Miséricordine ou jansénifalgan ?


Comme chacun sait, l’Église, pour la fête Dieu (ou solennité du Corps et du Sang du Christ) chante la séquence « Lauda Sion ». Une séquence qui renvoie au jeudi saint, la fête Dieu ayant elle-même dans son contenu liturgique de forts accents pascals. Voici un extrait significatif de cette séquence, dont le texte a beaucoup inspiré les compositeurs depuis l’époque moderne.

Ecce panis angelorum * factus cibus viatorum, * vere Panis filiorum * non mittendis canibus.

In figuris præsignatur, * cum Isaac immolatur, * Agnus paschæ deputatur * datur manna patribus.

Bone pastor, Panis vere, * Jesu, nostri miserere, * Tu nos pasce, nos tuere, * Tu nos bona fac videre * in terra viventium.

Tu qui cuncta scis et vales, * qui nos pascis hic mortales * tuos ibi commensales, * Coheredes et sociales * Fac sanctorum civium. Amen. Alleluia.

Voici le pain des anges devenu l’aliment de ceux qui sont en chemin, vrai Pain des enfants à ne pas jeter aux chiens.

D’avance il est annoncé en figures, lorsqu’Isaac est immolé, l’Agneau pascal, sacrifié la manne, donnée à nos pères.

Ô bon Pasteur, notre vrai Pain, Jésus, aie pitié de nous. Nourris-nous, protège-nous, fais-nous voir le bonheur dans la terre des vivants.

Toi qui sais tout et qui peux tout, Toi qui sur terre nous nourris, fais que, là-haut, invités à ta table, nous soyons les cohéritiers et les compagnons des saints de la cité céleste. Amen. Alléluia.

Comme beaucoup de séquences, ce texte n’est pas seulement intéressant pour ses instances musicales, mais surtout pour la pertinence de son texte. Les gens buttent souvent sur trois mots « non mittendis canibus ». Les chiens désignant de façon imagée ou non ceux qui ne peuvent approcher de la Ste Communion, notamment les divorcés remariés ou encore d’autres pêcheurs. Alors que le point clef – doctrinal – de ce texte est quelques lignes plus loin : « Tu nos bona fac videre in terra viventium ». Fais –nous voir le bonheur sur la terre des vivants.

Ce point précis n’est pas neutre et aidera probablement à résoudre l’imbroglio théologique absolument ridicule dans lequel se trouve la théologie du mariage aujourd’hui autour de la question des divorcés remariés.

Rappel du contexte : à grand renfort d’appel au débat, de fuites dans la presse, de promotion d’une certaine « miséricorde » – y compris avec des procédés d’un pseudo marketing calqué sur celui des grands groupes pharmaceutiques (la fameuse « miséricordine » distribuée place Saint Pierre au Vatican) on a fini par faire croire aux gens que la miséricorde divine, et l’année sainte afférente qui vient d’être annoncée par le pape – était assimilable à une sorte de Yom Kippour étendu sur un an, à l’issue duquel, tout sera oublié, « recouvert », qu’il suffira de décréter lors de la prochaine année de la miséricorde. Une sorte de grand effacement de la dette des pécheurs, dans un procédé unilatéral comparable à celui du FMI envers la dette des pays du tiers monde…

Or, Jésus n’est pas là comme l’envoyé de Dieu qui viendrait proclamer une amnistie générale, il se met du côté des hommes et, en leur nom, avec eux, il vient présenter à Dieu une offrande réparatrice. Dieu n’a pas à changer sur ce point, et, de courroucé qu’il était, à devenir miséricordieux, c’est nous qui avons à être libérés des conséquences de notre mal. C’est pourquoi nous avons besoin que tombent nos liens d’avec le mal, et le premier d’entre eux : la mort. Et c’est bien cela que nous célébrons dans l’Eucharistie : Jésus, Messie, assume entièrement la condition de l’homme et puisse rétablir le Royaume, il fallait qu’il porte le péché afin que les liens du péché puissent être dissous. Il fallait donc qu’il soit mis à mort par les pécheurs, à cause du péché lui qui n’a pas péché. Il a compensé la désobéissance d’Adam, par son obéissance jusqu’à la mort. C’est ce que nous prêche S. Jean-Baptiste dans l’Évangile du 2ème dimanche per annum … Voici l’agneau de Dieu, qui prend sur Lui les péchés du monde entier (et donc les miens, les tiens…). C’est ce que nous proclamons le samedi saint dans la liturgie des Ténèbres en célébrant la descente du Christ aux Enfers, et sa victoire sur la mort.

