Motu proprio : le Pape Benoît XVI contre les Évêques ?

Nous reproduisons ici une analyse sur le Motu Proprio par le P. Boris Borodinov, qui nous a semblée tout à fait pertinente. Nos commentaires sont entre crochets et en rouge.

Une des difficultés majeures qu'entraîne le Motu proprio n'est pas tant le soi-disant recul sur l'enseignement conciliaire en matière liturgique mais plutôt l'exercice de l'autorité du Pape et son interprétation. Et cette question est plus complexe qu'il n'y paraît : car elle dépasse la traditionnelle frontière entre "tradis" et "progressistes". [Merci ! On peut donc aimer le latin sans être traditionnaliste et recevoir Vatican II dans être progressiste !] De même que l'entourage de Mgr Lefebvre avait choisi, en son temps, d'appliquer le principe d'objection de conscience, de même, certains prêtres, fondés sur ce même principe, se sentent dans l'impossibilité de conscience de célébrer le rite de St Pie V. Le cardinal Martini a expliqué ainsi récemment que le bien commun d'une paroisse ne comporte pas nécessairement le devoir de répondre à chaque demande individuelle. Reste à savoir si les demandes seront individuelles ou non.

Depuis les premiers siècles, cette faculté du chrétien à l'objection de conscience est un des biens les plus précieux de la liberté chrétienne.

Le problème n'est donc pas dans l'apparente désobéissance des uns comme des autres mais réside donc ailleurs. Il me semble que l'attitude la plus perverse réside davantage dans l'interprétation de la décision du pape que dans l'obéissance à son autorité.

Souvent on oppose de manière stérile une conception « monarchique » de l'Église, où le Pape est tout puissant et impose sa volonté propre au reste de l'Église avec une conception « collégiale », plus démocratique. Cette distinction permet certes de discerner des tendances, mais elle reste très « mondaine » et n'est pas adéquate au fonctionnement de l'Église. [Cette obsession de vouloir toujours étiqueter les personnes ou les idées, "progressistes" / "démocratiques" etc.. est en effet stérile et mène à un seul résultat : la polarisation, la crispation sur des positions. Il faudrait effectivement prendre en compte la véritable signification de "l'hermeneutique de continuité"…] Il est faux ainsi de prétendre qu'avant Vatican II, l'Église était monarchique et qu'elle est devenu démocratique avec le dernier Concile. [Et oui…. Vatican II, ce n'est pas forcément 1789 dans l'Eglise…] Dans l'Écriture le sacerdoce a toujours été compris comme à la fois une réalité corporelle (le « peuple sacerdotal ») et « individuelle » (l'élection individuelle des prêtres, prophètes et roi, et l'unicité de la personne du Messie). Donc peu importe la manière dont on l'a interprété théologiquement, l'Église a toujours fonctionné selon ces deux principes à la fois.

La difficulté réside donc dans l'utilisation de principes mondains pour désigner le fonctionnement de l'Église et l'autorité du Pape. Ainsi par exemple, on a prétendu que Paul VI avait « ouvert l'Église » au monde puis, pris de remords, avait fait « machine arrière » au moment de la publication de l'encyclique Humanae Vitae [Il faut effectivement souligner l'incroyable courage de ce pape prophétique qui s'est positionné avec l'autorité du magistère sur une question aussi sensible. C'est autre chose que ce que nous voyons aujourd'hui en ce qui concerne cette question de discipline liturgique. Nous l'avons d'ailleurs déjà souligné dans nos pages…ici ] . Cette interprétation grossière de la trajectoire d'un Pape est indigne d'un chrétien. Il en va de même quand on dit que Benoît XVI est « prisonnier » de son entourage, qu'il aurait succombé à une « nostalgie personnelle ». [Bien sûr : on a dit cela aussi de Jean-Paul II, mais aussi de Paul VI, que d'aucuns prétendent même qu'il aurait été remplacé sur le siège de Pierre….] Je ne prétends pas que la psychologie propre d'un pape, son histoire, les pressions qu'il subit, sa forme d'esprit ne jouent pas un rôle important dans ses décisions. Mais la contemplation de l'Incarnation doit nous amener à cette certitude paisible que cela n'est jamais un obstacle à l'action salvifique du Christ. Le risque pris par Dieu dans l'Incarnation contient également le risque d'avoir choisi des hommes faillibles pour un ministère infaillible. [On relira donc avec profit dom Guéranger, la Monarchie pontificale.] On a le droit de contester la justesse d'une décision, mais pas de justifier notre désaccord en soupçonnant la liberté spirituelle d'un Pape comme Paul VI ou Benoît XVI : Toute leur œuvre manifeste leur liberté et leur amour du Christ. [C'est exactement ce que firent des évêques français opposés au principe de Summorum Pontificum. C'est leur devoir de faire savoir leur désaccord. C'est aussi leur devoir d'obéir une fois la décision papale prise. Et il faut souligner la remarquable attitude de bon nombre de pasteurs de diocèses a prirori opposés à cette sensibilité qui aujourd'hui prennent à leur compte ce texte. On remarquera en particulier la réaction de Mgr Simon, archevêque de Clermont-Ferrand , et celle de Mgr Robert Le Gall, archevêque de Toulouse . Ce dernier en particulier avait fait savoir,  en tant que Président de la Commission épiscopale pour la liturgie et la pastorale sacramentelle les éléments suivants : Nous ne souhaitions pas ce document, on ne l’aurait pas suggéré au pape, je ne le crois pas. Mais de tout coeur, on acceptera ce que le pape demande et on fera de notre mieux pour aller dans le sens qu’il dira.]
Le problème donc réside dans la justification que le Chrétien se donne pour être en désaccord avec une décision du pape, même s'il avait raison d'être en désaccord. [Cela renvoie directement au chapitre 68° de la Règle de Saint Benoît : Si fratri inpossibilia iniungantur]

