que l'incroyant ne connaît même plus ou qui lui paraissent si étranges, si improbables, qu'il n'imagine pas de pouvoir les faire.

Et cette parole devra se faire geste, comme dans l'Évangile, proximité retrouvée avec la souffrance, la pauvreté des vies et des cœurs, elle devra amener nos vies à s'excentrer pour y inclure l'incroyant, le mal-croyant, le plus-assez-croyant. C'est tout cela qu'il s'agit de faire, mais c'est une autre histoire…

 

La question se pose ici du lien entre liturgie et mission. Et nous croyons qu'il est possible, par notamment le contact avec le tout-autre, et la transcendance d'annoncer le Christ. Non pas par une pastorale de l'exceptionnel mais en mettant nos contemporains en contact – y compris avec des moyens pédagogiques mais en gardant un haut niveau d'exigence – avec les battements de coeur et la respiration de l'Eglise, épouse du Christ.

 

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