Ne craignez pas ceux qui tuent le corps (XIIème dimanche per annum)

Je fais partie de ceux qui n’aiment pas beaucoup parler de l’« âme » opposée au « corps », faute de savoir exactement ce qu’est l’âme. J’aime mieux, je l’avoue,  le terme plus biblique de « cœur ». Les discours de jadis sur le thème « je n’ai qu’une âme et il faut la sauver » nous paraissent bien irréels aujourd’hui et on a certainement eu raison de remettre en valeur le réalisme de la Révélation qui nous fait espérer une Résurrection de la chair, bien plus qu’une immortalité toute spirituelle.

 

Ceci dit, on ne peut nier que, dans le passage qui nous est proposé ce dimanche, Jésus lui-même semble bien s’inscrire dans la distinction classique de l’âme et du corps, quand il nous explique que le plus grand malheur qui puisse nous arriver n’est pas le tourment infligé à notre corps de chair, mais le risque qui menace notre âme si le Démon parvient à nous détourner de Dieu. Il s’agit donc bien d’« âme », au sens du principe intérieur de notre vie, lieu de nos décisions ultimes. Le Christ ne nous fait pas une leçon de philosophie, mais il nous dit les choses tout simplement : il y a en nous un intérieur et un extérieur, un extérieur qui subit les contrecoups de ce qui se passe en dehors de lui et un intérieur qui est habité d’une liberté propre à donner à Dieu une réponse définitive, c’est là que nous pouvons tout gagner ou tout perdre. On ne médite pas assez sur ce passage lumineux de l’évangile où Jésus compare la souillure extérieure et le péché volontaire : Il n'y a rien d'extérieur à l'homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui rend l'homme impur (Marc 7,15). Peut-on mieux dire ?

Sur cette voie, on peut avancer sans crainte. Et on voit que déjà saint Paul le fait : en nous, déclare-t-il, l'homme extérieur va vers sa ruine, tandis que l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour (2 Corinthiens 4, 16). Nous avons donc bien compris : notre humanité est un peu comme du bois qui reste souple à l’intérieur, mais qui se durcit et vieillit à l’extérieur, ou encore comme un glacier, au fond duquel l’eau continue à couler. Il y a une part de nous qui nous met en contact avec le monde extérieur, qui en épouse les duretés et en reçoit la marque, qui est vulnérable à la souffrance et qui mourra un jour, mais il y en a une qui reste jusqu’au dernier apte au changement, qui peut pécher ou se convertir. C’est cette part, finalement indestructible, de nous-même dont Dieu éternisera la réponse au jour de notre mort. C’est autour d’elle, comme la semence ou le code génétique de notre être tout entier, que se recomposera notre être physique au moment de la Résurrection.

 

Sans doute cette séparation n’était pas voulue au départ. Notre être a été créé par Dieu comme une totalité : chair et cœur ont partie liée. Qu’est-ce que la grâce d’un sourire, sinon ce corps qui devient soudain transparent à l’âme qui l’habite ? La grande peinture nous offre parfois, à travers un visage touché par la lumière, le pressentiment d’un mystère intérieur ineffable. C’est pourquoi la solution, si tentante aujourd’hui, de la réincarnation est une fausse réponse aux questions de la vie. Seule la Résurrection est digne de Dieu et digne de l’homme.

 

Si, à cause du péché, l’unité de l’homme semble se briser en deux, ce n’est jamais que comme une étape provisoire. Alors, nous avons bien compris, ne craignons pas ceux qui tuent le corps …

 

Michel GITTON

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