Pour en revenir au Motu Proprio. Les Évêques de France, comme tous les Évêques du monde sont garants de l'unité de l'Église et de l'authenticité de la foi. Sauf exception éventuelle, il n'est pas permis de douter de leur intention. Il est tout à fait scandaleux que tant d'articles haineux aient été récemment écrits à leur propos ou au propos du Pape Benoît XVI par des chrétiens. [Nous appuyons.] Les blessures accumulées dans l'histoire de l'Église de France ne sont en aucun cas une excuse valable pour de tels agissement qui déchirent encore la Tunique sans couture du Christ. [Voici le vrai ultramontanisme…]

Les Évêques Français étaient tous au pied du mur. Ils souffraient tous (à des degrés divers) de la division entre leurs chrétiens. Le contexte d'idéologie qui a blessé diversement la totalité des chrétiens dans l'après concile les empêchait tout bonnement de prendre des décisions courageuses qui s'imposaient. Objectivement, pour de bonnes ou mauvaises raisons, la permission de l'usage de l'ancien missel dans certains diocèses, aurait créé des blessures irréparables pour l'unité du presbytérium. En même temps, le fait de ne rien faire entraînait également des blessures irréparables à une partie des fidèles : les Évêques étaient dans la situation de parents qui auraient à choisir quels enfants ils sortiraient en premier de l'incendie ! Le fond de la situation était inextricable. A ceci s'ajoutaient des interprétations socio-politiques qui achevaient d'embrouiller les affaires. Qu'a fait le Pape Benoît XVI ? Il fait la même chose que Paul VI au moment de ses grandes décisions (Missel de 1962, Humanae Vitae) : il prend sur lui une décision (contestable en soi comme toute décision) pour libérer les Évêques auprès de leurs prêtres et leurs fidèles, pour débloquer une situation inextricable.  [Analyse convaincante et même…. libératrice !] C'est ce que vient de faire également le pape Benoît XVI par sa lettre aux aux catholiques chinois. Cette lettre a été malheureusement occulté par les remous du Motu proprio alors qu'elle concerne beaucoup plus de chrétiens. Elle est sur le point de faire sortir les Évêques chinois d'une impasse qu'ils ne pouvaient pas résoudre sur plan local.

L'esprit de division et le jugement d'autrui sont deux réalités intimement unies. « Nous vous avons joué de la flûte, et vous n'avez pas dansé » (Mt 11,17).

Puissent les chrétiens se ressaisir. L'anxiété dans un sens ou dans un autre n'a pas fini de faire des ravages. L'urgence de la mission n'est pas un motif d'anxiété, mais de paix et de charité. L'urgence de la mission ne peut donc en aucun cas être un paravent pour justifier un manque de respect envers le ministère de chaque évêque ou celui du Pape. Reste cependant à chacun la possibilité de l'objection de conscience à la condition expresse de laisser son coeur se laisser pacifier par le Christ.
Tout autre tentative est mondaine et non avenue.

P. Boris Borodinov, théologien. [Merci !]

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