O Mors ero Mors tua, morsus tuus ero, inferne!

O Mort, je serai ta mort, je serai ta morsure, ô enfer !

C’est aussi ce que nous dit l’Exsultet :

O felix culpa, quae talem ac tantum meruit habere redemptorem !

O heureuse faute qui nous a mérité un tel et un si grand Rédempteur !

Ce que célèbre particulièrement l’Église dans le triduum, c’est la rencontre du Christ avec la mort, pour la vaincre. Le jeudi saint il institue le sacrement eucharistique, le sacrement des sacrements, celui qui nous rend proches de Dieu, en Jésus.

Les sacrements sont d’abord pour la terre, ne se comprennent bien que dans la perspective de la Rencontre ultime et plénière, dont ils sont, en quelque sorte, des anticipations. Ils anticipent le salut personnel et en même temps la gloire que Dieu doit manifester un jour sur cette terre – ce qui ne peut être exprimé que dans une vision du sens de l’histoire humaine. Ainsi, chaque sacrement est déjà un contact mystérieux avec le Christ sous un certain rapport à l’histoire humaine. En particulier, on peut penser à l’Eucharistie, dont le sens en grec est simplement celui de « rendre grâce », mais dont l’équivalent en araméen, plus précis encore que celui de mystères, est qourbanah, signifiant le fait de s’approcher jusqu’à toucher. On ne peut mieux exprimer ce contact : Jésus qui vient « toucher » l’homme.
P. EM Gallez

Les sacrements sont pour cette terre. C’est exactement la signification, l’enseignement doctrinal de la séquence Lauda Sion, composée par S. Thomas d’Aquin: fais-nous voir le bonheur dans la terre des vivants. C’est ce qu’ont tendance à oublier les tenants d’une certaine « théologie de la miséricorde », qui oublient précisément que le salut définitif de la personne se joue en fait dans le jugement particulier, c’est-à-dire dans la mort, et de façon autonome par rapport à la vie sacramentelle de la personne. Le sacrement nous ouvre la port du bonheur, nous fait toucher la béatitude qui pourra – ou non – se prolonger dans l’éternité. Le sacrement, par les mérites de la passion et de la Croix, redonne sa dignité à la vie humaine, une vie qu’a assumée le Christ.

Cette attitude contraste lourdement avec l’attitude janséniste, qui considère en fin de compte que la vie liturgique et sacramentelle n’est pas si fondamentale, puisque la vie terrestre elle-même ne l’est pas, comme si nous étions (attitude platonicienne) avant tout des âmes infusées dans des corps que nous devons supporter. De cette approche augustino-janséniste procède une attitude qui finit par rendre la culpabilité enfermant jusqu’à la dépression ou au contraire la négligence complète par rapport à la question de la culpabilité : il faut bien s’en sortir, continuer à respirer, malgré les fautes… On les amnistie. C’est la grande braderie, la kermesse du recouvrement. Mais ce n’est pas la miséricorde, puisque Dieu n’intervient plus dans nos vies ; puisque le sacrement lui-même n’est pas vraiment opérant.

Bref, la « miséricordine » devient en réalité le médicament générique du « jansénifalgan »…

AVERTISSEMENT : Le Jansénifalgan : indiqué pour tous les angoissés de la contrition.
Mais autant prévenir tout de suite. Si cela soigne quelques symptômes, ce médicament ne s’attaque pas à la maladie elle-même. Il est par ailleurs extrêmement addictif et malheureusement en libre service dans la plupart des paroisses en France, alors même qu’il a été interdit par le magistère, de façon ferme et répétée.

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